Le cabanon

Stupéfiant! J’ai peine à croire ce que j’ai vu là-bas, le cataclysme qui nous a emportés. J’ai cru y laisser ma peau. Cette douleur! Je souffre de la fesse droite. C’est ça, oui, juste là. Vous la voyez, cette brûlure? Toi la grande Kathleen, ne ris pas, cette blessure, elle est affreuse! Ne te moque pas de ma fesse molle! Vois cette lacération dans les chairs! Je ne pourrai pas m’asseoir à table avec vous, mes amis, je devrai rester debout! Mais ça n’est rien, je suis vivant moi, je le suis! 

C’est le maire. Le pétrole et le gaz chez les Beaulieu. Oui, la famille Beaulieu du chemin de Louviers, le père, le frère, les deux fils de l’un, les trois filles de l’autre, sur les lots 1455, 1456, 1765, 1980, et 1324 bien sûr, tout ce territoire à la latitude… Ok, vous les connaissez, excusez-moi. Des timbrés? Je sais, ils ont tiré sur des prospecteurs, mais d’autres à leur place… Justement, le maire croyait qu’ils… Oui, il avait peur d’eux, parce qu’il avait promis avant les élections de ne pas permettre à la compagnie de creuser des puits sur leurs… C’est vrai, même la police voit des Beaulieu partout… Mais non, les Beaulieu ne m’ont pas tiré dessus! Pourquoi auraient-ils… J’étais à l’hôtel de ville pour demander un permis de construction pour mon cabanon. Non. C’est pas de vos affaires. Non, puisque je vous dis. Merci Bertrand. 

Donc, j’avais mangé des fèves et des champignons crus, et j’avais un de ces maux de ventre! Ça bouillonnait là-dedans, à en crier de douleur! Comme d’habitude, au bureau des permis, c’est long. J’aurais dû faire la demande en ligne, mais je ne comprenais pas tout, et j’avais des questions. Enfin, j’attendais, je patientais avec mon dossier sous le bras, une grande enveloppe brune avec le formulaire pour le permis de construction du cabanon dedans, mais l’ébullition montait, dans les boyaux ça bouillonnait, j’allais éclater, pas d’autres issues humaines envisageables. Oui…tout à fait… Human issue, c’est ce que j’ai dit. Cessez de m’interrompre, je n’y arriverai jamais. Alors là, il n’y avait qu’un type devant moi, mon tour arrivait, après une heure d’attente ce serait à moi. Sauf que j’avais atteint la limite extrême, celle qui précède l’irruption, la catastrophe! Les mâchoires et les poings serrés, les larmes aux yeux, j’ai abandonné mon poste, je me suis précipité dans le couloir. Ne riez pas! Je vais vous en faire bouffer des champignons crus! Alors je cherchais les toilettes. Vite les chiottes! Je voyais bien les indications, mais comment lire, les yeux mouillés et la douleur au ventre! J’ai bien vu le dessin, vous savez le petit bonhomme qui indique les toilettes. Je l’ai vu, devant moi, il y avait sans doute une flèche aussi, mais ça m’a échappé. J’ai poussé la première porte, je me suis précipité à l’intérieur… Tu as bien deviné, Jorge, ce n’était pas la toilette. C’était un bureau! Un satané bureau avec un grand type qui parlait au téléphone, debout devant une baie vitrée qui donne sur le parc. Il a froncé les sourcils. Mon irruption ne l’irritait pas, c’est pas ça, c’était plutôt comme s’il attendait quelqu’un, qu’il s’étonnait de voir que je ne ressemblais pas à l’image qu’il s’était faite de ce quelqu’un, mais tout de suite son visage s’est détendu, on le voyait, il était prêt à accepter n’importe quel hurluberlu, et moi qui étais là, plié en deux, le visage en sang, ma grande enveloppe à la main. Il a murmuré il est là au téléphone, il a raccroché, est venu vers moi. Vous voilà enfin, qu’il me fait, mais impossible de parler, de lui répondre, j’étais une grenade en train de perdre sa goupille, un ballon face à l’aiguille! Le type me prend par le bras, il m’entraîne dans le corridor. Reconnaissant, je crois qu’il a compris mon urgence, qu’il me conduit aux chiottes, alors je le suis. Mais c’est pas ça du tout, nous aboutissons à une porte close devant laquelle deux policiers montaient la garde. J’avais les joues trempées de larmes, du sang me coulait dans la bouche à force de me mordre les gencives. Attendez ici. Le type m’a laissé à l’arrière d’une grande salle.

C’est peut-être la salle du conseil municipal, comment savoir. Il y avait une dizaine de policiers, tout autour, et au centre, une centaine de personnes assises sur sept ou huit rangs. En avant, sur une estrade, se tenaient derrière une table le maire et le président de la compagnie Gazou. Le maire m’a salué de la tête. Pourtant, je ne le connais pas, pas personnellement. Qu’est-ce c’est que tout ça, que je me suis demandé. Tous ces policiers, ils craignaient un attentat, c’est clair, mais sur le moment je n’y ai pas pensé. Quel rapport avec mon cabanon? Je ne voyais rien, je n’entendais que ce bourdonnement monstrueux. Je risquais l’implosion! J’ai respiré un grand coup, je me suis plaqué la montre à l’oreille pour me concentrer sur le tic tac. Ça m’a libéré, pendant quelques minutes, mon esprit s’est élevé au-dessus de mes organes dilatés. Le maire m’a invité à monter sur l’estrade. Monsieur le professeur Hudon va vous présenter les résultats de son étude qui montre clairement que le projet de Gazou n’altérera en rien l’écosystème de notre si joli coin de pays… Non Kathleen… Hudon c’est… Mais Kathleen, c’est moi! Le maire pensait que j’étais le professeur Hudon! Moi, Roger le gérant du rayon des sports, me voilà promu professeur d’écosystèmes! 

Tous les visages se sont tournés vers moi, évidemment. Il y avait là toute la clique politique, la chambre de commerce, plusieurs inconnus en complet noir, tailleurs gris. Tout ça me dévisageait, et je ne bougeais pas. Paralysé. S’ils n’avaient pas tous braqué leurs regards sur moi! À les voir m’observer, me détailler, m’attendre, me désirer, mon existence s’est rappelée à ma conscience, et pour l’heure, cette existence était une bombe. Incapable d’ouvrir la bouche ou d’avancer le pied, je n’ai trouvé la force que de lever la main, je ne sais pourquoi, mais je l’ai levée, bien haute. C’était la main qui tenait l’enveloppe brune. Si vous les aviez vus! Les andouilles! Tous ensemble ils se sont levés et se sont mis à applaudir! Ils m’applaudissaient! Sur le coup, je n’étais pas trop étonné, je n’avais plus conscience de ce qui se déroulait là, je n’étais qu’un ventre en ébullition. Ces clowns croyaient que je leur montrais, dans l’enveloppe brune, une copie de mon étude, enfin, de l’étude du professeur Hudon. Ceux des derniers rangs, des dames et des messieurs m’ont entouré, ils m’ont félicité. Je restais muet, par incapacité physique de faire autrement. J’ai reculé d’un pas, et peut-être tout se serait bien passé s’ils m’avaient seulement foutu la paix. Mais il a fallu qu’une grosse folle à joues rouges saisisse ma main. J’avais le poing serré, elle a tiré dessus comme sur un bouchon. Ce contact, mes amis, ce seul contact a été un détonateur! Bang! Plus fort qu’un coup de feu! C’était comme si tous les gaz retenus dans mon intestin s’étaient concentrés en une masse quasi solide, pour se propulser à l’extérieur en une seule explosion. Pas un sifflement, pas une série de petits bruits, non, un seul bang fantastique… Non Bertrand, c’est pas ce pet qui m’a blessé la fesse! Voulez-vous… C’est bon, vous avez assez ri? Je peux achever? Quoi? Ben non, c’est pas terminé. Ce pet, cet apocalyptique pet, a déclenché deux réactions bien différentes, mais tout aussi violentes l’une que l’autre. Autour de moi, dames et messieurs ont clairement entendu la détonation et humé le résultat d’une douloureuse fermentation. Tout de suite, ça a été des cris, des grimaces de dégoût, un mouvement de fuite loin du professeur Hudon. Mais les autres, ceux des premières rangées, le maire et le type de Gazou, les policiers, eux ils n’ont entendu que la détonation. Ils ont cru qu’il s’agissait d’un coup de feu! Je ne blague pas. La terreur que leur inspirent les Beaulieu est si vive, qu’ils ont tout de suite cru à un attentat. Le maire a crié il nous tire dessus, et il y a eu une belle panique, et les policiers se sont mis à tirer dans ma direction. Bang bang bang, ça résonnait, ça fumait, et l’écho dans la grande salle donnait l’impression qu’à chaque coup de feu tiré des policiers, des bandits embusqués répondaient. Ça a duré au moins trois minutes. Mais trois minutes si longues, oh oui, longues comme jamais je n’en ai vécues… Comment? Tu dis que ça ne se peut pas? Hey! T’écouteras le téléjournal à six heures! Si si, tu verras. Tout ça a été capté par les caméras de la salle du conseil. Il y a eu trois morts, et des blessés. Dont moi. Ma fesse… Non, je ne les connais pas. Personne. La grosse dame. Celle qui m’avait pris le poing, si elle n’avait pas été là, c’est moi qui me prenais le pruneau! Écroulée. Je suis tombé… oui, avec elle. Une fois par terre, je me suis dit qu’il valait sans doute mieux ne plus remuer, ne plus péter… Elle? Oh elle perdait beaucoup de sang, mais elle souriait. Elle racontait… Qu’est-ce qu’elle disait… Oui… je suis jeune, 32 ans, c’est jeune, pourquoi… pourquoi je vivais… embrassez-moi. J’avais son visage à dix centimètres du mien. Elle sentait l’ail. Pas question de l’embrasser, surtout qu’il lui sortait des bulles et des tripes sur le côté de son gros ventre. Je me sentais idiot, j’avais quand même un peu peur, et même après, quand les coups de feu ont cessé. Je lui ai soufflé dans le nez quelque chose comme tu vivais parce que tu es née, ou une fadaise semblable. Vous auriez dit quoi vous? J’ai tourné la tête. Il y a eu un grand silence, un néant de quelques secondes, puis spontanément tout le monde s’est précipité à l’extérieur. Sans panique, mais rapidement, en aveugles. J’ai suivi le troupeau, j’ai marché d’un bon pas jusque dans la rue, il y avait plusieurs des policiers parmi nous, pas moins bêtes que nous. L’air frais nous a réveillés. Je me suis secoué. Et là je me suis demandé, est-ce que j’ai rêvé? Mieux valait partir. J’avais encore des gaz et mon enveloppe brune, avec un bout d’intestin collé dessus. J’ai pété en revenant jusqu’à ma voiture. Et me voici! La fesse en sang, bien vivant, mais je devrai y retourner pour le cabanon.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
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Le maître

Ils avaient bu, cela va de soi, ils buvaient tous les soirs. L’idiot, le gros, le grand, l’inconnu. Lui, le maître, était seul. Dès que vingt heures sonnaient, le vide s’installait autour de lui. Tous les jours. Jusqu’à huit heures le lendemain.

Ce soir, sa solitude il la promène sur le grand boulevard, dans un petit sac de cuir noir, très chic, qu’il porte en bandoulière comme à Paris. Nuit froide, un silence à rompre l’amour.

Salut maître!

Qu’on ne s’y méprenne pas. Le gros n’avait pas envie de bavarder avec le maître, pas plus que l’idiot, le grand, l’inconnu. Ils le regardaient, tous quatre, ils le dévisageaient, étonnés de sa soudaine apparition sur ce trottoir qui ne venait de nulle part, qui menait par-là, juste un peu plus loin, par là. Un maître seul, après tout, ça ne devrait pas apparaître là où quatre gais lurons s’égayent, même si la fantaisie lui prenait d’y traîner ses pas. L’insouciance enfante de curieuses extravagances, et un maître, surtout quand c’est court ventru colérique et que ça découvre dans une nuit jusqu’alors anonyme huit yeux animés enjoués se vider soudainement de toute flamme, avec plus rien dedans, pas de sourires, pas de joie, pas de tristesse, pas de peur, dans ces conditions, sur un boulevard aussi grandement déserté par les citadins, aussi magnifiquement occupé, un maître, ça craint pour sa peau.

Sans discuter davantage, le gros lui prend son portefeuille. Le maître, silencieusement, tressaute. Son œil s’arrête sur le gros, quelques fractions de seconde, avant de tomber sur l’idiot. Face à ce duo, sa bouche s’ouvre, muette. Juste une bouche ouverte, un rond noir sur la peur. Sauf que l’œil poursuit sa course, du gros à l’idiot, de l’idiot au gros, jusqu’à ce qu’il se lève sur le grand, hautement planté derrière. Face à ce trio, la panique modifie les muscles du visage. Y a-t-il menace? Dans l’air au-dessus du boulevard, on ne respire que de l’expectative. Une odeur toutefois qui se précise, car devant ce trio, l’œil se met à inspecter tout l’espace, de l’asphalte aux étoiles, jusqu’à ce qu’il heurte l’inconnu. Ça se corse, pouvait-on lire sur le visage du maître. Face à lui, face à l’inconnu, face au quatuor, le maître esquisse un pas en avant, indécis, puis s’enfuit, une belle fuite impulsive et éventuellement conservatrice.

Sauf que le grand le saisit par le collet, et ses pattes battent l’air. À force, il s’épuise et le grand le laisse choir sur l’asphalte.

Le maître a compris. Il reproche à l’idiot d’être idiot, au grand d’être grand, au gros d’être gros, et à l’inconnu de ne pas se faire connaître. Puis, rapidement, tête penchée, honteux, il mime un signe de croix et murmure maman je t’aime, et puis encore, ma p’tite bouboule je t’aime, et l’idiot lui retire une chaussure pour lui prendre une chaussette, qu’il lui fourre dans la bouche. L’inconnu tape des mains. Vif comme l’éclair, il retire tous les vêtements du maître, qu’il a fait voler au milieu du boulevard.

Le maître ne proteste plus. Il ne prononce plus un mot, la chaussette limitant ses habiletés à converser, n’émet pas même un son, abasourdi, à ce qu’on pouvait lire dans les rides de son front, devant l’incongruité de l’agression, songeant, comment moi, qui suis pourtant le maître, puis-je ainsi me muer en victime sans que l’ordre cosmologique n’éclate, sans que la foudre ne terrasse ces quatre drôles? Cette situation déplaisante, quoique malheureusement bien réelle, ne mérite que cette épithète: fausseté. Et la densité de cette image dans la tête du maître est telle que peu à peu elle en vient à occuper tout l’espace disponible, effaçant même au passage des dossiers importants, mais devenus non prioritaires.

Pendant que les rides du front expriment leur silencieuse réprobation, l’idiot saute sur les épaules du maître, qui tournoie bêtement, se frappant aux murs, aux poteaux, titubant. Bien en selle l’idiot retire les cheveux noirs du maître, un à un, les compte avec une minutie étonnante.

Mille deux cent trois, mille deux cent quatre…

Qu’il est chevelu le maître! À force, ça finit par le rendre fou, l’idiot! Au diable la minutie, il y va gaiement, à pleines poignées. En moins de deux, le crâne est rouge, parsemé de milliers de cratères par où s’écoulent, visqueuses, trois idées, celle de sa vérité, celle de sa fausseté, celle de sa liberté, que toute sa vie le maître avait précieusement conservées. Sans y prendre garde, le grand les piétine, et elles éclatent comme des bulles de savon. La pluie lavera trois taches sur l’asphalte.

Le corps du maître finit par se lasser, et s’affaisse sur les genoux. Cela permet à l’idiot de descendre de son perchoir en toute sécurité, sans risquer de se rompre les os. D’un coup de pied, le grand étend le corps sur le trottoir, et l’inconnu parvient, par une magie lumineuse, à l’immobiliser tout à fait. Le gros se roule par terre, transformé en rouleau compacteur, et aplatit le maître d’un simple aller-retour. Le résultat ressemble à une pâte à tarte inégale, percée ici et là par les pointes de côtes fracturées. Un peu de graisse et de sang se répand sur le trottoir, mais pas assez pour salir les chaussures de l’idiot, du grand, du gros et de l’inconnu.

Le grand humecte la pâte d’un long jet de salive, pendant que le gros, de concert, pète. Résultat instantané: le maître s’assèche et les os s’effritent. Avec mille précautions, l’inconnu se penche sur la poussière qui macule l’asphalte. Il l’observe avec une attention soutenue, spirituelle, cherche à y lire quelque présage, un signe, le moindre signe. Comme c’est souvent le cas dans ces situations, une légère brise qui erre dans les environs balaie tout. L’inconnu doit déclarer forfait. 

Les quatre reprennent leur chemin, vont nulle part, avec ces mêmes yeux teintés d’alcool ou d’on ne sait quoi. Ils ne remarquent pas les deux grains de poussière coincés dans une des fentes du trottoir, deux grains qui y resteront sans doute longtemps, au moins jusqu’à la fin du quart d’heure.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Au voleur!

Hier, elle a mis le grappin sur Octave, et ils se sont embrassés. Ce soir, ils se sont déshabillés en échafaudant des projets d’avenir, elle ne voulait pas d’enfants, pas tout de suite. Devant eux défilait le long métrage du parfait amour.

Le matin même, Octave a gagné mille dollars à la loterie. Projets faramineux avec sa presque-fiancée, voyages à la campagne, restaurant, bowling, manucure.

Pile au moment où il va s’abandonner aux plaisirs multicolores, un bruit! Pas n’importe lequel, non, un bruit incongru. In-con-gru. La presque-fiancée était déjà dans un émoi émouvant, mais ce bruit! Il dégaine d’un geste preste.

T’en fais pas, mon grand, c’est qu’une souris! 

Elle bâille. Elle bâille? Mais son émoi? Il la reconnaît à peine, mais l’urgence l’astreint à une autre discipline. Une vague crainte l’assaillit, et conséquemment, tout en lui s’anonchalit. Un autre bruit! Plus sec, plus précis. Elle se redresse sur les oreillers et le séant, le front plissé. Angoissée? Sans doute l’hypothèse d’une visite rongeante s’effrite-t-elle dans son esprit, car entre les lignes qui gondolent sur son large front, il lit ceci : si j’ai l’habitude d’entendre trottiner des souris dans les murs et les placards de ce vieil hôtel, cette fois, je dois humblement me plier à l’évidence et reconnaître qu’un phénomène qui m’est douloureusement inconnu produit ces frottements et grincements et craquements qui effraient à juste titre mon presque-fiancé!

Le bruit bruite de plus belle, sans s’identifier. Lui nu, à part les chaussettes, elle nue, à part sa cloche, ils braquent des pupilles brunes sur la porte orange du placard. Étrange. Il voit sa propre peur s’accroître d’un bond, brutalement. La petite crainte devient une peur raisonnablement autonome. Pas extrême toutefois. Une peur juste suffisante pour perturber le jugement, une peur qui peut finir par faire peur.

Merde! 

Elle retrouve l’usage de la parole. Lui, se ressaisit, partiellement.

Ouais.

Et tralala! La porte du placard s’ouvre dans un fracas contenu. Un homme en jaillit.

Il porte ma chemise! 

Il porte ta veste! 

Mon pantalon! 

Ton chapeau!

Mes chaussures! 

Ta valise!

T’es certaine?

Sans un regard vers eux, totalement impassible, indifférent, il se faufile à l’extérieur de la chambre, d’un pas assuré. La presque fiancée est bouchée. Elle manque d’air, frétille des bras, des pieds. Il enfile son boxer. Au moins il lui reste ça, un magnifique, chic et rare, boxer à motifs d’émoticônes souriants.

C’était toi! 

La cloche de travers, elle agite une main tremblante vers la porte de la chambre. 

Toi! C’était toi! 

Il se tourne vers elle, il la considère un long moment. Sa peur s’en attiédit, mais pas au point de disparaître. 

Calme-toi. Je suis ici. 

Elle n’en démord pas. 

Toi! C’était toi! 

Il se précipite vers la porte. Il doit impérativement se lancer à la poursuite de celui qui lui a tout dérobé, ses vêtements, son argent. 

Ce n’était pas moi. C’était un monstre. 

Elle s’enfouit sous les draps, et peu à peu le matelas l’absorbe. 

C’était toi! 

Un murmure. Il se penche vers le lit, vers ce qui reste d’elle, puis se plante devant la glace et se gonfle les poumons d’air. 

Que ce soit moi, aussi physiquement, c’est peu probable. C’est même impossible. 

Il s’élance dans le corridor, mû par un instinct sûr et fleuri. Avant qu’il n’atterrisse au rez-de-chaussée, toutes les lumières se sont éteintes. Panne d’électricité. Est-ce que le voleur aurait coupé le courant pour protéger sa fuite?

À la réception, le réceptionniste. Il officie, caché derrière une porte, protection contre les clients mécontents. Sa tête émerge d’un vasistas. Réponds aux plaintes, lamentations, réprobations, récriminations des clients et locataires. Pas de réponse, mais plusieurs mots. Dans ce joyeux vacarme, après avoir attendu patiemment son tour, Octave lève la main. 

Vous auriez vu passer un voleur?

Le réceptionniste, il doit avoir trente-deux ans, réfléchit, et réfléchit encore un peu.

Oui! Il est parti de ce côté! 

Il indique la rue qui mène directement au boulevard. 

Il m’a tout pris. 

Le réceptionniste sursaute. De son œil extérieur, il lance un long regard qui s’aplatit sur le visage d’Octave. 

Mais c’est vous! Un peu plus vêtu, mais vous tout de même! 

Octave renifle, impoliment. 

Non, Monsieur, je ne suis pas lui! Je suis la victime. Je suis amoindri! 

Cette fois, contrarié qu’on remette en question son jugement, le réceptionniste regroupe tout son soi à l’intérieur. 

Monsieur, il vous ressemblait comme un confrère, je croyais que c’était vous, à moins que vous ne soyez lui, ou que vous prétendiez être vous alors que c’est lui qui est vraiment vous.

Sur la porte, juste au-dessus du vasistas, cette affiche : Loto, Tirage de ce vendredi, Gros lot de 15 millions! Octave, dont toute la fortune s’éloigne en ce moment dans la rue qui mène directement au boulevard, saute sur place à pieds joints.

J’ai eu la chance de remporter mille dollars, j’en remporterai bien quinze millions! 

Fauché pour cause de vol, il se précipite vers les autres clients et locataires dans le lobby, en quête de quelques pièces. La plupart l’insultent, d’autres le poussent, certains lui baissent le boxer. Deux heures plus tard, il a tout de même réuni la somme. Il achète le ticket, salue le réceptionniste, et s’élance à la poursuite du voleur.

Je vous accompagne, attendez! 

Octave sursaute. Le réceptionniste pousse sa porte, et apparaît tout d’une pièce. Il saisit la main d’Octave, qu’il serre d’une poigne de mère. 

Lâchez-moi! 

Octave n’insiste pas. Il traverse le lobby, la voix du réceptionniste dans l’oreille.

Il est parti à gauche, il est parti à droite, j’ai tué une mouche, le camion de livraison est en retard, le chômage augmente, les clients se métamorphosent, j’ai deux bazookas dans le cœur, mes dents ne supporteront pas le choc, il n’y a pas de chat, il y a trois chats.

Dès qu’il met le pied dans la rue, Octave se retrouve au milieu d’une petite foule agitée. On lui conseille de prendre à gauche, d’aller tout droit, de héler un taxi, de retourner dans l’hôtel. À ses côtés, le réceptionniste danse en chantonnant puis se défait de sa veste de laine. Une vieille veste de grosse laine, usée aux coudes et aux manches, sale. Dessous, et cela attire l’attention malgré soi, il porte une robe dont le bas est remonté et attaché aux hanches. Le réceptionniste retire d’un geste preste son pantalon, qu’il balance dans le sac d’osier d’une charmante vieille qui trottine à reculons, détache d’un autre geste tout aussi preste les fils qui retiennent la robe, qui prend alors une jolie forme autour d’un corps insoupçonné. Octave tend la main vers cette énigme, mais dans un grand jeté, le réceptionniste s’écarte. En touchant l’asphalte, il arrache ses lunettes, fait voler sa casquette et détache une chevelure blonde qui virevolte longtemps avant de dévoiler un nouveau visage.

Clara! Oh! 

Octave recule d’effroi. Clara, c’est la première femme. La seule depuis sa presque-fiancée.

Clara ne partage ni l’épouvante ni la surprise d’Octave.

Tu t’enfuis?

Je suis kapout.

Tu m’as traitée comme une traînée! 

Clara, oh Clara! Je t’adorais, t’adulais, t’entubais. 

Et ta foi? Et ta fortune?

Perdu tout à l’heure dans l’hôtel, j’ai la frousse, il n’y a plus rien, tout a disparu, dis-moi si tu vois, si tu sens, si tu entends.

Salaud! 

Elle valse autour de lui, elle tourne et pirouette, et il ne la reconnaît plus, elle tend le bras et dans son mouvement giratoire lui indique toutes les directions à la fois.

Étourdi, Octave détache son regard. La petite foule a disparu. Plus personne. Plus rien ne bouge dans la rue. Sans réfléchir, il met le cap droit devant lui, résolu. Clara lui emboîte le pas, en dansant.

Pour se donner du courage, Octave se frappe la paume de la main droite du poing gauche. 

Nom d’un chien! 

C’est la nuit, les chats sont gras, les voleurs se sauvent comme des voleurs.

Monsieur l’agent! Monsieur l’agent! 

Dans la désertique rue transversale, passe devant eux un homme en uniforme qui poursuit un étudiant du baccalauréat en anthropologie.

Monsieur l’agent! 

L’uniforme ralentit, désigne d’un poing la proie qui gagne quelques centimètres. Impossible de m’arrêter! Je dois le matraquer! C’est un militant! Un mil… tant… 

Octave remonte son boxer, et coudes au corps, s’élance aux côtés de l’uniforme, suivi de près par une Clara légèrement moins dansante. 

J’ai besoin de vous! J’ai besoin de vous! De vous! Vous! 

Mais l’uniforme maintient la cadence, le menton en avant. 

Monsieur l’agent, matraquer cet étudiant, en soi, dans l’absolu de notre condition humaine, c’est vain, parfaitement inutile! 

L’uniforme freine net. Il lève sa matraque, et la lance violemment aux pieds de Clara. Octave recule, prudent. 

Vous avez raison, Monsieur, c’est vain, c’est insignifiant. Ça m’horripile de ne pas y avoir pensé moi-même! 

Octave revient vers l’uniforme. 

Monsieur l’agent, je… 

L’uniforme l’interrompt. 

Je ne suis pas agent de police, je suis un gardien de stationnement qui souhaite devenir agent de police. Alors j’aide la police. Je poursuis depuis deux heures ce dangereux militant qui a participé à une dangereuse manifestation. Mais tout cela est dorénavant dérisoire. 

Clara profite de ce charmant conciliabule nocturne pour tricoter ses entrechats autour des deux hommes. Octave s’incline, vaguement déçu de ne pas avoir affaire à un véritable policier, mais quand même déterminé à ne pas laisser filer un si zélé compagnon. 

Monsieur le gardien qui avez toutes les qualités d’un policier de métier, peut-être pourriez-vous m’aider à mettre la main sur un voleur, un vrai voleur qui m’a tout volé! 

Le gardien, qui a toutes les qualités d’un policier de métier, détaille Octave des orteils aux oreilles. 

Mais j’vous ai vu, Monsieur, j’vous ai vu tout à l’heure! Oui! Sauf que vous étiez habillé, et pas aux trois quarts nu comme maintenant… 

Octave relève le boxer sur ses hanches. 

Il me ressemble, mais il n’est pas moi, quoi qu’en dise Clara. Je vous en prie, aidez-moi! 

Le gardien se gratte le menton, puis se replace les bourses. 

Que m’offrez-vous? 

J’ai besoin de votre aide.

Que m’offrez-vous?

Ma gratitude.

Mieux!

Mon admiration.

Mieux! 

Une recommandation. 

Mieux! 

Une fessée.

Procédez.

Octave procède, Clara danse toujours. Puis la poursuite se poursuit, Octave devant, suivi de Clara et du gardien. Octave les entraîne dans un dédale de rues, à droite, à gauche, ils se faufilent entre les immeubles, contournent des parcs et des églises. Octave sent qu’il s’approche du voleur, il presse le pas, il avance à l’aveugle comme de la ferraille attirée par un puissant aimant. Le gardien et Clara se tiennent les mains et dansent, du moins autant que le rythme de la marche le leur permet. 

Je ne sais plus où je suis! Est-ce que je suis encore sur la bonne piste? Il n’y a personne dans ces rues, pas un témoin! Il me faudrait d’autres indices, beaucoup d’autres indices! 

Ils progressent au milieu d’une avenue bordée d’imposants immeubles. Pas une voiture ne circule, pas un piéton en vue. Octave sent la menace de cette solitude noire, il redoute un piège, un complot pour l’anéantir, lui et son gardien, lui et sa Clara. Mais il n’ose pas reculer, car derrière, c’est sans doute pire! Quelle issue?

Clara l’aperçoit. Octave l’avait pris pour un de ces nombreux sacs-poubelle noirs appuyés sur un poteau. C’est un peintre, ou du moins, une reconstitution de peintre, béret à la Pissarro, pipe à la Van Gogh, palette, toile, chevalet. Concentré sur son œuvre, il n’a pas vu les trois qui le dévisagent. Octave s’approche.

Maître… 

Il touche le béret, perplexe. 

C’est du papier! Votre béret est en papier! 

Le peintre sursaute. 

Mon béret? 

Octave y pose le doigt. 

En papier. 

Le peintre sourit. 

Tout ça, ces vêtements, cette pipe, ce béret, c’est un déguisement, c’est un vrai déguisement, j’ai acheté le kit. 

Octave se penche vers la peinture, difficile à distinguer dans la lumière des lampadaires. 

Je peins cet immeuble. Je le peins en pleine nuit en pensant à mon amour, à Manuela. Je viens ici chaque nuit et je sais qu’un jour naîtra sous mon pinceau une œuvre dont la force et l’écho seront révolutionnaires. Je ferai surgir de tout ce béton une puissance sensuelle sans pareille! Qui s’attendrait à frémir devant une structure de béton! On s’avancera vers ma peinture sans prendre garde, et soudain, les tourments les plus cruels vous cloueront au sol! Et le génie de cette magie, ce sera moi! 

Octave se penche plus avant sur la toile, puis se relève. 

Et vous croyez que votre kit va vous aider? 

Le peintre hausse les épaules et retourne à sa peinture. 

Attendez! 

Octave lui enlève le béret. 

Rendez-moi… 

Octave lance le béret au gardien, qui en coiffe délicatement Clara. 

Monsieur le peintre, je cherche un voleur, l’auriez-vous vu, par hasard? Il a les mêmes traits que moi, mais habillé. Comme moi, il est comme moi, ça ne vous dit rien? 

Comme vous?

Moi!

Vous!

Oui, moi! 

C’est vous? 

Pas moi, mais comme moi. 

Vous? 

Moi, oui, c’est moi. 

Vous étiez ici il n’y a pas deux minutes. 

Le peintre lance son tableau au milieu de la chaussée, prend son chevalet sous le bras, et invite Octave à le suivre. 

Il est parti par là, suivez-moi. 

Le peintre embrasse Clara, et récupère son béret. 

Merci Monsieur le peintre, grâce à vous, je le sens, je le retrouverai ce malpropre! 

Mais après avoir fait dix pas, le peintre s’arrête, embrasse à nouveau Clara, pendant qu’Octave poursuit sur sa lancée, sans les attendre. Tous trois, le peintre, Clara et le gardien qui sautille derrière, finissent par emboîter le pas à Octave, qui fend la nuit, loin devant, vers le voleur en déroute.

Octave ne pense plus. Il s’abandonne à son corps, qui a véritablement pris la situation en main. Un corps intelligent, perspicace et surtout, étonnamment sensible aux ondes émises par cet autre corps, celui du voleur. À force de ne pas penser et de perdre de l’étanchéité, des idées le piquent, le traversent et pour certaines, s’attardent insolemment dans son esprit. Ce sont des insectes, de la vermine insolente, des choses comme l’illumination est un vampire ou tu pédales dans la vomissure ou le voleur c’est toi ou la vie est belle ou la vérité arrive en ville. Le peintre, Clara et le gardien se tiennent par la main, et tant bien que mal, suivent Octave dans une joyeuse farandole.

La nuit ne sera pas éternelle. À l’intersection de la rue et de l’avenue, une personne sur un banc. Une femme? Un homme? La personne tape sur le clavier de son portable, en équilibre sur ses cuisses. Octave s’éloigne, change de trottoir, mais la personne l’interpelle d’une voix ferreuse, mais surtout, autoritaire. 

Vous, ici! 

Octave lui fait un doigt d’honneur sans s’arrêter. Mais la personne hurle à tue-tête.

JE PEUX BROUILLER LES PISTES! 

Un choc. Octave s’immobilise, terrifié. Penaud, il rebrousse chemin, vient se planter exactement devant la personne. Les trois autres dansent autour.

Vous n’êtes pas en règle, vous n’avez pas inscrit vos amis! 

Mais ce ne sont pas mes amis… 

Il est interdit de marcher sans amis, vous serez composté! 

C’est ridicule, depuis quand est-il interdit de marcher sans amitié? 

Les députés réunis en session d’urgence ont voté la loi il y a vingt-huit minutes. 

Les députés feraient mieux de dormir plutôt que de dérailler, et vous, où sont vos amis, je n’en vois aucun? 

Je ne marche pas, Monsieur Octave, je travaille, la loi ne prescrit pas l’amitié au travail. 

Il n’est meilleur ami que soi-même. 

Faites de ces trois ballerines vos amis, ou vous serez composté. 

Faites-moi rire, il ne vous restera plus grand-chose à composter, mais qu’importe, ce qui reste j’y tiens encore, et si un peu d’amitié peut me sauver, les voici, Clara, le gardien et le peintre, mes amis, inscrivez bien vite, je dois retrouver le voleur. 

La personne tape les noms, et probablement bien d’autres choses aussi, puisque cela dure de longues minutes. La personne referme l’ordinateur, le pose sur le banc, à côté d’elle, se lève et embrasse Octave. Il la repousse et crache.

Ça non! 

La personne se tourne vers le peintre, qui accepte l’embrassade, tout comme Clara et le gardien. 

Un ami en amène d’autres! 

Sans s’attarder au spectacle de cette amitié germante, Octave détale d’un pas de course. Les quatre autres ont du mal à le suivre en dansant, mais au prix d’efforts subhumains, ils y parviennent. Octave file maintenant dans une rue étroite bordée de hauts immeubles qui serpente vers l’est. Derrière, les autres heurtent parfois les murs, qui brisent leur danse. 

Il est là! 

Il en est persuadé, il l’a vu, le voleur est juste là, devant. Il apparaît, mais disparaît aussitôt, à la faveur d’une nouvelle courbe dans la rue. Et ça n’en finit plus, il réapparaît, redisparaît, à gauche, à droite, impossible de voir la fin de cette rue, elle ne traverse aucun boulevard, aucune avenue. 

À courir ainsi, vous remuez l’air de notre rue, vous bouleversez nos flux d’énergie et ruinez l’équivalent de siècles d’efforts, frivoles âmes, hédonistes puants, parachutistes, gaz de schiste! 

C’est une voix. Sans ralentir, Octave regarde au sommet des immeubles, derrière, devant. Pas un seul corps en vue. D’où sort cette voix? Le peintre est d’avis que les murs de béton parlent, peuvent parfois parler. 

Je le sais, certains murs ont la voix de Manuela, mais cette voix-ci, je ne le connais pas. 

Le gardien doute. 

C’est un marxiste-boudhistique anti-universaliste qui… 

De son long doigt, Clara lui clôt les lèvres. 

C’est la voix de la saison.

Octave est en sueur, et les autres aussi. Les cœurs se débattent. Est-ce que cette rue tourne et se retourne jusqu’aux limites de la ville? Octave s’adosse à un mur, se laisse glisser sur l’asphalte. Les autres, de ce côté-ci, de ce côté-là, l’imitent. La fatigue est si grande que le gardien s’endort. Le peintre rote, la personne rugit, Clara rajuste sa robe. Et le voleur? Justement! Octave désespère. 

Je n’ai pas perdu sa trace, et pourtant il m’échappe! 

Incapable! 

Ça, c’est la voix. Toujours aussi désincarnée.

Votre voleur, Octave, vous ne lui mettrez pas le grappin dessus tant qu’il courra! C’est un moustique! C’est une mouche! C’est une mante! Attendez qu’il se pose, et clac, vous l’aplatissez! 

Au son de la voix, qui n’a pas de source, qui vient de partout à la fois, Octave se lève, chancelant.

Qui es-tu, toi la voix? 

Qui je suis, ou ce que je suis, pourquoi t’en soucier, tu tourneras la page et tu m’oublieras. 

Où est le voleur, où se posera-t-il? 

Tu le sais Octave, ton corps le sait, j’ignore pourquoi tu as parcouru toute la ville, croyais-tu oublier ta peur dans la folie? 

Tu mens, j’ignore où se cache le voleur! 

Ne crie pas, calme-toi, ta voix triture nos énergies comme s’il s’agissait de vulgaires feuilles de journaux. Puisque tu refuses de savoir ce que tu sais, je te le dirai, moi, je te le dis pour enfin nous débarrasser de toi et de ta bande, voilà, ton voleur, Octave, tu le trouveras dans la chambre d’hôtel, dans ta chambre d’hôtel, d’où tu n’aurais pas dû t’enfuir en caleçon! 

C’est un boxer! 

Un boxer avec ces émoticônes, quelle vulgarité! 

Que vous importe, vous n’avez pas de cul, vous n’en porterez jamais! 

Vous, si vous avez un cul, vous avez aussi bien du culot, mais trêve de galanterie, vous m’indifférez, et je vous dis ouste, à l’hôtel, vous devriez déjà être en route, continuez sur cent mètres, vous y verrez une porte cochère, vous la poussez, vous entrez et prenez le premier corridor à gauche, vous aboutirez sur une cour intérieure, vous choisirez la deuxième porte en partant de la droite, un passage s’ouvrira devant vous, il vous mènera à un rideau de fer, vous le levez, vous sortez, et vous y serez, net devant votre hôtel. 

Vous mentez!

DÉGUERPISSEZ! 

Intimidé pas la voix, Octave obtempère et suit le chemin indiqué. Dans son sillon, les quatre ont retrouvé suffisamment d’entrain pour un pas de quatre. Ils pénètrent dans l’hôtel, et Octave marque une pause. Il saute jusqu’à l’accueil pour vérifier son ticket de loto : il a gagné quinze millions. 

Youpi! Je m’achèterai un château et je serai roi! 

Malgré sa soudaine indépendance de fortune, et l’inutilité de retrouver ses vêtements et son portefeuille, il rejoint les quatre danseurs, et ensemble, ils montent jusqu’à la chambre. Là, un spectacle navrant les attend. La presque-fiancée gît en travers sur le lit, cuisses ouvertes, jambes pendantes. Du placard, s’échappe un pied chaussé. Le voleur! Clara et la personne, Octave et le peintre, le gardien avec lui-même, tous dansent et chantent autour du lit. Ils frappent des mains autant qu’ils frappent la presque fiancée, qui finit par se réveiller. Elle grimace. 

Toi! 

Octave lui tapote l’oreille. 

Demain, tu seras ma reine! 

Tu es mort! 

Mais non, je suis là! 

Tu vis, tu meurs, tu vis, tu meurs, tu vis, tu meurs, j’en ai marre! 

Je vis! 

Tu es mort, regardes dans le placard! 

Le gardien ouvre le placard, Clara s’étire le cou et observe, le peintre sort un crayon de sa poche et dessine la scène sur le mur, à grands traits, la personne se frotte le menton. 

Il n’y a personne dans le placard. 

Le gardien est formel. La presque-fiancée se lève d’un bond. 

C’est impossible, il est mort. Octave est mort! C’était toi, Octave! Tu avais retrouvé de la vigueur, mais tu manquais de retenue, tu y es allé trop fort et tu as flanché, paf, pouf, sur le dos, fini, inerte. J’ai vérifié le pouls : rien. Je t’ai poussé dans le placard, moi fallait que je me repose. Et maintenant tu es là?

Le peintre cesse de crayonner, et soupire.

La mort, c’est quand même quelque chose. 

Le gardien lui prend l’épaule, hoche la tête. 

Oui, la mort c’est… c’est… c’est quelque chose…

Une semaine plus loin. Tout le monde dort dans le château d’Octave 1er, où des chiens, des chats, un gardien, mille autres gardiens, les protègent des voleurs et de tout, de tout.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les noces

Midi, la ville en ébullition. Léa dort.

Le nez sur mon écran, j’organise ce voyage à San Francisco. Deux semaines, trois clients. Rapide. Efficace.

Léa. Attendre qu’elle se réveille? Singulière Léa. Un appartement vide, pas une photo aux murs, pas de peinture, rien, zéro décoration. Dans ce trois pièces, il y a une table, deux chaises, un frigo, une cuisinière, un divan-lit, une lampe, un portable, et c’est tout. Léa. Un faux prénom?

On frappe à la porte. Faut-il répondre? Non. Refuser une rencontre inopportune avec une mère, une sœur, un amant, un voisin. Pas mes oignons.

William! Tu veux bien répondre?

William! Je m’appelle Luis. Merde. Pas envie de me taper de l’inconnu. Pas rasé, j’ai faim, j’ai du boulot, on ne se reverra peut-être pas. Léa, je t’ai déjà à moitié oubliée.

Ouais.

C’est quoi cette fille? Dans le corridor, ça résonne, ça tambourine. J’aurais dû filer dès le matin, lui laisser un petit mot, c’était bien, m’éjecter. Mon pantalon… ah le voilà. Chemise. Pas de chaussettes. Tant pis. Je les retrouverai plus tard. Voilà, voilà, ouvrons-la, ouvrons-la, cette damnée.

C’est pour un kidnapping monsieur. Veuillez aviser madame, je vous prie.

Le plaisantin. Pas le temps de jouer. Faut que je me pousse. Et pourquoi s’asseoir devant la porte? Ce type est vieux, même très vieux, soixante-quinze, peut-être quatre-vingts. Un pouce levé, l’index pointé. Un vieux farceur? Une espèce de grand-père?

Bonjour bonjour.

Je le laisse entrer. Un au revoir à Léa, et je file. Peut-être un coup de fil à mon retour?

Vous êtes peut-être le grand-père de Léa?

Ah non, je suis son frère.

Il s’esclaffe. Vieux con. Il pousse une manette et fonce vers moi dans son fauteuil à moteur. J’ai tout juste le temps de m’écarter. Sitôt à l’intérieur, il pivote et me fait face. L’arrogant.

L’informatique, ça va? 

L’informatique?

Que fabrique Léa? Ai-je une tête à souffrir ses ancêtres?

J’ai vu la petite affiche sur votre voiture, jeune homme. Elle est au numéro cinq, la place de Léa où je stationne mon bolide habituellement.

Je vois.

Les affaires galopent?

Galopent?

Et Léa? L’aïeul insiste pour que je m’asseye. Voilà, voilà. Vieil étalon, tu galopes toi? Il plonge ses yeux dans les miens, avec une impudence qui m’horripile. Et merde, Léa t’arrive? Il sourit, c’est l’interrogatoire. Les contrats? Le marché? La compétition? Les perspectives?

Pour ne pas finir raide comme un passe-lacet, faut penser à l’expansion! Jeune homme… Quel est votre nom jeune homme? Moi c’est Adalbert… Penser chaque opération en fonction de l’expansion, ex-pan-si-on, c’est le principe premier! Le principe premier! Moi j’étais dans la brosse.

Dans la brosse?

Dans la brosse. Je fabriquais des brosses. J’avais des usines ici, à Taïwan, Hong Kong, au nord du Mexique, au Bangladesh.

Adalbert? Moi c’est Luis. Mais tu m’appelleras sans doute William, comme ta petite-fille. Et maintenant tes yeux qui s’humidifient. J’aurai droit à toute la scène. Léa! Léa! Au secours! Et puis ça suffit, je me casse. Je retrouve mes chaussettes, et je m’évapore.

Papie!

Libéré! Léa saute au cou du grand-père, l’embrasse. Ils se touchent les mains, les cheveux, se murmurent des bribes de phrases, des mots incompréhensibles. Je n’ai rien contre ces épanchements, mais en privé. J’en vomirais. Je ne veux pas écouter ça, je ne veux pas savoir ça. Je me réfugie dans la cuisine. Autant préparer le café, mais lentement, très lentement. Laisser se perdre quelques minutes avant de disparaître. Je rince les assiettes de la veille, je récure l’évier. Merde. J’aurais dû chercher mes chaussettes. Foutues chaussettes. Je ne sais donc plus ce que je fais? À ce prix, Léa, vaut mieux te faire la bise et adieu. Poli, direct, définitif.

William!

Je l’entends ouvrir et claquer des tiroirs, des cintres grincent sur la tringle, des pas courent. Ils sortent? Tant mieux. Je la rappellerai ce soir. Ou dans deux semaines.

Alors William?

Alors quoi? Je lui présente une espèce de sourire. Ça devrait suffire, normalement, c’est acceptable.

Jeune homme vous nous accompagnez. J’ai tout ce qu’il faut!

Tout ce qu’il faut?

Léa chante. La douche, le crépitement de l’eau. C’est reparti. Le bavardage. La désintégration.

Approchez. J’ai quelque chose à vous confier.

Il chuchote. Il roule jusqu’à mes genoux. Mais c’est qu’il n’y a rien à me confier! Je n’ai rien à entendre!

Je crois que Léa vous aime beaucoup.

Vieil imbécile. Il y a vingt-quatre heures, Léa ignorait mon existence. Même aujourd’hui, elle se croit avec un William. Il m’agrippe le bras. Fermement, presque brutalement. Eh l’aïeul! Je vais te… Voilà Léa qui revient, lavée, maquillée, habillée. Il était temps. Je me dégage, j’attrape mon portable, bisou, adieu, vivez en paix, le néant me happe!

Amusez-vous! Je me sauve!

Je ne suis plus là, vous ai déjà oubliés. Je reviendrai pour les chaussettes.

William!

William? Connais pas. Je referme la porte, je fonce dans le corridor.

Luis?

Elle s’élance vers moi, trébuche, s’allonge de tout son long. Chemisier déchiré, pieds déchaussés, sourire de gamine, mensonger. Je rebrousse chemin, je la relève. Elle m’embrasse, mais oh, comme c’est faux! Envie de la repousser, d’en finir. Sauf que je caresse cette peau qui me nargue par la déchirure du chemisier. Nos yeux se croisent, un éclair, nos désirs n’ont rien de noble, rien de vrai.

Tu ne viens pas?

Je pourrais y aller. N’importe qui pourrait y aller, dilapider ses heures à la regarder, la toucher, la désirer. Elle me tire par le bras, comme un gamin, m’entraîne à l’intérieur. En deux secondes, elle enfile un nouveau chemisier, et déjà le vieil Adalbert roule vers l’ascenseur. La folie. Léa tu as de belles paires d’yeux, de narines, de seins, mais dissiper en pure perte ces heures qui viennent? Elle regarde son ancêtre avec tendresse, qui me dévisage.

William, tu ne peux pas ne pas venir avec nous! Je l’exige! Léa sera heureuse, j’en serai heureux, et je te promets une aventure inédite. Dis-moi, pourquoi ne viendrais-tu pas?

Pourquoi? Je…

Vieux magicien. Je ne sais plus. Je détourne les yeux, ça ne pense plus dans ma cervelle. Où vont-ils? Quelle aventure? Penser, réfléchir, me sortir l’esprit du grand vide où je barbote. Merde! C’est un hypnotiseur? Fouetter ma volonté, bondir, lutter! Mais contre quoi? Le vieux me prend le bras, mais doucement cette fois. Nous descendons dans l’ascenseur. Et mes chaussettes? Et si j’avais le temps? Et Léa? J’ai peine à revoir notre rencontre, notre nuit. Une inconnue, une totale inconnue.

Sur la route vers le centre commercial, Léa m’explique le fonctionnement des fauteuils roulants à moteur. Je me secoue. Fauteuils roulants? Oui, là derrière, dans la minifourgonnette rouge du grand-père. Chacun le sien.

Tu verras! Tu verras! Nous nous amuserons!

Nous y voilà. Comment conduire ce machin? Le grand-père et Léa me lancent des bribes de conseils, mais dilués dans leurs rires, je n’en saisis aucun. Je tournoie sur place, je heurte un passant, je recule dans une colonne. Je m’active, je me concentre, et j’y arrive, et je suis ces deux inconnus, une fille et son grand-père, et bientôt il n’y a plus que ce mouvement, même pas moi, même pas eux. Ils roulent vite, ils esquivent avec finesse les obstacles et les gens. Le corridor du centre commercial leur appartient, il nous appartient, nous fonçons avec nos bolides. J’accélère dans les lignes droites et je parviens à les rejoindre.

Olé!

Est-ce bien ma voix! Devant, une petite foule bloque les trois quarts du corridor. La jeune fille et le vieil homme les contournent presque sans ralentir. Je dois m’arrêter, je me faufile entre les corps, j’attends qu’on s’écarte, j’avance si lentement que je les perds. De l’autre côté de la cohue, je ne les vois nulle part. Nouvelle ligne droite, j’y vais pleins gaz. En avant! Indianapolis! 24 heures du Mans! Les boutiques défilent de chaque côté, les curieux me montrent du doigt. Au bout du corridor, je tourne à droite, les voilà! Ils sortent d’une boutique avec un paquet accroché derrière le fauteuil du grand-père.

Par ici jeune homme!

Ils freinent une vingtaine de mètres plus loin, et l’un derrière l’autre nous entrons dans une mercerie.

Mes enfants, suivre la mode c’est refuser la dérobade!

J’écoute à peine ce qu’il raconte. Ce ne sont pas des mots, que des notes chantées.

Regardez devant vous! 

J’allais percuter un mannequin drapé dans un chic habit, très cher. Le jeune commis me sourit du haut de sa bipédie, comme à un handicapé. Je rejoins mes comparses au fond de la boutique, suivi d’un vendeur trottinant. Le grand-père touche la roue de mon fauteuil.

Voici mon futur petit-gendre, William.

Je ris, ce délire sénile m’amuse. Derrière le vendeur, Léa cligne de l’œil, grimace. Adalbert choisit une douzaine de chemises, et le vendeur emballe tout avec fébrilité. Électrique! Des étincelles partout! À la sortie de la boutique, la mini-caravane oblique à gauche. Le grand-père devant, puis Léa, ses boucles folles, je les suis, je parviens à les suivre, à me maintenir dans leur sillage. C’est la course. Nous serpentons à toute vitesse, mais Léa et moi perdons du terrain. Nous l’apercevons, là-bas, qui tourne à gauche au premier embranchement. Nous tournons à notre tour, mais il a disparu. Nous scrutons l’intérieur de chaque boutique, jusqu’à ce que nous le voyions émerger d’une chocolaterie. Il revient vers nous, lève le bras et accélère.

Plus vite, mes enfants!

Nous n’avons que le temps de faire volte-face et de filer dans sa direction. Nous remontons jusqu’à sa hauteur. A-t-il ralenti? Il nous échappe encore, nous le rattrapons, il s’éloigne à nouveau. Toujours quelqu’un quelque chose qui se dresse devant nous. Il freine! Sans avertir, le grand-père s’arrête pile. Je manœuvre vers la droite, mais si sèchement que les deux roues de gauche se soulèvent. Me voilà en équilibre sur les deux roues de droite. Je vais chuter! Je vais m’étaler! Je vois de l’effroi sur des visages qui m’apparaissent un quart de seconde. Un cri. De la surprise? De la peur? Je toupine et elle apparaît. Une vieille femme. Est-elle sourde? Elle ne bouge pas.

Attention! Attention!

La voix de Léa, derrière, devant ou au-dessus. Sauf que la vieille reste immobile. Elle tâte la doublure d’un manteau. Inconsciente. Brusquement, rompant l’incertain équilibre, le fauteuil retombe sur ses quatre roues.  Je manque d’être éjecté. Je m’agrippe. Que s’est-il passé? La main du grand-père. C’est lui. Il a redressé mon fauteuil, l’a cloué au sol. Je siffle.

Quel rodéo! William, qui voulez-vous épater?

Adalbert s’amuse. Il redémarre et nous roulons dans une section du centre commercial presque déserte. Nous avançons tous trois de front, nous jouons à nous entrecroiser comme ces avions des cirques aériens. Gai, le grand-père salue au passage les jeunes femmes.

Elle est fantastique!

Sa petite-fille ou l’une de ces femmes devant la parfumerie? Qu’importe, il chante! Et l’aventure se poursuit! Dans une bijouterie Adalbert achète deux pendentifs en or, une lame de rasoir, une colombe, deux bagues. Chez le photographe, il commande une lentille d’approche. Dans une librairie il emplit son sac de tous les Goncourt, Femina, Médicis, Renaudot, Interallié. Nous accrochons les paquets derrière nos chaises, et Adalbert bifurque vers une porte double, qui s’ouvre automatiquement. Mairie. Tiens, il y a ça ici? Il rit à gorge déployée, nous l’imitons, nous rayonnons. Le grand-père freine devant un homme sérieux, très sérieux. Nos rires redoublent.

Madame, acceptez-vous…

Son air cérémonieux me semble déplacé, je me tiens les côtes.

Oui, oui monsieur, madame, ma chère, mon cher. 

Soudain le type élève les bras au plafond.

Vous voilà mari et femme. 

Je m’esclaffe de plus belle. Ils m’insèrent une jolie bague au doigt, le grand-père démarre vers la sortie, nous tournons sur place et nous nous lançons à sa poursuite.

Retour en silence dans la minifourgonnette rouge. Épuisés. Je descends chez Léa, Adalbert, rouge d’avoir trop rit, démarre en trombe. L’ascenseur, l’appartement. Qu’est-ce que je fais ici? Pourquoi remonter? Ah oui, mes chaussettes, je les ai laissées là-haut. Les récupérer, me sauver, m’arracher de son orbite et rentrer chez moi.

Léa. Si nous nous revoyons un jour, nous rirons bien de cette journée au centre commercial. Dans l’appartement, nulle trace de mes chaussettes.

T’aurais pas vu mes chaussettes?

Léa m’enlace, m’embrasse dans le cou.

Tes chaussettes? Tu n’en a plus besoin, mon petit mari.

Elle est folle, je le confirme. Que va-t-elle inventer encore? Que nous partons demain en voyage de noce! Que nous emménagerons dans un pavillon de banlieue! Petite folle, pauvre petite Léa. Mais mes chaussettes, merde, où sont mes chaussettes?

Merde, mes chaussettes!

Et maintenant, qu’est-ce que c’est ça? Une môme de cinq ans qui déboule de la chambre en chantant. D’où sort-elle? Elle m’avait caché ça. Léa, tu avais caché la môme?

C’est ta môme?

Tu as encore bu, William? C’est notre môme, notre belle petite Lucia.

Oh la la. Oh la la. Je crois que je reviendrai pour les chaussettes! Mieux, j’oublierai ces chaussettes! Mais que fait la môme? Eh petite, il y a méprise…

Papa! Papa! Papa! C’est vrai qu’on part pour Disney demain?

Léa! Cruelle Léa! Démente Léa! Qu’as-tu mis dans la tête de cette pauvre enfant! Vaut mieux que je disparaisse illico presto, sans mes chaussettes, que j’aille à la protection de l’enfance, à la police, je dénoncerai ces mauvais traitements psychologiques infligés à une enfant, étourdie de faussetés, manipulée.

William?

Léa. Elle me dévisage avec de grands yeux, la bouche ouverte, la mâchoire pendante. J’ai clairement l’impression qu’elle me croit fou. Quiproquo. Ça suffit.

Je pars. Léa, je pars, je ne reviendrai pas, merci pour la ballade, adieu.

J’ouvre la porte, sous le regard ahuri de la mère et de la gamine, je franchis le seuil.

William, tu veux divorcer, c’est ça?

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Chimérique

Je vis dans une chambre au dernier étage d’un vieil immeuble du quartier ouvrier. J’ignore s’il est encore convenable de l’appeler quartier ouvrier, puisqu’il n’y a plus d’ouvriers depuis deux ou trois décennies. Les unes après les autres, les usines et les manufactures ont été rasées, pour faire place à des parkings ou des terrains vagues. Autour de moi, les pauvres sont pauvres et nombreux. Et souvent sales. Mais pas moi. Ma chambre est impeccable. Rien ne traîne, je chasse la poussière dès qu’elle se pose, et même le papier peint décoloré éclate de propreté. J’ai l’oeil vif, dès qu’elles pointent leurs sombres étoiles, j’efface les moisissures qui me narguent. Par souci d’ordre, j’ai décidé de maintenir mon mobilier au strict minimum: un divan, qui me sert aussi de lit, un pupitre de l’ancienne école qu’ils ont détruite il y a quinze ans faute d’élèves puisque la majorité des familles ont trouvé du boulot ou du chômage ailleurs dans la ville ou dans le pays, un réchaud électrique, que je me suis payé il y a cinq ans et trois mois, posé sur le pupitre, qui me sert aussi de table à manger, une chaise, toute simple, avec quatre pattes, un demi-dossier, et un siège rembourré couvert de moleskine verte, une petite commode blanche où je range tout, vêtements, outils, livres, nourriture, casserole, assiette, fourchette et couteau. Et c’est tout. Je m’interdis tout laisser-aller. Il n’y a rien sur le dessus de la commode, ni par terre, ni sous le divan ou sous la table, pas une seule photo aux murs, pas de miroir, pas de calendrier, rien, et jamais je n’admets que le moindre bout de papier puisse s’exhiber dans la pièce, au sol, sur les murs, au plafond ou sur le mobilier. Ma chambre est impeccable.

J’étais enseignant dans l’école qu’ils ont détruite. J’enseignais les mathématiques, les sciences appliquées, et parfois, surtout vers la fin, la trompette. Ma femme enseignait aussi. Littérature, philosophie, cuisine. Nous avions deux enfants, peut-être trois. Je n’en suis pas absolument certain, puisqu’à son départ, je crois qu’elle n’avait pas eu ses règles depuis deux mois. Elle a peut-être accouché d’un troisième enfant, sans que jamais je ne l’apprenne. À l’époque, nous nous parlions de moins en moins, surtout moi. Je m’extrayais rarement de mon mutisme avec elle, et avec tous les autres. Un jour, je suis rentré et ils n’étaient plus là, elle et les enfants. Pas de note, pas d’assiettes cassées, rien qu’un étourdissant vide. J’ai donc débranché tous les appareils électriques, j’ai fermé toutes les lumières, et je suis sorti pour ne plus jamais revenir. C’est tout ce dont je me souviens. Le reste, je l’ai oublié. Son nom, leurs noms, les mathématiques, mon âge, tout. Un an plus tard, ou deux, ou trois, j’ai trouvé cette chambre, et depuis, je suis là.

Je n’ai pas d’amis, car je ne saurais qu’en faire. Je bois seul. J’ai quand même des connaissances, qui me permettent de gagner un peu d’argent. Le chèque d’aide sociale me suffirait, mais si quelques dollars de plus me permettent de boire quelques litres de plus, pourquoi pas! Au début, je m’asseyais près d’eux sur le banc face à la rivière. Nous n’échangions pas beaucoup. Parfois, des étrangers se joignaient à nous, et certains payaient mes camarades lorsqu’ils leur racontaient leurs vies. Comme j’avais pas mal tout oublié, je ne faisais pas un rond.

Puis j’ai eu cette idée. Une idée géniale en fait. Pendant des mois, et peut-être même pendant des années, comment savoir, j’ai appris l’ordre des lettres de l’alphabet. Par coeur. Simple, mais il fallait y penser. Ainsi, A = 1, B = 2, C = 3, jusqu’à Z = 26. C’est étonnant, mais j’ai réussi à tout retenir. Il suffit de nommer une lettre, n’importe laquelle, et je peux vous dire le chiffre qui y correspond, du tac au tac. Bien sûr, au début, je devais réfléchir quelques secondes avant de répondre. Et parfois, je me trompais. Mais j’ai travaillé, j’ai tellement travaillé, que j’en suis venu à maîtriser ces correspondances comme un second langage. Cela plaît, cela a impressionné mes camarades dès le début. Chaque fois qu’un buveur étranger se joint à nous, ils lui vantent mes talents. Comme ils ont plus d’argent que nous, ils acceptent toujours de payer pour m’entendre. Le jeu est simple: ils trouvent un mot, et sans hésiter, j’épelle en leur donnant les chiffres. Et ils ont beau s’essayer avec les mots les plus compliqués, je réussis à tous coups. Un dollar du mot! Et ils paient, et ils en redemandent. Ces buveurs, on ne les voit que deux ou trois jours par semaine. Ils ont un boulot, ils ont du fric, et ils viennent nous voir comme ils vont au cirque. Le dernier, c’était une sorte de fonctionnaire famélique. Je crois qu’il se plaignait de son boulot, mais comment en être certain. Personne n’y portait la moindre attention, et tant qu’il ne nous importunait pas, nous le laissions faire. Quand les camarades lui ont parlé de mon génie, ça l’a sorti de son monologue. Il m’a dévisagé, pas très poli.

  • T’es nouveau ici?

Je n’ai pas répondu. Qu’il n’ait jamais ouvert les yeux pour m’apercevoir, je le conçois. Ça n’a pas d’importance. Nous existons de façon plutôt approximative, par ici. Je le regardais m’examiner. Il se creusait la tête, grimaçait. Ça durait, ça s’éternisait. Quand il a tapé des mains, je l’avais déjà oublié, j’étais absorbé par les petits bouts de bois qui descendaient la rivière.

  • Papier!

Il m’a touché l’épaule pour me rappeler que nous avions une sorte de conversation, lui et moi.

  • Pardon?
  • Papier!

Ça m’a quand même pris quelques secondes pour comprendre qu’il en était encore au jeu de l’alphabet.

  • 16, 1, 16, 9, 5, 19.

Il a compté sur ses doigts, laborieusement. Puis un grand sourire l’a défiguré. Il m’a tendu son dollar, impressionné. J’ai soupiré.

  • Papier, c’est quand même facile. Tu pourrais te forcer un peu, me lancer un véritable défi.

Le pauvre! Les grimaces ont creusé de plus profonds sillons sur ses joues, j’avais l’impression de le torturer au fer rouge, de lui arracher les ongles un à un. À ses yeux exorbités, on voyait qu’il avait déjà fait trois tours des cent mots de son vocabulaire, sans y dénicher la perle rare. Et puis c’est tombé, il fallait bien que ça vienne. Il a à nouveau tapé des mains, frappé le sol des pieds, et m’a balancé sa trouvaille.

  • Chimérique!
  • 3, 8, 9, 13, 5, 19, 9, 17, 18, 5.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

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