Le matelas de la gare

LE CHEF DE GARE: Encore aujourd’hui, les poids légers ont brisé deux carreaux aux fenêtres du haut. Je ne reproche rien à la Compagnie, mais je me demande si les récents changements ne finiront pas par entraîner des pertes supérieures aux gains. Car il faut l’avouer, ces carreaux sont d’un modèle ancien, les changer coûte cher.

L’INGÉNIEUR: Je trouverai une solution. J’ignore laquelle, mais gardons confiance.

LE CHEF DE GARE: Pourrait-on dégonfler légèrement les matelas? Les gens rebondiraient moins lorsqu’ils sautent du train.

L’INGÉNIEUR: Méfions-nous des solutions simples. Je n’accepte que celles qui demandent réflexion, de nombreux calculs, quelques pages de constatations, annotations, explications.

LE CHEF DE GARE: Dégonfler ne vous empêcherait pas de constater, annoter, expliquer. À moins que je ne me trompe.

L’INGÉNIEUR: Dégonfler pourrait tuer les passagers de cent kilos et plus. Imaginez. Le train ralentit à son arrivée en gare, ils se précipitent sur le matelas d’accueil, mais à cause de leur poids, ils s’enfoncent dans le matelas et frappent le sol. Fatal. Et plus cher que des carreaux éclatés.

LE CHEF DE GARE: Sans compter le nettoyage.

L’INGÉNIEUR: Tout paraît élémentaire dans l’industrie ferroviaire, mais rien ne l’est. Il nous faut calculer la vitesse du train à son arrivée en gare, qui peut varier selon des variables hors de notre contrôle, comme le vent, la pression atmosphérique, l’habileté du conducteur et autre aléa. Car une vitesse légèrement au-dessus de la norme augmentera la force de l’impact des corps sur les matelas. Cela nous contraint à doter ces matelas d’une capacité d’absorption supérieure aux évaluations théoriques.

LE CHEF DE GARE: Mais alors, si on ne peut pas dégonfler, que reste-t-il?

L’INGÉNIEUR: L’idéal serait que les voyageurs soient classés dans les wagons en fonction de leur poids. Poids paille, poids mouche, poids plume, poids moyens, poids lourd, poids super lourd. À l’atterrissage, sur le quai de la gare, les matelas seraient gonflés en conséquence. Ainsi, plus personne ne rebondirait dans les carreaux, nous n’aurions plus à monter l’échelle pour descendre les voyageurs qui ont rebondi sur le toît. Sauf que les voyageurs voyagent pêle-mêle. La maman poids lourd refusera de laisser voyager dans un autre wagon son enfant poids paille. Idem pour toutes les autres combinaisons.

LE CHEF DE GARE: Ça se complique. Vous m’embrouillez.

L’INGÉNIEUR: D’où la nécessité de moi. L’ingénieur.

LE CHEF DE GARE: Pourquoi ne pas revenir aux bonnes vieilles méthodes? Le train pourrait s’arrêter en gare, comme autrefois, laisser les gens descendre les uns derrière les autres. Sans rebondissements.

L’INGÉNIEUR: Vous avez idée de ce que ça coûterait à la Compagnie? Si au lieu de ralentir, chaque train s’arrêtait dans chaque gare, nous augmenterions de vingt pour cent la durée des voyages, ce qui nous rendrait moins compétitifs sur le marché du transport national, sans compter une hausse de la consommation de carburant, un nombre d’heures de travail accru pour tout le personnel à bord, et je ne vous mentionne pas l’usure plus rapide du matériel, freins, roues, rails, moteurs, tout.

LE CHEF DE GARE: Je vois. Les matelas sont là pour de bon. L’idéal serait qu’ils soient dotés de cellules réceptives qui adapteraient le degré d’absorption au poids du client. Faudrait inventer ça.

L’INGÉNIEUR: Cela viendra. Mais nous n’en sommes pas là. Nous devons adapter la technologie actuelle aux besoins du jour. J’ignore comment.

LE CHEF DE GARE: Si nous installions des filets pour retenir ceux qui rebondissent? Ils retomberaient sur le matelas, et après avoir rebondi deux ou trois fois, ils iraient vaquer à leurs affaires.

L’INGÉNIEUR: C’est là une des idées que j’aurai peut-être. Après quelques jours d’évaluations, comparaisons, vérifications.

LE CHEF DE GARE: Le train arrive. Vous pourrez constater par vous-même. Voyez, il ralentit. Nous attendons dix-neuf voyageurs, dont deux poids mouche et un poids plume.

L’INGÉNIEUR: Le saut des voyageurs se déroule plutôt bien.

LE CHEF DE GARE: Ils ont l’habitude. Mais voyez, ces trois légers! Regardez comme ils s’envolent!

L’INGÉNIEUR: Deux autres carreaux à remplacer, et celui-là, sur le toit, il ne semble pas malheureux.

LE CHEF DE GARE: Il rebondit là chaque semaine, sauf quand sa valise est bien lourde.

L’INGÉNIEUR: Je note tout.

LE CHEF DE GARE: Aller. Je vous laisse évaluer, comparer, vérifier.

L’INGÉNIEUR: Un filet avec un immense logo de la Compagnie, ce serait accueillant, non?

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Êtes-vous célibataire?

AXELLE: Bien sûr, j’aurais pu l’assassiner. J’avais un motif, un motif très simple. Je ne l’aimais pas. Je n’ai jamais pu le sentir. Dès le premier jour, j’ai flairé le faucon, le loup, le renard. Un blaireau. Prêt à toutes les simagrées pour s’approcher de notre famille et surtout, de notre fortune. Au fond, je voyais bien qu’il s’ennuyait avec nous, qu’il n’avait jamais rien pour nous que ses blagues, lourdes, incompréhensibles. Nous sommes des gens sérieux, monsieur. Nous avons fait fortune dans la suie, monsieur. Entreprise établie. Quarante ans. Nous ramonons les cheminées ancestrales, modernes, tout, dans un rayon de cent cinquante kilomètres. Vous avez une cheminée, monsieur l’enquêteur? Voici notre carte, et même, en voici cinq. Distribuez, distribuez. Notre réputation n’est plus à faire, nous ramonons. À la perfection. Des artistes, des experts, des maîtres. Tandis que lui, ça ne s’est jamais sali les mains. Ça n’a jamais connu le travail, mais ça voudrait en manger les fruits. Un gendre comme lui, non merci. Les familles honnêtes se passent de ces moustiques, ces pucerons, ces sangsues. Encore la semaine dernière, ils étaient à la maison, nous parlions des caillots de mon frère, car vous savez que cela lui a occasionné toutes sortes de désagréments, beaucoup de stress, de l’incertitude, nous parlions aussi de l’anxiété de ma soeur, qui a finalement accepté de consulter un professionnel, car ça l’empêchait de maintenir un niveau décent de productivité, nous parlions de la fracture du fémur de mon neveu, nous parlions de l’accouchement de la fille de ma cousine. Lui n’écoutait pas. Il regardait la neige tomber par la fenêtre, il chassait les peluches sur son pull, il se servait et se resservait du vin, notre vin. Nos histoires ne l’intéressaient pas. Pourtant nous, nous dressons des bilans de santé. Nous adorons. C’est nous. Nous aimons les nôtres, nous connaissons leurs douleurs. S’il nous avait aimés, il aurait aimé les nôtres, il se serait renseigné sur le bilan de santé de chacun, il aurait vibré d’une réelle sollicitude pour chacun des membres de nos corps, son front se serait rayé d’une fine ride d’inquiétude, quoi! Le goujat, il lui arrivait même de bâiller. Je plains ma fille, ma pauvre fille, qu’il n’écoutait pas plus, j’en suis certaine, lorsqu’elle lui donnait des nouvelles de l’hernie discale de son père ou des cataractes de sa mère. Je vous le dis, monsieur l’enquêteur, malgré ses sourires et ses paroles gentilles, cet homme manigançait dans notre dos pour s’immiscer jusqu’au coeur de notre famille, jusqu’à notre portefeuille. Tout cela, nous l’avions dit à notre fille, nous lui avons ouvert les yeux à plus d’une reprise. Mais elle n’a rien voulu entendre, elle l’a défendu avec une exaltation de possédée. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait, cet homme lui avait javellisé le cerveau, il entrait en elle comme dans un cheval de Troie pour envahir notre fief. Nous avons fait ce que tout bon parent ferait: nous avons tenté de sauver notre fille. Mon mari et moi avons parcouru la région à la recherche d’un meilleur parti. Nous en avons trouvé cinq, tous très beaux, travaillants, intelligents, qui ne se lassaient pas de nous interroger sur notre état de santé, de nos troubles digestifs à nos troubles osseux. Mais notre fille les a tous rejetés, elle s’est même fâchée! Elle n’est pas venue à la maison pendant au moins quatre jours! Alors, monsieur l’enquêteur, quand nous avons appris que notre gendre avait été ligoté, bâillonné, transporté dans le coffre d’une voiture jusqu’à la forêt de Rosemont, qu’on lui avait tranché la gorge avec un couteau de chasse, qu’on l’avait achevé d’un coup de fusil de calibre douze, qu’on avait brûlé son corps après l’avoir arrosé de mazout, qu’on avait éparpillé ses centres dans la campagne, sur le chemin des Coteaux d’or, eh bien monsieur l’enquêteur, nous étions soulagés. Tristes de cette tristesse sans objet qui a fondu sur notre fille, mais soulagés tout de même.

L’ENQUÊTEUR: J’ignorais pour le calibre douze et le couteau de chasse. Nous n’avons retrouvé qu’un fragment de fémur et son téléphone.

AXELLE: Ah?

L’ENQUÊTEUR: Vous l’avez tué.

AXELLE: J’aurais dû écouter mon mari, et attendre l’avocat. Vous êtes doué, monsieur l’enquêteur, vous avez su me faire parler!

L’ENQUÊTEUR: Je dois vous passer les menottes, madame.

AXELLE: Êtes-vous célibataire? Vous n’êtes plus très jeune, mais pas encore vieux. Vous plairiez à ma fille, acceptez que je vous la présente, vous le voulez bien?

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Un cadeau rabat-joie

Tiens, on sonne à la porte.

Pourtant, je n’attends personne aujourd’hui. Je n’attends jamais personne. Sans doute un étourdi qui s’est trompé d’adresse. Ou des enfants qui jouent un tour. Oui, c’est ça. Comme je le faisais quand j’avais leur âge. Nous sonnions aux portes et nous nous sauvions en courant. Plus tard, nous laissions une crotte de chien sur le palier, et plus tard encore, un rat mort, un chat mort, et même une tête de bœuf que nous avions réussi à dérober à l’abattoir.

Tiens, on sonne à nouveau.

Pourtant, personne ne connaît mon adresse. Du temps où j’avais encore des amoureuses, j’habitais de l’autre côté de la ville. Même chose pour les amis, et ceux que je vois encore, je les fréquente au club, au café ou chez eux. Mais jamais ici. Mes parents sont morts. Je n’ai ni frère ni sœur, que je sache, quoique mon père avant de mourir tenait des propos ambigus à ce sujet.

Tiens, on frappe à la porte.

Celui-là insiste. Beaucoup. Qui pourrait insister pour me voir, et pourquoi? Un inconnu qui s’est perdu dans le quartier et qui a choisi ma porte au hasard? Une voisine improbable qui s’est mis en tête de renouer avec les traditions anciennes et qui vient m’emprunter du sucre, du lait, du sel, du poivre, des œufs, une pomme, des cerises congelées, de l’eau minérale. Ou du kombucha? Sauf que je n’en ai plus. Pas la peine d’ouvrir pour la décevoir. D’autres portes pareilles à la mienne lui présentent leurs sonnettes. Qu’elle pousse son exploration de ce côté. Je retourne à mon livre. Même si je n’ai pas de livre. Mais si j’en avais un, j’y retournerais.

Tiens, on cogne sur le chambranle de la porte.

À n’en pas douter, c’est bien moi qu’on veut approcher. Si c’était un colporteur, il aurait lu depuis longtemps l’affichette pourtant claire, pas de colporteur. Sans exception. Vendeurs d’encyclopédies, de dieux, d’huiles quintessentielles, vous n’êtes pas les bienvenus. Et si c’était les sapeurs pompiers? Peut-être y a-t-il le feu dans l’immeuble, et je risque l’asphyxie, la rôtisserie, l’euthanasie. Sauf qu’ils s’identifieraient et tout serait clair, pas de tergiversation, de doute, d’anxiété ou d’espérance. Même chose si c’était la police, les services sociaux, les services médicaux, les agents de la faune. Ou le premier ministre.

Tiens, on reste silencieux de l’autre côté de la porte.

Si c’était quelqu’un que je connais, qui par je ne sais quel miracle aurait découvert mon adresse, il m’aurait appelé, hey, Léon! c’est moi. Cet abandon hâtif me rassure. On ne tenait pas absolument à ce que j’ouvre et à ce que des mots improvisés et peut-être risqués s’échangent et s’entrechoquent sur un seuil vierge. J’ai perdu l’habitude de parler et l’exercice, surtout avec un inconnu, aurait été laborieux. Harassant. Je peux maintenant aspirer de longues bouffées d’air, expirer longuement jusqu’à ce soir si je le désire. Je peux rester ici, debout à dix pas de la porte, à ne rien faire, à tenter d’oublier cet épisode troublant dans cette journée autrement semblable aux autres, vide, limpide et sèche.

Tiens, je n’y parviens pas.

Cet inconnu à la porte m’obsède, et malgré son absence, me titille l’esprit comme un diablotin tenace, impossible à écraser du talon. Maintenant qu’il est parti, je peux bien me permettre un bref coup d’œil dans le corridor, sans conséquence. Voilà, il me suffit d’ouvrir la porte, doucement pour ne pas attirer l’attention et me retrouver nez à nez avec tout le voisinage, toute la ville, avec ce pays qui s’en va à vau-l’eau. Je déverrouille, je pousse le loquet, je tire sur la poignée.

Tiens, un paquet.

Une énorme boîte en fait. Je dirais un bon mètre cube. Un mot greffé sur le dessus, joyeux anniversaire Léon! Vœu anonyme. C’est mon anniversaire? Quel âge pourrais-je donc avoir? Comment ne pas y avoir pensé? J’aurais pu descendre au café, payer une tournée aux copains, me saouler, pour une fois. Ou marcher le long du canal. Ou chasser les pigeons sur la place. Ou me réfugier au cinéma. Je dois transporter la boîte à l’intérieur. Quel ennui si elle attire l’attention et qu’un public se forme, veuille en connaître le contenu, m’exhorte à l’ouvrir devant tous, spectacle grotesque et franchement humiliant. Car je n’ai rien à partager. Surtout pas l’étonnement, voire la stupéfaction qui ne manquerait pas de se lire sur mon visage. Mais c’est lourd, très lourd. Je n’ai ni la force de soulever la boîte. Mais si je m’arc-boute ainsi, voilà, ça va. Ça bouge. Centimètre par centimètre, je la déplace, je lui fais franchir le seuil. Mais je me promets de tout balancer par la fenêtre à la première occasion. De nuit. Car je n’ai besoin de rien. Rien de rien. Voilà, vite, refermer la porte, verrouiller, respirer. Un petit couteau, comme ceci, je fends le ruban adhésif, je relève les deux panneaux de carton.

Tiens, un cadavre.

À en juger par son allure décatie, c’est un septuagénaire. C’était. Des touffes de cheveux jaunâtres, un corps plutôt maigre, rien de particulier. Nu. Près du cadavre, des piles AAA dans leur emballage. Intact. Les piles peuvent toujours servir, mais le cadavre? Qu’en faire? Pense-t-on que je vais lui fourrer les piles dans le derrière pour tenter de le faire fonctionner? Faut que je me débarrasse de ce cadeau rabat-joie. Le balancer par la fenêtre cette nuit? Mieux vaut pas. On pourrait m’accuser de ceci, et même de cela. Le repousser dans le corridor? Il s’incrustera, et sa lente pourriture m’accusera de tous les torts. Appeler la police? Ils ne croiront pas la vérité qui ne tient pas debout. Je n’aurai pas la patience de m’en débarrasser pièce par pièce ni celle d’attendre la fin du processus de désintégration. Je pourrais acheter un fauteuil roulant, l’y installer, tout habillé, et le sortir comme s’il s’agissait de mon grand-père en visite. Et l’abandonner dans un terrain vague, puis déménager pour qu’on ne célèbre plus mon anniversaire.

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Un milliard de félicitations

Le maire en personne fait l’apologie du récipiendaire du Castor d’airain, un prix remis au capitaliste local qui a le mieux traité ses capitaux au cours de la dernière année. La salle est pleine, remplie de tout ce que la ville compte de possédants, exploitants, commerçants et trafiquants. Une atmosphère de fête règne, surtout que le traditionnel cadeau remis aux invités est passé de un million deux cent mille dollars l’an dernier, à un million cinq cent mille dollars cette année. C’est peu, mais fort apprécié.

Écoutons le maire, ému, s’adresser à ses ploutocrates joyeux.

MAIRE: Nous remettrons le prix, cette année, à un homme qui s’est distingué à tel point durant la dernière année qu’il est devenu un modèle de courage, de détermination et d’intelligence pour nous tous. Au moment où plusieurs croulaient sous l’immense poids d’une pandémie catastrophique, Marleau a su garder l’œil ouvert pour voir au-delà de la houle et même des vagues. Nous ne pouvons qu’admirer cet esprit visionnaire qui fait la fierté de notre ville, et qui devient un de nos meilleurs ambassadeurs à l’étranger. En douze mois seulement, Marleau a su décupler la taille de son parc immobilier, ce qui le place maintenant en tête de tous les propriétaires d’immeubles à logements. Cette croissance remarquable lui a permis d’augmenter tous ses loyers de trois cents pour cent, et de mettre à la rue trois mille deux cent cinquante-sept familles. Oui, mes chers concitoyens, trois mille deux cent cinquante-sept! Il y a longtemps que nous n’avions connu d’expansion aussi titanesquement grande. Les succès de Marleau ne s’arrêtent pas là. Notre récipiendaire du Castor d’airain a racheté soixante pour cent des immeubles en ruine, à peine habités, qu’il a détruits pour construire de vastes stationnements, qui répondent à un véritable besoin. Ainsi, non seulement a-t-il débarrassé le centre-ville des gens qui coûtent plus cher qu’ils ne rapportent, mais surtout, il a modernisé des quartiers historiques qui commençaient à sentir le renfermé. Vous ne le saviez peut-être pas, mais Marleau est aussi philanthrope. Pour rendre nos rues plus sereines, il a versé d’importantes sommes à la ville, déductible d’impôts, pour que des arbres soient plantés et que des espaces verts soient aménagés. Les citoyens y ont gagné, et lui-même a trouvé le moyen d’en retirer un petit profit. Grâce à Marleau, notre ville n’est plus ce qu’elle était, et l’espoir renaît. La prospérité attire les investissements étrangers, pousse les nouveaux sans-abri hors des limites municipales, et nous ouvre à tous, autant que nous sommes, un avenir des plus radieux. Sans plus tarder, Marleau, voici votre Castor d’airain. Un milliard de félicitations!

Tous se lèvent et applaudissent à tout rompre. Les plus émus essuient une larme, et toutes les mains se tendent vers Marleau et son Castor d’airain.

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Ça me repose de la vie

La première fois, Perrine s’est étonnée, mes trois enfants n’ont pas aimé. Ça bouleversait leurs habitudes. Tout de même, deux pleines semaines se sont écoulées avant qu’elle ne se renseigne auprès de mes amis. Pas un ne m’avait vu. Sceptique, elle a décidé de ne pas les croire.

Un mois plus tard, elle a finalement contacté mes parents. Qu’elle déteste. Ils ont juré ne rien savoir, ont tenté de s’inquiéter, elle a abrégé la conversation sous prétexte que le rôti était cuit.

Tout de même. Le temps s’écoulait et je ne réapparaissais pas. Mon ami Marin s’est rendu à la police. Il soupçonnait Perrine de m’avoir assassiné. Un enquêteur s’est emparé du dossier, il y a consacré toute une matinée. Chaque fois que Marin se présentait au poste, on assurait que le dossier était toujours ouvert. Sans plus.

Las et franchement inquiet, Marin s’est mis à distribuer des affiches avec une jolie photo de moi. Grand sourire, belles dents, je crois que j’étais un peu éméché, mais Marin voulait s’assurer qu’on me reconnaisse.

Du côté de mes parents, j’ignore s’ils ont entrepris la moindre démarche. Je crois qu’après le coup de fil de Perrine, il n’y ont plus pensé. Quant à elle, Perrine, prise par la gestion de son entreprise, le tourbillon des enfants, la préparation des vacances de Noël puis de la semaine de relâche, l’organisation des heures en tête-à-tête et en corps-à-corps avec son amant, et bien, elle a fini par s’habituer à mon absence. À la savourer.

Je suis réapparu juste avant Pâques. Quand je suis arrivé à la maison, trois mois et 9 jours après ma disparition, tout était sens dessus dessous, les enfants criaient, Perrine parlementait en conférence vidéo avec un client, et le chien bouffait le pain qui traînait dans la cuisine. J’ai salué les enfants. Ils m’ont demandé vingt dollars. Je me suis penché pour embrasser Perrine sur le front, elle m’a répondu que ce n’était vraiment pas le moment.

Au pub, les copains m’ont fait la fête. J’avais soif comme jamais, j’avais faim. Nous avons bu jusqu’à la fermeture, et ça s’est poursuivi chez Marin. J’ai dormi sur son divan, ou par terre, quelque part dans son appartement. Ou sur le balcon.

Ça peut paraître absurde, mais ce n’est seulement le lendemain matin, en me réveillant, que je me suis rendu compte de ce qui m’était arrivé. J’avais hiberné. Comme un ours, j’ai passé l’hiver à roupiller, tout doucement, sous un sapin. J’avais décidé de faire une petite promenade en forêt, je me suis égaré, je me suis fatigué. Alors je me revois, je choisis un endroit bien confortable, sous un sapin, et je m’allonge pour une petite sieste. Qui a duré.

Marin et les amis ont ri. Nous avons bu à la santé des ours, des marmottes, des souris, des grenouilles et de toutes les bêtes qui hibernent.

Trois jours plus tard, je suis retourné à la maison. Perrine m’a accordé trois minutes, je lui ai tout raconté, elle m’a conseillé d’appeler pour l’aviser la prochaine fois parce que je lui avais fait perdre un temps fou.

Mon patron m’a mis à pied dès que je lui ai raconté la vérité, persuadé que j’inventais le plus abracadabrant des mensonges pour sauver ma peau. Chômeur, je me suis mis à chercher un emploi saisonnier. Travailleur agricole, pêcheur, joueur de baseball professionnel, les choix ne manquent pas.

L’automne suivant, j’ai bu pendant deux jours avec les amis en guise d’au revoir. Et j’ai appelé Perrine, pour la mettre au courant. Puis je suis retourné en forêt, j’ai retrouvé mon sapin, et en moins de deux, me voilà qui ronflais comme un homme heureux.

Et depuis, chaque année, j’hiberne. Ça plaît à Perrine, ça plaît aux enfants, ça amuse les amis, et ça me repose de la vie.

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De l’utilité des tabourets pliants

Je me rends à la Place du 29 février pour le spectacle de Canard Bouffon. Dans mon petit sac à dos, j’ai un sandwich, une pomme, une bouteille d’eau et un livre de Drieu de La Rochelle, pour passer le temps pendant que j’attendrai. Car pour avoir une bonne place, faut se pointer de bonne heure. Au moins quatre heures d’avance. Pas de problème. J’ai accroché sur mon sac un tabouret pliant, très compact. C’est simplement une toile tendue entre deux minces armatures d’alu, qui ne fait pas plus de trente centimètres de large par quarante de haut. Ceux, la plupart, qui n’ont pas de tabouret, s’assoient le cul par terre, et salopent leurs fonds de culotte. Pas propre.

Canard Bouffon est en forme aujourd’hui. Plus virulent que jamais. Nous rions en chœur, surtout dans ce numéro où il apparaît coincé dans une chemise tellement brunâtre qu’on la dirait maculée de bouse. Il ridiculise les pauvres, surtout les chômeurs, des sortes de lézards sournois qui ont convaincu le nouveau maire de puiser dans les fonds publics pour leur payer des friandises. Sachant que ce n’est pas bon pour les dents. Canard Bouffon est inimitable. Il pète au visage des porteurs de droits, de tous les droits inimaginables, droit de lire la tête en bas, droit de conduire à reculons, droit de danser au Conseil de ville, droit de promener sa quintessence sur la place publique, et j’en passe!

Nous avons beaucoup applaudi, beaucoup crié, beaucoup demandé de bis. Évidemment, dans l’ambiance électrique, nous sautions sur place. J’avais replié mon tabouret, rangé mon livre, bu mon eau, mangé mon sandwich.

C’est alors que Canard Bouffon nous incite à rendre visite au nouveau maire, pour lui répéter quelques-unes de ses blagues. Ça, c’est du nouveau. Habituellement, à la fin du spectacle, chacun rentre chez soi. Avoir su, j’aurais apporté plus d’eau, et un deuxième sandwich.

Nous étions des centaines, mais le maire refuse de nous recevoir. Même, il nous ferme cavalièrement la porte au nez. Pourtant, l’Hôtel de Ville, c’est un peu l’hôtel de la peuplade, c’est pas un bordel. Celui-là, à ce que clament mes confrères spectateurs ainsi que ma consoeur spectatrice, il y en avait une, se prend pour un prolétaire embourgeoisé. Moi je répète avec eux, parce que ça fait du bien, je sens que je rayonne notoirement. La foule saute et je saute, la foule brait et je brais, la foule pousse et je pousse.

Finalement, elle cède. La porte. Quelle joyeuse pagaille! À nous l’hôtel de la peuplade! Je pénètre à l’intérieur avec mes confrères et ma consoeur, j’ignore où je vais, je fourre mon nez partout, par curiosité. Au second étage, la garde citadine, dans son uniforme typique, lilas avec des pompons fuchsias, nous attend, baïonnette en avant. J’ignore pourquoi, leur simple vue irrite mes confrères des premiers rangs. Aussitôt, un souffle colérique s’insinue jusqu’aux derniers d’entre nous, et sans crier gare, nous balançons les gardes par la fenêtre.

Dans la mêlée, quelques confrères confondent gardes et admirateurs de Canard Bouffon, et je me retrouve, malgré moi et quelques objurgations, défenestré à mon tour. Convenablement, en bas le tas de corps commence à prendre de l’importance, assez pour amortir ma chute. À part un doigt foulé, je m’en sors plutôt bien.

Le retour à l’air frais m’attiédit. Je m’écarte légèrement, de façon à ne pas recevoir un garde sur la tête. Je déplie mon tabouret, je m’assieds, et je profite du spectacle. 

Ça se conclut à la brunante. Il était temps. Je commençais à avoir faim.

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Mais les salauds

Je suis jolie, mais personne ne le remarque. En boîte, au club de tennis, au boulot, je passe totalement inaperçue. C’est embêtant.

Pourtant.

Je danse bien, et même, plus que bien. J’ai suivi des cours de danse hip-hop, contemporaine, country et j’ai même suivi une formation de chorégraphie de danse coréenne. Mais quand je danse, on ne me voit pas. Je connais des femmes plutôt moches qui séduisent dès qu’elles posent le pied sur le plancher de danse. Pas moi.

Au bureau, je travaille au service comptabilité avec trois autres personnes. Je suis méticuleuse, performante. Depuis six ans, je n’ai aucune erreur sur la conscience, et à plus d’une reprise j’ai démêlé des imbroglios dans lesquels s’empêtraient mes collègues depuis des semaines. Il y a eu une promotion le mois dernier. Donnée à une femme qui s’est jointe à notre équipe il y a à peine deux ans et demi, qui fait au moins une erreur par mois, et qui est constamment de mauvaise humeur.

Je le répète. Quoi que je fasse, quoi que je dise, on ne me remarque pas. Invisible.

Je sais cependant que j’existe.

Les autres aussi le savent. Ceux à qui je verse mes mensualités, ceux à qui je remets mes vérifications bien ordonnées, ceux qui me donnent des cours de danse, ceux à qui j’achète des vêtements, de la nourriture. Ceux que je heurte parfois, par accident, sur le trottoir.

Celle qui m’a donné naissance. Mais qui m’a oubliée, qui semble ne jamais avoir su qu’elle était ma mère.

Alors.

Seul un coup d’éclat me découvrira au monde.

À l’heure de pointe, je me place à l’entrée de la bouche de métro. Je retire ma blouse. Aucune réaction, ni chez les hommes ni chez les femmes. Je retire ma jupe. Rien. Je retire mes chaussures, mes bas, mes bracelets. Extraordinairement ignorée par mes semblables. Je retire mon soutien-gorge. Toujours rien. Je retire ma culotte. Rien. Je descends au métro. Les gardiens ne m’arrêtent pas. Je m’intègre à la foule, nue, je saute dans un wagon, je me rends jusque chez moi. Imperceptible.

Je pleure. Toute la soirée je pleure comme une démente. Désespérée. Je pleure aussi durant la nuit, mais de rage.

Plutôt que de retourner au bureau, je déambule dans les rues. Je rumine des idées de massacre, d’assassinat, d’hécatombe, de suicide. Dans mon cabas, un grand couteau de cuisine. Je suis prête à m’en servir.

Je ferme les yeux. Je frapperai.

Le premier venu.

Je saisis le couteau, je le brandis, j’assène un grand coup. J’ouvre les yeux. Un petit quarantenaire au ventre répugnant, à la lippe vicieuse. Je l’ai frappé sur le bras. Il pleurniche, bave légèrement, appelle au secours. Je vise le coeur. Dix fois. Ou onze.

Le couteau m’échappe. Le cadavre se vide. La police arrive.

Périmètre de sécurité, scène de crime, uniformes, enquêteurs, on interroge tous les témoins, on note, on compile, on photographie. Je m’approche de l’enquêteur en charge, je dois lui tirer la manche trois fois pour qu’il finisse par m’ordonner de circuler. J’obtempère, mais auparavant je me sers de sa veste pour m’essuyer le sang que j’ai sur les mains. En chantonnant.

Puisque je suis indiscernable, je changerai de carrière. Je serai riche. Je quitte mon emploi, sans en aviser ma supérieure. À quoi bon, elle ne remarquera pas mon absence. Et je vole.

En un après-midi, je dévalise trois banques, quatre bijouteries, les antichambres de cinq ministres, et un cabinet d’avocats. Le soir, chez moi, je range les billets selon leurs devises, et je convertis tout en dollars américains. Deux milliards trois cents millions cinq cent mille deux cent quarante dollars. Pas mal pour un début.

Maintenant.

J’embauche trois femmes et deux hommes, trente heures par semaine, pour me parler, m’écouter. La plupart peinent à la tâche, bâillent. Je les remplace. Je les remplace pendant des années, jusqu’à trouver cinq employés modèles, à qui pas une de mes paroles n’échappe.

Mais ils coûtent cher. Et je dois leur accorder des avantages sociaux, trois mois de vacances payées, congés de maladie, congés de maternité, de paternité, de créativité, d’hypersensibilité. Ils travaillent sept semaines par an, mais à cinq, cela fait déjà trente-cinq semaines de trente heures. Une nette amélioration.

Beaucoup d’années passent, je les paye pour qu’ils me soignent, pour qu’ils entendent mes plaintes, variées et colorées. Ils me le confirment, j’existe. Jusqu’à ce que vienne la mort.

Je les ai payés pour m’inhumer, me pleurer, me rappeler à la mémoire des vivants.

Mais les salauds.

Ils vident mon compte en banque, filent avec l’argenterie et les bijoux, vendent à fort prix ma concession au cimetière, m’enterrent sur une parcelle boueuse, loin de tous.

À jamais.

Ils partent vivre dans le sud avec la fortune qu’ils m’ont dérobée.

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Le délire de la destinée

Heureusement que j’ai emmagasiné suffisamment de conserves, de vin et d’eau, parce qu’avec cette inondation, je ne suis pas près de faire les courses. À la télé, le journaliste a dit que la rivière reviendrait dans son lit avant la fin de la semaine, dans trois jours, mais je ne le crois pas. Il raconte n’importe quoi, soir après soir. C’est lui qui avait annoncé qu’il n’y aurait pas d’inondation cette année. 

Il y a un mètre soixante-dix d’eau dans le sous-sol. J’ai remonté mes réserves, que j’ai entassées dans le salon. C’est le bazar, mais avec toute cette eau, je ne suis pas à la veille de recevoir mes amis ou ma famille. Ils n’ont pas de bateau, et d’ailleurs ce n’est pas recommandé de se risquer sur la rivière. La puissance du courant charrie toutes sortes de débris, des arbres déracinés, des balcons arrachés, des quais et j’ai même vu passer un cabanon monté sur une plate-forme de contreplaqué.

Quand tout sera terminé, je nettoierai la maison, le terrain, la rive, j’en ferai un petit paradis. Et je vendrai. Il se trouvera bien un étranger qui voudra s’installer dans la région, qui tombera amoureux de la propriété, qui m’en débarrassera, merci, adieu. J’irai vivre sur la montagne, là-haut près du lac.

Un bruit sourd sous la fenêtre de la salle de bain. Sans doute un autre arbre. Il y en a qui me réveillent la nuit, et chaque fois, j’ai l’impression qu’ils fendent le mur. Jusqu’ici, ça tient bon. Des cris?

Je me précipite dans la salle de bain, je remonte la fenêtre à guillotine. Une femme sur un radeau! Juste là, sous ma fenêtre. Aidez-moi. Elle est toute trempée, elle grelotte. Je reviens! Je cours au salon, je trouve une corde dans mon fatras, je me précipite à la fenêtre, je lui lance la corde, qu’elle attache sous ses aisselles. Je tire pour la monter jusqu’à l’ouverture de la fenêtre. À peine un mètre et demi. Elle n’est pas lourde, elle est même étonnamment légère. Je la soulève sans peine. Il était temps, puisque son radeau commence à pivoter sur lui-même et à s’éloigner lentement de la maison, vers les courants plus rapides.

Elle atterrit dans la baignoire. Je la soutiens pour qu’elle ne se fracasse pas le crâne. À son teint livide, je devine qu’elle est épuisée, assoiffée, affamée. Je lui apporte des vêtements secs, les miens, mais les moins grands, les moins moches, je lui prépare une salade de lentilles avec légumes et jambon en conserve.

Elle mange, boit, s’endort. Dans la chambre d’amis que j’ai débarrassée en catastrophe. Comme il n’y a pas d’électricité, je passe la soirée à lire, à jouer un peu de guitare, à écrire des lettres à mes amis, que je leur posterai, pour rire, une fois que tout sera terminé.

Elle ne se réveille que le lendemain matin, à dix heures vingt. De fort bonne humeur, gaie même. Me remercie pour tout, se trouve fringante dans mes vêtements, insiste pour préparer le repas, accepte du vin, entreprend de ranger ce qui peut l’être. Elle s’appelle Aïcha.

Son radeau, maintenant disparu en aval, était en fait le toit de sa maison. Elle s’y est réfugiée quand l’eau a envahi le rez-de-chaussée. Y a passé deux jours, avec ce qui lui restait de vivres, à attendre des secours qui ne sont jamais venus. La pression de l’eau a fini par avoir raison de la structure, qui s’est écroulée. Le toit s’est détaché, il dérivait depuis une dizaine d’heures lorsqu’il a percuté ma maison.  

Nous vivons ensemble depuis quatre jours. Elle a complètement redécoré la chambre d’amis. Malgré l’eau dans le sous-sol, elle a trouvé des pots de peinture, repeint le haut des murs et le plafond bleu ciel, et les murs jades. Elle a viré les vieilles affiches, les bibelots, tous les meubles qu’elle a empilés dans le salon, avec le reste de mon bric-à-brac. Je tenais tout cela du propriétaire précédent, mort dans un accident de voiture. Jamais pris le temps de m’en débarrasser, mais le raz-de-marée Aïcha me plaît, je me promets de tout barder dès que l’eau me permettra de quitter la maison. Ou je brûlerai tout.

Dans sa chambre, il n’y a plus que le matelas, posé à même le sol. Aïcha range dans le placard les quelques vêtements qu’elle a choisis parmi les miens. J’aimerais bien transformer ma chambre de la même façon, mais je devrai attendre. Il n’y a plus de place dans le salon pour y empiler mon barda.

Cinquième jour de notre cohabitation. Le niveau de l’eau reste imperturbable. Je me demande s’il y a des poissons dans le sous-sol. Probablement. Entrés par les fenêtres que l’eau a défoncées. J’imagine des truites batifoler entre mes étagères remplies de souvenirs, d’outils et de décorations de Noël. S’il y avait un énorme esturgeon? Des anguilles? J’espère qu’ils déguerpiront tous lorsque la rivière se retirera. Sinon tout ça va crever et ça puera pour des semaines.

Nous préparons la plupart des repas ensemble. Nous ne parlons que du présent. Je ne sais rien de sa vie, elle ne sait rien de la mienne. Nous jouons au ping-pong dans la salle à manger, nous pédalons sur le vélo stationnaire, à tour de rôle, nous levons des poids. Le soir, souvent, nous lisons les bandes dessinées, ou nous jouons de la guitare. De plus en plus.

Au neuvième jour de notre vie commune, nous avons décidé de repeindre la salle à manger aux couleurs de Provence. Il n’y a pas assez de peinture, mais ça donne déjà une bonne idée de ce que ça sera.

Aïcha compose des chansons à la guitare. Depuis son arrivée ici, elle en a cinq ou six que j’aime beaucoup. Des chansons sur l’inondation, sur la fin du monde, sur la solitude, sur l’avenir. Toutes joyeuses, très joyeuses et parfois même, drôles.

Dix-septième jour. Les vivres vont nous manquer, si ça se poursuit encore longtemps. J’ai fabriqué des hameçons, je pêche par la fenêtre de la salle de bain. Jusqu’ici, rien n’a mordu.

Nous passons parfois des heures assis par terre côte à côte, à ne rien faire, à ne rien dire, juste à respirer. J’ai l’impression que j’entends son cœur battre, puis je ne l’entends plus, il se confond au mien. Je le lui ai dit. Elle m’a avoué entendre la même chose.

La maison a bougé ce matin. À force de baigner dans l’eau, les madriers sont probablement en train de pourrir, de se transformer en éponges.

Vingt et unième jour. Nous balançons à la flotte tout ce qui encombre le salon. Tout. Place nette. Nous nous couchons sur le dos au milieu de la pièce vide, nous imaginons ce que nous pourrions en faire. C’est merveilleux. J’ai hâte que l’eau se retire. Je ne sais plus si j’irai vivre sur la montagne.

J’ai attrapé une truite. Dans le sous-sol. Nous l’avons fait cuire sur le BBQ.

La nuit. Un claquement sec, puissant, retentit des entrailles de la maison. Nous nous levons, mais dans cette nuit sans lune, nous ne distinguons rien. Un mouvement. La maison se tord, des madriers éclatent, s’arrachent des fondations. Nous sommes sereins. Aïcha chante ses chansons, je l’accompagne en frappant sur un pot de peinture vide. C’est le vingt-cinquième jour. La maison s’éloigne de ses fondations, ballotte doucement sur l’eau. 

Cela a pris presque toute la journée, mais nous atteignons le centre de la rivière, où le courant est vraiment très rapide.

Nous frappons un écueil, qui crée une énorme brèche dans le salon. L’eau s’infiltre immédiatement à l’intérieur, et la maison se cabre, et se retrouve à la diagonale. J’ai failli glisser et disparaître par le salon ouvert, mais Aïcha m’a retenu par un pied. Dans peu de temps l’eau aura envahi tout le salon, la salle à manger et la cuisine. Nous transférons ce qui reste de provisions dans la chambre d’Aïcha, où nous nous réfugions. Comme cette pièce est située à l’extrême opposé du salon, nous occupons là la position la plus élevée.

Nous passons la nuit assis dans l’angle du mur et du plancher, à quarante-cinq degrés. Il nous est presque impossible d’atteindre la porte pour sortir de la pièce.

Vers trois heures trente du matin, un vacarme assourdissant. La rivière a sectionné la moitié de la maison. Le salon, la salle à manger et la cuisine viennent de disparaître dans les flots. Ce vide fait basculer le toit, qui après une trentaine de minutes de grincements, s’effondre dans la rivière. Nous l’apercevons par la fenêtre qui tourbillonne, qui s’éloigne et disparaît.

En cette vingt-septième nuit ensemble, nous descendons la rivière à la belle étoile. La perte du toit a redressé le plancher, et nous pouvons marcher, et même passer de ma chambre à celle d’Aïcha.

Pour nous protéger de la pluie, si elle venait à briser le ciel bleu, nous fabriquons un toit de fortune avec des sacs de couchage et des sacs poubelle.

Nous ne mangeons presque plus. Quelques cuillères de lentilles le matin, quelques cuillères le soir. À la vitesse où nous filons, nous finirons bien par arriver quelque part.

Aïcha chante. Je répète en chœur, en admirant le paysage par la fenêtre de la chambre.

Dans un coude de la rivière, nous apercevons un bouquet d’énormes frênes. Nous nous dirigeons droit dessus. Je me rapproche d’Aïcha, nous nous serrons l’un contre l’autre. Nous attendons le choc.

C’est sans doute assourdissant, mais j’ai l’impression de ne rien entendre. La secousse nous fait tourner rapidement, à nous en étourdir, mais nous ne sombrons pas.

Le calme revient. J’ouvre enfin la porte. Ma chambre a disparu.

Épuisés, assoiffés, nous nous étendons côte à côte, nous écoutons battre nos cœurs. Ils battent encore. Nous vivons.

Combien de temps avons-nous dormi? La chambre tangue régulièrement, mais nous ne filons plus à toute allure. Nous nous précipitons à la fenêtre. Tout autour, que de l’eau, à perte de vue. En sortant la tête à l’extérieur, j’aperçois une longue bande de terre, à l’horizon. Nous avons quitté la rivière, et nous voguons sur l’océan. Autour flottent quelques débris de maisons, quelques arbres, mais si peu. Tout se disperse, nous avançons vers l’infini. Nous n’atteindrons aucune ville, et à moins de croiser un paquebot, il n’y a plus que nous deux.

Nous dormons de plus en plus, côte à côte, immobiles. Je ne compte plus les jours depuis longtemps.

La pluie nous réveille. Il fait nuit. Le vent a emporté nos sacs. Nous sommes trempés, l’eau nous monte aux chevilles.

Au petit matin, un bon mètre d’eau a inondé la chambre.

Le soleil. Le plus loin que notre regarde porte, il n’y a que de l’océan, de l’océan qui à l’horizon embrasse le ciel.

Sous le poids de l’eau, la chambre s’enfonce, silencieusement. Nous chantons ensemble, jusqu’à ce que ce ne soit plus possible. La chambre disparaît sous la surface paisible, presque sans remous.

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Des hommes profonds

SATURNIN: J’aime cette nouvelle coiffure. Elle me donne un air déterminé, vainqueur. Ne crois-tu pas?

GONTRAN: Bien sûr. Plus de quatre cents chevaux-vapeur.

SATURNIN: Pardon?

GONTRAN: Ma voiture. Je l’ai reçue la semaine dernière. Si tu voyais comme les gens me regardent sur le boulevard de l’Océan.

SATURNIN: Je ne comprends pas pourquoi, pourquoi Aloysia est amoureuse de moi. Elle m’écrit des poèmes, elle assure que j’ai ramené le calme dans une vie qui se perdait dans un tourbillon de catastrophes. Depuis moi, elle a retrouvé la plénitude, elle redécouvre son être, sa sensibilité profonde et l’essence de ses aspirations, qu’elle avait enfermés dans un cachot perdu dans les dédales ténébreux de ses faiblesses.

GONTRAN: Impressionnant. Crois-tu qu’elle serait séduite par ma voiture? Sièges baquets, décapotable, rouge.

SATURNIN: Comment savoir? Pourtant je n’ai rien fait pour lui inspirer confiance. Dès le début, je l’ai trouvée ennuyeuse. Mais comment ne pas sauter sur l’occasion? Une femme avec de rondes fesses jaunes, de rondes joues bleues, de rondes bouclettes rouges, ça rehausse l’homme en société, ça le catapulte! Une femme comme ça, ça ne se refuse pas.

GONTRAN: Jamais. L’homme ne conspue pas la perle qui porte son progrès. Je la conduirai où elle voudra, et la musique des huit cylindres la séduira.

SATURNIN: Comme ma voix. Facile. Je lui parle du sentier qui mène au bonheur, ouvert à chacun, démocratique, du choix face au malheur, se laisser submerger ou s’en détacher et l’aborder avec compassion et sérénité. Je lui parle de tout ça, et d’une foule d’autres balivernes.

GONTRAN: Le bonheur est chose si simple. Cette voiture, par exemple. Suffit de la commander, d’attendre, de l’obtenir.

SATURNIN: Oui. Pourtant, je ne veux ni d’une voiture ni d’une femme. Mais une ronde fesse jaune! Une ronde joue bleue! Une ronde bouclette rouge!

GONTRAN: Cela se mariera parfaitement au design de ma voiture. Étonnant, non?

SATURNIN: Avec elle, je l’ai remarqué dans les yeux des gens qui comptent, je suis un homme majoré. Cela ouvre des portes, à commencer, ironiquement, par celles de ces dames. Avec elle, je séduis. Impossible de m’en défaire.

GONTRAN: Tu es un homme sagace. Nous sommes des hommes sagaces. Brillants. Clairvoyants.

SATURNIN: Spirituels.

GONTRAN: Profonds.

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Pas maintenant!

Une petite foule à la sortie de l’Université. Des grappes se forment, des milliers de mots s’envolent au-dessus du trottoir, des rires fusent, des promesses de rendez-vous, quelques traits tirés, ici et là, des yeux tristes. Magali serre son sac, ses livres, se fraye un chemin vers l’arrêt du bus. De nulle part, surgit en trombe un drôle d’énergumène échevelé. Célestin. Visage rouge, sueur au front, il halète, parvient difficilement à reprendre son souffle.

CÉLESTIN: Il faut que je te dise… il faut…

Magali tend son bras à son cousin, qui semble sur le point de se sentir mal. Elle lui offre sa bouteille d’eau, lui tapote les joues.

MAGALI: D’où atterris-tu? Je ne t’ai pas vu de la journée, j’avoue, ça m’inquiétait, tu n’as pas l’habitude, je me suis dit, tu aurais pu répondre à mes textos, juste un smiley, enfin n’importe quoi, et te voilà, dans quel état tu t’es mis, tu as couru, il n’y a pas le feu, non, tu n’es pas d’accord? Il y a le feu? Mais où? Calme-toi, respire, c’est ça, tout va bien.

Peu à peu, le cœur de Célestin reprend un rythme normal, et le jeune homme se redresse, se recoiffe d’un geste machinal.

CÉLESTIN: Ce type, l’été dernier à Nantucket, cette rencontre qui t’as ébranlée, les promesses, les heures à marcher en silence sur la plage, les…

MAGALI: Quoi? Ne me dis pas que tu l’as vu ici, c’est impossi…

CÉLESTIN: Oui. Par hasard je…

MAGALI: Où est-il?

Célestin prend la main de Magali, l’entraîne de l’autre côté de la rue, où la foule est moins dense.

CÉLESTIN: Il faut que je te raconte. Viens, trouvons un café, n’importe quoi, un endroit plus discret. Pour ce que j’ai à te dire, il faut…

Magali s’arrête pile.

MAGALI: Ça suffit. Dis-moi tout. Où est-il? J’ai deux mots à lui dire, à ce menteur! Me donner un faux nom!

CÉLESTIN: Viens, ne restons pas ici. Toi aussi tu lui as donné un faux nom, non?

MAGALI: C’est pas la même chose. Comment aurais-je su, dans les cinq premières minutes, tout ce que ce serait? Puis après, il était trop tard.

CÉLESTION: Le faux nom, il n’en est pas entièrement responsable. Il voulait…

MAGALI: Dis-donc toi! Tu m’as l’air de bien le connaître, toi qui n’étais pourtant pas à Nantucket!

CÉLESTIN: Fais moi rire! Tu m’as tellement montré tes deux photos de lui, tu m’as tellement parlé que de lui depuis l’été dernier! J’aurais pu le reconnaître dans un stade! Il était tout près d’ici, sur le boulevard, juste là-bas près du resto indien, il y a quinze minutes à peine.

Célestin pousse la porte d’un café. À l’intérieur, pas une table libre, des clients debout se pressent les uns contre les autres.

CÉLESTIN: Viens. Trouvons autre chose.

Ils parcourent le quartier dans tous les sens, montent et descendent les boulevards, mais partout c’est la foule, et Célestin tire une cousine que l’impatience hérisse.

MAGALI: Dis-moi son nom, je le retrouverai bien!

CÉLESTIN: Viens! Pas ici, pas comme ça.

Ils traversent entre les voitures, manquent de se faire renverser.

MAGALI: C’est ridicule tout ça! Célestin! Es-tu fou?

CÉLESTIN: Peut-être. Peut-être. Mais pas plus que d’habitude. Écoute-moi.

Il la pousse dans un passage étroit entre deux immeubles.

CÉLESTIN: Tout à l’heure, je l’ai vu par hasard, je l’ai reconnu tout de suite, je lui ai simplement dit, je sais où la trouver, venez. Il n’a posé aucune question. M’a tout raconté. En cinq minutes, nous marchions vite. C’est la politique. Toute sa famille dans la politique organisée, là-bas aux États-Unis. Voilà pourquoi le mensonge. Puis il y a eu cette voiture, longue berline noire, un vieil homme très laid lui a dit que son père avait eu une attaque, qu’il n’en avait que pour un jour, deux avec un peu de chance.

MAGALI: Son nom? Célestin!

Trois jeunes femmes pénètrent dans le passage, s’avancent vers eux.

CÉLESTIN: Partons.

De retour dans la cohue du trottoir, Célestin zigzague entre les piétons, à la recherche d’un petit coin calme, discret.

MAGALI: Je n’arrive pas à y croire. Ma vie bascule! Ma vie s’embrase!

À une centaine de mètres, dans une rue transversale, Célestin reconnaît un resto souvent désert à cette heure.

CÉLESTIN: Viens. Là-bas!

MAGALI: Mon petit Célestin, dis-moi son nom, là, tout de suite. Je t’en prie!

CÉLESTIN: Nous arrivons. Une nouvelle comme celle-là, ça ne se lance pas à la sauvette!

Devant eux, un échafaudage bloque le trottoir. Ils descendent dans la rue, marchent l’un derrière l’autre pour éviter les voitures qui filent, et beaucoup trop près d’eux. Puis tout se déroule très vite, trop vite pour que quiconque puisse empêcher l’inéluctable. Une chatte s’élance dans la rue, une camionnette freine pour l’éviter, se fait emboutir par un camion de livraison qui projette la camionnette dans la voie opposée où elle percute une petite deux portes qui tourne sur elle-même et aboutit en plein dans les échafaudages. Là-haut, les maçons hurlent, mais parviennent à se cramponner aux barres qui tiennent encore, pendant que des briques s’élancent dans la rue, aboutissent sur le coffre de la petite voiture, dans la boîte de la camionnette, sur la chatte, qui meurt instantanément, sur la tête de Célestin, qui meurt instantanément.

MAGALI: Célestin! Pas maintenant!

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