QI

VALÉRIE: Les gens qui achètent des bicyclettes bleues ont un quotient intellectuel légèrement inférieur à la moyenne.

MATHIAS: Elle est bien bonne celle-là!

AGATHE: Mathias, je parie que tu as une bicyclette bleue!

MATHIAS: T’es drôle toi! Et toi, elle est de quelle couleur la tienne?

AGATHE: Elle est blanche, enfin, elle était blanche. Mais la tienne, si je me souviens, elle est bien bleue, non?

MATHIAS: Turquoise. Il y a une nuance.

AGATHE: Je veux bien, mais le soir, sous la lumière des lampadaires, elle a l’air bleue. C’est joli, une bicyclette bleue. J’aimerais en avoir une bleu ciel.

MATHIAS: Bleue, verte, rose, qu’importe! L’important, c’est que ça roule, que ça ne soit pas trop lourd et pas trop cher.

VALÉRIE: C’est pas une blague.

AGATHE: Quoi donc, Valérie?

MATHIAS: Les bicyclettes bleues?

VALÉRIE: Tout à fait. Une étude le prouve.

AGATHE: Une étude? Qui a bien pu faire une étude sur une question aussi stupide?

VALÉRIE: Je t’en prie.

MATHIAS: Ce n’est quand même pas toi!

VALÉRIE: C’est Marco.

AGATHE: Ton frère?

VALÉRIE: Je l’ai lue, et il a raison. C’est scientifique. Il fournit toutes les données sur lesquelles sa conclusion se fonde. Ce ne sont pas des mots en l’air. Lui-même était étonné, et n’y croyait pas trop au début. Mais les faits sont les faits, et un esprit rationnel ne change pas de route lorsqu’il les rencontre.

MATHIAS: Mais tout de même, ce n’est pas un peu… tiré par les cheveux?

VALÉRIE: Tu crois que Marco dit des conneries?

AGATHE: Calme-toi Valérie. Reconnais que c’est plutôt étonnant, non?

MATHIAS: Théoriquement, je ne peux rien y comprendre, puisque j’ai une bicyclette bleue. Bleue la nuit, mais bleue tout de même.

AGATHE: Mathias…

VALÉRIE: On a le quotient intellectuel qu’on a. Il n’y a pas de honte à ça.

MATHIAS: Elle en rajoute! Qu’est-ce que tu as fumé, Valérie?

VALÉRIE: Tu as déjà passé un test de quotient intellectuel? Non? Tu devrais essayer. Je suis certaine, absolument certaine que ton quotient sera inférieur à la moyenne.

MATHIAS: Dis donc tout de go que je suis un abruti!

VALÉRIE: C’est toi qui le dis.

AGATHE: Valérie!

VALÉRIE: En tout cas, moi ça m’aide à faire le ménage parmi mes amis. À voir ta réaction, je vois que Marco a vu juste. Tu es borné, pas nécessairement crétin, mais un peu bête. Adieu, je ne crois pas que nous puissions nous entendre, désormais.

MATHIAS: Elle est folle. Complètement barjo!

AGATHE: Je n’en crois pas mes oreilles.

VALÉRIE: Dégage. Tu me bloques le passage.

MATHIAS: Va te faire voir. Je ne bouge pas. Un borné, ça se borne au strict nécessaire.

VALÉRIE: Je ne te le dirai pas deux fois. Avec des types de ton espèce, Marco est clair, il ne faut pas palabrer jusqu’aux aurores. Il faut agir.

AGATHE: Tu as un révolver! Valérie! Ça dépasse les bornes!

MATHIAS: Elle n’est pas bornée, Valérie.

VALÉRIE: Agathe, tu me déçois. Pourtant, tu as une bicyclette blanche. Il y a des motifs décoratifs bleus, mais j’étais disposée à fermer les yeux là-dessus. L’étude ne mentionne pas les motifs décoratifs.

MATHIAS: Agathe! Non!

VALÉRIE: Tiens, pour toi aussi. Pauvres bourriques. Comment ai-je pu m’illusionner sur votre état pendant tant d’années! Vous, mes amis? Quelle chimère! Quelle incommensurable générosité de ma part! Adieu donc. La société y gagne en vous perdant.

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La 126e

MARC: Tout le monde, c’est connu, souhaite habiter sur la 126e rue à Shawinigan-Sud. J’en ai traversé des continents, et partout, sans exception, on m’avoue rêver de s’établir là. Latinos comme Chinois, Français comme Russes, tous ont les yeux rivés sur la 126e. Pas un n’hésiterait à laisser derrière une tour Eiffel ou une Grande muraille, si l’occasion se présentait de traîner sa vie du côté de la 126e.

JOCELYNE: Si je vivais sur la 126e, je crois que ça m’aiderait à cesser de fumer. Oh, j’ai essayé si souvent, plus souvent que j’ai de doigts, mains et pieds confondus. Je me vois, allongée dans mon jardin, les yeux fermés, à respirer l’air à pleins poumons comme jamais je ne l’ai fait auparavant. Ma vie serait transformée. Je pourrais reprendre le sport. J’aimais tellement le ping-pong! Et je me ferais de nouveaux amis, tous non-fumeurs. Nous pourrions fonder une commune, ou à défaut, une famille, enfin quelque chose avec plusieurs personnes dedans et un peu d’amour. Mais attention, j’emploie ce mot avec prudence, car on ne sait jamais ce qu’il cache, et comment deviner ce qu’il contient quand on est là-bas, sur la 126e?

LENA: Avoir une maison, là, ça me permettrait de devenir vraiment une personne importante. Importante en soi. En moi. Importante d’une importance significative, pas d’une importance insignifiante. Je changerais tout de suite d’emploi, et mes journées ne porteraient plus ces lourds voiles opaques qui m’empêchent de voir le ciel bleu.

JORGE: J’ai de l’ambition. Je sais que si j’y mets toute la persévérance et l’énergie dont je suis capable, je finirai par l’acheter mon chez-soi sur la 126e à Shawinigan-Sud. Je le sens. C’est difficile à exprimer, cette certitude, parce qu’elle est tellement profonde, tellement fondue dans le sang qui coule dans mes veines et me donne la force d’espérer. J’aurai mon chez-soi. Il y aura un garage, et je pourrai enfin remplacer ma vieille bagnole par un roadster rouge rutilant.

ASHLEY: J’ai déjà choisi la maison que je veux acheter. Dès que j’en aurai les moyens, je l’achèterai. Si elle n’est pas à vendre, je ferai une offre irrésistible. Elle fait l’angle, et elle est légèrement en retrait. J’installerai mon atelier de couture dans le salon, et par les deux baies vitrées, j’aurai vue sur l’univers!

TIAN: C’est là que je finirai mes jours. J’économise depuis vingt ans, et dès que la retraite sonne, si les conditions le permettent, j’achète sur la 126e. N’importe quelle maison. J’achète. Mon corps se reposera, mon âme s’élèvera. Je serai heureux.

ASSANE: Nous prévoyons avoir un enfant d’ici cinq ans. Nous aurons atteint, je l’espère, une sécurité professionnelle, et nous aurons suffisamment voyagé pour vivre quelques années sédentaires. Sur la 126e, bien entendu. C’est notre plan.

VLADIMIR: Un emménagement sur la 126e, ça se prévoit longtemps d’avance. On ne se lance pas dans cette aventure à l’aveuglette. Oh non! On risquerait d’être amèrement déçu. Il faut approfondir sa connaissance des lieux, étudier l’histoire, les principaux événements depuis au moins, disons, le dix neuvième siècle. Il importe, ensuite, de consulter les études sociologiques, anthropologiques, économiques, sur la population locale, ses habitudes, ses mœurs. Mais ce n’est pas tout. Celui qui négligerait des éléments fondamentaux comme la géographie, la géologie ou le climat, risquerait de se heurter à un mur le jour de la grande décision. Ma femme et moi, nous étudions depuis douze ans et, est-il nécessaire de le préciser, nous ne sommes pas au bout de nos peines!

CAROLINE: Ah, belle 126e! Comme mon petit cœur t’aime! Émue par ta splendeur, par tes parterres en fleurs, j’irai goûter la joie de t’avoir avec moi. Hélas mon espérance se heurte à ta puissance, qui ne peut s’abaisser à me voir trépigner.

KENZO: Tous les ans, avec ma femme et nos quinze enfants, nous prenons l’avion pour aller visiter la 126e rue à Shawinigan-Sud. Nous louons une chambre d’hôtel, à proximité, et chaque jour, nous nous rendons sur place. La famille est en liesse, à chaque fois! Quelle magie! Nous avons des albums photo complets consacrés à cette rue, et maintenant, plusieurs vidéos. L’an dernier, la maison aux balcons verts n’avait plus de balcons verts. Ils étaient bleus. Tout un changement. Ils sont rares, les changements, sur la 126e, et chaque fois, je le déclare sans retenue, cela nous chamboule. Nous en parlons ensuite toute l’année, nous élaborons des théories pour y trouver un sens, et cela provoque parfois quelques étincelles. Je me demande si cette année nous vivrons d’autres changements, ou plus exactement, révolutions, de ce type. J’en tremble, nous en tremblons. Par bonheur, nous savons qu’un jour nous effectuerons notre dernier voyage. Oui, parce que ce jour-là, nous emménagerons enfin sur la 126e!

CLAUDE: Moi j’y habite, sur la 126e. Je ne vois pas ce que vous lui trouvez.

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Fortune et hamburgers

Quand j’étais riche, monsieur, je ne lisais pas. Jamais. Je me nourrissais de hamburgers et de beignets à la crème, et je buvais de la bière. Américaine. Quand j’étais riche, je m’enrichissais. J’avais du flair, l’esprit pratique, si bien que je me réveillais toujours plus riche que je ne m’étais endormi.

Jusqu’au jour où.

Ce jour fatal où je me suis laissé convaincre de prendre des vacances, de ne rien faire pendant trois jours, trois nuits. De m’asseoir là, bien à l’aise, sans lever les yeux sur ceux qui s’agitent. Ce jour-là, monsieur, j’ai perdu contact, et je n’ai jamais pu rétablir la communication.

Au bout de mes trois jours trois nuits, je suis retourné à mes affaires, j’ai acheté, vendu, soudoyé, ramassé. Mais je l’ai senti, le flair s’étiolait et l’incertitude croissait. Du jamais vu. J’avançais du même pas habituel et pourtant, malgré moi, je me sentais aspiré par une spirale infernale vers des profondeurs obscures.

Jusqu’à la modification.

Je ne voyais plus ce que j’avais vu, je ne comprenais plus ce que j’avais compris, je dépérissais. Tout ça à cause de trois maigres journées. Comme si on avait tiré un fil de la prise électrique, et qu’entre-temps, la prise avait disparu.

Alors j’ai voulu comprendre. Je me suis mis à étudier. Médecine, psychologie, anthropologie, économie, littérature, géologie. On m’a fait docteur en toutes ces matières, et j’ai parcouru le monde, et j’ai parlé, et j’ai lu, et j’ai parlé. Je me suis mis à boire les vins les plus chers sans pouvoir m’en empêcher, je me suis nourri de caviar et de boeuf de Kobé, j’ai voyagé sans nécessité, j’ai fréquenté les grands hôtels par délicatesse, je me suis découvert un goût pour les étoffes rares et les bijoux uniques.

Je me suis ruiné.

Il ne m’est resté que mes livres, des milliers de livres empilés dans mon petit appartement. Je les lis et les relis encore, mais j’ai perdu la foi depuis longtemps. Je ne crois plus que je finirai par comprendre quoi que ce soit au tourbillon de ma vie. Mais dans les universités et même sur la place publique, on m’applaudit encore lorsque je livre un discours. Toujours le même, avec de nouveaux mots que je peine parfois à comprendre. 

Le soir, chez moi, pour ne pas me rappeler mes hamburgers et ma fortune, je lis, je lis pendant des heures, jusqu’à ce que le sommeil vienne.

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Macramé

Le marché, un samedi matin. Une femme, dans la quarantaine, en rencontre une autre du même âge. Ah oui, les enfants vont bien, le mari va bien, le chat va bien, le chien est mort, la tondeuse toussote.

FEMME 1: J’oubliais. Ma fille fabrique des bonnets en macramé. Elle a du talent, beaucoup de talent. Je le lui ai dit, ma fille, tes bonnets me plaisent

FEMME 2: En macramé? Qui porte des bonnets en macramé?

FEMME 1: Elle en a vendu vingt, l’an dernier. Elle a un site web, les gens peuvent commander en ligne. Ils choisissent la taille, la couleur, et le modèle. Il y a deux modèles.

FEMME 2: Vingt personnes, ça m’étonne. Elle en vend toujours, de ses bonnets?

FEMME 1: Cette année, les ventes ont légèrement diminué. De cinquante pour cent. Mais je l’encourage. Je ne veux pas qu’elle abandonne. Il faut persister, et ça finira bien par débloquer. Qui sait si une petite fortune ne l’attend pas.

FEMME 2: Mais le macramé! Ne devrait-elle pas choisir quelque chose de plus… contemporain?

FEMME 1: Les ventes, surtout au début, ne prouvent rien. Son génie du macramé ne demande qu’à être découvert. Oh, on a bien tenté de la dissuader, on l’a même ridiculisée! Tu t’imagines! Mais je suis avec elle, derrière elle, à côté d’elle, tout autour d’elle. Je suis là, quoi!

FEMME 2: Le macramé. Eh bien.

FEMME 1: Encore hier, elle doutait de tout. Alors je lui ai donné son père en exemple.

FEMME 2: Son père? Ton mari?

FEMME 1: Exactement. C’est un modèle dont elle peut être fière. Persévérance, discipline, énergie.

FEMME 2: Il est fonctionnaire, c’est bien ça? Au bureau des comptes publics?

FEMME 1: Ça, c’est pour payer les factures. Mais Roger, il est avant tout écrivain. Il écrit depuis quarante ans! Oui madame! S’il a parfois douté, il n’a jamais abandonné.

FEMME 2: Et lui, il en vend des livres?

FEMME 1: Vingt l’an dernier, un peu moins cette année. Il y a eu quelques décès dans la famille, alors, forcément.

FEMME 2: Forcément.

FEMME 1: Mais je suis avec lui, derrière lui, à côté de lui, tout autour de lui.

FEMME 2: Ma pauvre. Et toi, que fais-tu?

FEMME 1: Les courses. Je fais les courses.

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Un ami, c’est plus qu’un curé

Avec le temps et les voyages, j’ai perdu tous mes amis. Tous, sans exception. Les uns après les autres, ils ont quitté le village où je suis né. J’ai quitté le village où je suis né. J’aurais pu me faire de nouveaux amis dans cette ville où je travaille, une véritable jolie petite ville avec de belles demeures, des jardins à faire rêver, une rivière qui coule au milieu de tout ça. Une ville vraiment mignonne sur les photographies, une ville comme on en voit peu. Mais une ville sans âme. Ici, après vingt-deux ans, on m’appelle encore Jacques l’Étranger. Les gens sont polis, ils ne vous insultent pas en public, ils ne vous lancent pas d’œufs ou de pierres. Le garagiste, par exemple, m’accueille toujours par un Bonjour Monsieur Létranger, on vous sert un café? Pourtant, sur la facture, il voit bien que mon nom est Dutour, pas Létranger. À quoi bon. Mes collègues sont plus raisonnables, ils m’appellent Jacques, et m’oublient dès qu’ils sortent du bureau. Je déteste mon travail, mais il rapporte, il rapporte plus que je n’aurais jamais espéré gagner. Je thésaurise, et quand j’aurai quarante ans, je filerai vers le sud vivre dans une cahute quelque part où les gens de mon espèce se rassemblent. Comment pourrais-je me lier avec ces gens du bureau, comment se lier avec des gens qui aiment, mais profondément, ce travail abrutissant.

Alors.

Quand il est apparu, cet inconnu, Antoine, qui m’a appelé Monsieur Dutour, qu’il m’a parlé de ses voyages, de ses aventures, quand il m’a écouté, eh bien je n’ai pas pu résister. Nous nous sommes liés, nous sommes devenus copains, j’avais trouvé un ami. Nous avons pris l’habitude de boire ensemble deux ou trois soirs par semaine, nous jouions au tennis, et il nous arrivait d’aller pêcher dans la rivière. J’ai connu quelques femmes, grâce à lui, oh rien de sérieux, rien de conséquent. Je me suis marié avec l’une, je l’ai trompée avec l’autre, j’ai vite repris le drapeau du célibat.

J’ignorais, jusqu’au mois dernier, qu’Antoine tuait des hommes obèses. En série. Il ne m’en avait jamais parlé, il ne m’a jamais invité à me joindre à ses exploits. Ses crimes, oui, bien sûr, c’est ce que je voulais dire, ses crimes. Jamais un mot là-dessus, totale discrétion. Évidemment, le mois dernier, quand je suis arrivé chez lui à l’improviste avec une bouteille de Bordeaux, je me suis questionné sur tout ce sang. Ses mains, ses vêtements, il y en avait plein le lavabo. J’ai bien vu qu’il était contrarié alors j’ai promis, oui, que je n’en parlerais à personne. Il m’a raconté qu’il s’agissait d’un type énorme, qu’il n’y avait pas forcément de motif, que ça lui permettait simplement de faire le vide, de se régénérer, c’est ce qu’il m’a dit. D’accord, il a mentionné qu’il y en avait eu d’autres, mais il n’a pas précisé le nombre ni les identités, forcément. Et je ne l’ai pas interrogé. Je ne suis pas un flic, je suis son ami, et je n’allais certainement pas jeter tout cela à la poubelle pour un accroc. Oui, un crime, oui. Mais quand on a un ami, quand après des années il s’en trouve un pour vous sortir de l’hébétude, on s’y accroche et surtout, on ne trahit pas. On ne trahit jamais un ami, quoiqu’il ait à se reprocher. Voyez-vous, j’étais comme ces types d’autrefois, les curés, qui écoutaient sans broncher tous les méfaits des quidams, j’étais son confesseur. Un ami, c’est beaucoup plus qu’un curé.

Complice?

N’employons pas les gros mots, voulez-vous? Vous m’enlevez le seul ami que je n’aie eu depuis deux décennies, et vous vous absorbez dans des détails administratifs! Complice! Que vaut l’amitié, à vos yeux? Sans-cœur. 

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Histoires pour endormir les enfants

C’est l’heure du dodo pour l’enfant dans la maison de l’enseignante et du fonctionnaire. Journée comme les précédentes, à quelques détails près, imperceptibles.

ENFANT: Maman! Maman! Lis-moi une histoire!

PAPA: C’est qu’il les adore ces histoires! Bonne nuit mon petit chou.

MAMAN: Tous les enfants les adorent. C’est très très populaire en ce moment.

PAPA: Allez. Je vous laisse. Je ne veux pas manquer les dernières nouvelles.

MAMAN: Sanglantes.

PAPA: Heureusement.

MAMAN: Alors, mon petit chou, où en sommes-nous?

ENFANT: Hier tu m’as lu l’histoire de l’homme au sabre et à la tronçonneuse.

MAMAN: Ah oui. Ce soir, ce sera Le père Gervais. Mais d’abord, couche-toi bien, c’est ça. Tu dois bien dormir cette nuit. Rappelle-toi, demain, c’est samedi, et où irons-nous?

ENFANT: À la campagne!

MAMAN: Pour y faire quoi?

ENFANT: Cueillir des fraises!

MAMAN: Ce sera une belle journée. Mon petit chou, lisons cette histoire. Je commence. Le père Gervais. Il était une fois, un homme qui tous les jours subissait la haine de Jeanlaine, sa femme. Leur garçon, Gosselain, en souffrait terriblement. Un jour qu’il jouait derrière la maison, Gosselain a trouvé son père Gervais pendu à un arbre. Un cadavre déjà tout raide, si raide qu’il ne répondait pas aux nombreuses questions de Gosselain. Quand Jeanlaine est arrivée, elle a dit bon débarras. Gosselain s’est demandé si elle le détestait autant, lui, qu’elle détestait Gervais. Alors Gosselain a voulu imiter son père, et il s’est passé la corde du pendu autour du cou. Mais ça n’a pas fonctionné, et Jeanlaine lui a expliqué qu’il n’était pas Gervais, que ça ne servait à rien de l’imiter. Elle a avoué qu’elle détestait Gervais parce qu’il avait tué des dizaines et des dizaines d’enfants. Gervais a fini par avoir honte, alors il s’est retiré de la vie pour de bon, ce qu’il aurait dû faire bien avant. Entendant cela, Gosselain en a oublié de se pendre, et depuis ce jour, il végète dans son trou du bout du monde.
ENFANT: Maman…

La voix de l’enfant endormi est à peine audible.

ENFANT: Une autre histoire, maman…

La mère ferme la lampe, et la respiration régulière de son enfant ne s’interrompt pas. Elle sort de la chambre sur la pointe des pieds, émue devant le charmant spectacle de cet enfant qui dort.

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Nausée froide

PAUL: T’as vu le prix de ce livre? Non, mais regarde! Regarde!

CHARLIE: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents. Le prix habituel. Rien pour t’enflammer.

PAUL: Dix-huit dollars quatre-vingt-quinze cents pour cent quarante-quatre pages. Poids total: deux cent vingt-sept grammes. Ça nous donne huit cents et demi le gramme, ou encore, treize cents la page. Tu te rends compte!

CHARLIE: L’auteur, il en a mis du temps à l’écrire sa page. C’est son salaire, en quelque sorte.

PAUL: Son salaire! Et moi, qui ne suis pas médecin, si je mettais dix heures, et même vingt heures à te greffer un nouveau rein, tu crois qu’on m’en verserait un salaire? On me foutrait en prison, oui! Qu’on les foute en prison, ces voleurs!

CHARLIE: T’as encore bu.

PAUL: Ça ne change rien à l’affaire. On nous spolie, très cher. Il faudrait obtenir une injonction pour empêcher ces gens de nous dérober des dollars durement gagnés.

CHARLIE: T’as qu’a pas les acheter, leurs livres. Je ne vois pas pourquoi tu t’énerves. Personne ne te pousse à acheter leurs livres.

PAUL: Ma conscience m’y pousse! La salope. Un livre, ce n’est pas rien. C’est ce que notre monde nous offre, c’est ce que notre culture nous sert pour nourrir l’élan de liberté qui bouille en nous. Oh, ils sont bien beaux, leurs livres. Jolies couvertures, bien reliées, ils ont vraiment fière allure. Jusqu’à ce qu’on les lise.

CHARLIE: Ils ne sont pas tous moches.

PAUL: La plupart le sont. Viens par ici. Regarde en bas de l’escalier, dans le sous-sol. Tu vois cette pile de livres? Que des nullités. Eh bien, cette seule pile m’a coûté une voiture neuve. Pendant ce temps, je n’ai conservé qu’une dizaine d’ouvrages. Une dizaine!

CHARLIE: Au moins, ça encourage la relève.

PAUL: Pas grand-chose de relevé ici.

CHARLIE: T’es con. Tu devrais lire une page ou deux, avant d’acheter. C’est pourtant facile de les repérer, les nullités. Toujours les mêmes formules pour vendre leur salade: écriture parfaitement maîtrisée, ou encore, plume d’une profonde sensibilité, ou sans prétention, ou en toute humilité, et autres formules qui signifient, à tous coups, écriture d’une banalité déconcertante. Ils ont des subventions, que veux-tu, ils en profitent, et ils impriment, ils impriment, l’industrie du livre, c’est du sérieux.

PAUL: Tu crois que je pourrais les vendre, tous ces livres? Ça me permettrait peut-être de rembourser mes dettes.

CHARLIE: Faut pas rêver. Personne ne veut les lire. Et je parie qu’ils sentent l’humidité. Balance tout ça au recyclage, tu auras fait une bonne action. Tout ce temps que tu as perdu. Tout cet espace dans le sous-sol! Tu pourrais y installer une table de ping-pong. Ou de billard, mais c’est plus cher. 

PAUL: Je sens que je serai malade. Je le sens.

CHARLIE: Tu verdis.

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Lascaux

Mon père nous a toujours promis de nous emmener à Lascaux. Quand j’étais jeune, je croyais que c’était un parc d’attractions, et j’avais hâte, oh que j’avais hâte. La promesse était répétée tous les printemps, mais quand arrivait l’automne, nous n’avions pas eu le temps, il y avait des imprévus, nos vacances nous traînaient toujours loin de Lascaux. Plus tard, j’ai cru que Lascaux était un zoo. J’imagine que mon père avait un jour fait référence aux félins, aux bisons peints sur les murs des grottes. Plus tard encore, quand j’ai fumé ma première cigarette, je n’y ai plus pensé. J’étais rarement à la maison lorsque mon père délirait sur une visite improbable à Lascaux. J’aurais pu me renseigner, voir de quoi enfin il s’agissait, j’ai préféré chasser Lascaux de ma mémoire. Ça restait, j’imagine, une sorte de lieu irréel, comme le Pôle Nord du Père Noël, le Paradis de mes voisins catholiques, ou le Pays des merveilles d’Alice. Une fiction. Aussi, je n’ai jamais visité Lascaux, ni personne dans ma famille. Mais chaque année, toutes ces années ensuite où j’étais loin, je sais que mon père a continué de promettre une visite à Lascaux. Pourquoi? J’aurais pu lui poser la question lorsqu’il en était encore temps. Dans la famille, quand on promet l’impossible, on a l’habitude de répéter, c’est ça, et tu nous emmèneras à Lascaux. Parce que Lascaux, c’est là où nous n’irons jamais.

Mon père est mort ce matin, et ma mère a dit qu’avant de cesser de respirer, il a promis qu’il serait bientôt sur pied, et qu’il l’emmènerait à Lascaux, avec les enfants bien sûr. J’ignore s’il savait ce qu’était vraiment Lascaux, ou si c’était un mot qu’il avait entendu dans sa jeunesse, peut-être une image dans un de ses livres d’écoliers, ou quelque chose dont lui a parlé son propre père.

Ce soir, après un bain mortuaire familial, trois jours de veille, une cérémonie, une réception, nous sommes rentrés à l’hôtel, Alina, notre fils Joaquim, six ans, et moi. À la première heure demain matin, nous sauterons dans l’avion, et nous ne reviendrons pas avant au moins l’an prochain, et  même un peu plus tard, ce serait bien. J’ai lu quelques pages d’un livre de contes à Joaquim. Il s’endort toujours après la deuxième page, mais je continue un peu plus, parce que j’aime le regarder rêver. Mais ce soir, juste avant que je ne referme la porte, sa petite voix m’a fait sursauter. Dis papa, quand m’emmèneras-tu à Lascaux?

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En exil

Nous vivons en exil. Toujours. J’ai douze ans, et d’aussi loin que je me rappelle, nous avons toujours fait nos bagages en vitesse pour partir en exil. Nous ne les avons jamais complètement défaits, jamais eu le temps de nous installer quelque part. Mes parents, ils entretiennent de drôles d’habitudes, dont celle de ne jamais être contents. Ils ne sont pas les seuls, je sais bien. Leur problème, c’est que ça les démange, et ils le crient à pleine voix, ils l’écrivent, ils le chantent, ça n’en finit plus. D’un pays à l’autre, ils s’activent, en un clin d’œil ils émergent de l’anonymat, et les quelques semaines de calme éclatent et la déflagration nous secoue. Parfois, nous restons sur place assez longtemps pour qu’on nous inscrive à l’école. Les enseignants nous demandent, ils le font tous, d’où nous venons, quel est notre pays d’origine. Au début, je nommais le premier pays dont je me souvenais, et c’était invariablement le pays que nous venions de quitter en vitesse. À vrai dire, j’ai oublié le pays où je suis né. Je ne l’ai peut-être jamais su. Ça me servirait à quoi? J’imagine qu’on m’a conçu dans un pays, que je suis née dans un autre, qu’on m’a donné le sein dans un autre encore. Je n’ai pas de home land, je suis fille de nomades contestataires. Conformiste. Je ne me suis jamais rebellée contre cette vie qu’on me fait mener. J’accepte tout, je me sauve quand il faut se sauver, je cours quand il faut courir, je me cache quand il faut se cacher, je suis une bonne fille contre qui ses parents n’ont rien à redire. Autrement, j’imagine que je les aurais encombrés, ils m’auraient abandonnée à mon sort. Mais il n’y a rien à craindre, je veux bien manifester contre l’injustice, contre la misère, contre l’exploitation, contre la corruption, contre tout ce que mes parents dénoncent, d’une contrée à l’autre, d’un océan à l’autre. Je le répète, je suis conformiste. Comme eux, je suis révolutionnaire, je ne crains pas de me faire des ennemis, je ne crains pas l’exil et la répression. Je me demande si un jour, nous nous arrêterons assez longtemps pour que je me fasse des amies. Et plus tard, aurais-je le temps de rencontrer mon révolutionnaire charmant? L’idéal serait de partir en exil en groupe, question de nouer des relations. Mais d’un pays à l’autre, nous finissons toujours par perdre de vue nos compagnons. Ils se répandent un peu partout sur la terre, dans toutes les directions. Parfois, par hasard, nous retrouvons des gens que nous avions connus dans un pays, jadis. Mais ça ne dure jamais. Ils partent à nouveau de leur côté, et nous du nôtre. Certains, parfois, ne partent plus. Ils deviennent muets, ou ils font semblant, et on ne les chasse plus. Je ne crois pas que mes parents deviendront muets, du moins, pas de sitôt. Ils ont encore beaucoup trop d’énergie dans les mâchoires, et il sort tellement de mots de leurs bouches que j’ai du mal à les imaginer silencieux. Alors nous bondissons d’un aéroport à l’autre, d’un port à l’autre. À ce rythme-là, nous aurons bientôt fait le tour, on nous aura bannis de tous les pays. Où irons-nous, alors? Comment sera-t-il possible d’être en exil de tous les pays à la fois? J’avoue que ça m’inquiète un peu, surtout si à leur mort, je dois poursuivre la tradition familiale.

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Elle s’y perd

FRANK: Vous me lassez, toutes les deux.

ÉLISABETH: Je t’aime Frank, je t’ai toujours aimé. Je suis là pour toi, tu le sais, je suis là avec toi.

ANNE: Frank, t’es con. Pars avec elle si ça te chante, si tu y crois à ses âneries.

ÉLISABETH: Écoutes-là! Comment peux-tu la tolérer une minute de plus!

ANNE: Amoureuse! Dis-moi que tu es moins tarte que tu nous le montres!

FRANK: Pourquoi êtes-vous deux! Je sens que je finirai mal.

ANNE: Heureusement que nous sommes deux! Tu aimerais une femme Anne-Élisabeth? Tu es truculent, mon cher! Autant faire appel au docteur Frankenstein pour qu’il nous cousent l’une à l’autre!

FRANK: Pourquoi pas?

ÉLISABETH: Oh non! Moi je ne veux pas! Pas question de devenir vulgaire comme elle, et brutale, et …

ANNE: … et raisonnable, et pragmatique, et audacieuse, et libre. 

ÉLISABETH: Anne, si on te greffait à moi, mon corps te rejetterait. Immanquablement.

ANNE: Le mien mourrait d’ennui, englué dans une masse visqueuse, répugnante.

FRANK: Cessez donc! Vous n’en finirez jamais!

ÉLIZABETH: C’est qu’elle m’insulte. Continuellement. Viens ici, mon petit Frank, viens t’étendre près de moi, que je te caresse la nuque, comme tu aimes tant.

ANNE: Que je te caresse la nuque, idiote. Il lui faut des caresses plus directes, plus audacieuses.

ÉLISABETH: Toi, Anne, tu n’aimeras jamais personne. Tu en seras toujours incapable. Alors que moi, vois-tu, c’est dans ma nature. Je sais aimer, mais aimer comme dans un grand amour, avec la profondeur, la couleur, le bonheur. Tout, quoi!

ANNE: Ton tout, c’est un grand rien, et le plus amusant, c’est que tu ne le verras jamais. Tu n’as pas l’œil pour voir ton trou noir. Alors tu le bourres d’une tonne de bagatelles, et tu en rajoutes, tu en rajoutes tant que tu finis par croire qu’elles vivent en toi, ces bagatelles. Alors qu’en toi, c’est vide. Oui, Élisabeth est un grand vide, une petite chose qui sonne creux quand on la frappe.

FRANK: Partez!

ANNE: Vraiment?

ÉLISABETH: Frank?

FRANK: Oh, ça va! Restez, mais finissez-en, à la fin! Vous ne pouvez pas vous entendre? Qu’on puisse enfin passer une belle soirée.

ANNE: Tu rêves de la chasser pour enfin t’abandonner à ce qui t’appelle. Allez, Frank, ose donc, pour une fois. Montre-lui la porte, congédie-la, et soyons bien, toi et moi. Pour ce soir, pour cette nuit.

ÉLISABETH: La vilaine! Elle te perdra, et demain matin, tu seras seul. Seul pour toujours parce que si tu me chasses, j’en mourrai. Je suis ainsi.

JEANNE: Merde. J’en ai assez.

FRANK: Encore un peu, s’il te plaît. Je crois que nous pourrions arriver quelque part.

JEANNE: C’est ridicule. Tu es un enfant. Et je suis fatiguée. J’ai sommeil.

FRANK: Oh Jeanne, ne m’en veux pas!

JEANNE: Bonne nuit Frank. Je ne jouerai plus. Être Élisabeth, être Anne, c’est lassant, je m’y perds.

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