Le cheval de bois

Deux personnes, nous ne connaissons pas leurs noms et il est vrai que nous aurions dû leur demander avant de quitter la scène pour parler de la scène, disons qu’il s’agit de Lime et de Citron, que nous importe, que vous importe, j’aurais pu les appeler Jeanne et Carole, ou Bertrand et Louis, mais ça ne m’est pas venu, non, vraiment tout ce qui m’est venu est Lime et Citron, et ce sera ça, donc deux personnes, oui, j’en étais là, elles se tiennent au beau milieu d’un espace désert, assez loin de tout, et ce tout se réduit pour nous qui n’avons pas une vue perçante ni une longue-vue, à des ombres impossibles à identifier, ligne d’immeubles ou de collines, peut-être aussi une forêt, nous ne le saurons pas aujourd’hui, et ça n’a pas d’importance, puisque je vous le dis. Je vous le dis. Lime tient des outils, un dans chaque main, et Citron tient un livre ouvert aux trois quarts. Écoutons-les, prêtons l’oreille, indiscrètement.

CITRON: Je serai un cheval, je serai un étalon. J’y travaille du matin au soir, c’est mon destin. Je serai, je serai, cheval, étalon.

LIME: J’en fabrique un.

CITRON: En bois? En bois de pin blanc d’Amérique?

LIME: L’Amérique, c’est loin.

CITRON: C’est pas du pin, peut-être?

LIME: C’est un ébénier d’Afrique.

CITRON: L’Afrique, c’est loin.

LIME: Justement.

CITRON: Ça reste du bois, ça ne sera jamais qu’un cheval de bois. Couic, couic, il craquera quand le vent le maltraitera, mais jamais il ne trottera, jamais il ne galopera, clac clac clac.

LIME: Il sera là.

CITRON: Il pourrira quand le temps s’en mêlera, avec la pluie l’été, la neige l’hiver, et la pluie, et la neige, et le gel le dégel, oh je sais que ça peut durer longtemps, trop longtemps, mais ça ne vivra jamais. Ton bois, il est mort. Déraciné, tranché, tué.

LIME: Il sera solide.

CITRON: Que fera-t-il ton cheval, ton étalon, lorsque passera la jument? Ce n’est pas lui qui lui donnera des poulains. Tu aurais beau la lui faire longue et dure, elle ne sera jamais qu’une branche sèche.

LIME: J’aurai un cheval. Tu n’auras que ta lubie chevaline.

CITRON: Ma destinée n’est pas une lubie. Mon existence n’est pas une lambourde. Je serai un cheval, comme on est je le serai, je serai un étalon, comme on est je le serai.

LIME: Par transsubstantiation?

CITRON: Ne te moque pas, je veux être celui-ci, je veux être celui-là.

LIME: Par métempsychose?

CITRON: Je veux être, imbécile, être cheval, être étalon! Toi, tu n’y penses jamais, toi tu contentes de ton existence.

LIME: Je veux faire, sot, je veux faire un cheval, je veux faire un étalon, et la seule façon d’y arriver, c’est en le sculptant. Il sera là avant que notre conversation ne s’achève, et toi, tu seras toujours toi, une frivolité.

CITRON: Matérialiste!

LIME: Anarchiste!

CITRON: La tangibilité t’échappera.

LIME: Tu danseras sur un pied, tu t’étourdiras, tu t’écrouleras, et on n’en parlera plus.

Comme j’ai quitté la scène avant la fin de la scène, je n’ai pas entendu le dernier mot de cette conversation. Mais quand je suis repassé par là quelques années plus tard, il y avait un bel étalon d’ébène, et les gens prenaient des photos parce qu’ils le trouvaient vraiment beau. De Citron et de Lime, toutefois, nulle trace.

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Les avantages des apparts insonorisés

Le petit Tonio, debout sur une chaise, est parvenu à atteindre la fenêtre, à tourner la manivelle pour l’ouvrir légèrement. Maman et papa le lui interdisent, mais c’est si monotone à l’intérieur, si excitant en bas.

En bas, les eaux du fleuve en crue dévalent le boulevard dans un tonnerre de cris, de tôle froissée, de verre brisé. Madame Ledoux, qui habite l’appartement d’à côté, est là, qui tente d’entrer dans l’immeuble, mais en vain. Le courant est trop fort, il risque de l’emporter. Elle se réfugie dans un escalier de secours, en face, et grimace. Une Fiat 500, bleue ciel, 2019, tourbillonne dans les flots et heurte l’escalier. Plouf! Madame Ledoux n’a pas eu le temps de riposter, crier, protester. Tête première, la voilà projetée dans l’eau, et disparaît, pour réapparaître trois cent cinquante mètres plus bas, tournoyant au carrefour, cheveux défaits autour de sa tête submergée.

Tonio l’abandonne à sa baignade, pour se concentrer sur les voitures multicolores qui descendent le boulevard à reculons, sur le côté, à l’envers. Elles semblent lancées dans une course débridée, une course à obstacles à vrai dire. Certaines voitures s’emboutissent dans les poteaux qui tiennent encore, d’autres fracassent les vitrines des magasins pour aller flotter gentiment entre les rayons de pantalons et de vestes.

Oh qu’il aimerait savoir compter, Tonio, pour s’amuser à dénombrer le nombre de voitures rouges, grises, bleues, qui passent sous sa fenêtre. Et le nombre de citoyens aussi, mais il y en a de moins en moins, et la plupart plongent sous l’eau, vite hors de vue. À défaut de compter, Tonio se contente d’une évaluation globale: il y en a beaucoup.

Pour mieux voir, il se penche un peu plus à l’extérieur. Nul doute qu’il s’approche du point critique, celui où ses talents de nageur, acquis l’été dernier à la piscine publique, seront mis à l’épreuve. Mais Tonio persiste à se pencher, à se pencher toujours davantage, parce que vraiment, le spectacle est fascinant.

Soudain, tout s’effondre. C’est fini, terminé, le plaisir gâché. Maman et papa l’ont saisi par la taille, et d’un mouvement rapide, puissant, l’ont ramené à l’intérieur, de la tête aux pieds. Après un coup d’œil dégoûté à l’extérieur, elle ferme la fenêtre, il la verrouille, elle baisse le store de coutil.

Maman et papa n’aiment vraisemblablement pas le spectacle fascinant. Ce qui se passe de l’autre côté de la fenêtre les agace, ils veulent l’effacer, ne pas le voir ni l’entendre. En des journées comme celle-là, ils apprécient à sa juste valeur l’insonorisation de l’appartement. D’accord, c’est plus cher, mais quel avantage, il n’y a pas à dire.

Un avantage qui échappe totalement à Tonio, toutefois. Devant son irascibilité, maman et papa comprennent qu’il a besoin d’un autre spectacle. Profitant de la délinéarisation, maman et papa trouvent rapidement une émission en vingt épisodes qui raconte les aventures d’un dragon jaune et bleu qui réussit d’étonnants exploits pour sauver des enfants laissés à eux-mêmes dans un monde sans adultes. Tonio rechigne d’abord, parce que c’est idiot, mais après cinq minutes, il mord à l’hameçon, et il sera très difficile ce soir de le tirer de là.

Tonio et maman et papa ont oublié ce qui coule à l’extérieur, et de toute façon, ce sera déjà mieux demain, ou après-demain, ou la semaine prochaine. 

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Respirer la vie 

Ce matin, je ne trouvais plus aucune chemise propre dans le placard, j’ai dû oublier de les envoyer au dry cleaner, j’ai cherché, fouillé jusqu’au fond où finalement il y avait cette chemise saumon, je l’aimais bien à l’époque, mais cette époque est ancienne et comme je n’avais pas le choix, avec la veste bleue ça fera l’affaire, légèrement ridicule, mais pour une matinée, j’ai sauté dans la voiture, foncé au bureau, avec l’intention de m’acheter une chemise décente sur l’heure du midi, ça c’était sans compter mes collègues qui m’ont retenu beaucoup trop longtemps, je n’avais plus le temps d’arrêter à la mercerie, j’avais donné rendez-vous à Jack et John au gym, nous nous encourageons mutuellement, entraînement, poids et intervalles à vélo, pour une course cet automne, alors tant pis pour la chemise, j’irai plus tard, après avoir rendu visite à ma vieille tante qui a besoin de ses médicaments, c’est moi qui fait ses courses, je l’ai sentie fatiguée, elle n’en a plus pour longtemps, je l’ai encouragée, j’ai rangé rapidement et j’ai filé m’acheter trois chemises, non merci pas besoin de les essayer, je prends toujours la même chose, je n’aurai pas à m’inquiéter pour le dry cleaner, parce qu’on ne sait jamais, et j’ai pu me changer avant de rencontrer ce nouveau client, avec la chemise saumon, vraiment, qu’aurait-il pensé, je crois qu’il acceptera de faire affaire avec nous, bonne impression, je crois, il m’a invité à prendre un verre, oui, mais un seul, je dois terminer l’évaluation du projet que nous a soumis un autre client, tout doit être complété avant la fin de la journée, mais j’ai tout en tête, je n’ai que quelques détails à réviser, heureusement que les autres ont déjà quitté le bureau, parce que je suis plus efficace quand c’est calme, et le résultat, ma foi, me semble parfait, le client sera ravi, à la première heure demain notre commis lui remettra les documents, mais pour l’instant je descends au café, juste en bas sur le boulevard, j’ai faim, j’ai un peu de temps, mais pas trop, et dix minutes plus tard, sans trop courir je suis à la mairie, j’épouse Rosella, les familles sont là, embrassades, voeux, nous parlerons des futurs enfants à faire plus tard, je la raccompagne à l’appartement où j’attrape des vêtements plus relax, je me changerai en route, je descends le long de la côte, le jour fuit, il n’est pas trop tard, mes amis Matt et Marc sont déjà là, ils ont la bière et l’herbe, et c’est en silence que nous observons le soleil descendre dans l’océan, couleurs chaudes et mystère, ah comme il est bon de prendre quelques minutes pour respirer la vie.

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Une belle histoire 

Ma voisine, qui adore lire des biographies de célébrités, m’a reproché de ne raconter que des histoires sombres, ou totalement débiles. Je lui ai dit, tu as raison, voisine, je ferai amende honorable, et je te raconterai une histoire absolument claire, et pas débile du tout.

Alors je lui ai raconté ma vie.

Je suis né dans une famille unie, j’ai grandi dans un quartier béni, j’ai étudié dans des écoles nanties, j’ai épousé une femme plus que jolie, j’ai accumulé une fortune qui m’a ravi, mais un mauvais sort m’a sali, on m’a tout saisi, ma femme est partie. J’ai refusé de sombrer dans la folie, j’ai décidé de refaire ma vie.

Révolution. J’ai trouvé du boulot, décidé de vivre en solo, de supporter mes maux, de viser haut. Comme je gagnais peu, je me suis logé au mieux. J’ai trouvé ici un appart convenable que j’avais les moyens de me payer. Partout ailleurs c’est trop cher, beaucoup trop cher.

Détermination. Je vivais en paix jusqu’à ce que la voisine du dessus emménage. Elle chante faux toute la soirée, à tue-tête, ce qui m’empêche de dormir. La nuit, parfois elle dort, parfois elle hurle. J’arrive au boulot fatigué, le patron ne cesse de me le reprocher, je sens que je serai licencié. Je persiste, je me remplis les oreilles de coton, de tout ce qui peut servir à m’isoler de la voisine. Mais c’est vraiment trop fort, les murs en tremblent, les rats s’enfuient.

Aujourd’hui, j’ai encore un peu d’énergie, je souris et je reste poli.

Après ce récit, je me suis incliné devant la voisine, l’ai enjointe de reconnaître que c’était là la plus belle des histoires, une de ces histoires qui finissent bien. J’ai insisté sur le sourire, sur la politesse. Elle m’a foutu deux claques, en criant qu’elle ne chantait pas faux, qu’elle ne hurlait pas la nuit.

Je lui ai répliqué bien sûr que si, bien sûr que si, et que dans ces conditions, je ne voyais pas d’autre alternative que me remettre à mes histoires sombres et débiles.

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Une ombre impérative 

J’étais penché sur ma feuille, et j’écrivais de mes nouvelles à ma famille. Là où j’étais, je n’avais pas accès à internet, pas accès à un ordinateur. Je doutais même que ma lettre parvienne à destination. Qu’importe. Là-bas, personne n’attendait plus de nouvelles de moi depuis longtemps, s’ils n’en avaient jamais attendu. Ils n’ont peut-être pas encore remarqué que je suis parti, même si cela fait plus de quatre ans.

Leur écrire, avais-je pensé, me permettrait d’effacer à jamais les restes de souvenirs d’eux que je traînais encore dans mes bagages. Écrire comme on se lave, et après, je serais heureux, je ne serais qu’heureux.

J’avais écrit deux paragraphes quand une ombre noire a fondu sur moi, paralysant ma main et tout mon corps. Cette ombre est sortie de nulle part, parfaitement silencieuse. Elle se déplaçait sans cesse, prenant la forme d’un géant barbare pour aussitôt se transformer en serpent, en bouc ou en porc.

Je ne pouvais plus ni écrire, ni parler, ni me lever. Elle se jouait de moi, se moquait de moi. Je respirais avec peine, et je me croyais condamné à mourir lentement, torturé par cette chose mystérieuse. Si au moins j’avais pu appeler au secours, alerter mes amis, alerter tout le village!

J’ignore comment, mais l’ombre s’est mise à déchiqueter tous les livres, une centaine, que j’avais empilés sur une table, au fond de la pièce. Elle les déchiquetait un à un, les transformait en une fine poussière que je m’efforçais de ne pas respirer en plaquant un pan de ma veste contre mon visage. Mais l’ombre poursuivait son travail, et la poussière s’épaississait autour de moi, si bien que j’ai dû fermer les yeux pour ne pas être aveuglé.

Cela a duré de longues minutes, infernales. Je respirais de plus en plus difficilement, certain que j’allais crever là, étouffé par cette poussière de livres. J’ai lutté. J’aspirais le moins d’air possible, je m’accrochais à mon existence, je m’accrochais aux joyeux moments qui m’attendaient à l’extérieur de ma cabane.

Et soudain, l’air s’est allégé. La poussière retombait doucement au sol, s’empilait en un funèbre tapis clair. Je me crus sauvé, enfin libéré! Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

L’ombre rôdait toujours, dansait devant moi, menaçante. La lettre que j’écrivais avait elle aussi disparu, pulvérisée comme les livres, tous les livres.

Je gardais les yeux sur l’ombre, inquiet, ne sachant plus si je veillais ou si je dormais, craignant même avoir été drogué par des inconnus. Je me promettais de brûler cette cabane si jamais je m’en sortais vivant, de partir encore plus loin, jusqu’au pôle s’il le fallait.

Depuis quelques minutes, le calme était revenu. L’ombre s’était ramassée sur elle-même et m’observait, sans un mouvement. J’appréhendais le pire, mais je me persuadais que tout irait bien dans quelques instants.

Erreur. L’ombre a pris peu à peu la forme d’une longue flèche, qui s’est pointée vers moi, suspendue dans l’air à la hauteur de mon visage. Horreur! Elle allait frapper, et je ne pourrais rien pour l’en empêcher, pour me protéger!

Après être restée en suspens pendant je ne sais combien de temps, elle a foncé sur moi, a pénétré sans résistance entre mes lèvres, m’a envahi. Pendant qu’elle entrait, c’est absurde, j’avais la certitude de reconnaître l’odeur de mon père, de ma mère, de mes frères et soeurs, de toute ma famille! Ils étaient tous là, à s’emparer de moi, à se jouer de moi!

Épuisé, j’ai fini par m’évanouir. À mon réveil, j’étais étendu au sol, dans la poussière de livre. Je n’étais plus paralysé, j’avais recouvré la parole, je me croyais libéré. Pendant quelques jours, j’ai nettoyé la cabane, et je me suis trouvé un nouveau logis. Ma vie avec mes nouveaux amis avait repris son cours, j’essayais d’oublier l’épisode de l’ombre.

Puis un jour que je me promenais sur la place publique, mon corps s’est mis à danser comme un fou, sautant, tournoyant sans que je ne puisse rien faire pour arrêter le mouvement. Les passants ont commencé à me regarder d’un oeil suspicieux, mes nouveaux amis m’ont suggéré toutes sortes de thérapies. J’avais compris ce qui m’arrivait, mais comment leur expliquer qu’une ombre m’avait envahie, qu’elle avait pris possession de mon corps.

Mon comportement étrange s’est aggravé. Je me suis mis à danser nu dans la rue, à insulter des gens que j’aimais, à faire peur aux vieillards. Bientôt, ceux qui m’aimaient m’ont détesté. L’ombre persistait à me lancer dans toutes sortes d’extravagances plus outrancières les unes que les autres. Si bien qu’à la fin, plusieurs se sont juré d’avoir ma peau.

Ils l’auront tôt ou tard, cela ne fait aucun doute. Dès que je veux fuir loin de ce village, l’ombre m’y ramène. J’attends donc les mains qui m’étrangleront, le couteau qui m’égorgera.

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On n’entend rien, on ne voit rien

INSTITUTRICE: Bonjour les enfants. J’espère que vous avez bien dormi, et que vous êtes prêts pour une leçon très importante. Mais d’abord, que tous ceux qui n’ont pas mangé un petit-déjeuner ce matin lèvent la main.

Trois élèves, sur les vingt-quatre que compte la classe, s’exécutent.

INSTITUTRICE: Voyons, voyons les enfants, il ne faut pas mentir. Si vous n’avez mangé qu’un petit bout de pain ranci, ça ne compte pas. Allez, levez vos mains.

Cette fois, sept gamins et gamines, yeux cernés, teint grisâtre, agitent une main lourde.

INSTITUTRICE: C’est bien, allez vous asseoir dans le fond de la classe. Maintenant, que tous ceux qui ont été battus hier soir ou ce matin par leurs parents, leurs aînés, ou n’importe qui, levez la main.

Six gamins et gamines, au regard fuyant, remuant une main timide.

INSTITUTRICE: Bravo. Allez rejoindre vos camarades au fond de la classe. Enfin, tous ceux qui ont été violés, ou qu’on a exposés à ce que les adultes appellent de la sexualité, levez la main.

Cinq gamins et gamines, qui serrent les lèvres, brandissent un poing.

INSTITUTRICE: Au fond de la classe, avec les autres!

Aussitôt les dix-huit élèves bien installés au fond de la classe, l’institutrice appuie sur un bouton rouge. Du plafond descend un mur de verre, sur toute la largeur de la classe. Ce mur sépare hermétiquement la classe en deux. Ainsi les six de devant ne peuvent entendre ceux de derrière, qui peuvent tout de même suivre la classe grâce à un système de haut-parleurs.

INSTITUTRICE: Aujourd’hui, donc, leçon sur l’amour. Sortez vos cahiers, prenez des notes.

L’institutrice écrit au tableau, en lettres majuscules, le mot AMOUR. Juste en dessous, sur trois ligne, elle trace 1, 2, 3.

INSTITUTRICE: Quelles sont les 3 composantes de l’AMOUR?

Les élèves, ceux de devant, parce que ceux de derrière, personne ne s’en soucie, regardent leurs cahiers, leurs crayons, silencieux.

INSTITUTRICE: Voyons, réfléchissez. Vous avez tous déjà entendu le mot AMOUR, vous avez donc une petite idée de ce que c’est. Toi, Gabriel, dis à la classe ce qu’est l’AMOUR.

GABRIEL: C’est ne pas vouloir perdre sa maman, son papa, son chien et ses amis.

ADAM: Idiot! Les amis, c’est l’AMITIÉ, pas l’AMOUR

INSTITUTRICE: Adam, toi qui sembles t’y connaître, vas-y, dis-nous ce qu’est l’AMOUR.

ADAM: C’est vouloir faire des enfants parce qu’on trouve la fille belle, et après, vouloir garder les enfants même s’ils sont de vrais diables.

JEANNE: Moi j’en ferai jamais des enfants! J’aurai jamais de mari. Je vais voyager toute seule. Les gens sont cons.

INSTITUTRICE: Surveille ton langage, Jeanne. Les gros mots sont interdits. Je le note sur ta feuille, ici.

Jeanne murmure entre ses dents, grosse conne, mais l’institutrice ne l’entend pas.

INSTITUTRICE: Qu’as-tu dit, Jeanne?

JEANNE: Rien.

INSTITUTRICE: Rien? Quoi, rien?

JEANNE: L’AMOUR c’est rien, c’est pour les c…, pour les gens, euh… pour les gens mal informés.

INSTITUTRICE: Et quelle est cette information que les gens n’ont pas, et que toi, Jeanne, tu possèdes?

JEANNE: L’ennui.

INSTITUTRICE: L’ennui, et c’est tout?

JEANNE: C’est déjà pas mal. Tout le monde finit par s’ennuyer, alors ils divorcent et ça coûte cher. Ou ils se font la tête, et c’est pas drôle. Toujours comme ça. Vaut mieux voyager, et seule.

Dans le fond de la classe, derrière le mur de verre, deux gamins se tapent à coups de poing sur le nez. Quelques-uns se sont rassemblés autour, les encouragent. D’autres dorment sur leurs bureaux. L’institutrice appuie sur un bouton jaune, et le mur de verre qui sépare la classe devient noir, opaque. Impossible de voir les élèves du fond de la classe. Leurs mouvements ne dérangeront pas ceux d’en avant, et la classe peut continuer.

INSTITUTRICE: Liliane, est-ce que tu penses la même chose que Jeanne?

LILIANE: Oh non, madame l’institutrice! Oh non!

INSTITUTRICE: Alors, c’est quoi l’AMOUR? Allez-vous finir par me le dire, ou êtes-vous trop bêtes?

LILIANE: L’AMOUR, c’est quand la plus belle fille de l’école sort avec le plus beau garçon de l’école, et que le plus beau garçon de l’école lui dit qu’elle est la plus belle fille de l’école et qu’elle lui dit qu’il est le plus beau garçon de l’école. Voilà.

INSTITUTRICE: Et qu’est-ce qui arrive à ceux qui ne sont pas la plus belle fille ou le plus beau garçon de l’école?

LILIANE: Tant pis pour eux.

INSTITUTRICE: Vous n’y êtes pas. Personne. Prenez vos crayons, et écrivez.

L’institutrice se tourne vers le tableau, et écrit un mot au point 1, puis un autre au point 2, et un autre encore au point 3. Mais elle écrit si mal qu’il est impossible de lire, et les élèves, qui se grattent la tête, jettent des regards inquiets vers leur institutrice.

INSTITUTRICE: J’espère que vous avez bien noté, parce que cette matière constituera une part importante de votre examen semestriel.

L’institutrice enchaîne avec la prochaine matière, les mathématiques. Impossible de savoir ce qui se passe derrière le mur de verre opaque. On n’entend rien, on ne voit rien.

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Pour l’amour d’un chaton 

Nous étions heureux jusqu’à ce que je cède et lui achète un chaton pour son anniversaire. Je trouvais le chaton un peu gros, mais elle l’a tout de suite adoré. Oh comme elle m’a remercié, elle m’embrassait, me serrait les mains du matin au soir, elle resplendissait comme aux premiers jours.

Je n’aimais pas trop ramasser les poils jusque dans mon assiette, les réveils en pleine nuit et l’odeur de merde, mais je me félicitais de ma décision. J’aurais dû, c’est ce que je me disais, lui acheter ce chaton bien avant.

Il n’a jamais voulu utiliser la litière, comme tous les chats. Il faisait partout, et elle ramassait comme si elle cueillait les crottes du bon dieu. Il salissait mes chaussures, mes vêtements, et chaque fois, elle torchait, lavait, et me suppliait d’être patient.

Quand le chaton a grandi, et il a grandi démesurément, il s’est mis à déchirer le cuir de nos fauteuils, la laine de mes pantalons, sans compter les rideaux, le matelas, la tapisserie. C’est à cette époque que j’ai commencé à déchanter. Elle expliquait, justifiait, pardonnait et tolérait de moins en moins mes suggestions de dresser l’animal, d’en faire un véritable compagnon de maison.

Notre vie a changé. Chaque fois que je rentrais du travail, je trouvais la maison sens dessus dessous. Le chat, qui faisait maintenant plus d’un mètre de long, déchiquetait mes vêtements, abandonnait des déchets de nourriture sur tous les comptoirs, sur tous les planchers, transformait notre maison en repaire sinistre et triste. Mais elle ne voulait rien entendre quand je parlais de dressage, elle insistait pour laisser la nature de l’animal s’épanouir à son plein potentiel.

L’animal s’est tellement épanoui, qu’il a fini par faire plus de deux mètres de long. Un monstre, qui me terrifiait jour après jour. Depuis des mois, il nous menait par le bout du nez, ses caprices l’emportaient sur n’importe lequel de nos besoins. S’il désirait le contenu de nos assiettes, nous devions le lui donner. S’il voulait s’amuser avec nos livres, vêtements ou meubles, nous devions les lui laisser. Un chaton-roi, voilà ce que c’était que cet animal, qui n’était plus un chaton depuis belle lurette. Mais elle continuait, affectueusement, de l’appeler mon petit chaton.

Le jour où il m’a mordu la cheville au sang, où j’ai bien failli y perdre le pied, j’ai dit ça suffit, il faut le dresser, ou je pars! Mon sang, qui avait laissé une large tache hexagonale sur la moquette, ne l’a pas émue. Elle m’a reproché de ne pas avoir de coeur, d’être égoïste, de ne pas aimer son chaton. Derrière elle, l’animal, qui ressemblait plus à un tigre qu’à un chat, se léchait le poil, majestueusement indifférent.

J’ai fourré dans un sac mes rares affaires qui n’avaient pas été détruites par l’animal, et je suis parti sans l’embrasser. Je ne suis jamais revenu, je ne lui ai jamais écrit. 

J’ai lu dans le journal ce matin qu’elle était morte, tuée et dévorée par son chaton. Pauvre femme. J’ai tenté pendant quelques secondes de me rappeler celle qu’elle avait été avant l’animal, mais je n’y suis pas parvenu. J’ai lancé le journal au recyclage, je l’oublierai vite.

Je suis loin, très loin dans les bras d’une princesse qui déteste les animaux de compagnie.

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Poème barbare

Quand j’étais blatte, j’ai appris tout ce qu’une femme a besoin de savoir pour enfin être heureuse. Ou pour tenter de l’être.

Pourtant, ça avait mal commencé. Ma belle-mère, qui n’a jamais aimé ni la couleur de mes cheveux ni ma blanquette, m’a jeté un mauvais sort. Le jour où je l’ai sommée de se taire, elle m’a transformée, d’abord en chèvre. Je lui ai aussitôt foncé dessus, cornes en avant. Ça ne lui a pas plu, et elle m’a transformée en poule. Irritée, j’ai bondi de toutes mes forces, et je lui ai planté mon bec dans l’œil. Elle a rechigné, et, outrée par mes manières, m’a réduite en blatte. J’ai bien tenté de me faufiler sous son pantalon pour l’ennuyer un peu, mais elle a prévenu le coup, et a donné un grand coup de talon pour m’écraser. La sorcière m’a ratée, et je me suis réfugiée sous l’évier, d’où j’ai trouvé une fissure suffisamment grande pour me faufiler sous le placoplâtre, entre les madriers du mur.

J’ai passé des nuits et des jours ainsi, belle blatte, mais seule, à errer à la recherche de miettes pour me maintenir en vie. Je m’attendais à voir éclater la tristesse de mon mari, désespéré de m’avoir perdue, croyant à une fugue ou pire, à un enlèvement.

Pas du tout.

Sa mère lui a dit que j’étais partie, il a haussé les épaules, grimacé légèrement. J’ai appris qu’il aimait ma blanquette, mes cheveux, ma manie de tout ranger et mon sens du dévouement. J’ai aussi vu qu’il baisait la fille de la voisine, le frère de notre curé, et plusieurs autres dont je ne connais ni le visage ni les fesses.

En quelques semaines, ce mari a dilapidé toutes nos économies des derniers onze ans. Il a fini par vendre la maison, et tout ce qu’elle contenait. Bon débarras, j’ignore ce qu’il est devenu.

J’étais, alors, toujours une blatte. Ça commençait à m’ennuyer, surtout que je me sentais l’esprit de plus en plus léger. Fini le mari, fini la famille, fini cette petite vie. J’allais enfin quitter ce trou, dès que je redeviendrais humaine, vivre maigrement comme une blatte sait le faire, pour ne plus jamais accepter que ce qui me plaît, écrire des poèmes barbares, fabriquer des masques sacrés, danser sur les toits.

Sauf que des gens ont acheté la maison, un couple. Je ne reverrais donc plus la belle-mère, la seule, croyais-je, qui pourrait me redonner mon corps humain.

Ce nouveau couple s’est donc installé. Mignons et tout, jeunes, amoureux. Un soir qu’il lisait seul près du foyer, je me suis approchée discrètement. Besoin de me réchauffer, de sentir un peu de cette vie d’antan. Je me suis couchée près de son fauteuil. Quand la femme est entrée, il s’était assoupi. Elle s’est approchée pour l’embrasser, mais elle s’est arrêtée net. Une blatte! Moi!

Le cri!

Un hurlement modulé par une série de syllabes sans queue ni tête. Effrayée, terrifiée par la blatte. Je me suis sauvée, pendant que l’homme, réveillé, a bondi sur ses pieds.

C’est à ce moment que je suis redevenue humaine. Totalement humaine, mais nue comme une blatte. Nouveaux cris d’horreur de la femme, confusion de l’homme, pleurs et déchirements.

Je profite de la commotion pour leur dérober quelques vêtements, un portefeuille, et je me suis sauvée en vitesse.

J’ignore ce qu’il est advenu de ce couple charmant, je n’y suis jamais retourné. Mais demain matin, c’est décidé, j’écrirai mon premier poème barbare. Oui.

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Le noeud

JANOT: Monsieur le Président! Monsieur le Président! 

PRÉSIDENT: Mon cher Janot, le nœud de ta cravate est lâche. À mon avis.

JANOT: Monsieur le Président, ils sont debout! Ils sont debout!

PRÉSIDENT: D’abord, ce nœud.

JANOT: Voilà, voilà, Monsieur le Président. C’est bien ainsi? Acceptable?

PRÉSIDENT: Acceptable, oui, parfait, non. Tu sais, Janot, refaire un nœud de cravate est essentiel en tout temps. Bien des hommes, bien des femmes qui en portent aussi, bien des gens sans genre qui en portent aussi, négligent leurs nœuds de cravate. Ils le font le matin, devant la glace, puis ils l’oublient toute la journée. Pourtant, la soie, ça se détend, oh je te l’accorde, souvent imperceptiblement. Mais comment espérer que du matin, disons à huit heures trente, donc que du matin au soir, le nœud maintienne sa rigidité, sa prestance et sa force. C’est oublier que le corps s’est levé des dizaines de fois, le tronc a pivoté, les bras ont remué, la tête, il ne faut pas l’oublier celle-là, n’a cessé de se tourner de gauche à droite, de haut en bas. Ne l’oublions pas, car tous ces mouvements, vois-tu, sollicitent, à divers degrés, les muscles du cou. Or, quand ces muscles se contractent et se relâchent, que se passe-t-il? Eh bien, cela crée un mouvement qui agit directement sur le col, et par là, sur le nœud. Il faut en prendre conscience, mon cher Janot, parce qu’un nœud reflète l’âme de celui qui le porte. Un nœud mou, tu l’as deviné, suggère un individu qui doute de tout, incapable de prendre des risques et d’avancer. Un perdant, quoi. Tandis qu’un nœud toujours bien serré, bien solide, montre la force de caractère de celui qui le porte. Il inspire respect, celui que l’on doit aux véritables chefs. Mon cher Janot, si tu as l’ambition de demeurer au sein de mon équipe, au coeur même de la Maison-Rose, traite ton nœud avec tous les soins que son existence commande.

JANOT: D’accord Monsieur le Président, d’accord.

PRÉSIDENT: Ils sont debout, disais-tu? Mais qui donc, à part nous deux, en ce moment?

JANOT: Les damnés de la terre, Monsieur le Président, les damnés de la terre! Debout!

PRÉSIDENT: Ce ne serait pas la première fois ni, hélas, la dernière.

JANOT: Que dois-je faire? Ils sont nombreux, vous savez, beaucoup plus que nous l’avions estimé.

PRÉSIDENT: Invite-les à se rasseoir. Voilà tout.

JANOT: Il y en a de tous les pays, Monsieur le Président. Certains sont partis de l’autre côté de la terre, ils ont marché depuis leur naissance pour se rendre ici.

PRÉSIDENT: Je parie qu’ils veulent manger mieux, se loger mieux, s’habiller mieux, se soigner mieux, et par-dessus le marché, se reposer. Comme d’habitude.

JANOT: Pas tout à fait, monsieur le Président, pas tout à fait.

PRÉSIDENT: Que veulent-ils donc? Un téléphone intelligent? Une connexion internet?

JANOT: Ils veulent vous remplacer par un des leurs, monsieur le Président. Et moi aussi, par un des leurs aussi. Et nous tous, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Ton nœud de cravate! Ne l’oublie pas!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Dans les grands moments de stress, refaire son nœud de cravate permet de canaliser toute son attention pour quelques secondes, et c’est parfois suffisant pour retrouver le calme nécessaire aux grandes décisions.

JANOT: Que doit-on faire, monsieur le président? Appeler l’armée?

PRÉSIDENT: Défais et refais ton nœud, Janot, tu dois impérativement te calmer.

JANOT: Oui, monsieur le Président. Sachez qu’ils approchent!

PRÉSIDENT: Voilà. Maintenant, tu vas appeler mon cousin Jean, tu lui diras d’offrir un rabais de soixante pour cent sur tous les fauteuils inclinables, bien rembourrés.

JANOT: Oui, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: En cuir.

JANOT: Pardon?

PRÉSIDENT: Les fauteuils. En cuir. Ne soyons pas pingres, la cause est élevée, l’objectif noble.

Quelques minutes plus tard.

JANOT: C’est fait, monsieur le Président. Les fauteuils inclinables se vendent.

PRÉSIDENT: Quels sont les résultats, du côté des damnés?

JANOT: La moitié se sont déjà assis.

PRÉSIDENT: Et l’autre moitié?

JANOT: Même à soixante pour cent, c’est trop cher pour eux.

PRÉSIDENT: Dites à mon cousin de réduire davantage. Il faut réduire, Janot, réduire tant que le dernier ne se sera pas assis.

JANOT: Entendu, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Assis, les damnés de la terre! Il n’y aura pas de révolution cette année!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Janot!

JANOT: Oui, monsieur le Président?

PRÉSIDENT: Ton nœud!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Le maire d’X en Y 

Quand je me suis réveillé ce matin, je n’avais plus de corps. Tout était flou autour de moi, comme si je nageais dans un espace immatériel, une sorte de nuage où je ne reposais sur rien. Mais je ne volais pas. Je ne bougeais pas, en fait, n’ayant plus de corps, j’étais au centre, à gauche, à droite, partout en même temps.

Prisonnier.

Le sentiment de captivité m’a oppressé dès le début, sans que je ne sache pourquoi. Je ne voyais pas de barreaux, pas de murs, je n’étais visiblement pas enfermé, au contraire, j’avais l’impression de voguer dans l’infini, dans une matière nouvelle, ni gazeuse,  ni solide.

Puis je l’ai entendu. La voix. Une seule voix.

J’ai sursauté, j’ai répondu, j’ai appelé, mais la voix ne m’écoutait pas, ne m’entendait pas. Il m’en a fallu du temps pour comprendre que j’avais abouti dans l’esprit d’un inconnu. J’ignore si cela vous est déjà arrivé, mais j’avoue que ça m’a terrifié. Comment me suis-je retrouvé là? Pourquoi? Qui m’y a catapulté? Ou quoi?

Donc, j’étais dans l’esprit de ce type, et il n’en savait rien. J’entendais tout ce qu’il disait, mais aussi ce qu’il pensait, même ce dont il rêvait. C’est à vous faire frissonner. J’espère que personne, jamais, ne s’est retrouvé dans la même posture chez moi!

J’ai fini par comprendre que mon homme était maire d’une ville de taille moyenne, élu depuis quelques mois à peine. Je me souviens d’un matin, en particulier. Il avait plusieurs rendez-vous dans la journée, et je sentais une nervosité croissante.

Premier rendez-vous, un journaliste de la télé locale, à ce que j’ai pu déduire des réponses du maire, parce que je n’entendais rien de ce que l’autre racontait, je n’entendais absolument rien d’autre, toujours, que les paroles et les pensées du maire. Le maire répondait à ce que je devinais être des questions banales, sur les projets de soutien au développement économique, sur le transport en commun, sur l’amélioration du réseau de sentiers cyclable. À un moment, toutefois, la pensée du maire s’est mise à dominer la voix, si bien que je n’entendais plus qu’elle. Pendant qu’il répondait avec aplomb aux questions, la pensée disait j’espère qu’il ne se rend pas compte qu’il en connaît beaucoup plus que moi, que sur les questions économiques et financières, je ne m’y retrouve pas, du moins pas encore, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, et ça répétait et ça répétait pendant que la voix continuait d’enfiler des mots et des mots, les mots du jargon politico-financier.

Tous les autres rendez-vous se sont passés à peu près de la même façon, la pensée exprimant ses incertitudes à tue-tête, pendant que la voix débitait autre chose. Puis, en fin de journée, une jeune femme a dû entrer dans le bureau, probablement une ingénieure, puisque le maire lui posait toutes sortes de questions sur le futur réseau d’aqueducs que la ville comptait faire construire. Questions ennuyeuses, vite étouffées, encore une fois, par cette pensée folle, qui s’est mise à voltiger dans tous les sens.

D’où j’étais, il m’était impossible d’évaluer les mouvements du maire, mais à écouter sa pensée, j’ai vite deviné qu’il se plaçait en position avantageuse pour plonger le regard dans un décolleté, j’aimerais bien les voir en entier, ils me semblent fermes et soyeux, exactement de la bonne taille, ma main les épouserait à merveille, je me demande à quoi ressemblent les mamelons. Ça y allait, commentaires par-dessus commentaires, sur les seins, le fessier, les hanches, les jambes, le nez, la bouche, les cheveux, comment pouvait-il se concentrer sur ce qu’elle lui expliquait?

Comment les citoyens de sa ville ont-ils pu l’élire?

La journée a fini par achever, le maire a mangé avec sa femme, à ce que j’en ai déduit, propos insipides, la pensée hésitait à exprimer son ennui, partagée entre le devoir et les impulsions du moment. Puis lecture d’une biographie, Bill Gates, détente sous la douche, et au lit.

Pendant quelques minutes, ou plus, comment savoir, j’ai pu enfin me reposer. Il dormait, l’esprit totalement fermé. Mais ça n’a pas duré. Je l’ai retrouvé avec l’ingénieure de cet après-midi, et il y allait à coeur joie, pendant qu’elle se déshabillait, il la tripotait de ses grosses mains poilues. Dans le rêve, elle ne disait rien, elle se pliait, tout simplement, à tous ses désirs, et il dominait la scène, son plaisir dominait tout. Je voyais tout, son rêve se déroulait devant moi comme un film sur l’écran. Impossible de me fermer les yeux, impossible d’y échapper, malgré la colère, malgré le dégoût. À la fin, le maire a joui, et j’ignore s’il l’a aussi fait dans son lit.

Cela a duré ainsi pendant des semaines, des mois, des années. Oui, mes très chers vous, pendant des années! Regards concupiscents, paroles fausses, promesses vides. Tout ce temps à endurer les innombrables petites hypocrisies quotidiennes, noyées dans des phrases que beaucoup semblaient croire. Ça devenait démoralisant, je vous assure, surtout que j’ignorais totalement comment retrouver mon corps, s’il existait encore, quelque part. Et si oui, que faisait-il tout seul, sans mon esprit pour le guider?

Mais ça s’est produit, sans raison, un beau matin de juillet. Le maire mentait à je ne sais plus qui, quand tout à coup, j’ai retrouvé mon corps. Il n’avait pas vieilli, alors là, mais pas du tout! J’ai ouvert mon ordinateur, j’ai vérifié la date, je l’ai vérifiée aussi en descendant acheter un journal. Contre toute attente, les années que j’avais vécues avec le maire s’étaient effacées, je revenais à mon point de départ.

Vous aurez compris que pendant toutes ces années dans le maire, j’ai fini par connaître le nom de la ville. Je m’y suis donc rendu à la première occasion, et j’avoue que j’ai eu du mal à reconnaître mon maire. Il était plus jeune que je ne l’avais quitté, parce que le temps avait fait marche arrière pour lui aussi, et il était plutôt élégant, malgré une pilosité abondante. Poli, voix douce, respectueux. J’ai cru que je m’étais trompé, j’ai même douté. Peut-être avais-je rêvé tout cela? Mais j’ai vite reconnu les mots qu’il employait à répétition, j’ai même reconnu les mots qu’il débitait mécaniquement quand sa pensée errait à des lieux.

Alors j’ai raconté tout ce que je vous ai raconté, et même plus, beaucoup plus. Mais plus je parlais, moins on me croyait. Le maire m’a poursuivi pour diffamation, il a gagné, je me suis ruiné. Mais si vous allez à X, en Y, sachez que le maire est un beau salaud.

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