Quand Jeanne a faim 

Jour gris, pluvieux, automnal. Un long chemin boueux qui mène à une bâtisse sombre, aux vieilles pierres humides. John sort par une porte dérobée, l’œil soupçonneux. Mais Jeanne, qui l’a vu, court vers lui.

JEANNE: Monsieur! Monsieur!

JOHN: (tout bas) Je n’entends rien, je n’entends rien. Cette satanée boue! Pas moyen de courir!

JEANNE: Monsieur! Attendez!

JOHN: (tout bas) Je n’y échapperai pas. Que me veut cette peste?

Jeanne parvient jusqu’à John, l’attrape par la manche de son trench.

JEANNE: Vous vous sauvez?

JOHN: Je vaque à mes ceci, à mes cela.

JEANNE: J’attends depuis trois jours. On dit qu’on lance parfois des vivres du toit de la chartreuse.

JOHN: Oui, c’est sans doute vrai. Pourquoi n’iriez pas reprendre votre guet.

JEANNE: J’ai trop faim. Puisque vous êtes là, autant régler ça de vive voix.

JOHN: Je suis en retard. J’allais faire du tourisme.

JEANNE: C’est partout pareil, rien à visiter. De la boue, de la bruine grise, et ce froid humide qui vous chatouille les os.

JOHN: Vous êtes pessimiste. Comme les vôtres.

JEANNE: J’ai faim. Mangeons.

JOHN: Vous niez le prestige du tourisme?

JEANNE: J’ai travaillé, j’ai veillé, j’ai jeûné.

JOHN: Bravo. Vous aurez votre médaillon.

JEANNE: De bœuf?

JOHN: Un joli médaillon de nickel, avec une inscription dont vous serez fière. Ainsi que les vôtres.

JEANNE: Je ne vous lâcherai pas que je n’aie quelque chose à me mettre sous la dent.

JOHN: Je pourrais vous assommer.

JEANNE: Vous? M’assommer? Vous vous blesseriez. Regardez-vous. Vous êtes pris, admettez-le, réglons cette affaire, vous pourrez vous essayer au tourisme ensuite si le cœur vous en dit.

JOHN: Soit. Montrez-moi votre fiche de travail. Déshabillez-vous. Couchez-vous là.

JEANNE: Humiliation. Dévalorisation. Vaporisation. Révélation. Révolution. C’est ce que vous voulez?

JOHN: Vous m’embêtez. Venez.

John retourne vers la bâtisse, ouvre une porte et en ressort avec un lourd sac de jute.

JOHN: Prenez. Maintenant, que je ne vous revois plus.

JEANNE: Pas avant la semaine prochaine.

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Vaut mieux boire

CÉDRIC: Nous n’avons pas le temps d’organiser une manifestation ce soir, je crois que nous devrions prendre un taxi, descendre en ville, faire la fête, j’ai envie de boire, de boire toute la nuit, et peut-être écouter un band dans un bar, peut-être danser, peut-être finir la nuit avec Mariella, Daniella, Patriciella, Johanella, oh la, oh la!

DENZEL: Je partais, j’y allais, les copains sont déjà là. Ils ont fumé, ils ont chanté, c’est l’heure d’y aller. Où donc est Anatole? Anatole ne vient pas?

CÉDRIC: Anatole est dans le sous-sol, il mélange des produits dans ses éprouvettes. Il mélange, chauffe, remélange, et recommence. Depuis ce matin, sans manger, sans boire.

DENZEL: Sans boire?

CÉDRIC: Enfin, sans boire suffisamment. Chaque fois que je descends le voir, il croasse.

DENZEL: Il mélange quoi, Anatole?

CÉDRIC: Quelques sortes de médicaments, je crois, des extraits de plantes, ce genre de trucs. À moins que ce soit autre chose.

DENZEL: Tu ne lui as pas demandé? Peut-être devrais-je aller le voir, le convaincre de remonter, de nous accompagner.

CÉDRIC: Tu perdras ton temps. Anatole, quand il est concentré sur une lubie, l’univers autour s’efface.

DENZEL: Des médicaments? Mais pourquoi? La dernière fois que je l’ai vu, il ne parlait que de démanteler le gouvernement.

CÉDRIC: C’était après son projet de peindre en rose les mouettes pour qu’elles soient chouettes. Anatole, si tu veux mon avis, il ne se saoulera pas cette nuit.

DENZEL: Dommage, il va nous manquer. J’aime quand il raconte ses histoires qui vous entortillent l’esprit dans une spirale. Infinie. Anatole, il sait raconter.

CÉDRIC: Il sait boire, aussi.

DENZEL: T’es certain qu’on ne peut pas le tirer de son sous-sol? Qu’est-ce qu’il espère cette fois? Inventer une nouvelle drogue qui nous permettra de marcher sur l’eau? Une drogue qui nous rendra invisibles? Qu’est-ce que c’est?

CÉDRIC: Il n’a rien dit. Ce matin, il est descendu, il a commencé à mélanger ses médicaments, et c’est tout. Anatole avait sans doute besoin d’un aparté, quelque chose pour nous oublier, pour oublier les autres, la rue, les bars, les boyaux tordus, les réveils noirs.

DENZEL: Il est plus solide que ça, Anatole. Non, je crois qu’il a un plan, un plan pour nous projeter tous en avant. Anatole, c’est un visionnaire temporaire.

CÉDRIC: Temporaire?

DENZEL: Il voit la destination, mais toujours, il s’égare en chemin. C’est quand même mieux que nous, que moi en tout cas. Je ne vois rien, jamais rien.

CÉDRIC: J’aime bien tes manifestations.

DENZEL: Merci. Elles sont colorées. Mais tu vois, Anatole, quand il manifestait, il savait pourquoi, jusqu’à ce qu’il nous entraîne dans la chambre de ses parents. Là, je me suis douté que nous tournions en rond.

CÉDRIC: J’ai soif. Oui, en rond, c’était ahurissant.

DENZEL: Dis-moi, Cédric, est-ce qu’un jour nous cesserons de boire?

CÉDRIC: Allons-y! Nous parlons trop. Anatole ne viendra pas. Je lui laisserai un message, il saura où nous retrouver s’il sort de son long tunnel.

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Chanter sous la douche

Deux gamins dans la cour d’école.

JOEY: Si tu continues à m’embêter, je le dirai à mon père. Mon père, il tue des gens. Il va te tuer, si je lui demande.

CHLOÉ: C’est pas vrai, je ne te crois pas. Tu es un sale menteur!

JOEY: C’est vrai! Il m’a dit qu’il faisait ça en série.

CHLOÉ: Ceux qui tuent des gens, ils vont en prison. Est-ce que ton père est en prison?

JOEY: Euh, non.

CHLOÉ: Alors tu vois, tu es un sale menteur!

JOEY: Idiote, c’est parce qu’il ne le dit à personne. La prison, ça ne l’intéresse pas.

CHLOÉ: Pourquoi il ne le dirait pas, hein?

JOEY:  C’est son secret personnel. Tu n’en as pas, toi, des secrets personnels?

CHLOÉ: Ça ne prouve rien. Et pourquoi, d’abord, qu’il tue des gens?

JOEY: Il tue pas n’importe qui, idiote. Il tue seulement ceux qui ne respectent pas la loi du livre jaune.

CHLOÉ: C’est quoi ça, le livre jaune? Une autre de tes inventions?

JOEY: C’est le livre préféré de mon père. C’est une nouvelle religion qui est plus vraie que toutes les religions.

CHLOÉ: Mon père, lui, il ne lit pas. Il dit que la lecture, c’est pour les paresseux.

JOEY: Le livre jaune, c’est autre chose. C’est un livre important.

CHLOÉ: Les livres, c’est pas important. À part les bandes dessinées.

JOEY: Les bandes dessinées, OK. Mais le livre jaune aussi. Ça dit que si tu crois une chose, et que tu y crois souvent, eh bien cette chose est vraie.

CHLOÉ: Hier matin, je croyais que je pouvais voler. Évidemment, c’est pas vrai.

JOEY: Tu y crois souvent?

CHLOÉ: C’est quoi souvent?

JOEY: Je ne sais pas, souvent, c’est assez souvent, quoi. Disons, une fois par jour.

CHLOÉ: Oui, j’y crois une fois par jour, je crois.

JOEY: Alors, tu peux voler.

CHLOÉ: Idiot! Regarde, je bas des bras, et je ne vole pas.

JOEY: C’est vrai que tu as un problème avec le décollage. Faudrait que tu sois plus haut, que tu sois déjà dans les airs, peut-être. Qu’est-ce que j’en sais. Je demanderai à mon père.

CHLOÉ: Qu’est-ce qu’il croit ton père?

JOEY: Que les gens doivent faire comme on dit dans le livre jaune, qu’ils ne doivent pas chanter sous la douche. Est-ce que tu chantes sous la douche, toi?

CHLOÉ: C’est pas de tes oignons. Il tue les gens qui chantent sous la douche?

JOEY: Je crois, oui. C’est écrit dans le livre, et en plus, il y croit souvent, très souvent. Tu ne chantes pas sous la douche?

CHLOÉ: Oh non! Jamais! Jamais, jamais, jamais. Je ne voudrais pas mourir.

JOEY: Où vas-tu?

CHLOÉ: Je grimpe jusqu’en haut de cet arbre. Tu viens?

JOEY: Pourquoi tu veux grimper là? Tu ne veux jamais, d’habitude.

CHLOÉ: Je vais voler. Aujourd’hui, je vais voler.

JOEY: D’accord. Je regarderai d’en bas.

CHLOÉ: Voilà. Je grimpe. Encore un peu plus haut. Oh, je peux atteindre cette branche, ce sera mieux là. Oh la la, c’est haut. J’ai le vertige. Mais puisque je peux voler, il n’y a pas à s’effrayer, pas vrai?

JOEY: C’est ça.

CHLOÉ: Allons-y! Ahhh!

JOEY: Chloé? Que fais-tu là? Elle est morte. Elle n’y croyait pas assez souvent, c’est ça son problème.

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Ses doigts sur mon poignet

Christa, que j’ai toujours connue en jeans et en t-shirt, avait enfilé un tailleur blanc, impeccable. Au premier regard, je ne l’ai pas reconnue, je suis passé tout droit. Mais le nez a attiré mon attention, toujours ce nez que depuis des années je revois partout, sur les visages les plus divers, même sur de pauvres visages difformes. Marche arrière, regard indiscret. C’était bien elle, Christa, qui se tenait là, à attendre quelque chose, quelqu’un, ou peut-être simplement à observer les gens, la vie, la ville, les vilains garnements qui manifestaient.

Christa! Je me suis écrié, joyeux, me rappelant cette semaine que nous avions passée ensemble, que j’avais cru un prélude à une épatante romance et qui n’avait été que la préface d’un départ intolérable. Je n’étais pas rendu au ta de Christa, que je me prenais à espérer la toucher de mes mains nues, la suivre dans le château maternel où nous avions connu cette relation intello-sensible. J’avais oublié, pendant quelques secondes, que je ne connaissais rien de cette nouvelle Christa, cette inconnue qui portait le visage d’une femme de jadis.

J’aime tes cheveux gris. Merci, Christa, mais ai-je donc vieilli autant? Des cheveux gris, moi? Ah oui, c’est vrai, j’ai même de plus en plus de cheveux blancs. Pourtant, j’ai toujours vingt-cinq ans, j’ai vingt-cinq ans depuis que je t’ai vue pour la dernière fois.

La voilà qui me saisit le poignet et qui s’élance. Tu viens? J’allais m’acheter des poules. J’étais là, béat, à me laisser traîner comme un fanion par cette Christa qui n’était plus Christa et qui voulait des poules. Des poules? Pas même pensé lui demander des explications, pourquoi une si jolie femme en si joli tailleur file s’acheter des poules avec un type qu’elle n’a pas vu depuis trente ans.

Je volais derrière elle, je battais au vent, et sentir ses doigts sur mon poignet me suffisait, je savais que ça me suffirait pour encore une trentaine d’années. J’irais acheter des poules avec elle, et des vaches aussi, s’il le fallait, et des chevaux, des dindons, des lamas, des émeus, n’importe quoi, toute une basse-cour, elle en tailleur, moi flottant derrière elle.

Nous installons les cages de poules sur la banquette arrière de sa voiture, et j’ai oublié ce que j’avais à faire, je me suis abandonné.

Chez elle, un bonhomme court, trapu au cheveu rare, nous accueille avec un étrange rictus, et son regard torve m’indique que je n’ai pas intérêt à franchir le seuil de sa maison. Pendant ce temps, Christa, qui a lâché mon poignet depuis longtemps, disparaît à l’intérieur, sans un mot pour moi. Après avoir déchargé les cages de poules, l’homme me fait signe du menton de remonter en voiture.

Au bout d’une dizaine d’interminables kilomètres, il freine devant la succursale d’une banque. Il ouvre un sac, en tire deux révolvers, et me fait signe de le suivre. Un vol de banque! Mais il est cinglé! Je ne le connais même pas, et je ne sais pas comment utiliser ces machins. J’ai entendu à la télé qu’il y avait un cran de sécurité, mais il est où ce cran? Certain de ne jamais revoir Christa, certain que si j’entrais n’importe où en brandissant une arme, je serais tout de suite arrêté, l’idée m’est passée par la tête de lui tirer dessus pour ensuite courir la retrouver. Cette idée est passée très très vite. Plutôt que de toucher à l’arme, j’ai ouvert la portière et je me suis enfui à toutes jambes, filant droit devant moi.

J’ai abouti dans un quartier que je ne connais pas, parmi des gens qui me regardaient d’un air bizarre. Qu’importe, me suis-je dit, je suis vivant, libre, et je sens encore ses doigts sur mon poignet.

Une bande de jeunes filles m’a entouré, et chacune a commencé à me donner des coups de bâton. Partout. Au début, elles y allaient doucement, comme si c’était un jeu. Puis, réchauffées, elles ont frappé de plus en plus fort, sur les bras, les jambes, dans le dos, sur la tête, si bien qu’elles m’ont étourdi, je saignais, et quand je me suis évanoui, elles riaient à gorge déployée.

Je me suis réveillé sur la table d’un boucher, avec une jambe en moins. À ce moment, j’ai su que les carottes étaient cuites. J’ai remué pour indiquer au type que j’étais toujours vif, ce qui a semblé le contrarier. Il a appelé quelqu’un au fond de l’atelier, qui d’un coup bien placé, professionnel, m’a achevé.

Tout cela est fort ennuyeux, mais aucun de ces désagréments n’est parvenu à effacer le souvenir de ses doigts sur mon poignet.

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La course

André s’est entraîné toute l’année, huit heures par jour. Vélo le matin, musculation l’après-midi, vélo à nouveau. Sept jours par semaine. Pas de cinéma, pas de resto, pas d’alcool, pas de croquettes de poulet.

Ni de glace au chocolat.

Ni de jujubes.

Entraînement sérieux, intensif, compulsif, corrosif.

André est prêt pour la course.

Allez! Allez!

Contrairement à l’année dernière, il n’a pas eu de crevaison. Ni de bris mécanique. Ni de crampe intempestive. Ni de diarrhée préalable. Ni de divorce la veille.

Allez! Allez!

Le voilà parti. Il file, il prend la tête, il les devance tous.

Tous.

Fil d’arrivée, voilà André, seul, rapide, flamboyant.

Cinq spectateurs applaudissent poliment. Ils ne connaissent pas André. Personne au Club du Village Mornier ne connaît André. Ça se comprend, il n’y a emménagé que dix ans auparavant.

André rentre chez lui, sa médaille de bois peint couleur or au cou, fier. Il s’ouvre une bière, mais la jette aussitôt dans l’évier.

Faut maintenant s’entraîner pour l’an prochain, quand il faudra défendre son titre.

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Les discours

Le maire doit livrer son discours à quinze heures, comme tous les jours.

Tous les jours.

Comme il déteste se répéter, ce que ne manqueraient pas de lui reprocher ses opposants, les journalistes et les petits enfants, il innove, chaque jour.

Pour s’inspirer, il ouvre le dictionnaire, pose son doigt au hasard sur un mot, et écrit la première phrase de son discours à partir de ce mot.

Aujourd’hui, c’est “décibel”.

Facile. Le maire a soulevé le problème des Harley Davidson, si bruyantes que sept septuagénaires et huit octogénaires ont déposé des plaintes dans la dernière année. Il a exposé la question de long en large, abordé la nature même de la mécanique en cause, relevé des questions de droit, de liberté, de nuisance, et dans un tour qui lui est propre, a donné raison à tout le monde en promettant la formation d’un comité de travail sur la question dès le prochain trimestre, selon, bien entendu, les priorités d’alors. 

Comme le maire a fait remarquer à son secrétaire, en aparté, plusieurs des plaintifs seront, d’ici là, décédés, séniles ou simplement fatigués. On ne parlera probablement pas de ce point avant l’an prochain, et alors nous trouverons une autre façon d’aborder la chose. En l’ignorant, par exemple. Son discours terminé, le maire a salué, avant de se retirer dans son grand bureau où l’attendait, impatient, le chef de la raffinerie, son patron.

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Pour rire

Le quotidien me lasse, le petit bonheur paisible m’irrite, je ne suis heureux qu’au milieu de l’ouragan, quand le vent déracine les arbres, fait voler les toits, transforme la ville en zone de guerre. Ça, ça me plaît. Mais évidemment, je le garde pour moi, car mes concitoyens me botteraient le derrière, me chasseraient de leurs clubs et de leurs soirées mondaines. Comme je suis le maire, ça m’embêterait.

La saison des ouragans est brève et parfois décevante, alors je m’invente de petits jeux pour me distraire, m’effrayer ou m’amuser. Incendie, sports extrêmes, j’ai même fait quelques vols à main armée, question de briser la monotonie.

Ce matin, pour rire, j’ai fait croire à mes concitoyens que j’étais Bigfoot. Je me suis déguisé, certain qu’ils ne me reconnaîtraient pas. Et ils ne m’ont pas reconnu. Sauf qu’ils m’ont cru et craint. Pour mon malheur, ils m’ont tous cru, comment peut-on être si crédule, si naïf? J’ai eu beau leur représenter que Bigfoot était un personnage fictif, qu’il ne fallait pas fusionner mythe et réalité, ils n’ont rien voulu entendre, et ils après quelques photos, quelques autoportraits à distance respectable, ils se sont tous enfuis.

J’ai bien voulu retirer mon déguisement, mais je l’avais un peu trop bien collé à ma peau, je n’y suis pas parvenu. J’ai dû fuir au-delà des limites de la ville, le temps de trouver un moyen de sortir, incognito, du personnage encombrant.

Quand j’ai voulu rentrer chez moi, sous le couvert de la nuit, je me suis rendu compte que des sentinelles armées veillaient. La ville avait vraiment la frousse. Spectacle amusant, mais pendant ce temps, que faire? Je ne peux pas rentrer à la maison, et tôt ou tard, on remarquera que le maire manque à l’appel.

Deux jours plus tard, j’erre toujours dans les forêts environnantes, prisonnier de mon déguisement. J’ai eu beau plonger dans un lac, me frotter avec du sable, rien n’y fit. Chaque fois que je croise quelqu’un, les cris fusent.

Alors ils ont commencé à me chasser. Les uns veulent me capturer, pour m’ausculter. Les autres veulent me tuer, pour m’empailler. Je me vois contraint de fuir toujours plus loin en forêt, de vivre parmi les bêtes dans les montagnes inhospitalières.

Foutu déguisement! Il commence à s’intégrer à ma propre peau, et le faux pelage prend vie, progressivement. J’ignorais que ce phénomène était possible.

Depuis un mois que je couche à la belle étoile, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Je n’ai pas froid, ma fourrure me protège, et à mesure que les semaines passent, je la sens qui prend du volume. J’imagine que je me prépare à passer l’hiver.

Tous les jours, maintenant, je dois parcourir des kilomètres et des kilomètres pour me nourrir. Petits fruits, petits animaux, poissons, je mange tout, cru. Curieusement, je digère bien, comme si cela avait toujours été mon menu.

Récemment, je me suis battu avec un ours. Il a fini par s’enfuir, mais j’en ai récolté une jolie blessure à la cuisse.

Décidément, depuis que je suis Bigfoot, je ne vois plus le temps passer. Ma vie est devenue une perpétuelle émotion forte, et à ce rythme, je crains qu’elle ne soit sensiblement abrégée. Après plus de deux ans loin des miens, je m’étonne parfois de ne ressentir aucune nostalgie. M’a-t-on recherché, m’a-t-on pleuré, je sais que ce sont là des questions qui devraient me hanter. Mais elles m’indiffèrent. Je ne suis pas heureux, je ne suis pas malheureux, je suis de la vie, tout simplement.

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Déroutante Sylvia

Elle est apparue entre deux rayons de soleil, j’ai à peine eu le temps d’allonger le bras, de l’attraper par le collet pour la ramener parmi nous. Évidemment, elle m’a demandé pourquoi, je n’ai pas répondu, alors elle m’a raconté son histoire. Née dans un pays de sable et de vent, elle a des cheveux qui tournent autour de sa tête, les gens de chez elle ont peur d’elle, ils l’ont battue, chassée, oubliée. Elle ignore pourquoi elle a dérivé par ici, peut-être l’a-t-on poussée, emmenée, mais qui, quoi, elle nous dit qu’elle n’en sait rien, n’a rien vu, le temps a tordu l’espace, ce qu’elle est devenue, elle n’a pas encore eu le temps de le découvrir, même si elle nous le montre sans hésiter, mais peut-être a-t-elle oublié qu’elle pourrait hésiter et nous tourner le dos. Elle est jeune, elle m’a dit qu’elle était jolie, comme toujours je veux bien croire ce qu’on me raconte, faire semblant, hocher de la tête, j’adore les jeux et je joue à merveille, et ça ne fait pas cinq minutes qu’elle est là, nous avons déjà une histoire, il y a déjà quelque chose qui s’appelle nous, du moins c’est le mot qu’elle emploie depuis quelques secondes, elle le répète, même si je lui ai dit que c’était une incantation qui porte malheur, que tout finira bien par s’éclaircir, que des troupeaux de concitoyens se chargeront, ça ne tardera plus, de tout découper en petits carrés, qu’ils classeront là où ils le pourront, ils n’exigeront pas de façons particulières pour agir, non, car la simplicité est leur mot d’ordre, ils le répètent chaque fois, je le répétais aussi quand j’étais l’un d’un, et j’étais l’un d’eux il y a à peine quelques instants. On ignore si je le serai à nouveau, éventuellement, quand ce nouveau nous nous échappera, quand elle repartira entre deux rayons de soleil et que je resterai sur le pavé, à l’ombre des frênes et des vieilles pierres, dans l’humidité étouffante d’une vie qu’on m’a léguée, c’est ce qu’on m’a annoncé, parce qu’elle était disponible, prête à servir, mais comment s’en servir, comment continuer ou commencer à s’en servir si elle repart? J’espère qu’elle n’exigera pas, en retour, de connaître mon histoire, je lui mentirais, car on ment, et ce serait absolument pire, quelque chose comme une fin de monde, un éveil brutal aux allures d’amnésie.

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Canons rieurs

Un car de touriste sillonne notre jolie ville. Le guide, qui a la voix fort gaie, connaît bien l’historique des monuments, bâtiments et lieux publics où le car s’arrête.

GUIDE: Ici, admirez l’architecture pré-post-moderne de ce que nous appelons, à Cocoville, l’Hôtel de Ville. Il y a même une chanson de Mi-Mi à ce sujet, car vous l’aurez compris, ah ah ah, Cocoville rime avec Hôtel de Ville, et dans une chanson, ça fait très bien. Mais je ne vous la chanterez pas. Le CD de Mi-Mi est disponible au kiosque à la fin de la tournée, ou vous pouvez toujours acheter la version MP3 en ligne sur le site de l’Organisation Dynamique du Tourisme Cocovillois. Des questions?

TOURISTE 1: C’est quoi un hôtel de ville?

GUIDE: Vous plaisantez? Vous ne savez pas ce qu’est un hôtel de ville?

TOURISTE 2 (qui tient la main de TOURISTE 1): Puisqu’il vous le demande!

TOURISTE 1: Non, je ne sais pas.

GUIDE: D’où sortez-vous?

TOURISTE 3 (assis derrière TOURISTE 1 et TOURISTE 2): Nous sommes, comme vous, des enfants de l’Univers.

GUIDE: D’accord, d’accord. Vous arrivez de loin, de très loin. Pourtant, vous n’avez pas d’accent. On dirait même que vous êtes de Vovoville, mais heureusement que ce n’est pas le cas. Car les Vovovillois, ce sont des demeurés. Ils croient, parce qu’ils habitent là où la rivière se déverse dans le fleuve, qu’ils sont plus civilisés que nous. Alors que vous l’avez vu, notre riche héritage, un fort joyeux héritage, grand, long, rond, fait de nous de joyeux civilisés. Mes amis touristes, soyez joyeux avec nous! Admirez encore un peu ce bel Hôtel de ville.

TOURISTE 1: Alors, c’est quoi?

GUIDE: Ah oui. Votre question. Comme son nom le dit, c’est un hôtel, où dorment les experts en relations publiques des sociétés grandioses et en symbiose de notre ville.

TOURISTE 2 : Quelles sociétés?

GUIDE: Hum. Bonne question. Je veux dire, question difficile. Attendez que le guide, moi, ah ah ah, consulte le guide, ce petit bouquin. Voyons voir. Sociétés… Sociétés… Ah voilà. Banque Extracitadine, Mines Dabimes, Pétroles Joviaux, Canons Rieurs.

TOURISTE 3: Canons Rieurs?

TOURISTE 2: Rieurs?

GUIDE: Rieurs. À Cocoville, nous le sommes tous, que voulez-vous.

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Le grand Julien

GRAND-MAMAN: Bonjour mon petit Julien. Ah ah ah! Je devrais dire mon grand Julien! Tu es maintenant bien plus grand que ta vieille grand-mère! Combien fais-tu? Un mètre quatre-vingt-cinq? Un mètre quatre-vingt-dix? Oh la la! Tu grandis tellement vite. On ne voit pas le temps passer. Il y a combien de mois qu’on ne s’est vus? Ou serait-ce un an? Deux ans? Dis-moi, aimes-tu encore autant te promener à bicyclette?

JULIEN: Ouais. J’avais un hardtail jusqu’à l’an dernier, mais je viens de m’acheter un full sup avec cent cinquante en avant, cent trente en arrière. Plus facile pour les sentiers enduro.

GRAND-MAMAN: Grand-Maman n’est pas certaine de comprendre, mais je suis convaincue que ta nouvelle bicyclette est bien jolie. J’aimerais bien la voir, mais n’est-ce pas, vous vivez si loin, ce serait compliqué de l’emmener jusqu’ici. Et à mon âge, je ne peux plus voyager comme autrefois. Je me souviens, quand tu étais tout petit, tu étais tombé à bicyclette, sur le trottoir. Tu te souviens? Oh, peut-être pas, tu étais si petit. J’imagine que tu ne tombes plus maintenant, ah ah ah, tu as un bien meilleur équilibre.

JULIEN: Ça m’arrive. J’ai crashé en descendant une double diamond, mais ça va, j’ai juste cassé un doigt. Moins pire que l’été dernier, quand j’ai essayé mon premier back flip. Cassé trois côtes. À part ça, il y a eu une commotion, des éraflures, un poignet tordu.

GRAND-MAMAN: Tu n’as pas plus d’équilibre que ça? Tu m’étonnes. À ton âge, je tombais rarement à bicyclette. Et tu aurais dû voir toutes les folies qu’on faisait. Tu connais la côte derrière l’église? Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais nous la descendions à bicyclette sans freiner! Sans freiner! Tu te rends compte! On nous appelait les casse-cous, et plein d’autres noms bien moins gentils. Mais ça, évidemment, c’était il y a longtemps. Je t’assure, tu aurais eu bien peur avec nous!

JULIEN: Peur? De m’ennuyer, peut-être. J’ai l’impression qu’on ne se comprend pas top. Faudrait que je t’apporte une vidéo, la prochaine fois. Derrière chez moi, il y a une côte aussi. Avec des drop, des gap jumps, des table top, tout quoi. Il y a même une descente assez technique, dans les pierres et les racines.

GRAND-MAMAN: Oh, comme j’aimerais aller chez toi. Tout ce que je pourrais te montrer à bicyclette. Faudrait y aller par étapes, évidemment, pour que tu ne te blesses pas.

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