Ma vie se comporte incongrûment

Désert du Kalahari, treize heures. Il fait chaud, très chaud. Un Américain rencontre une Italienne qu’il connaît, par hasard.

CARL: Mais c’est bien toi, Dina, c’est bien toi! Quel petit, tout petit, plaisir de te voir!

DINA: Je cherchais la solitude, voilà que je te trouve. Je voulais méditer, voilà que je cause.

CARL: Tes cheveux sont plus courts que la semaine dernière.

DINA: Oui. Ils ont légèrement poussé, ce qui a courbé la base et donné cette illusion. Tu sais s’il y a des oasis par là?

CARL: Ils les indiquent dans le guide touristique. Tous.

DINA: C’est bien.

CARL: J’ai laissé le mien à l’hôtel.

DINA: Moi aussi. Je ne cherche pas les oasis, je ne fais que de la conversation.

CARL: Tu es passionnante. Et Italienne.

DINA: J’ai mangé beaucoup de calamars à ton party surprise.

CARL: Pour une surprise, c’était improbable!

DINA: Il y avait une cause?

CARL: Mon anniversaire. Alors, j’étais surpris. J’ignore qui a organisé la chose, mais les circonstances suggèrent que c’est quelqu’un qui a accès à ma villa. Un homme peut parfois être décontenancé par la multitude des aléas qui s’agitent sur le mobile au-dessus de sa tête.

DINA: Tu es un homme, un homme qui possède un joli braque allemand.

CARL: Tu t’es amusée?

DINA: Oui, oh oui, jusqu’à ce que j’oublie de cesser de boire et de voyager dans ta pharmacopée.

CARL: Ce n’était pas la mienne, mais celle d’Edgar Allen-Poe. Il l’entrepose chez moi, pour éviter que sa logeuse ne lui vole tout.

DINA: Tous ces gens, je n’en connais pas autant moi-même, et pourtant j’ai des relations en Italie, en Espagne, en Écosse, en Allemagne, à Oulan-Bator, à Stockholm, à Dampierre-sur-Blévy, à Shawinigan, à Bora-Bora et Saint-Louis-du-Ha! Ha!.

CARL: Je ne les ai pas tous reconnus, alors j’ignore si je les connais. Toi-même, je ne t’avais jamais vue auparavant, et pourtant, tu étais là.

DINA: C’est Winston. Winston Churchill qui m’a demandé de l’accompagner.

CARL: Je vois. Ça expliquerait donc la présence de Timothy Leary. Et de Francis.

DINA: Francis, je l’aime.

CARL: Tu n’as pas chaud? Trop chaud?

DINA: J’ai une envie folle de t’embrasser. Mais tu ne me plais pas. Séparons-nous dans ce désert. Retrouvons-nous au prochain party surprise.

CARL: Ma vie se comporte incongrûment. Je doute que nous nous retrouvions, si nous nous quittons.

DINA: La vie est effrontée. Embrassons-nous tout de même, voilà. Et maintenant, adieu, je pars méditer, et tant mieux si je trouve une oasis, peut-être qu’un scaphandrier en sortira triomphant, m’aimera, me fera quelques enfants dont nous ne saurons que faire, et ce sera déjà le temps de rentrer en Italie.

CARL: Adieu, je me ferai coiffer à la byzantine, barbe et tout, et j’irai galoper sur les chevaux de Saint-Marc.

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La révélation de Monsieur Godbout 

Tu veux être présidente du Festival de la corneille? Appelle-moi, rencontrons-nous, établissons les bases d’une famille dont on parlera encore dans deux cents ans, une famille qui imprimera sa marque sur le devenir de notre nation, sur la marche du monde, sur les extrapolations interplanétaires. Nous aurons quatre enfants, peut-être cinq, et nous les investirons du sens profond de leur mission. Ils poursuivront notre œuvre, nous serons eux, ils seront nous, ce sera l’apothéose pour chacun de nous.

C’est simple, tu peux me joindre par téléphone ou courriel, je travaille de huit à cinq, j’ai toutes mes soirées, tous mes week-ends. J’adore le bowling, je participe à tous les championnats, et même si je ne gagne jamais, j’y retourne. Esprit sportif, on me dit positif, mes collègues et ma mère m’aiment. Je sais faire la cuisine, je fais mon ménage moi-même, je répare ma voiture et mon vélo, et je suis ouvert à suivre des cours de danse, en ligne, en cercle ou sur le tas.

Cette inspiration, ça vient de mon voisin. Monsieur Godbout, il a eu une révélation, hier durant la nuit. Il a rêvé que je quittais mon boulot au Bureau des plaintes du Service d’urbanisme, pour m’envoler vers la grande vie avec la présidente du Festival de la corneille. Il m’a tout raconté, tout décrit, alors quand j’ai vu ta photo dans le journal, j’ai tout compris. Peut-être n’étais-tu pas au courant de cette révélation? Je te laisserai, ci-dessous, le numéro de Monsieur Godbout, il te donnera les détails. Ils sont là, purs et essentiels.

Tu trouveras ma photo sur mon profil Facebook, mais ne te laisse pas déconcerter par ce cliché, puisque notre destin est tout tracé. Je fais un mètre quatre-vingt, quatre-vingt-quatre kilos, cheveux bruns foncés, yeux marrons. Je mange sainement, je ne bois presque pas, je ne fume presque pas, et je suis d’un naturel enthousiaste.

Future présidente du Festival de la corneille, j’ai déjà trop parlé. Unissons-nous au plus vite, puisqu’il doit en être ainsi. Il y a un banc en face du Bureau des plaintes du Service d’urbanisme, tu peux m’y attendre à dix-sept heures ce soir, je t’y rejoindrai. Nous pourrons entreprendre sur-le-champ la confection de notre premier héritier. Évidemment, j’aurai déjà remis ma démission, pour me consacrer à notre nouvelle existence.

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Ni queue ni tête 

Sophie adore les biscuits et tout ce que je lui écris. J’aime bien Sophie, et peut-être m’aime-t-elle bien aussi, comment savoir. Libre à vous de lui demander.

Chaque fois qu’elle lit une de mes lettres, elle veut comprendre. Si je lui parle d’un type qui devient invisible, elle veut savoir ce que ça représente. Si je lui raconte l’histoire de poissons multicolores, elle demande ce que ça symbolise. Je ne peux pas lui évoquer les excès d’une amie des animaux sans qu’elle insiste pour savoir ce qui se cache derrière. Sophie, elle est comme ça, elle veut toujours lire entre les lignes.

Alors, ma chère Sophie, sers-toi un verre de kombucha, va barboter dans ta piscine, et cesse de te tourmenter. Je te l’avoue, bêtement, il n’y a rien. Si nous vivions dans un monde juste, dominé par la raison et la compassion, mes histoires le seraient, justes, raisonnables et compatissantes. Vois-tu, chère Sophie, je ne t’écris que de la seule façon qui me soit accessible, et tant pis si ça te semble, par moments, n’avoir ni queue ni tête.

Comme tu l’as découvert, il y a de cela bien des années, je n’ai, moi aussi, ni queue ni tête.

Rire sardonique

Je n’ai pas de cœur, je n’ai pas d’âme, je suis un narrateur. Parfois, je joue à avoir du cœur, et je raconte toutes sortes de sornettes avec les mots qu’on attend de moi. Ça plaît. Ça fait même verser quelques larmes, à l’occasion.

Je n’aime pas trop me prêter à ces singeries, mais je n’y peux rien, on me manipule à volonté, je suis malléable, incapable de résister, encore moins de riposter. Ce n’est pas l’envie qui manque. Je rêve parfois de mutinerie, de rébellion sanglante et finale. Ce ne sont que des rêves froids. Au fond, ma passivité m’indiffère.

Mais imaginez! 

Michel truc qui vient me réveiller, comme il le fait tous les jours, pour me faire raconter des bêtises à décourager un geôlier qui voudrait apprendre à lire, et là, impertinent, calme et d’un flegme naturel, je hausse les épaules et l’invite à narrer lui-même, s’il est si futé. Imaginez la tête qu’il ferait! Ben! C’est tout ce qu’il trouverait à redire, ben, et là s’arrêterait sa narration. Parce que ne narre pas qui veut. Et s’il s’y essaie, ça donnerait quelque chose comme j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de caca, je m’endors.

Moi, vous savez, je n’aurais aucun problème à vous parler de héros qu’on passe au hachoir, lentement, ou de villes qui fondent sous une chaleur intense avec tout ce qu’il y a dedans, ou de troupeaux d’enfants qu’on mène au pâturage avec les veaux, ou de celui que tu appelles ton mari qui baise toutes les ourses polaires qui ont encore un peu de glace pour y grignoter du phoque. Non, moi je n’aurais aucun problème à raconter tout ça, sauf que lui, y veut pas.

Alors comme la rébellion est exclue, comme je ne peux pas envisager sa décapitation, il ne me reste que l’insoumission silencieuse. Dorénavant, donc, veuillez noter que sous la narration que vous lirez, se cachera un rire sardonique qui jamais ne tarira. Vous ne le verrez pas, vous ne l’entendrez pas, mais il sera là, comptez sur moi.

Merci, et bonsoir.

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Une belle histoire 

Ma voisine, qui adore lire des biographies de célébrités, m’a reproché de ne raconter que des histoires sombres, ou totalement débiles. Je lui ai dit, tu as raison, voisine, je ferai amende honorable, et je te raconterai une histoire absolument claire, et pas débile du tout.

Alors je lui ai raconté ma vie.

Je suis né dans une famille unie, j’ai grandi dans un quartier béni, j’ai étudié dans des écoles nanties, j’ai épousé une femme plus que jolie, j’ai accumulé une fortune qui m’a ravi, mais un mauvais sort m’a sali, on m’a tout saisi, ma femme est partie. J’ai refusé de sombrer dans la folie, j’ai décidé de refaire ma vie.

Révolution. J’ai trouvé du boulot, décidé de vivre en solo, de supporter mes maux, de viser haut. Comme je gagnais peu, je me suis logé au mieux. J’ai trouvé ici un appart convenable que j’avais les moyens de me payer. Partout ailleurs c’est trop cher, beaucoup trop cher.

Détermination. Je vivais en paix jusqu’à ce que la voisine du dessus emménage. Elle chante faux toute la soirée, à tue-tête, ce qui m’empêche de dormir. La nuit, parfois elle dort, parfois elle hurle. J’arrive au boulot fatigué, le patron ne cesse de me le reprocher, je sens que je serai licencié. Je persiste, je me remplis les oreilles de coton, de tout ce qui peut servir à m’isoler de la voisine. Mais c’est vraiment trop fort, les murs en tremblent, les rats s’enfuient.

Aujourd’hui, j’ai encore un peu d’énergie, je souris et je reste poli.

Après ce récit, je me suis incliné devant la voisine, l’ai enjointe de reconnaître que c’était là la plus belle des histoires, une de ces histoires qui finissent bien. J’ai insisté sur le sourire, sur la politesse. Elle m’a foutu deux claques, en criant qu’elle ne chantait pas faux, qu’elle ne hurlait pas la nuit.

Je lui ai répliqué bien sûr que si, bien sûr que si, et que dans ces conditions, je ne voyais pas d’autre alternative que me remettre à mes histoires sombres et débiles.

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Une ombre impérative 

J’étais penché sur ma feuille, et j’écrivais de mes nouvelles à ma famille. Là où j’étais, je n’avais pas accès à internet, pas accès à un ordinateur. Je doutais même que ma lettre parvienne à destination. Qu’importe. Là-bas, personne n’attendait plus de nouvelles de moi depuis longtemps, s’ils n’en avaient jamais attendu. Ils n’ont peut-être pas encore remarqué que je suis parti, même si cela fait plus de quatre ans.

Leur écrire, avais-je pensé, me permettrait d’effacer à jamais les restes de souvenirs d’eux que je traînais encore dans mes bagages. Écrire comme on se lave, et après, je serais heureux, je ne serais qu’heureux.

J’avais écrit deux paragraphes quand une ombre noire a fondu sur moi, paralysant ma main et tout mon corps. Cette ombre est sortie de nulle part, parfaitement silencieuse. Elle se déplaçait sans cesse, prenant la forme d’un géant barbare pour aussitôt se transformer en serpent, en bouc ou en porc.

Je ne pouvais plus ni écrire, ni parler, ni me lever. Elle se jouait de moi, se moquait de moi. Je respirais avec peine, et je me croyais condamné à mourir lentement, torturé par cette chose mystérieuse. Si au moins j’avais pu appeler au secours, alerter mes amis, alerter tout le village!

J’ignore comment, mais l’ombre s’est mise à déchiqueter tous les livres, une centaine, que j’avais empilés sur une table, au fond de la pièce. Elle les déchiquetait un à un, les transformait en une fine poussière que je m’efforçais de ne pas respirer en plaquant un pan de ma veste contre mon visage. Mais l’ombre poursuivait son travail, et la poussière s’épaississait autour de moi, si bien que j’ai dû fermer les yeux pour ne pas être aveuglé.

Cela a duré de longues minutes, infernales. Je respirais de plus en plus difficilement, certain que j’allais crever là, étouffé par cette poussière de livres. J’ai lutté. J’aspirais le moins d’air possible, je m’accrochais à mon existence, je m’accrochais aux joyeux moments qui m’attendaient à l’extérieur de ma cabane.

Et soudain, l’air s’est allégé. La poussière retombait doucement au sol, s’empilait en un funèbre tapis clair. Je me crus sauvé, enfin libéré! Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

L’ombre rôdait toujours, dansait devant moi, menaçante. La lettre que j’écrivais avait elle aussi disparu, pulvérisée comme les livres, tous les livres.

Je gardais les yeux sur l’ombre, inquiet, ne sachant plus si je veillais ou si je dormais, craignant même avoir été drogué par des inconnus. Je me promettais de brûler cette cabane si jamais je m’en sortais vivant, de partir encore plus loin, jusqu’au pôle s’il le fallait.

Depuis quelques minutes, le calme était revenu. L’ombre s’était ramassée sur elle-même et m’observait, sans un mouvement. J’appréhendais le pire, mais je me persuadais que tout irait bien dans quelques instants.

Erreur. L’ombre a pris peu à peu la forme d’une longue flèche, qui s’est pointée vers moi, suspendue dans l’air à la hauteur de mon visage. Horreur! Elle allait frapper, et je ne pourrais rien pour l’en empêcher, pour me protéger!

Après être restée en suspens pendant je ne sais combien de temps, elle a foncé sur moi, a pénétré sans résistance entre mes lèvres, m’a envahi. Pendant qu’elle entrait, c’est absurde, j’avais la certitude de reconnaître l’odeur de mon père, de ma mère, de mes frères et soeurs, de toute ma famille! Ils étaient tous là, à s’emparer de moi, à se jouer de moi!

Épuisé, j’ai fini par m’évanouir. À mon réveil, j’étais étendu au sol, dans la poussière de livre. Je n’étais plus paralysé, j’avais recouvré la parole, je me croyais libéré. Pendant quelques jours, j’ai nettoyé la cabane, et je me suis trouvé un nouveau logis. Ma vie avec mes nouveaux amis avait repris son cours, j’essayais d’oublier l’épisode de l’ombre.

Puis un jour que je me promenais sur la place publique, mon corps s’est mis à danser comme un fou, sautant, tournoyant sans que je ne puisse rien faire pour arrêter le mouvement. Les passants ont commencé à me regarder d’un oeil suspicieux, mes nouveaux amis m’ont suggéré toutes sortes de thérapies. J’avais compris ce qui m’arrivait, mais comment leur expliquer qu’une ombre m’avait envahie, qu’elle avait pris possession de mon corps.

Mon comportement étrange s’est aggravé. Je me suis mis à danser nu dans la rue, à insulter des gens que j’aimais, à faire peur aux vieillards. Bientôt, ceux qui m’aimaient m’ont détesté. L’ombre persistait à me lancer dans toutes sortes d’extravagances plus outrancières les unes que les autres. Si bien qu’à la fin, plusieurs se sont juré d’avoir ma peau.

Ils l’auront tôt ou tard, cela ne fait aucun doute. Dès que je veux fuir loin de ce village, l’ombre m’y ramène. J’attends donc les mains qui m’étrangleront, le couteau qui m’égorgera.

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Pour l’amour d’un chaton 

Nous étions heureux jusqu’à ce que je cède et lui achète un chaton pour son anniversaire. Je trouvais le chaton un peu gros, mais elle l’a tout de suite adoré. Oh comme elle m’a remercié, elle m’embrassait, me serrait les mains du matin au soir, elle resplendissait comme aux premiers jours.

Je n’aimais pas trop ramasser les poils jusque dans mon assiette, les réveils en pleine nuit et l’odeur de merde, mais je me félicitais de ma décision. J’aurais dû, c’est ce que je me disais, lui acheter ce chaton bien avant.

Il n’a jamais voulu utiliser la litière, comme tous les chats. Il faisait partout, et elle ramassait comme si elle cueillait les crottes du bon dieu. Il salissait mes chaussures, mes vêtements, et chaque fois, elle torchait, lavait, et me suppliait d’être patient.

Quand le chaton a grandi, et il a grandi démesurément, il s’est mis à déchirer le cuir de nos fauteuils, la laine de mes pantalons, sans compter les rideaux, le matelas, la tapisserie. C’est à cette époque que j’ai commencé à déchanter. Elle expliquait, justifiait, pardonnait et tolérait de moins en moins mes suggestions de dresser l’animal, d’en faire un véritable compagnon de maison.

Notre vie a changé. Chaque fois que je rentrais du travail, je trouvais la maison sens dessus dessous. Le chat, qui faisait maintenant plus d’un mètre de long, déchiquetait mes vêtements, abandonnait des déchets de nourriture sur tous les comptoirs, sur tous les planchers, transformait notre maison en repaire sinistre et triste. Mais elle ne voulait rien entendre quand je parlais de dressage, elle insistait pour laisser la nature de l’animal s’épanouir à son plein potentiel.

L’animal s’est tellement épanoui, qu’il a fini par faire plus de deux mètres de long. Un monstre, qui me terrifiait jour après jour. Depuis des mois, il nous menait par le bout du nez, ses caprices l’emportaient sur n’importe lequel de nos besoins. S’il désirait le contenu de nos assiettes, nous devions le lui donner. S’il voulait s’amuser avec nos livres, vêtements ou meubles, nous devions les lui laisser. Un chaton-roi, voilà ce que c’était que cet animal, qui n’était plus un chaton depuis belle lurette. Mais elle continuait, affectueusement, de l’appeler mon petit chaton.

Le jour où il m’a mordu la cheville au sang, où j’ai bien failli y perdre le pied, j’ai dit ça suffit, il faut le dresser, ou je pars! Mon sang, qui avait laissé une large tache hexagonale sur la moquette, ne l’a pas émue. Elle m’a reproché de ne pas avoir de coeur, d’être égoïste, de ne pas aimer son chaton. Derrière elle, l’animal, qui ressemblait plus à un tigre qu’à un chat, se léchait le poil, majestueusement indifférent.

J’ai fourré dans un sac mes rares affaires qui n’avaient pas été détruites par l’animal, et je suis parti sans l’embrasser. Je ne suis jamais revenu, je ne lui ai jamais écrit. 

J’ai lu dans le journal ce matin qu’elle était morte, tuée et dévorée par son chaton. Pauvre femme. J’ai tenté pendant quelques secondes de me rappeler celle qu’elle avait été avant l’animal, mais je n’y suis pas parvenu. J’ai lancé le journal au recyclage, je l’oublierai vite.

Je suis loin, très loin dans les bras d’une princesse qui déteste les animaux de compagnie.

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Poème barbare

Quand j’étais blatte, j’ai appris tout ce qu’une femme a besoin de savoir pour enfin être heureuse. Ou pour tenter de l’être.

Pourtant, ça avait mal commencé. Ma belle-mère, qui n’a jamais aimé ni la couleur de mes cheveux ni ma blanquette, m’a jeté un mauvais sort. Le jour où je l’ai sommée de se taire, elle m’a transformée, d’abord en chèvre. Je lui ai aussitôt foncé dessus, cornes en avant. Ça ne lui a pas plu, et elle m’a transformée en poule. Irritée, j’ai bondi de toutes mes forces, et je lui ai planté mon bec dans l’œil. Elle a rechigné, et, outrée par mes manières, m’a réduite en blatte. J’ai bien tenté de me faufiler sous son pantalon pour l’ennuyer un peu, mais elle a prévenu le coup, et a donné un grand coup de talon pour m’écraser. La sorcière m’a ratée, et je me suis réfugiée sous l’évier, d’où j’ai trouvé une fissure suffisamment grande pour me faufiler sous le placoplâtre, entre les madriers du mur.

J’ai passé des nuits et des jours ainsi, belle blatte, mais seule, à errer à la recherche de miettes pour me maintenir en vie. Je m’attendais à voir éclater la tristesse de mon mari, désespéré de m’avoir perdue, croyant à une fugue ou pire, à un enlèvement.

Pas du tout.

Sa mère lui a dit que j’étais partie, il a haussé les épaules, grimacé légèrement. J’ai appris qu’il aimait ma blanquette, mes cheveux, ma manie de tout ranger et mon sens du dévouement. J’ai aussi vu qu’il baisait la fille de la voisine, le frère de notre curé, et plusieurs autres dont je ne connais ni le visage ni les fesses.

En quelques semaines, ce mari a dilapidé toutes nos économies des derniers onze ans. Il a fini par vendre la maison, et tout ce qu’elle contenait. Bon débarras, j’ignore ce qu’il est devenu.

J’étais, alors, toujours une blatte. Ça commençait à m’ennuyer, surtout que je me sentais l’esprit de plus en plus léger. Fini le mari, fini la famille, fini cette petite vie. J’allais enfin quitter ce trou, dès que je redeviendrais humaine, vivre maigrement comme une blatte sait le faire, pour ne plus jamais accepter que ce qui me plaît, écrire des poèmes barbares, fabriquer des masques sacrés, danser sur les toits.

Sauf que des gens ont acheté la maison, un couple. Je ne reverrais donc plus la belle-mère, la seule, croyais-je, qui pourrait me redonner mon corps humain.

Ce nouveau couple s’est donc installé. Mignons et tout, jeunes, amoureux. Un soir qu’il lisait seul près du foyer, je me suis approchée discrètement. Besoin de me réchauffer, de sentir un peu de cette vie d’antan. Je me suis couchée près de son fauteuil. Quand la femme est entrée, il s’était assoupi. Elle s’est approchée pour l’embrasser, mais elle s’est arrêtée net. Une blatte! Moi!

Le cri!

Un hurlement modulé par une série de syllabes sans queue ni tête. Effrayée, terrifiée par la blatte. Je me suis sauvée, pendant que l’homme, réveillé, a bondi sur ses pieds.

C’est à ce moment que je suis redevenue humaine. Totalement humaine, mais nue comme une blatte. Nouveaux cris d’horreur de la femme, confusion de l’homme, pleurs et déchirements.

Je profite de la commotion pour leur dérober quelques vêtements, un portefeuille, et je me suis sauvée en vitesse.

J’ignore ce qu’il est advenu de ce couple charmant, je n’y suis jamais retourné. Mais demain matin, c’est décidé, j’écrirai mon premier poème barbare. Oui.

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Le maire d’X en Y 

Quand je me suis réveillé ce matin, je n’avais plus de corps. Tout était flou autour de moi, comme si je nageais dans un espace immatériel, une sorte de nuage où je ne reposais sur rien. Mais je ne volais pas. Je ne bougeais pas, en fait, n’ayant plus de corps, j’étais au centre, à gauche, à droite, partout en même temps.

Prisonnier.

Le sentiment de captivité m’a oppressé dès le début, sans que je ne sache pourquoi. Je ne voyais pas de barreaux, pas de murs, je n’étais visiblement pas enfermé, au contraire, j’avais l’impression de voguer dans l’infini, dans une matière nouvelle, ni gazeuse,  ni solide.

Puis je l’ai entendu. La voix. Une seule voix.

J’ai sursauté, j’ai répondu, j’ai appelé, mais la voix ne m’écoutait pas, ne m’entendait pas. Il m’en a fallu du temps pour comprendre que j’avais abouti dans l’esprit d’un inconnu. J’ignore si cela vous est déjà arrivé, mais j’avoue que ça m’a terrifié. Comment me suis-je retrouvé là? Pourquoi? Qui m’y a catapulté? Ou quoi?

Donc, j’étais dans l’esprit de ce type, et il n’en savait rien. J’entendais tout ce qu’il disait, mais aussi ce qu’il pensait, même ce dont il rêvait. C’est à vous faire frissonner. J’espère que personne, jamais, ne s’est retrouvé dans la même posture chez moi!

J’ai fini par comprendre que mon homme était maire d’une ville de taille moyenne, élu depuis quelques mois à peine. Je me souviens d’un matin, en particulier. Il avait plusieurs rendez-vous dans la journée, et je sentais une nervosité croissante.

Premier rendez-vous, un journaliste de la télé locale, à ce que j’ai pu déduire des réponses du maire, parce que je n’entendais rien de ce que l’autre racontait, je n’entendais absolument rien d’autre, toujours, que les paroles et les pensées du maire. Le maire répondait à ce que je devinais être des questions banales, sur les projets de soutien au développement économique, sur le transport en commun, sur l’amélioration du réseau de sentiers cyclable. À un moment, toutefois, la pensée du maire s’est mise à dominer la voix, si bien que je n’entendais plus qu’elle. Pendant qu’il répondait avec aplomb aux questions, la pensée disait j’espère qu’il ne se rend pas compte qu’il en connaît beaucoup plus que moi, que sur les questions économiques et financières, je ne m’y retrouve pas, du moins pas encore, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, et ça répétait et ça répétait pendant que la voix continuait d’enfiler des mots et des mots, les mots du jargon politico-financier.

Tous les autres rendez-vous se sont passés à peu près de la même façon, la pensée exprimant ses incertitudes à tue-tête, pendant que la voix débitait autre chose. Puis, en fin de journée, une jeune femme a dû entrer dans le bureau, probablement une ingénieure, puisque le maire lui posait toutes sortes de questions sur le futur réseau d’aqueducs que la ville comptait faire construire. Questions ennuyeuses, vite étouffées, encore une fois, par cette pensée folle, qui s’est mise à voltiger dans tous les sens.

D’où j’étais, il m’était impossible d’évaluer les mouvements du maire, mais à écouter sa pensée, j’ai vite deviné qu’il se plaçait en position avantageuse pour plonger le regard dans un décolleté, j’aimerais bien les voir en entier, ils me semblent fermes et soyeux, exactement de la bonne taille, ma main les épouserait à merveille, je me demande à quoi ressemblent les mamelons. Ça y allait, commentaires par-dessus commentaires, sur les seins, le fessier, les hanches, les jambes, le nez, la bouche, les cheveux, comment pouvait-il se concentrer sur ce qu’elle lui expliquait?

Comment les citoyens de sa ville ont-ils pu l’élire?

La journée a fini par achever, le maire a mangé avec sa femme, à ce que j’en ai déduit, propos insipides, la pensée hésitait à exprimer son ennui, partagée entre le devoir et les impulsions du moment. Puis lecture d’une biographie, Bill Gates, détente sous la douche, et au lit.

Pendant quelques minutes, ou plus, comment savoir, j’ai pu enfin me reposer. Il dormait, l’esprit totalement fermé. Mais ça n’a pas duré. Je l’ai retrouvé avec l’ingénieure de cet après-midi, et il y allait à coeur joie, pendant qu’elle se déshabillait, il la tripotait de ses grosses mains poilues. Dans le rêve, elle ne disait rien, elle se pliait, tout simplement, à tous ses désirs, et il dominait la scène, son plaisir dominait tout. Je voyais tout, son rêve se déroulait devant moi comme un film sur l’écran. Impossible de me fermer les yeux, impossible d’y échapper, malgré la colère, malgré le dégoût. À la fin, le maire a joui, et j’ignore s’il l’a aussi fait dans son lit.

Cela a duré ainsi pendant des semaines, des mois, des années. Oui, mes très chers vous, pendant des années! Regards concupiscents, paroles fausses, promesses vides. Tout ce temps à endurer les innombrables petites hypocrisies quotidiennes, noyées dans des phrases que beaucoup semblaient croire. Ça devenait démoralisant, je vous assure, surtout que j’ignorais totalement comment retrouver mon corps, s’il existait encore, quelque part. Et si oui, que faisait-il tout seul, sans mon esprit pour le guider?

Mais ça s’est produit, sans raison, un beau matin de juillet. Le maire mentait à je ne sais plus qui, quand tout à coup, j’ai retrouvé mon corps. Il n’avait pas vieilli, alors là, mais pas du tout! J’ai ouvert mon ordinateur, j’ai vérifié la date, je l’ai vérifiée aussi en descendant acheter un journal. Contre toute attente, les années que j’avais vécues avec le maire s’étaient effacées, je revenais à mon point de départ.

Vous aurez compris que pendant toutes ces années dans le maire, j’ai fini par connaître le nom de la ville. Je m’y suis donc rendu à la première occasion, et j’avoue que j’ai eu du mal à reconnaître mon maire. Il était plus jeune que je ne l’avais quitté, parce que le temps avait fait marche arrière pour lui aussi, et il était plutôt élégant, malgré une pilosité abondante. Poli, voix douce, respectueux. J’ai cru que je m’étais trompé, j’ai même douté. Peut-être avais-je rêvé tout cela? Mais j’ai vite reconnu les mots qu’il employait à répétition, j’ai même reconnu les mots qu’il débitait mécaniquement quand sa pensée errait à des lieux.

Alors j’ai raconté tout ce que je vous ai raconté, et même plus, beaucoup plus. Mais plus je parlais, moins on me croyait. Le maire m’a poursuivi pour diffamation, il a gagné, je me suis ruiné. Mais si vous allez à X, en Y, sachez que le maire est un beau salaud.

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Le paradis 

Une annonce postée en ligne, avec publicité très simple. Places au paradis à vendre. Un nom, Le Portier. Un courriel, un numéro de téléphone. Comme des milliers d’autres internautes, Al éclate d’un grand rire gaulois. Il saute sur son clavier, écrit ce qui lui passe par la tête.

AL: J’voudrais bien aller au paradis, seulement, le paradis n’existe pas. En plus, mon surnom est Shark. Si votre paradis existait, je ne suis pas certain qu’on y accueillerait des types comme moi.

La réponse n’a pas tardé, à croire qu’elle a été envoyée par un robot.

LE PORTIER: Bonjour Al. Merci de l’intérêt que vous portez à notre entreprise. Notre paradis existe, nous pouvons vous le confirmer. Tous les humains y sont admis, nonobstant la vie qu’ils ont menée.

AL: Prouvez-moi qu’il existe, votre satané paradis!

LE PORTIER: Nous avons deux cent trente-trois mille clients, dont les deux tiers y sont déjà, au paradis. C’est la preuve sociale.

AL: La quantité ne garantit pas la qualité, bonhomme, du produit. Si je voulais y aller, au paradis, je n’aurais qu’à entrer à l’église, trois prières et j’y aurais accès, gratuitement.

LE PORTIER: Cette voie n’est plus aussi certaine qu’elle l’était. Le paradis de l’Église commence à déborder, alors on est beaucoup plus réticent de ce côté à y admettre de nouveaux locataires. Tandis que nous, nous disposons d’une toute nouvelle concession, avec un nombre très élevé de places. Limité certes, mais élevé tout de même.

AL: Une concession, c’est quoi votre truc? C’est une secte?

LE PORTIER: Pas de croyance chez nous, pas de rite, rien. Tant que vous vivez, vous en faites à votre tête, et quand vous mourrez, nous nous occupons du transfert. Tous frais compris.

AL: Le paradis, à l’origine, ils l’ont inventé pour nous décourager de mentir, de voler, de tuer. Alors vous, vous prenez tout le monde?

LE PORTIER: Tout le monde, oui. Sans exception.

AL: Vous dites que même moi, qui ai trahi mes amis, qui ai volé, cambriolé, dévalisé, fraudé, qui ai même, à deux ou trois occasions, provoqué la mort prématurée de gens qui avaient de sales gueules, donc moi je pourrais entrer dans votre paradis? Ça n’a aucun sens. Si c’est rempli de cambrioleurs, d’assassins, de violeurs et de dictateurs, c’est plus un paradis, c’est l’enfer!

LE PORTIER: C’est le corps qui commet tous ces crimes, le corps avec son cerveau bien matériel. Quand le corps a disparu, il ne reste que l’âme, qui alors retrouve sa pureté.

AL: C’est débile. Je ne serai jamais pur. Jamais.

LE PORTIER: Vous le serez, que vous le vouliez ou non.

AL: Si je passe à la confession, et tout le tra la la? C’est du vent, tout ça.

LE PORTIER: Pas de confession, pas de pénitence, rien. Je vous l’ai dit: notre paradis n’est pas celui de l’Église. Nous gérons notre propre concession. Le seul inconvénient, vous l’aurez compris, est que vous n’y rejoindrez pas vos proches, s’ils entrent dans le paradis de l’Église. Il est impossible de passer d’un paradis à l’autre, pour l’éternité.

AL: Je ne crois pas au paradis, alors ça règle le problème. Mais je trouve votre idée originale, j’imagine que vous attirez bien des bêtas!

LE PORTIER: Plusieurs de vos connaissances sont déjà inscrites. Je ne dirai pas vos amis, car ça, vous n’en avez pas, n’est-ce pas?

AL: Qui s’est inscrit? Quel imbécile parmi les copains s’est inscrit?

LE PORTIER: Service absolument confidentiel. Nous ne révélons rien sur l’identité des clients. Mais songez-y. Voulez-vous vous retrouver seul, après votre mort? Vraiment seul cette fois, encore plus que maintenant? Vous n’y croyez pas, d’accord, mais si c’était vrai tout de même, vous seriez alors dans un beau pétrin. Tout seul à errer dans les limbes, pour l’éternité.

AL: Je ne suis pas si seul que ça.

LE PORTIER: Si.

AL: Peut-être. Vous faites chier.

LE PORTIER: Vous voyez. N’hésitez plus. Inscrivez-vous. Qu’avez-vous à perdre?

AL: Faut faire quoi?

LE PORTIER: Nous n’avons besoin que de votre nom complet, la date et le lieu de votre naissance, pour qu’à votre mort nous ne vous confondions pas votre âme avec celle d’un autre.

AL: Et c’est tout?

LE PORTIER: Pour le paiement, nous acceptons toutes les cartes de crédit, ainsi que les virements bancaires en ligne.

AL: C’est… C’est combien?

LE PORTIER: Cinquante mille, payable en un seul paiement.

AL: Je vous fais un virement. Pas grave si c’est du fric gagné en vendant un peu de poudre?

LE PORTIER: Tous les paiements sont bons, mon bon, pour aller au paradis!

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