J’en étais amoureux, moi

Une journée fraîche de septembre à Trouville. Oliver tient deux livres de la collection La Pléiade dans chaque main. Les œuvres complètes de Marguerite Duras. Il a pris soin d’envelopper les livres dans un sac plastique transparent, pour que le sable de la côte Normande ne les abîme pas.

Oliver a quitté son trou d’Orléans, Michigan, deux jours plus tôt. Pour se payer le voyage, il a vendu son vieux pick-up Ford et loué sa maison à un cousin.

La plage est déserte, à part une vieille dame qui marche lentement, et un trentenaire qui prend des photos. Oliver quitte la plage, gravit un escalier. Malgré une affiche qui indique Résidence privée – Passage interdit, Oliver se glisse entre les panneaux entrouverts du portail, court jusqu’à la porte principale, qu’il tente d’ouvrir. Verrouillé. Il frappe, mais personne ne vient répondre. Pourtant, il y a des gens, le stationnement est rempli de jolies petites voitures de toutes les couleurs. Oliver court d’une porte à l’autre, frappe même aux volets à sa hauteur. Évidemment, personne ne répond.

Mais Oliver est déterminé. Il n’a pas fait sept mille kilomètres pour se heurter au silence. Les Roches noires. Il tourne autour de l’édifice, frappe à chaque porte, à chaque fenêtre. Soudain, une main lui saisit le poignet, le contraint à se retourner. Le gardien.

L’homme est costaud, solide. Il n’entend pas à rire. Il traîne Oliver jusque dans la rue, passe ses bras de chaque côté d’un lampadaire et le menotte dans cette position. Oliver, qui tient toujours ses précieux livres, proteste, mais le gardien ne veut rien entendre.

GARDIEN: Il y a eu effraction. J’appelle les gendarmes.

OLIVER: Je ne suis pas un voleur, pas du tout.

Au son de la voix d’Oliver, le gardien baisse son téléphone, dévisage son prisonnier.

GARDIEN: Vous n’êtes pas d’ici. Vous êtes anglais?

OLIVER: Non, Américain. Je suis d’Orléans, Michigan.

GARDIEN: Orléans? En Amérique?

OLIVER: Je vous en prie, détachez-moi. Vous voyez ces livres, un voleur ne se baladerait pas avec quatre livres.

GARDIEN: Vous savez donc lire. Vous avez bien lu, Passage interdit. C’est clair.

OLIVER: J’avoue, mais c’est peu quand toute ma vie est en jeu!

GARDIEN: Votre vie?

OLIVER: Enfin, c’est de mon salut qu’il est question. Je vous en prie, enlevez-moi ces menottes, elles sont inconfortables.

GARDIEN: Pas encore. J’appellerai peut-être les gendarmes, tout à l’heure.

OLIVER: Vous pourriez transmettre un message à une de vos résidentes, de ma part? J’ai n’ai fait tout ce voyage que pour ça.

GARDIEN: Nous n’offrons pas ce service, monsieur l’Américain. Utilisez la poste, comme tout le monde.

OLIVER: Je dois la voir! Vous voyez ces livres? Elle les signera, elle m’écrira quelques mots, je le sais, je le sens.

GARDIEN: Elle a écrit tout ça? Vous devez faire erreur, mon cher, il n’y a plus personne, de nos jours, qui écrit autant. Sans violer la confidentialité de nos résidents, je puis vous assurer qu’aucun n’est écrivain.

OLIVER: Mais elle, si! Vous n’avez jamais lu ces livres, vous qui vivez dans leur berceau!

GARDIEN: Vous ne seriez pas une sorte d’exalté, monsieur? Partir de si loin pour si peu.

OLIVER: Délivrez-moi de ces menottes, je ne me sauverai pas.

GARDIEN: Je m’en garderai bien. À vrai dire, vous m’inquiétez. Qui est cet écrivain que vous tenez à rencontrer?

OLIVER: Vous la connaissez! Si moi, dans ma petite bourgade de trois mille âmes je la connais, vous qui vivez à ses côtés ne pouvez que la connaître!

GARDIEN: Quel est son nom? Allez-vous le dire, à la fin?

OLIVER: Évidemment, comme vous l’avez deviné malgré votre déni, il s’agit de Marguerite Duras.

GARDIEN: C’est une blague? Je crois que je vais les appeler, les gendarmes!

OLIVER: Vous la connaissez, non? Je sais que vous ne pouvez rien dire sur vos résidents, confidentialité, mais cette résidente, c’est autre chose.

GARDIEN: Elle est morte en 1996. S’il est une chose que tout le monde sait, c’est bien ça!

OLIVER: Morte? Impossible! J’accepte que vous conserviez le secret sur l’identité de vos résidents, mais ne mentez pas!

GARDIEN: Regardez, je fais la recherche sur internet. Marguerite Duras. Voilà. 1914-1996. Constatez par vous-même. Morte depuis longtemps. Bien avant que je ne commence ici.

OLIVER: Morte? Pourtant… Pourtant, j’en étais amoureux moi!

GARDIEN: Amoureux! Elle aurait cent sept ans, mon pauvre, cent sept ans!

OLIVER: Cent sept ans? Mais en quelle année sommes-nous? J’ai l’impression que ma vie a sauté du train, il y a de cela bien longtemps. Cent sept ans… Je serais moi-même beaucoup trop vieux. Je serais disparu depuis longtemps.

Le gardien tourne le dos à Oliver, appelle la gendarmerie, signale un homme qui semble souffrir de graves problèmes de santé mentale. Derrière lui, au moment où il raccroche, un bruit métallique. Il jette un coup d’oeil par-dessus son épaule. Oliver a disparu. Les menottes gisent par terre, fermées. La rue est déserte, nulle part où Oliver aurait pu s’enfuir. 

GARDIEN: Qu’est-ce que c’est que cette magie?

Le gardien remarque deux sacs de plastique, qui ont glissé sous une voiture garée. Il se penche, ouvre les sacs. Les quatre tomes des œuvres complètes de Marguerite Duras.

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