Oui Maître Bonfe

Salle de classe froide. Grand tableau noir et petit tableau électronique devant, derrière le bureau du maître. Sur deux murs, des portraits des dirigeants de la Compagnie, anciens, nouveaux, futurs. De grandes fenêtres, sur le quatrième mur, donnent sur les usines, le siège social, et à gauche, en bas de la côte, le port avec ses cargos remplis de conteneurs multicolores.

MAÎTRE BONFE: Les enfants, vous me décevez. Je croyais que vous pouviez jouer ensemble sans nuire à la Compagnie. Dois-je vous rappeler que c’est elle qui paie votre scolarité, votre pension, tous vos jouets pendant votre séjour ici! Fracasser une fenêtre de l’usine! Quel outrage! Quel écart, mes enfants, quel écart! Pourtant, dès le départ, vous avez obtenu tout ce que vous désirez. Tout. Et ce magnifique terrain de jeu, il est trop petit pour vous, peut-être? En avez-vous déjà vu un plus grand? Plus propre? Plus resplendissant de traditions, de solennité, d’exubérance? Plus respecté par ces milliers d’autres qui n’y auront jamais accès? Nous vous avons choisi pour votre éloquence, votre corpulence, votre obédience. Mais qui choisit à sa guise éconduit à sa même guise. J’avoue que je ne comprends pas ces débordements, devant la populace qui chaque jour se presse pour assister à vos jeux! Serait-ce que vous êtes las des prodigalités qui pleuvent sur vos petits crânes?

TOUS: Noooon!

MAÎTRE BONFE: Dois-je comprendre que vous souhaitez conserver votre position avec ses privilèges?

TOUS: Ouiiiii!

MAÎTRE BONFE: Alors, expliquez-moi!

JULIEN: Maître Bonfe, c’est moi qui avais le ballon. J’étais au centre du terrain. La bande à Branco, qui était à droite, a foncé tout de suite. Je n’ai pas pu réagir, simplement parce que je ne les ai pas vus arriver. Quand ils ont vu ça, la bande à Véline, qui était à gauche, s’est ruée à son tour. C’était la pagaille. J’ai dû jouer des poings pour les éloigner, pour ne pas être écrasé sous leur poids. J’ai eu très peur, Maître Bonfe.

MAÎTRE BONFE: Véline! Cesse de marmonner. Qu’est-ce que tu racontes dans ton coin?

VÉLINE: Je ne marmonne pas, Maître Bonfe, je rouspète. Oui. Je rouspète parce que Julien, il ne dit jamais toute la vérité. Ça c’est vrai. Il avait le ballon, oui, mais il insultait tout le monde, ceux qui étaient à gauche du terrain et ceux qui étaient à droite du terrain. Tout le monde sauf sa bande! Il se croit toujours plus malin que les autres, ce Julien! À la fin, ça nous enquiquine.

MAÎTRE BONFE: C’est une raison pour attenter la propriété de la Compagnie?

VÉLINE: Non, Maître Bonfe, bien sûr que non. Nous n’aurions rien fait si la bande à Branco n’avait pas attaqué d’abord. Ils allaient voler le ballon, illégalement. Nous ne pouvions pas laisser se produire cette injustice, sous notre nez. Nous voulions simplement les arrêter, ces tricheurs!

BRANCO: Tricheur toi-même, Véline! Nous voulions simplement rétablir l’ordre! Vous comprenez, Maître Bonfe, l’Ordre! Ce fanfaron de Julien insulte l’ordre et la raison, il mériterait d’être traîné dans le sous-sol pour lui faire sortir son attitude dissidente du corps. À tout le moins, il mériterait d’être renvoyé! Pour ce qui est de la bande à Véline, je n’ai jamais compris pourquoi vous leur accordiez une place ici! Ils ne sont pas vos alliés! Ils ne sont pas vos disciples! Ils n’ont ni foi ni roi!

MAÎTRE BONFE: Calmez-vous mes enfants, calmez-vous, vous tous! À ce que je vois, il y a du laisser-aller! Non non, ne montrez pas votre voisin du doigt! Vous êtes tous coupables, autant que vous êtes.

BRANCO: Mais de quoi, Maître Bonfe?

VÉLINE: La bande à Branco peut-être, mais nous!

JULIEN: Je n’ai rien fait!

MAÎTRE BONFE: Suffit! Vous tous, ici, vous avez oublié qu’un jeu, c’est un jeu! Même si la populace vient assister aux matchs, même si la populace prend tout au sérieux, ça reste un jeu! Vous voyez, c’est bien que la populace prenne tout ça très au sérieux, ça la distrait, et surtout, ça détourne son attention de la Compagnie. Vous le savez bien, pourtant, vos matchs c’est d’abord et avant tout pour offrir un spectacle excitant. Certains se reconnaissent dans la bande à Branco, d’autres dans la bande à Véline, quelques-uns, pas beaucoup, dans la bande à Julien. N’est-ce pas merveilleux? Tant que c’est Véline contre Branco, ce n’est pas Populace contre Compagnie! Alors, en fracassant cette vitre, vous c’est exactement ça que vous avez failli provoquer, Populace contre Compagnie! Si vous vous permettez cet attentat, se diront-ils, pourquoi pas nous? Dangereux. Quand vous êtes sur le terrain de jeu, vous pouvez vous insulter, vous pouvez vous pousser un peu, vous pouvez même insulter, légèrement, la Compagnie. L’important est que le combat reste entre vous! C’est la seule victoire qui compte. Réussissez là, et vous resterez dans le jeu aussi longtemps que vous le souhaitez. Compris?

TOUS: Ouiiii Maître Bon-on-onfe!

MAÎTRE BONFE: Allez, ouste! Bande de chenapans.

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Deux hommes nus

Le désert. Lequel? Impossible à dire, nous ne reconnaissons rien. Pas de repères. Faudrait faire analyser le sable. Ou le soleil. Deux hommes nus, qui s’éveillent à dix mètres l’un de l’autre. Aucun vêtement en vue. Pas de voiture, pas de 4 X 4, pas de chameau, rien. Pas même de mirage. Nudité totale, de la terre et des hommes.

ALLAN: Où sommes-nous? Eh toi là-bas, où sommes-nous?

ALLEN: Vous êtes nu! Et moi… Mais je suis nu! Que s’est-il passé?

ALLAN: Merde, c’est vrai. On nous a chipé nos fringues.

ALLEN: Cessez cette plaisanterie immédiatement. Monsieur, rapportez-moi mes vêtements, tout de suite! J’ignore qui vous êtes, mais si vous voulez vous éviter de sérieux problèmes, bougez-vous! Je n’ai pas le temps d’attendre jusqu’à ce soir, j’ai à faire, je dois régler un problème d’interruption des approvisionnements parce que le trafic est complètement bloqué dans le canal de Suez. Qu’avez-vous à me dévisager avec cette tête? Remuez-vous! Je ne le répéterai pas deux fois.

ALLAN: C’est que, mec, vu d’ici, tu me ressembles comme un frère jumeau. J’ai pas de frère connu, alors c’est étrange. À part ma moustache, t’as les mêmes traits. Identique, en plus mou dans le cou je dirais.

ALLEN: Vous faites erreur. Je n’ai pas votre menton fuyant.

ALLAN: Si si. Et mon front large, et ma mâchoire carrée. Une mâchoire de caïd!

ALLEN: Certes, il y a des ressemblances, mais j’ai la peau plus douce, l’harmonie d’ensemble plus… harmonieuse!

ALLAN: Mêmes bras, mêmes jambes aux genoux cagneux. T’as plus de bedon, je dirais. Tu peux enlever tes mains que je vois… si t’es vraiment comme moi?

ALLEN: Vous êtes homo! Vous voulez me violer!

ALLAN: T’es con ou quoi? Ben oui, j’suis gai. Mais pourquoi j’voudrais violer un mec qui est presque moi, mais en moins bien… Enlève tes mains, j’vais pas t’la bouffer!

ALLEN: Gardons nos distances. Physiques et sociales. J’en ai plus qu’assez de ce petit jeu. Rendez-moi mes vêtements, ou je vous l’assure, vous regretterez ce jour toute votre vie!

ALLAN: Tes vêtements! Tes vêtements! Est-ce que je sais où ils sont? Et les miens? Regarde autour de toi, pauvre idiot, tu vois autre chose que du sable et du sable et encore du sable? Ah si, oui, il y a un soleil, juste-là.

ALLEN: Vous m’avez kidnappé? Où sont vos complices? Combien voulez-vous? Vous savez, on me cherche, en ce moment même! Dans ma situation, c’est le genre d’incident qu’on anticipe. On se prépare. Mais dites-moi, comment avez-vous fait? Vous n’avez tout de même pas tué les gardes? Je m’en souviendrais! Je ne me souviens de rien. J’étais dans mon bureau. Vidéoconférence. Je ne me rappelle pas de la fin de cette conférence. On m’aura endormi. Un gaz dans les conduites d’aération? Maintenant que nous sommes ici, nulle part, vous pouvez me dire.

ALLAN: Pourquoi j’t’aurais kidnappé, déshabillé et emmené au milieu du désert?

ALLEN: Pour une rançon. C’est toujours une affaire d’argent. Toujours.

ALLAN: C’est ça. Tu penses que ton fric va te sauver ici? Si j’t’avais kidnappé, comment j’appellerais pour demander la rançon? Depuis quand les kidnappeurs se promènent à poil dans l’désert? Tu peux m’le dire? Regarde donc autour, c’est ça, regarde. Tu vois quelque chose? Pas de limousine pour monsieur, pas de taxi, pas d’autobus. Rien. Pas même une route! Alors t’es libre mon pote. Tu pars quand tu veux, où tu veux. Moi j’vais suivre le soleil. Go west young man!

ALLEN: Trouvez quelque chose pour me couvrir. Le naturisme, c’est pas pour moi.

ALLAN: T’as fini de donner des ordres? T’as pas encore compris? Ici, il y a toi, il y a moi, et du sable, beaucoup de sable. Si t’arrêtes pas de me casser les couilles, je pourrais t’assommer, t’enterrer, et filer vers l’ouest en paix.

ALLEN: Vous me menacez? Je connais un juge, vous vous en sortirez avec au moins dix ans, je vous le garantis!

ALLAN: Comment tu l’appelleras ton juge, si t’as la gueule pleine de sable?

ALLEN: Vous me parlez comme au premier venu!

ALLAN: T’es le premier venu. Tu vois quelqu’un d’autre? Pas de deuxième venu.

ALLEN: D’accord. Parlez comme il vous plaît. Comme vous le pouvez. Mais de grâce, sortez-moi d’ici!

ALLAN: Impossible.

ALLEN: Comment ça, impossible? J’exige que…

ALLAN: Voici la situation, mec. Je suis à poil. Pas d’eau. Pas de nourriture. Aucune idée de la direction à prendre pour rejoindre la civilisation. Conclusion: il y a de fortes chances que je crève dans ce désert. Et toi aussi.

ALLEN: On viendra me chercher. On me cherche déjà, je vous l’ai dit!

ALLAN: OK. C’est ça. Je pars. Pas question d’crever en écoutant ton babillage. Je vais marcher, je vais chanter, je vais m’rappeler de belles choses. Si j’trouve un village, tant mieux. Sinon, c’est ça qui est ça.

Allen s’assied sur le sable chaud, l’air déterminé à attendre le temps qu’il faudra, pendant qu’Allan s’éloigne vers l’ouest. Quand la nuit tombe, ils dorment loin l’un de l’autre. Le lendemain matin, Allan reprend sa route en chantonnant. Allen se lève et s’assied, court sur place, s’impatiente. Trois jours plus tard, Allan, épuisé, atteint un village d’où montent rires et chansons. Allen n’a plus la force de s’impatienter. Son œil vide contemple l’infini sablonneux.

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Le gala des Babadada

Un homme sur une petite scène. Toute petite. Cinq personnes dans la salle, trois hommes, deux femmes. Une souris, qui fait sursauter un des cinq dans la salle, mais il se tait.

CONFÉRENCIER: Aujourd’hui, toute la séance sera consacrée à un pensement inhabituel. Cela ne nous effraie pas. Nous avons appris à abattre les panneaux qui nous entourent et nous servent de murs. Abattons les panneaux, et pensons à Jean-Marc Bergeron. Pensons.

Ils inclinent légèrement la tête. L’un des cinq, qui pense aussi, garde cependant un œil sur le trou par où s’est enfuie la souris.

CONFÉRENCIER: Joyeux anniversaire Jean-Marc.

LES CINQ: Joyeux anniversaire Jean-Marc!

CONFÉRENCIER: Jean-Marc ne nous entend pas, il ne saura peut-être jamais que nous lui avons souhaité un joyeux anniversaire, mais ces considérations pragmatiques ne nous intéressent pas. Élevons! Élevons! Élevons nos esprits vers les cimes où Jean-Marc brille.

Les cinq se lèvent et s’assoient, se lèvent et s’assoient, se lèvent et enfin s’assoient, plus attentifs encore que tout à l’heure.

CONFÉRENCIER: Jean-Marc est un peintre de talent, un comédien hors du commun, un chanteur angélique, mais au-delà de cette jolie brochette de grâces, Jean-Marc est un modèle! Vous avez entendu son discours historique devant l’Assemblée des Nations Unies! Ce discours a fait profondément gigoter mon existence. Car Jean-Marc m’a inspiré au moment où j’en avais le plus besoin. Jean-Marc a toujours été là pour moi, spirituellement. Il lutte pour des choses très chères, il ne recule devant rien pour que triomphe le bien, le sien et le nôtre! Jean-Marc est un ange dont le commun ne voit pas les ailes. C’est un roi sans couronne, à l’auréole pâle et aux guirlandes discrètes. Je lui souhaite une très belle journée! Et à vous aussi!

PARTICIPANT 1: Je le soutiendrai dans tous ses choix!

Participant 3, l’homme à la souris, se penche vers Participante 1, et tout bas, derrière sa main en coquille, lui demande qui est ce Jean-Marc. Elle lui répond qu’elle l’ignore, et elle se tourne vers son voisin de droite, Participant 2, et lui demande ce qu’est l’Assemblée des Nations Unies. Participant 2 répond que c’est un groupe d’industriels très influents. Participante 2 leur chuchote de se taire.

PARTICIPANT 2: C’est le meilleur!

Conférencier ouvre les bras, invite les participants à participer.

PARTICIPANTE 1: Oui!

Participante 1 envoie des baisers avec ses mains à tout l’espace de la petite salle.

PARTICIPANT 3: Sapristi! Une souris!

Bref remue-ménage dans la salle. Dix yeux cherchent la bête, en vain. Conférencier ouvre un peu plus ses bras, à s’en faire craquer les articulations.

CONFÉRENCIER: Jean-Marc!

Ramenés à la marotte du jour, l’audience se calme, ouvre les yeux à la mesure des bras de Conférencier.

PARTICIPANTE 2: Jean-Marc! Je l’aime tellement! C’est mon idole!

PARTICIPANT 2: Oui! Moi aussi!

PARTICIPANT 1: J’aime bien la boucle d’oreille qu’il portait au gala des Babadada.

PARTICIPANTE 1: Oui!

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La colère du mauvais ange

Je n’ai pas pu résister. À l’école, les autres me tapent sur la gueule parce que j’ai un œil qui louche, parce que je ne cours pas vite, parce que je suis nul dans tous les sports, même le ping-pong. À la maison, on me tape dessus parce que je suis nul à l’école.

Alors j’ai rempli mon sac à dos, je suis parti faire ma vie ailleurs. Je n’ai pas pu résister. Tous, ils me disent que je suis une petite merde. Je dis maintenant qu’ils sont de grosses merdes, tous.

J’ai huit ans, mais j’ai assez de colère pour remplir un corps de grand. Sans problème.

La vie va vite. J’apprends vite. À peine deux heures après m’être lancé vers ma nouvelle destinée, je suis parvenu à voler le fusil de chasse de notre voisin. Et les munitions. Puis j’ai mis le feu à sa maison. Grosse merde.

Ça m’a bouleversé. Cette réussite a tout chamboulé. Je me suis assis à l’écart, j’ai médité. Pas longtemps, mais juste assez pour jouir de ma victoire. Je suis un gars qui n’a pas froid aux yeux.

Je me suis enfui par le sentier dans le bois, celui qui mène jusqu’au village d’à côté, où personne ne me connaît. Le fusil m’a été bien utile pour voler la caisse à la boulangerie, au magasin général et à la poste. J’ai descendu les commis, un deux, trois. De grosses merdes.

Sur la rue, j’ai donné mon fusil au premier type que j’ai rencontré, puis je me suis mis à crier et à fuir. Les flics ont tout de suite arrêté le type, une grosse merde, qui doit bien s’écraser dans sa cellule, en prison.

J’ai sauté dans un autobus qui mène à la ville. J’ai payé mon billet, puisque je suis presque riche. Pour la forme, le chauffeur m’a demandé si mes parents savaient que je prenais l’autobus, je lui ai montré un papier qui traînait dans mes poches et j’ai expliqué que ma tante m’avait donné des sous pour que j’aille justement les rejoindre, mes chers parents. Le chauffeur n’avait pas envie de perdre son temps avec une sale petite merde.

Dans la ville, tout a été facile. On s’y perd facilement. Il y a les ruelles, il y a les parcs. Il faut être vraiment bête pour qu’on vous y retrouve.

J’ai volé des sacs de vieilles merdes, j’ai tendu des pièges à de petits caïds pour leur prendre leurs flingues. Je n’ai pas manqué de fric, je n’ai pas manqué de fringues, et quand la colère montait trop, je sortais pour tirer sur une grosse merde et lui prendre son portefeuille.

J’étais invisible. Dans les quartiers que je fréquentais le plus, on m’appelait le mauvais ange. Personne ne m’avait jamais vu. Quand je passais quelque part, je n’étais qu’un gamin comme les autres. Enfin, pas tout à fait. J’étais pour eux, encore, une petite merde.

Sauf qu’ils avaient peur. Sans me connaître, ils chiaient dans leur froc, ces grosses merdes. C’est bien. J’en ai tant éliminé que je ne les compte plus. Toutes ces années!

On m’insulte le jour, je frappe la nuit. Je n’ai jamais travaillé, je suis riche. J’ai réussi à me procurer deux ou trois identités officielles. Papiers, passeports et tout. J’ai acheté des appartements aux quatre coins de la ville, sous différents noms, et même, sous différents numéros.

Le fric attire les mouches à merde. J’ai des femmes et des hommes dans la moitié de mes appartements. Je ne leur donne rien, mais ils restent parce qu’ils sentent l’odeur du fric. Jusqu’à ce que je leur donne un bon coup de pied au cul, adieu la visite! Ou que je les occises, ces merdes odorantes.

Maintenant que je possède des immeubles à ne plus pouvoir les compter, des terrains dans toutes les villes, des investissements dans tous les pays, j’ai décidé de financer un film. Ce sera un navet, parce que j’ai choisi la pire merde pour le réaliser. C’est ce que je veux. Le rôle principal sera joué par un môme qui louche. Je veux voir tous les jeunes du pays qui louchent! C’est moi qui suis responsable du casting. Je pose les questions, je veux tout savoir sur ces petites merdes.

Je n’aurai pas d’héritier. Je n’en veux pas, surtout pas. Qu’est-ce que je ferais d’un petit con qui ferait chier tous les petits cons qui ne savent pas dribler ou frapper un coup de circuit! Tout ce que je possède, c’est simple, je le diviserai entre ces petites merdes qui louchent. C’est mon plan.

Mais je ne suis pas mort. Pas encore. J’ai le temps de rayer du registre quelques grosses merdes de plus. 

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Aspire, expire

DENIS SAINT-DENIS: Je n’ai d’autre choix que d’agir, agir, agir. C’est ma fonction, on m’a placé là pour agir, pour faire agir, pour s’assurer que chacun veuille agir. Ton inertie, jointe à ton visage oblong, te désigne pour recevoir cette première volée de remontrances et d’insultes joliment préparées.

PAUL JEAN: Vous exagérez. Je produis tous les jours. En série, en quantité, à la chaîne. Je me suis regardé dans le miroir ce matin, j’ai constaté que je suis encore un rouage, une bielle, un écrou. Solide. Réel. 

DENIS SAINT-DENIS: Les miroirs mentent, les yeux déforment. Tu es un incapable, une limace, un parasite. Tu es jeune, mais on te donnerait quatre fois ton âge. Ou plus. Je n’aime pas l’allure que prend ton foie quand je te parle, ni ta rate d’ailleurs. On m’a aussi signalé des écarts du côlon et de l’intestin. Un relâchement généralisé, un abandon, une capitulation honteuse qui n’est pas digne du salaire que la Société te verse. Je ne cherche pas à comprendre les causes, l’origine, la matrice du mal qui t’envahit. À toi cette investigation, si le cœur t’en dit. Je n’exige que du résultat, du bon, du beau, et beaucoup.

PAUL JEAN: Pourtant, les gras et les grands m’encensent. À titre de clientèle, leurs opinions devraient modeler les vôtres. J’avoue, je m’attendais à des éloges, une promotion, une augmentation, pas à une réprimande.

DENIS SAINT-DENIS: Je n’écoute que ma raison, elle parle un langage que je comprends, et ses conseils me semblent toujours précis, justes et efficaces. Par exemple, à l’instant, elle me suggère de ne pas écouter tes jérémiades, qui nous éloignent du problème et ne permettent pas de franchir l’étape décisive qui nous permettra de nous hisser à l’échelon supérieur, celui de la résolution et du renouveau. Si ma raison me dévoile la vérité, à savoir ton inertie, qui suis-je pour ne pas la croire et continuer mon petit train train en faisant fi de ses lumières? Je ne suis tout de même pas irresponsable au point d’avancer au hasard, les yeux fermés, comme un homme ivre dont les sens s’entortillent au point de le pousser sur des chemins dangereux.

PAUL JEAN: Que me reste-t-il, si je dois abandonner les preuves de mon dévouement, si je dois effacer les mots qui me viennent?

DENIS SAINT-DENIS: Il te reste la liberté d’obéir à la Société, c’est-à-dire à moi, qui suis ici son incarnation, matérialisation, réalisation. Hors de cette liberté, c’est le retour au néant pour toi. Nous n’en sommes pas là. Car j’ai la solution à ton problème. Ne crois pas que je t’aurais convié pour t’abandonner à ton triste sort, toi qui avec un peu de volonté ressurgiras d’entre les larves. Avance un peu, relève la manche de ta chemise que je t’injecte ta dose quotidienne, gracieuseté de notre Société. Voilà.

PAUL JEAN: Mon cœur s’affole. Vous me tuez!

DENIS SAINT-DENIS: Ton inertie se rebelle. Aspire lentement, gonfle tes poumons, expire. Tu seras mieux, tu seras neuf. Auraient-ils augmenté les doses? Possible. En tout cas, aspire, expire, cesse de t’agiter, et s’il te plaît retourne à ton poste, j’ai encore trois autres employés à renouveler.

PAUL JEAN: Ah!

DENIS SAINT-DENIS: Aspire… D’accord. Expire si ça te chante, je ne céderai pas. Je maintiens insultes et remontrances, méritées. J’en rajouterai, parce que là, tu deviens encombrant, tu fais perdre un temps fou à la Société, qui pourtant t’a tout donné.

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Avoir su

C’était une fille à poèmes. Je veux dire, une fille pour qui, même un gars comme moi, se met à écrire des poèmes. Heureusement, j’en suis guéri, depuis six mois je n’écris plus que de vieilles nouvelles pour un hebdomadaire. Une véritable sinécure. Une fois que j’aurai écrit cinquante-deux articles, c’est ce que le rédacteur en chef m’a dit, je n’aurai qu’à reprendre ceux de l’année précédente, en modifiant les dates, en remplaçant les noms des morts par ceux des vivants.

Elle avait des yeux émeraude, qu’elle lustrait avec je ne sais quoi pour qu’ils brillent du matin au soir. Je me demande s’ils brillent encore, ou si leur éclat s’est terni au contact des humains. Depuis bientôt six ans, comme je n’ai plus à écrire d’articles depuis longtemps, j’aide la clientèle à rédiger les chroniques nécrologiques. Facile. Suffit de remplacer les noms des vieux morts par ceux des jeunes morts. Semaine après semaine.

Elle s’appelait Célia, Alicia, Dila, Sonia, Priscilla, Laeticia, Tania, Claudia, Sylvia, Virginia, Andréa. Après avoir perdu mon emploi à l’hebdomadaire, où je commençais franchement à m’ennuyer, j’ai reçu une offre alléchante. Aide-embaumeur. Mon expérience à la rubrique nécrologique m’avait donné une certaine crédibilité dans le milieu, ce qui a permis cet avancement. Modeste, mais suffisant. J’ai maintenant une bagnole, chaque jour avant de rencontrer mes nouveaux clients, je roule devant chez elle, devant l’immeuble où elle habitait du temps de ses yeux émeraude.

Elle m’a quitté bien gentiment. Nous étions assis sur un banc, comme tous les soirs. Ce banc n’existe plus, ils ont construit une grande surface qui vend des repas congelés avec parfois un peu trop de sel dedans. Depuis que je côtoie des gens qui ont fait le saut, je surveille mon alimentation, je fais de l’exercice, et plutôt que de passer devant son ancien immeuble en voiture, je passe en joggant. Je n’ai jamais été aussi en forme. Dommage que j’ignore où elle est, elle me trouverait irrésistible. Quoique gris, comme disent les gens.

Quand elle a dit c’est fini, j’ai répondu c’est OK. Refuser l’étonnement, craindre la stupéfaction, fuir l’épouvante. C’était l’idée. Maintenant que j’ai repris l’entreprise de pompes funèbres, après avoir embaumé mon patron et payé sa veuve, je n’ai qu’une crainte. Reconnaître les yeux d’émeraude sur ma table de travail. J’ai beau me dire que dans l’état où on me l’amènerait, ses yeux ne brilleraient plus, cette hantise me serre les tripes.

Évidemment, quand elle s’est éloignée, j’ai écrit un dernier poème, sur elle, ses yeux, le banc, le bien et le mal. Une bagatelle que j’ai brûlée depuis longtemps, avec tout le reste. Si je la revoyais, je n’écrirais rien. Même si ses yeux brillent encore. Depuis que j’ai vendu mon salon funéraire et tous les morts qu’il contenait, je voyage, je parcours la terre. Et des yeux d’émeraude, j’en ai vu des centaines, j’en ai vu des milliers! Que d’éclat! Que de lumière! Avoir su.

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Le matelas de la gare

LE CHEF DE GARE: Encore aujourd’hui, les poids légers ont brisé deux carreaux aux fenêtres du haut. Je ne reproche rien à la Compagnie, mais je me demande si les récents changements ne finiront pas par entraîner des pertes supérieures aux gains. Car il faut l’avouer, ces carreaux sont d’un modèle ancien, les changer coûte cher.

L’INGÉNIEUR: Je trouverai une solution. J’ignore laquelle, mais gardons confiance.

LE CHEF DE GARE: Pourrait-on dégonfler légèrement les matelas? Les gens rebondiraient moins lorsqu’ils sautent du train.

L’INGÉNIEUR: Méfions-nous des solutions simples. Je n’accepte que celles qui demandent réflexion, de nombreux calculs, quelques pages de constatations, annotations, explications.

LE CHEF DE GARE: Dégonfler ne vous empêcherait pas de constater, annoter, expliquer. À moins que je ne me trompe.

L’INGÉNIEUR: Dégonfler pourrait tuer les passagers de cent kilos et plus. Imaginez. Le train ralentit à son arrivée en gare, ils se précipitent sur le matelas d’accueil, mais à cause de leur poids, ils s’enfoncent dans le matelas et frappent le sol. Fatal. Et plus cher que des carreaux éclatés.

LE CHEF DE GARE: Sans compter le nettoyage.

L’INGÉNIEUR: Tout paraît élémentaire dans l’industrie ferroviaire, mais rien ne l’est. Il nous faut calculer la vitesse du train à son arrivée en gare, qui peut varier selon des variables hors de notre contrôle, comme le vent, la pression atmosphérique, l’habileté du conducteur et autre aléa. Car une vitesse légèrement au-dessus de la norme augmentera la force de l’impact des corps sur les matelas. Cela nous contraint à doter ces matelas d’une capacité d’absorption supérieure aux évaluations théoriques.

LE CHEF DE GARE: Mais alors, si on ne peut pas dégonfler, que reste-t-il?

L’INGÉNIEUR: L’idéal serait que les voyageurs soient classés dans les wagons en fonction de leur poids. Poids paille, poids mouche, poids plume, poids moyens, poids lourd, poids super lourd. À l’atterrissage, sur le quai de la gare, les matelas seraient gonflés en conséquence. Ainsi, plus personne ne rebondirait dans les carreaux, nous n’aurions plus à monter l’échelle pour descendre les voyageurs qui ont rebondi sur le toît. Sauf que les voyageurs voyagent pêle-mêle. La maman poids lourd refusera de laisser voyager dans un autre wagon son enfant poids paille. Idem pour toutes les autres combinaisons.

LE CHEF DE GARE: Ça se complique. Vous m’embrouillez.

L’INGÉNIEUR: D’où la nécessité de moi. L’ingénieur.

LE CHEF DE GARE: Pourquoi ne pas revenir aux bonnes vieilles méthodes? Le train pourrait s’arrêter en gare, comme autrefois, laisser les gens descendre les uns derrière les autres. Sans rebondissements.

L’INGÉNIEUR: Vous avez idée de ce que ça coûterait à la Compagnie? Si au lieu de ralentir, chaque train s’arrêtait dans chaque gare, nous augmenterions de vingt pour cent la durée des voyages, ce qui nous rendrait moins compétitifs sur le marché du transport national, sans compter une hausse de la consommation de carburant, un nombre d’heures de travail accru pour tout le personnel à bord, et je ne vous mentionne pas l’usure plus rapide du matériel, freins, roues, rails, moteurs, tout.

LE CHEF DE GARE: Je vois. Les matelas sont là pour de bon. L’idéal serait qu’ils soient dotés de cellules réceptives qui adapteraient le degré d’absorption au poids du client. Faudrait inventer ça.

L’INGÉNIEUR: Cela viendra. Mais nous n’en sommes pas là. Nous devons adapter la technologie actuelle aux besoins du jour. J’ignore comment.

LE CHEF DE GARE: Si nous installions des filets pour retenir ceux qui rebondissent? Ils retomberaient sur le matelas, et après avoir rebondi deux ou trois fois, ils iraient vaquer à leurs affaires.

L’INGÉNIEUR: C’est là une des idées que j’aurai peut-être. Après quelques jours d’évaluations, comparaisons, vérifications.

LE CHEF DE GARE: Le train arrive. Vous pourrez constater par vous-même. Voyez, il ralentit. Nous attendons dix-neuf voyageurs, dont deux poids mouche et un poids plume.

L’INGÉNIEUR: Le saut des voyageurs se déroule plutôt bien.

LE CHEF DE GARE: Ils ont l’habitude. Mais voyez, ces trois légers! Regardez comme ils s’envolent!

L’INGÉNIEUR: Deux autres carreaux à remplacer, et celui-là, sur le toit, il ne semble pas malheureux.

LE CHEF DE GARE: Il rebondit là chaque semaine, sauf quand sa valise est bien lourde.

L’INGÉNIEUR: Je note tout.

LE CHEF DE GARE: Aller. Je vous laisse évaluer, comparer, vérifier.

L’INGÉNIEUR: Un filet avec un immense logo de la Compagnie, ce serait accueillant, non?

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Êtes-vous célibataire?

AXELLE: Bien sûr, j’aurais pu l’assassiner. J’avais un motif, un motif très simple. Je ne l’aimais pas. Je n’ai jamais pu le sentir. Dès le premier jour, j’ai flairé le faucon, le loup, le renard. Un blaireau. Prêt à toutes les simagrées pour s’approcher de notre famille et surtout, de notre fortune. Au fond, je voyais bien qu’il s’ennuyait avec nous, qu’il n’avait jamais rien pour nous que ses blagues, lourdes, incompréhensibles. Nous sommes des gens sérieux, monsieur. Nous avons fait fortune dans la suie, monsieur. Entreprise établie. Quarante ans. Nous ramonons les cheminées ancestrales, modernes, tout, dans un rayon de cent cinquante kilomètres. Vous avez une cheminée, monsieur l’enquêteur? Voici notre carte, et même, en voici cinq. Distribuez, distribuez. Notre réputation n’est plus à faire, nous ramonons. À la perfection. Des artistes, des experts, des maîtres. Tandis que lui, ça ne s’est jamais sali les mains. Ça n’a jamais connu le travail, mais ça voudrait en manger les fruits. Un gendre comme lui, non merci. Les familles honnêtes se passent de ces moustiques, ces pucerons, ces sangsues. Encore la semaine dernière, ils étaient à la maison, nous parlions des caillots de mon frère, car vous savez que cela lui a occasionné toutes sortes de désagréments, beaucoup de stress, de l’incertitude, nous parlions aussi de l’anxiété de ma soeur, qui a finalement accepté de consulter un professionnel, car ça l’empêchait de maintenir un niveau décent de productivité, nous parlions de la fracture du fémur de mon neveu, nous parlions de l’accouchement de la fille de ma cousine. Lui n’écoutait pas. Il regardait la neige tomber par la fenêtre, il chassait les peluches sur son pull, il se servait et se resservait du vin, notre vin. Nos histoires ne l’intéressaient pas. Pourtant nous, nous dressons des bilans de santé. Nous adorons. C’est nous. Nous aimons les nôtres, nous connaissons leurs douleurs. S’il nous avait aimés, il aurait aimé les nôtres, il se serait renseigné sur le bilan de santé de chacun, il aurait vibré d’une réelle sollicitude pour chacun des membres de nos corps, son front se serait rayé d’une fine ride d’inquiétude, quoi! Le goujat, il lui arrivait même de bâiller. Je plains ma fille, ma pauvre fille, qu’il n’écoutait pas plus, j’en suis certaine, lorsqu’elle lui donnait des nouvelles de l’hernie discale de son père ou des cataractes de sa mère. Je vous le dis, monsieur l’enquêteur, malgré ses sourires et ses paroles gentilles, cet homme manigançait dans notre dos pour s’immiscer jusqu’au coeur de notre famille, jusqu’à notre portefeuille. Tout cela, nous l’avions dit à notre fille, nous lui avons ouvert les yeux à plus d’une reprise. Mais elle n’a rien voulu entendre, elle l’a défendu avec une exaltation de possédée. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait, cet homme lui avait javellisé le cerveau, il entrait en elle comme dans un cheval de Troie pour envahir notre fief. Nous avons fait ce que tout bon parent ferait: nous avons tenté de sauver notre fille. Mon mari et moi avons parcouru la région à la recherche d’un meilleur parti. Nous en avons trouvé cinq, tous très beaux, travaillants, intelligents, qui ne se lassaient pas de nous interroger sur notre état de santé, de nos troubles digestifs à nos troubles osseux. Mais notre fille les a tous rejetés, elle s’est même fâchée! Elle n’est pas venue à la maison pendant au moins quatre jours! Alors, monsieur l’enquêteur, quand nous avons appris que notre gendre avait été ligoté, bâillonné, transporté dans le coffre d’une voiture jusqu’à la forêt de Rosemont, qu’on lui avait tranché la gorge avec un couteau de chasse, qu’on l’avait achevé d’un coup de fusil de calibre douze, qu’on avait brûlé son corps après l’avoir arrosé de mazout, qu’on avait éparpillé ses centres dans la campagne, sur le chemin des Coteaux d’or, eh bien monsieur l’enquêteur, nous étions soulagés. Tristes de cette tristesse sans objet qui a fondu sur notre fille, mais soulagés tout de même.

L’ENQUÊTEUR: J’ignorais pour le calibre douze et le couteau de chasse. Nous n’avons retrouvé qu’un fragment de fémur et son téléphone.

AXELLE: Ah?

L’ENQUÊTEUR: Vous l’avez tué.

AXELLE: J’aurais dû écouter mon mari, et attendre l’avocat. Vous êtes doué, monsieur l’enquêteur, vous avez su me faire parler!

L’ENQUÊTEUR: Je dois vous passer les menottes, madame.

AXELLE: Êtes-vous célibataire? Vous n’êtes plus très jeune, mais pas encore vieux. Vous plairiez à ma fille, acceptez que je vous la présente, vous le voulez bien?

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Un cadeau rabat-joie

Tiens, on sonne à la porte.

Pourtant, je n’attends personne aujourd’hui. Je n’attends jamais personne. Sans doute un étourdi qui s’est trompé d’adresse. Ou des enfants qui jouent un tour. Oui, c’est ça. Comme je le faisais quand j’avais leur âge. Nous sonnions aux portes et nous nous sauvions en courant. Plus tard, nous laissions une crotte de chien sur le palier, et plus tard encore, un rat mort, un chat mort, et même une tête de bœuf que nous avions réussi à dérober à l’abattoir.

Tiens, on sonne à nouveau.

Pourtant, personne ne connaît mon adresse. Du temps où j’avais encore des amoureuses, j’habitais de l’autre côté de la ville. Même chose pour les amis, et ceux que je vois encore, je les fréquente au club, au café ou chez eux. Mais jamais ici. Mes parents sont morts. Je n’ai ni frère ni sœur, que je sache, quoique mon père avant de mourir tenait des propos ambigus à ce sujet.

Tiens, on frappe à la porte.

Celui-là insiste. Beaucoup. Qui pourrait insister pour me voir, et pourquoi? Un inconnu qui s’est perdu dans le quartier et qui a choisi ma porte au hasard? Une voisine improbable qui s’est mis en tête de renouer avec les traditions anciennes et qui vient m’emprunter du sucre, du lait, du sel, du poivre, des œufs, une pomme, des cerises congelées, de l’eau minérale. Ou du kombucha? Sauf que je n’en ai plus. Pas la peine d’ouvrir pour la décevoir. D’autres portes pareilles à la mienne lui présentent leurs sonnettes. Qu’elle pousse son exploration de ce côté. Je retourne à mon livre. Même si je n’ai pas de livre. Mais si j’en avais un, j’y retournerais.

Tiens, on cogne sur le chambranle de la porte.

À n’en pas douter, c’est bien moi qu’on veut approcher. Si c’était un colporteur, il aurait lu depuis longtemps l’affichette pourtant claire, pas de colporteur. Sans exception. Vendeurs d’encyclopédies, de dieux, d’huiles quintessentielles, vous n’êtes pas les bienvenus. Et si c’était les sapeurs pompiers? Peut-être y a-t-il le feu dans l’immeuble, et je risque l’asphyxie, la rôtisserie, l’euthanasie. Sauf qu’ils s’identifieraient et tout serait clair, pas de tergiversation, de doute, d’anxiété ou d’espérance. Même chose si c’était la police, les services sociaux, les services médicaux, les agents de la faune. Ou le premier ministre.

Tiens, on reste silencieux de l’autre côté de la porte.

Si c’était quelqu’un que je connais, qui par je ne sais quel miracle aurait découvert mon adresse, il m’aurait appelé, hey, Léon! c’est moi. Cet abandon hâtif me rassure. On ne tenait pas absolument à ce que j’ouvre et à ce que des mots improvisés et peut-être risqués s’échangent et s’entrechoquent sur un seuil vierge. J’ai perdu l’habitude de parler et l’exercice, surtout avec un inconnu, aurait été laborieux. Harassant. Je peux maintenant aspirer de longues bouffées d’air, expirer longuement jusqu’à ce soir si je le désire. Je peux rester ici, debout à dix pas de la porte, à ne rien faire, à tenter d’oublier cet épisode troublant dans cette journée autrement semblable aux autres, vide, limpide et sèche.

Tiens, je n’y parviens pas.

Cet inconnu à la porte m’obsède, et malgré son absence, me titille l’esprit comme un diablotin tenace, impossible à écraser du talon. Maintenant qu’il est parti, je peux bien me permettre un bref coup d’œil dans le corridor, sans conséquence. Voilà, il me suffit d’ouvrir la porte, doucement pour ne pas attirer l’attention et me retrouver nez à nez avec tout le voisinage, toute la ville, avec ce pays qui s’en va à vau-l’eau. Je déverrouille, je pousse le loquet, je tire sur la poignée.

Tiens, un paquet.

Une énorme boîte en fait. Je dirais un bon mètre cube. Un mot greffé sur le dessus, joyeux anniversaire Léon! Vœu anonyme. C’est mon anniversaire? Quel âge pourrais-je donc avoir? Comment ne pas y avoir pensé? J’aurais pu descendre au café, payer une tournée aux copains, me saouler, pour une fois. Ou marcher le long du canal. Ou chasser les pigeons sur la place. Ou me réfugier au cinéma. Je dois transporter la boîte à l’intérieur. Quel ennui si elle attire l’attention et qu’un public se forme, veuille en connaître le contenu, m’exhorte à l’ouvrir devant tous, spectacle grotesque et franchement humiliant. Car je n’ai rien à partager. Surtout pas l’étonnement, voire la stupéfaction qui ne manquerait pas de se lire sur mon visage. Mais c’est lourd, très lourd. Je n’ai ni la force de soulever la boîte. Mais si je m’arc-boute ainsi, voilà, ça va. Ça bouge. Centimètre par centimètre, je la déplace, je lui fais franchir le seuil. Mais je me promets de tout balancer par la fenêtre à la première occasion. De nuit. Car je n’ai besoin de rien. Rien de rien. Voilà, vite, refermer la porte, verrouiller, respirer. Un petit couteau, comme ceci, je fends le ruban adhésif, je relève les deux panneaux de carton.

Tiens, un cadavre.

À en juger par son allure décatie, c’est un septuagénaire. C’était. Des touffes de cheveux jaunâtres, un corps plutôt maigre, rien de particulier. Nu. Près du cadavre, des piles AAA dans leur emballage. Intact. Les piles peuvent toujours servir, mais le cadavre? Qu’en faire? Pense-t-on que je vais lui fourrer les piles dans le derrière pour tenter de le faire fonctionner? Faut que je me débarrasse de ce cadeau rabat-joie. Le balancer par la fenêtre cette nuit? Mieux vaut pas. On pourrait m’accuser de ceci, et même de cela. Le repousser dans le corridor? Il s’incrustera, et sa lente pourriture m’accusera de tous les torts. Appeler la police? Ils ne croiront pas la vérité qui ne tient pas debout. Je n’aurai pas la patience de m’en débarrasser pièce par pièce ni celle d’attendre la fin du processus de désintégration. Je pourrais acheter un fauteuil roulant, l’y installer, tout habillé, et le sortir comme s’il s’agissait de mon grand-père en visite. Et l’abandonner dans un terrain vague, puis déménager pour qu’on ne célèbre plus mon anniversaire.

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J’en étais amoureux, moi

Une journée fraîche de septembre à Trouville. Oliver tient deux livres de la collection La Pléiade dans chaque main. Les œuvres complètes de Marguerite Duras. Il a pris soin d’envelopper les livres dans un sac plastique transparent, pour que le sable de la côte Normande ne les abîme pas.

Oliver a quitté son trou d’Orléans, Michigan, deux jours plus tôt. Pour se payer le voyage, il a vendu son vieux pick-up Ford et loué sa maison à un cousin.

La plage est déserte, à part une vieille dame qui marche lentement, et un trentenaire qui prend des photos. Oliver quitte la plage, gravit un escalier. Malgré une affiche qui indique Résidence privée – Passage interdit, Oliver se glisse entre les panneaux entrouverts du portail, court jusqu’à la porte principale, qu’il tente d’ouvrir. Verrouillé. Il frappe, mais personne ne vient répondre. Pourtant, il y a des gens, le stationnement est rempli de jolies petites voitures de toutes les couleurs. Oliver court d’une porte à l’autre, frappe même aux volets à sa hauteur. Évidemment, personne ne répond.

Mais Oliver est déterminé. Il n’a pas fait sept mille kilomètres pour se heurter au silence. Les Roches noires. Il tourne autour de l’édifice, frappe à chaque porte, à chaque fenêtre. Soudain, une main lui saisit le poignet, le contraint à se retourner. Le gardien.

L’homme est costaud, solide. Il n’entend pas à rire. Il traîne Oliver jusque dans la rue, passe ses bras de chaque côté d’un lampadaire et le menotte dans cette position. Oliver, qui tient toujours ses précieux livres, proteste, mais le gardien ne veut rien entendre.

GARDIEN: Il y a eu effraction. J’appelle les gendarmes.

OLIVER: Je ne suis pas un voleur, pas du tout.

Au son de la voix d’Oliver, le gardien baisse son téléphone, dévisage son prisonnier.

GARDIEN: Vous n’êtes pas d’ici. Vous êtes anglais?

OLIVER: Non, Américain. Je suis d’Orléans, Michigan.

GARDIEN: Orléans? En Amérique?

OLIVER: Je vous en prie, détachez-moi. Vous voyez ces livres, un voleur ne se baladerait pas avec quatre livres.

GARDIEN: Vous savez donc lire. Vous avez bien lu, Passage interdit. C’est clair.

OLIVER: J’avoue, mais c’est peu quand toute ma vie est en jeu!

GARDIEN: Votre vie?

OLIVER: Enfin, c’est de mon salut qu’il est question. Je vous en prie, enlevez-moi ces menottes, elles sont inconfortables.

GARDIEN: Pas encore. J’appellerai peut-être les gendarmes, tout à l’heure.

OLIVER: Vous pourriez transmettre un message à une de vos résidentes, de ma part? J’ai n’ai fait tout ce voyage que pour ça.

GARDIEN: Nous n’offrons pas ce service, monsieur l’Américain. Utilisez la poste, comme tout le monde.

OLIVER: Je dois la voir! Vous voyez ces livres? Elle les signera, elle m’écrira quelques mots, je le sais, je le sens.

GARDIEN: Elle a écrit tout ça? Vous devez faire erreur, mon cher, il n’y a plus personne, de nos jours, qui écrit autant. Sans violer la confidentialité de nos résidents, je puis vous assurer qu’aucun n’est écrivain.

OLIVER: Mais elle, si! Vous n’avez jamais lu ces livres, vous qui vivez dans leur berceau!

GARDIEN: Vous ne seriez pas une sorte d’exalté, monsieur? Partir de si loin pour si peu.

OLIVER: Délivrez-moi de ces menottes, je ne me sauverai pas.

GARDIEN: Je m’en garderai bien. À vrai dire, vous m’inquiétez. Qui est cet écrivain que vous tenez à rencontrer?

OLIVER: Vous la connaissez! Si moi, dans ma petite bourgade de trois mille âmes je la connais, vous qui vivez à ses côtés ne pouvez que la connaître!

GARDIEN: Quel est son nom? Allez-vous le dire, à la fin?

OLIVER: Évidemment, comme vous l’avez deviné malgré votre déni, il s’agit de Marguerite Duras.

GARDIEN: C’est une blague? Je crois que je vais les appeler, les gendarmes!

OLIVER: Vous la connaissez, non? Je sais que vous ne pouvez rien dire sur vos résidents, confidentialité, mais cette résidente, c’est autre chose.

GARDIEN: Elle est morte en 1996. S’il est une chose que tout le monde sait, c’est bien ça!

OLIVER: Morte? Impossible! J’accepte que vous conserviez le secret sur l’identité de vos résidents, mais ne mentez pas!

GARDIEN: Regardez, je fais la recherche sur internet. Marguerite Duras. Voilà. 1914-1996. Constatez par vous-même. Morte depuis longtemps. Bien avant que je ne commence ici.

OLIVER: Morte? Pourtant… Pourtant, j’en étais amoureux moi!

GARDIEN: Amoureux! Elle aurait cent sept ans, mon pauvre, cent sept ans!

OLIVER: Cent sept ans? Mais en quelle année sommes-nous? J’ai l’impression que ma vie a sauté du train, il y a de cela bien longtemps. Cent sept ans… Je serais moi-même beaucoup trop vieux. Je serais disparu depuis longtemps.

Le gardien tourne le dos à Oliver, appelle la gendarmerie, signale un homme qui semble souffrir de graves problèmes de santé mentale. Derrière lui, au moment où il raccroche, un bruit métallique. Il jette un coup d’oeil par-dessus son épaule. Oliver a disparu. Les menottes gisent par terre, fermées. La rue est déserte, nulle part où Oliver aurait pu s’enfuir. 

GARDIEN: Qu’est-ce que c’est que cette magie?

Le gardien remarque deux sacs de plastique, qui ont glissé sous une voiture garée. Il se penche, ouvre les sacs. Les quatre tomes des œuvres complètes de Marguerite Duras.

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