Sublime extrême blogueuse

Un parc, un frêne, un homme, Vidal.

VIDAL: J’aurais dû me douter que je n’aurais pas le temps de quitter Chartres, de foncer jusqu’à Orly, de traverser l’océan, de descendre à Pierre-Elliott-Trudeau, de sauter dans un taxi, et d’être à l’heure au parc La Fontaine. Cette sublime extrême blogueuse a joué serré, et j’ai perdu. Je suis en retard, mais s’est-elle présentée?

FRÊNE: Si si, elle était là, exactement où vous vous tenez, il n’y a pas deux heures de cela. Elle vous a attendu au moins cinquante-trois minutes vingt-huit secondes.

VIDAL: Oh! Vous m’avez fait peur! C’est vous qui avez parlé?

FRÊNE: Si si. Je ne voulais pas vous effrayer, seulement vous informer.

VIDAL: C’est bien la première fois qu’un frêne me parle!

FRÊNE: Vous ne sortez pas beaucoup, Monsieur.

VIDAL: Au contraire, mais un frêne qui parle! J’ai bavardé avec des chênes, j’ai débattu avec des saules, j’ai même chanté en chœur avec des bouleaux, mais avec un frêne, ça non, jamais.

FRÊNE: Pouvez-vous me gratter, juste en bas, là. Merci. J’ai des fourmis dans le tronc.

VIDAL: Comment savez-vous que la femme qui a attendu ici est cette sublime extrême blogueuse?

FRÊNE: Ce n’était peut-être pas elle. Décrivez-la-moi, que je vois.

VIDAL: C’est simple, si ses photos et ses vidéos disent la vérité, elle a de jolis yeux et de jolis pieds.

FRÊNE: C’était tout à fait elle. Avec toutes ces joliesses.

VIDAL: Souhaitait-elle vraiment me rencontrer? Parce qu’elle aurait pu, enfin, si elle avait vraiment voulu, pourquoi ne pas attendre une heure de plus, deux heures de plus, moi j’aurais attendu un jour de plus, j’aurais attendu jusqu’à ne plus pouvoir attendre.

FRÊNE: Elle ne pouvait plus attendre. Il y avait un geai sur ma première branche. Elle a dit, je compte jusqu’à cinq, et si le geai est encore là, c’est qu’il viendra. Elle a compté. À quatre, le geai est parti. Alors elle a cessé de vous attendre.

VIDAL: Ça explique tout. 

FRÊNE: Vraiment? En tout cas, au début, elle était très excitée. Elle répétait, j’espère qu’il réussira, j’espère qu’il viendra. J’ai cru que c’était une autre de leurs histoires d’amour, alors j’ai failli intervenir, tenter de la dissuader. L’effrayer peut-être.

VIDAL: Vous êtes horrible. Et si de l’amour, il en tombait?

FRÊNE: L’amour, c’est un détournement d’idée. J’en ai trop connu. Ils s’appuient contre moi, ils s’embrassent, s’intercalent comme ils peuvent, et finissent par me tatouer des cœurs au couteau. Sadiques.

VIDAL: Cette sublime extrême blogueuse espérait et c’était moi, moi qui meublais son espoir.

FRÊNE: Alors vous! Vous vous en racontez de belles! Après avoir espéré, elle a douté. Et ça n’a pas été long, je vous assure. Jamais il n’aura le courage de se lancer dans cette aventure, et toutes sortes de supputations semblables. Méditez là-dessus, mon cher, elle a douté de vous! J’ignore ce que vous vous étiez promis, mais elle n’y croyait plus, plus du tout. Elle s’est même interrogée sur votre existence! C’est quand même quelque chose! Elle a imaginé toutes sortes d’hurluberlus se cachant derrière votre photo, des vieillards essoufflés, des pervers édentés, des matrones esseulées.

VIDAL: Moi qui suis là! Fidèle portrait de ma photo! Par où est-elle partie?

FRÊNE: Par là.

VIDAL: Où, là?

FRÊNE: Vous n’aurez qu’à demander aux frênes, à tous les frênes du parc, de la ville, du pays si vous y tenez! Vous partez déjà? Vous ne voulez pas savoir ce qui a succédé au doute?

VIDAL: Elle m’a espéré à nouveau?

FRÊNE: Non. Elle a converti son doute. Elle a cessé de douter de vous, pour douter d’elle-même. Que je suis présomptueuse! Penser qu’on pourrait quitter une cathédrale si moyenâgeuse pour s’envoler vers une femme si blogueuse!

VIDAL: Ça me fend le coeur!

FRÊNE: Ne fendez pas trop, ça n’a pas duré. Elle a bien vite rigolé. C’est une idée extrême, mais sublime que j’ai eue là! Quel jeu! Inviter dans ce parc un abonné du blogue! S’il y parvient, tant mieux, on boit un café, on papote, et bonsoir! S’il n’y parvient pas, tant pis. Puis il y a eu le geai. Puis elle a compté. Puis elle est partie. Vous partez, ça y est? Vous partez.

Un parc, des frênes, un homme qui demande à chacun d’entre eux s’il a vu une sublime extrême blogueuse.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Ainsi va la vie

Sara empile les parpaings, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne construit rien, et même, elle prend un soin particulier à ne pas élaborer de plan. Derrière elle, on peut distinguer, si ça nous plaît, la vague forme que prennent quelques centaines de parpaings réunis. Mais cette forme est née d’elle-même. Sara n’a jamais pris la peine de la regarder, elle l’ignore avec une superbe que nous ne lui connaissions pas.

Sara prend parfois des notes, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne les partage jamais, toutefois. Elle préfère les fourrer au fond de sa poche, et quand sa poche en est pleine, elle les brûle. C’est commode, et ça ne laisse pas de trace, ou si peu.

Personne ne vient jamais par là. Et quand il passe du monde, ils s’empêtrent dans les parpaings, se blessent, râlent, et s’en retournent mécontents. Certains, rarement, offrent leur coeur à Sara, et malheureusement, plein d’autres choses. Sara note tous ces bons sentiments, pour ne pas les oublier.

Celui qui lui a écrit, le seul, lui a promis de la délivrer de ses parpaings. Elle n’a pas compris, mais il est vrai qu’elle n’y a pas réfléchi. Il lui a proposé de l’emmener vivre à la campagne, dans une grande maison ensoleillée. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, Sara a fourré cette lettre au fond de sa poche avec ses notes, et à la fin de la semaine, elle a tout brûlé.

Sara est maintenant très vieille. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, elle ne se soucie de rien, elle empile ses parpaings et ainsi va la vie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Otis Batiscan

Jacqueline Jacquet s’appelait en réalité Jacqueline Jacques-Jacquet. C’est le nom inscrit dans le registre de l’état civil. Sa mère était une Jacques, son père un Jacquet. Manque d’imagination ou fierté démesurée, le choix du prénom de leur fille fait jaser, rire et pleurer depuis vingt-deux ans. En vérité, seule Jacqueline pleure. Tous les autres jasent et rient, souvent sous son nez.

Contre l’avis de ses parents, Jacqueline avait décidé de s’adresser à la bureaucratie pour changer son patronyme disgracieux. Mais face à la colère de son père et au dépit de sa mère, Jacqueline a plutôt décrété qu’elle changerait tout, patronyme et prénom.

Mais que choisir?

Opter pour un nom au hasard serait trop facile, et emprunter celui de son écrivaine préférée, trop banal. Pendant des semaines, elle a donc cherché la formule à utiliser pour déterminer à la fois son futur prénom et son futur patronyme.

Cela a pris du temps, beaucoup de temps. Un matin froid de février, Jacqueline, maintenant âgée de trente-deux ans, a eu une illumination. 

Pour assurer une filiation entre son triste passé et son brillant avenir, Jacqueline va choisir un patronyme qui commence par la première lettre de la montagne qui s’élève à proximité de son village natal, le mont Otis. Cela lui donnera, songeait-elle, à la fois un enracinement profond et un envol vers l’infini.

Quant à son prénom, Jacqueline en adoptera un à partir de la première lettre de la rivière qui coule devant l’ancienne maison familiale, la Batiscan. La rivière injectera à son prénom toute l’énergie dont Jacqueline a si cruellement besoin.

À trente-deux ans, Jacqueline avait déjà ses nouvelles initiales, OB. Ne restait plus qu’à les habiller. Dans l’euphorie du moment, elle s’allonge sur son lit, déserté depuis peu par son plus récent prince charmant qui ne l’était pas plus que quiconque, munie d’une feuille et d’un stylo, et entreprend de dresser une liste des patronymes et prénoms qui lui plaisent.

Tous, sauf les siens, lui plaisent.

Soir après soir, pendant des semaines, des mois, des années, elle enrichit sa liste. Elle se voit aussi bien Ophélie Barnabé, qu’Ornella Binoche, ou encore Olive Binet. Jacqueline demande conseil à ses princes charmants qui ne le sont pas, mais ils se succèdent si vite que les avis se multiplient, ce qui embrouille une réflexion déjà nébuleuse.

Lorsqu’elle célèbre ses cinquante-trois ans, seule, Jacqueline, trouve sage de se donner tout le temps nécessaire, et de ne plus précipiter un changement pourtant impératif. Car plus le temps passe, moins elle se voit Ondine ou Ophélie, et plus elle se voit Orianne ou Ombelane. Toutefois, elle croit se savoir, avec une assurance rare, Belleville, un patronyme qui apporterait gaieté et grandeur dans sa vie.

Lorsqu’elle enterra ses parents, morts tous deux dans l’année de ses soixante-quatre ans, une tristesse mêlée de colère l’éloigne longtemps de ses tergiversations patronymiques.

Puis le cours des jours revient semblable à lui-même, et lorsqu’elle atteint soixante et onze ans, Jacqueline ne conserve qu’un seul prénom sur sa liste, Olga, mais balance maintenant entre Belleville, toujours son favori, et Bordeleau. Son entourage, réduit à son voisin et sa libraire, la pressent d’arrêter son choix, au risque de manquer le coche.

Déterminée, à quatre-vingt-deux ans, Jacqueline se rend chez sa libraire, mais pas chez son voisin qui est mort depuis un an et trois mois, pour annoncer la grande nouvelle: elle a enfin, après bien des hésitations il est vrai, trouvé ses nouveaux patronyme et prénom. L’affaire est à ce point avancée, que tous les papiers exigés par les bureaucrates ont été dûment remplis, signés, expédiés. Ne reste plus qu’à obtenir le sceau officiel du Bureau du registre de l’état civil, ainsi que les papiers attestant la nouvelle identité. Aussitôt ces documents en main, elle révélerait tout à son amie la libraire.

Deux semaines plus tard, une pneumonie terrasse Jacqueline, qui pâtit, maigrit, périt.

Le lendemain, une enveloppe officielle est livrée chez elle. Ses nouveaux papiers. La libraire, les larmes aux yeux, l’ouvre. Son amie se nomme maintenant Otis Batiscan. Elle appelle vite le journal local pour changer le nom à inscrire dans la section nécrologique.

Comme personne ne connaît Otis Batiscan, personne ne vient, à part la libraire et cinq curieux, attirés par ce qu’ils croient être une plaisanterie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Quel bonheur!

Mon chat parle. Il miaule et ronronne, certes, mais surtout, il parle. Je l’ai appelé Président, en l’honneur de rien du tout, simplement parce qu’aucun autre nom ne m’est venu.

Je le nourris principalement de morue, mais aussi de sole, d’aiglefin, de crevettes, uniquement quand ça vient des pêcheurs d’ici, et pas de l’autre bout du monde, où ils injectent tellement de saloperies que ça lui provoquerait une pelade aiguë. Président perdrait de sa prestance, ce qui le conduirait irrévocablement vers un spleen si sombre qu’il n’en relèverait jamais.

Grâce à Président, j’ai rencontré Ophélie. C’était un soir d’août, un soir caniculaire comme nous en avons connu peu depuis 1954, du moins c’est ce que ma voisine Antoinette prétend. Je lisais Le Capital, cogitant sur les moyens de transférer la plus-value mondiale dans une sorte de compte international pour juste redistribution à chaque terrien, selon ses besoins, pendant que Président s’assurait que rien n’avait changé dans son monde, en bas dans les ruelles noires. Gare aux envahisseurs, car Président est fort comme trois chats! Il domine tout le quartier, dans la ruelle entre Marquette et Fabre. Alors, ce soir-là, il a monté l’escalier qui mène au-dessus d’un garage où un logement a été aménagé. Il a grimpé sur la rampe du balcon, s’y est allongé pour une pause et pour observer à travers la fenêtre ce qu’on bricolait à l’intérieur. À son retour, vers minuit, il a insisté pour tout me raconter, même si je protestais, bête de sommeil.

  • Ce que j’ai vu là, Thomas, tu dois l’apprendre, et tout de suite. J’observais d’un œil distrait, car vraiment, qu’est-ce que je m’en fous de ce que manigancent les bonnes femmes seules dans leurs petits logements. Mais celle-là! Oh, celle-là, elle en avait une bonne couche. À mon arrivée, que du banal. Elle jouait de la guitare, médiocrement, et chantait, affreusement. J’ai failli bondir en bas dans la cour tellement ça m’irritait. Mais le besoin d’une pause m’a convaincu de patienter. Après neuf minutes dix-huit secondes, elle réalise la misère de sa prestation, et se tait. C’est là que ça devient intéressant. Elle extirpe une perceuse électrique de dessous la table, la branche au mur, et perce un trou d’un centimètre de diamètre en plein centre de la table. Elle observe son œuvre, et perce un autre trou, puis un autre, et un autre, si bien que la table finit par ressembler à une passoire. Après la table, ce sont les chaises qui y passent, puis la bibliothèque, puis quelques livres, une paire de godasses, un parapluie, une photo laminée accrochée au mur, une horloge, deux pains de savon, trois conserves, dont le liquide s’écoule sur une tablette, quatre avocats, une pastèque et tiens-toi bien, j’en frétillais des moustaches, sa guitare! Oui, sa belle guitare dont elle jouait si pauvrement! Un trou, deux trous, trois trous, et ça y allait dans la caisse et tout le long du manche, jusqu’à la tête, qui en a pris un sacré coup! Le spectacle! J’ai savouré jusqu’à la fin sa prestation inédite, surtout qu’elle est restée d’un si beau calme, totalement en contrôle, harmonieuse et sensuelle.

Après ce récit, je n’ai pu dormir de la nuit. Je l’imaginais valser avec son outil, transmuer tous les objets autour d’elle et créer pour sa seule jouissance un univers épatant. Le lendemain matin, j’ai prétexté une terrible fièvre pour ne pas rentrer au travail, et j’ai exigé que Président m’indique clairement où se situait le logement de cette femme. J’ai dû lui tirer la patte et la queue, lui promettre du lait et du homard, avant qu’il n’accepte de s’étirer, langoureusement et trop lentement, d’ouvrir les yeux, et de me donner, en trois mots, les précieuses indications.

Me voilà donc sur son mince balcon à frapper à la porte. Je n’avais rien préparé. Pas question de lui révéler tout ce que Président m’avait rapporté: seuls les malotrus et les pervers épient ainsi les gens, et lui confier qu’un chat, mon chat, m’avait dépeint en détail la scène de la veille n’aurait provoqué, comme d’habitude, que mépris et frayeur.

Elle ouvre. Je me pétrifie. Devant moi vient d’apparaître une déesse, l’incarnation de tous mes rêves et la source de toute joie, de toute sérénité. Oh, je sais, je sais, je sais, mon cousin Lévi la jugerait moche, un peu trop ceci, un peu pas assez cela, et des cheveux tellement, et des dents si, et un nez comme, et tout cela, toutes ces mauvaises paroles qui lui chutent d’entre les lèvres.

  • Oui?
  • Je vous ai vue, mais c’est plutôt mon chat, oui mon chat, Président, je sais, un nom prétentieux, c’est ce que j’entends, ou que j’ai déjà cru, ou ma mère, nous avons vu, lui plutôt, et il sait bien raconter, raconter pour que je sache, le chat, Président, vous étiez là, c’est bien chez vous, votre logement, petit logement, ses moustaches elles frétillent, tillaient, frétillaient je veux dire évidemment, quand nous, j’allais je voulais dormir, mais son insistance, vous a toute vue, pas ainsi, non, pas cela, pas nous, pas ici, vous oui, Président, moi je lisais, je voulais, il y avait cette révolution, mais lui, il se reposait quand c’est arrivé, vous est arrivée, vous je veux dire, les trous, les milliers de petits trous, peut-être pas, j’extrapole, ce n’est pas Président, il a l’habitude, précision, concision, tandis que moi, et c’est pourquoi je n’ai pas dormi, tous ces trous, ah ah ah, trou de mémoire, trou noir, trou profond ou simplement rond, c’est cela, précisément cela, et maintenant j’ai soif, je devrais redescendre, ne plus voir, pas moi, votre table, là, c’est bien cela, vous voyez, mon chat, il raconte si bien.
  • Je vous offre un café?
  • Merci, je, oui, il, je.
  • Taisez-vous. Entrez.

Et depuis ce jour, depuis ce préambule cahoteux, je suis amoureux, elle est amoureuse, mais nous n’emménagerons jamais ensemble. Elle n’a besoin d’amour que quelques heures par jour, et parfois, que quelques heures par semaine, par mois, par année. Quel bonheur! Moi qui désespérais, moi à qui mon cousin Lévi prévoyait une triste vie de célibataire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les flamants roses

Mon nom est Gustave et j’arrive à Zécauteux. À pied. À ce que je vois, ces villageois aiment le grand air. On croirait arriver un jour de fête nationale tellement il y a des gens partout, dehors. Des vieux qui marchent, des enfants qui jouent, des gens à bicyclette, à trottinette, partout ça remue. Je les salue, et tout le monde me répond, sourire aux lèvres. J’espère qu’il y a un café, j’aimerais passer une heure ou deux dans ce bled isolé.

J’ai remarqué que devant chaque maison, ils avaient d’étranges tas de gros cailloux. Des tas en forme de pyramides, d’au moins cent vingt-sept centimètres. Il n’y a aucune inscription, aucune décoration, rien d’autre que des cailloux. Probablement une croyance locale, une sorte d’appel aux forces de l’au-delà. Si j’en ai l’occasion, je me renseignerai, mais prudemment. Le sujet est peut-être sensible, de ceux qu’on n’aborde pas avec des profanes par crainte de lire dans leurs yeux l’étonnement et la condescendance. Ils forment peut-être une secte. Après tout, le symbole de la pyramide est commun dans l’histoire humaine, partout. Pourquoi pas ici à Zécauteux, aujourd’hui.

Il y a de jolies femmes à Zécauteux, en particulier cette petite brune qui traverse la rue en bleu de travail, une énorme clé à tuyau rouge au bout du bras. Je la salue, comme je le fais avec tous depuis que je suis entré dans ce village, et comme les autres, elle me sourit, salue. Mais plutôt que de poursuivre son chemin, elle s’arrête, me considère avec attention, et sourit de plus belle. La voilà qui s’approche.

  • Voulez-vous m’épouser?

Je vois. Cette dame a un épisode.

  • Je ne peux pas vous épouser, je ne fais que passer, dans trente minutes je n’existerai plus.

Elle me saisit la main et la porte à son cœur.

  • Vous souhaitez faire l’amour avant? Je fixe la toilette chez Monsieur Lonton, et je serai toute à vous.
  • Qu’est-ce que c’est que tout cela!

Avouons-le: une sombre prémonition m’envahit. Je retire ma main, recule d’un pas, cherche un regard sur lequel m’appuyer pour me sortir de ce pétrin. Personne parmi ces villageois ne semble intéressé par nous, qui occupons pourtant le centre de la voie publique. Son joli visage toujours souriant, sourire serein ou sourire fou, elle me reprend la main et m’entraîne vers une maison. Nous contournons l’inévitable petit tas de cailloux, elle pousse la porte et nous pénétrons dans une demeure chaleureuse, quoiqu’un peu sombre. Un homme se déshabille dans la chambre de droite.

  • Bonjour Monsieur Lonton.
  • Bonjour Maia.

L’homme, qui retire son caleçon, s’avance vers moi, souriant.

  • Vous êtes le futur époux de Maia?

Je balbutie quelques sons, je lui tends une main qu’il ignore, et sourit de plus belle.

  • Je ne suis ni votre homme ni votre femme, celle-là est bien drôle, mon cher! D’où tenez-vous ces manières?

L’homme me tourne le dos et enfile un maillot de bain. Je l’abandonne là, et rejoins Maia dans la salle de bain. Elle bidouille quelque chose dans le réservoir, sans me porter la moindre attention. Plombière.

  • Voilà.

Elle récupère ma main, ballante, me tire à l’extérieur sans un mot pour l’étrange Monsieur Lonton. Cette fois, il faudra bien que je rompe le charme, et que je m’éclipse. Auparavant, puisque nous sommes en si bons termes, pourquoi ne pas satisfaire ma curiosité?

  • Maia, que signifient ces… structures… ou ces… pyramides… en cailloux?

Elle rit, s’empare d’une pierre au sommet de la pile.

  • Ça? C’est un tas de cailloux, rien qu’un tas de cailloux.

Je suis perplexe. Que me cache-t-elle?

  • Pourtant, il y a un tas identique devant chaque maison, et ils sont approximativement tous de la même taille. Pourquoi chacun élèverait-il cette chose, s’il ne s’agissait que d’un tas de cailloux? Qui veut d’un tas de cailloux? C’est un tas sacré?

Maia m’embrasse sur la joue. J’aurais peut-être dû fuir dès notre sortie de chez Lonton.

  • On dit que dans certains villages éloignés, les gens placent des dizaines de pneus devant leurs maisons. Ailleurs, ce sont des blocs de vieilles voitures écrasées au compacteur. Ailleurs encore, ils font pousser du gazon, de la maison jusqu’à la rue. Partout, c’est pour faire joli.

Je mesure l’ampleur de mon ignorance. Des pneus? Des voitures en blocs? Du gazon? Et quoi d’autre? Et où sont tous ces villages? J’hésite à la croire, même si je n’ai aucun motif pour douter d’elle. Cette femme respire la franchise! Mais si tout est vrai, quelles absurdes habitudes ces villageois étrangers ont-ils développées!

  • Ces tas de cailloux, c’est donc pour faire joli.
  • Tout à fait. Ça ne vous plaît pas? Pas encore? Oh mon cher amour! Vous succomberez! Chacun de ces tas de cailloux, et là je philosophe un peu, veuillez m’ excuser, est un reflet de la personnalité conjuguée de tous les habitants de la maisonnée. Un tas de cailloux, ça se construit sur toute une vie. Vus d’ici, tous ces cailloux sur tous ces tas dans tout le village vous paraissent identiques, alors que pas un n’est pareil. Il existe une infinité de nuances de teintes, de formes et de densité. Je pourrais vous en parler jusqu’à demain matin, et nous ne pourrions ni nous marier ni faire l’amour. Plusieurs livres traitent en haut et en bas de la question. Je ne suis ni experte en la matière, et à vrai dire, ça m’indiffère passablement. Pas au point, cependant, de me passer d’un tas. Mais le mien, qui sera bientôt le nôtre, n’a rien pour rivaliser avec celui de Monsieur Lonton, par exemple.

À parler des tas, la journée avance, et bien que je ne me rende nulle part, j’ai de plus en plus hâte de poursuivre ma route.

  • Maia, vous me plaisez, mon intuition me dit que je pourrais vous aimer. Juste un petit détail. Vous souhaitez des épousailles, alors que moi je n’ai même jamais songé à la chose. Je suis Gustave, bien heureux de vous avoir croisée, mais faisons-nous la bise, et à un de ces jours peut-être. Car entre nous, qui décide de se marier au premier coup d’œil, en pleine rue! Ce sont là des drames qu’il faut méditer longtemps, pendant des années!

Maia m’embrasse à nouveau. Elle passe ses longs doigts dans ma chevelure, descend le long de ma colonne et tâte mes fesses.

  • Ici, on ne se marie pas autrement. Les regards se rencontrent, ils s’unissent dans une connexion spirituelle instantanée, et voilà. Tout simple.
  • Tout simple.

Cette femme m’étourdit. Est-il encore possible d’éviter ce mariage ? Le faut-il? Elle me grise. Si au moins ces villageois plantaient, comme tout le monde, des flamants roses en plastique sur de jolies plaques de béton coulées devant leurs maisons! Mais des cailloux! J’aurais l’impression de vivre sur une autre planète! Je n’ose pas le lui dire, mais j’aurais honte. Moi et mon tas de cailloux! Non, vraiment, je ne me vois pas.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.