Coup de cœur 

J’étais entré dans ma librairie préférée, celle qui a conservé ses bibliothèques en vrai chêne, son plancher en érable véritable, ses chaises en pur pin. On y sent l’âge, et même plus, l’histoire! Respirer l’odeur du vieux papier, s’arracher les yeux pour lire sous l’éclairage blafard, chercher pendant des heures un livre qui est là, quelque part, que le libraire se rappelle avoir rangé, mais sans savoir où exactement, quel bonheur!

Mais ce matin, quel malheur! Quand j’ai poussé la porte, ça m’a sauté aux yeux tout de suite. Du sang! Partout, sur plusieurs rayons, sur les tables, sur l’érable usé du plancher, de longues gouttes de sang déformées et sur un rayon, à gauche du bureau du libraire, entre Ducharme et Duras, une masse rougeâtre, molle et gouttant sur les rayons inférieurs.

J’ai bien voulu interroger le libraire, lui demander les raisons de ce changement de décor, mais tout de suite des policiers sont entrés et l’ont emmené à part pour s’entretenir avec lui. Qu’à cela ne tienne, je me suis adressé à un client que je croise en ces lieux depuis une dizaine d’années. Ce que j’ai appris m’a échevelé.

Une heure douze minutes plus tôt, un homme, qu’on n’avait jamais vu ici, a surgi dans la librairie. Il a demandé, d’une voix tonitruante et, selon le client qui me l’a raconté, menaçante, quel était le meilleur livre dans cette librairie. Pas les cent meilleurs, ni même les dix meilleurs, mais le meilleur. Qui répondrait à une question aussi idiote?

Le libraire, homme sensé, a refusé de lui répondre. Il a plutôt tenté de connaître les inclinaisons du type, ce qu’il aimait lire, romans, poésie, essais, biographie, mais l’autre s’est rembruni. Après avoir maugréé des paroles indistinctes, comme des sons, une incantation, il a sorti de sous sa veste une machette qu’il a brandie au-dessus de sa tête. Effrayé, le libraire lui a nommé un titre, le premier qui lui est venu à l’esprit, univers, univers, mais le barbare a sans doute compris qu’on appelait l’univers à l’aide. D’un geste rapide, il a saisi le premier client à portée de la main, Monsieur Leblond-Dumontel, qui avait le nez fourré, comme d’habitude, dans les romans picaresques.

À ce moment, tout s’est déroulé très vite, et le client témoin m’a avoué être incapable de faire la part du réel et de son imagination affolée. Que m’importe, lui ai-je lancé, je ne veux qu’un sens général de l’événement. Encore ému, le client a poursuivi.

Machette au poignet, le barbare a ouvert la chemise de Monsieur Leblond-Dumontel, une vieille chemise de l’Armée du Salut, avant de taillader le torse. Sa foi, celle du client témoin, cette boucherie ne finirait pas en pot-au-feu! Les longues gouttes de sang viennent de là, et du fait que Leblond-Dumontel s’est mis à se tordre de douleur. Mais l’assassin l’a vite maîtrisé d’une main de fer, ou qui semblait telle, et avec une précision de chirurgien, lui a retiré un cœur qui pissait le sang.

C’est alors que l’incompréhensible, ou davantage d’incompréhensible, a eu lieu. Le monstre, c’est le terme employé par le client, a alors laissé tomber l’essentiel de Leblond-Dumontel, pour se précipiter sur les rayons de livres, le cœur à la main. Dans un rire diabolique, autre terme employé par le client et que j’aurais, pour ma part, évité, l’homme s’est mis à frapper au hasard les dos des livres. Cela a duré au moins cinq minutes, cinq interminables minutes, pendant lesquelles au moins cinquante-deux livres ont reçu cette macabre estampille, ce coup de cœur abominable.

Par curiosité, pendant que les policiers étaient occupés ailleurs, j’ai rapidement noté les titres sélectionnés par le monstre. J’avais lu la plupart d’entre eux, mais j’ai rapidement inscrit les autres sur ma liste de livres à lire. Il y a tant de livres dans cette librairie, on ne sait jamais quoi choisir, comment choisir.

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Le cœur de David

David se rend chez le docteur Robineau, ou plutôt, correction, Robino, avec un o au lieu du au, à la fin. 

ROBINO: Donc vous êtes David David? Comme c’est curieux. Et malade?

DAVID: Oui docteur, un infarctus.

ROBINO: C’est bien, c’est bien. Mais David David, comment est-ce possible? Comment vos parents ont-ils pu?

DAVID: C’est mon père. Ma mère voulait m’appeler Geronimo. Il a insisté, puis il est mort. Alors elle m’a appelé David.

ROBINO: Vous avez un deuxième prénom? Votre mère vous a donné un deuxième prénom? Geronimo, peut-être?

DAVID: Mon deuxième prénom, c’est un prénom composé.

ROBINO: Ne me dites pas.

DAVID: Si. David-David.

ROBINO: Donc, en définitive, vous êtes David David-David David. Étonnant. Les gens doivent s’étonner, non? Comment savoir si on vous appelle par votre prénom ou votre nom? Ou votre deuxième prénom?

DAVID: Ça dépend du ton sur lequel on prononce David. Quand ma mère m’appelait David, c’était toujours mon prénom, qu’elle soit joyeuse ou en colère. Quand mon patron m’appelle David, par contre, c’est mon patronyme qu’il utilise, pour bien marquer la hiérarchie. Ma voisine, quand elle m’appelait du bas de l’escalier, c’était toujours mon prénom. Elle était amoureuse, pauvre femme, elle me faisait des avances, j’étais son petit David. Quand elle a compris qu’elle ne m’approcherait jamais, elle a commencé, lorsqu’elle parlait aux autres locataires, à utiliser mon patronyme. Je l’ai entendue. Ça aurait été si simple de l’aimer, mais que voulez-vous, elle vivait beaucoup trop près de chez moi. David David-David David, les fonctionnaires, la plupart d’entre eux, ne sourcillent pas quand ils entendent mon nom, quand ils l’écrivent. Évidemment, je ne fais référence qu’aux vrais fonctionnaires, aux vrais de vrais, les fonctionnaires de carrière, les fonctionnaires à tête de fonctionnaire. Pour les autres, ceux qui se retrouvent plongés dans le fonctionnariat à défaut d’avoir trouvé mieux du vrai côté de la vie, je vois que ça les titille, qu’ils voudraient en savoir plus. Si les conversations n’étaient pas enregistrées, surveillées, évaluées, nul doute que ceux-là m’auraient interrogé, aurait tenté de me tirer des secrets de famille.

ROBINO: Vous êtes un spécimen unique.

DAVID: Et souffrant, qui a peut-être déjà outrepassé ses chances de survie.

ROBINO: Ah oui, cet infarctus.

DAVID: Ne pourrions-nous pas nous en soucier?

ROBINO: David David-David David, tout de même! Dans quel monde absurde vivons-nous! Voyez-vous, mon cher David David-David David, j’ai vécu, j’ai voyagé, j’ai divagué. Tout ça, oui. Et je trouve encore matière à m’ébouriffer. David David-David David. Ébouriffant. David David-David David, on finit par s’amuser à le répéter. Comme lorsqu’on apprend une première phrase dans une langue inconnue.

DAVID: Ne devrions-nous pas nous ressaisir?

ROBINO: David David-David David! Votre cœur, c’est bien ça? Votre cœur.

DAVID: Il se débat.

ROBINO: Avec un nom pareil! Je n’aurais pas donné cher du mien, en pareille circonstance.

DAVID: Je vais m’effondrer.

ROBINO: Attendez. Je reviens. Il faut, il le faut absolument, que j’aille signaler le phénomène à mes confrères. Ne vous inquiétez pas, ils sont juste là, à quelques portes d’ici, ils viendront me seconder dans l’ébahissement.

Au moment où la porte se referme derrière le docteur Robino, David rassemble les traditionnelles pensées profondes de la fin, et expire. Sur son épitaphe, les passants liront David David-David David. Ils souriront.

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Le retour et le miroir

J’ai attendu si longtemps pour rentrer chez moi! Des jours! Des mois (NDLR: imbécile, c’est plutôt des années! Tu perds la boule, tu as perdu le fil) ! Oh, je me sens si fort enfin, comme si j’avais vingt ans, comme si toute l’énergie de toutes les centrales nucléaires s’emmagasinait dans mon corps. Et cette maison! Comme elle est belle, comme je lui redonnerai le sourire! Des fêtes tous les soirs, et les amis, et les amours, et les passions! J’espère qu’il reste à boire dans le cabinet, je me verserais bien un whisky on the rocks, mais faut peut-être pas compter sur les glaçons.

Tiens, on dirait qu’il n’y a pas d’électricité. Une coupure? Et tous ces fils d’araignée! Madame Martin n’est pas venue faire le ménage? Serait-elle morte, piétinée par ces hordes de miséreux? Ouvrons les rideaux, ouvrons les fenêtres, il sera toujours temps de nettoyer.

Peut-être serais-je sage de me reposer ce soir. Non que je sois particulièrement fatigué, mais ce changement soudain mérite une petite méditation bien sadique. Ou zen.

Cette vieille commode! N’avais-je pas laissé un bébé dans le premier tiroir? Oh. Il n’y est plus. Ou alors il s’est asséché. Pulvérisé. Peut-être n’était-ce pas un bébé, mais autre chose. Je pense trop. Laissons les choses revenir à nous, et tant pis pour celles qui y étaient jadis et qui n’y sont plus. Je vivrai si bien ici, je le sens.

Ah! Ah! Ah! C’est toi qui te caches sous ce drap blanc? Margot, c’est bien toi? Je ne t’avais pas oubliée. Enfin, si, un peu. J’avais oublié qu’une femme comme toi, ça ne s’oublie pas, on ne l’égare pas. Tu me connais, Margot, j’ai parfois tellement de choses dans la tête, ça file, ça défile! Un ordinateur à mémoire infinie! C’est tout moi! Tu étais dans cette mémoire, tu sais. La preuve, je viens de t’en tirer! Comment aurais-je seulement eu conscience de ton existence si tu n’occupais pas une place de choix dans ma mémoire? Margot? Que fais-tu sous un drap? C’est une surprise? J’arrive! Je vais retirer le drap. Tu es prête?

Voilà!

Oh. Ton miroir Psyché. Curieux, comment ai-je pu confondre. Et ton image, elle n’y est plus, dans ce miroir. Margot, es-tu poussière aussi, comme le bébé? Ou partie? Est-ce que je t’ai croisée là d’où je viens?

Étonnant, ce miroir. Je ne m’y vois pas. Si je l’incline légèrement vers moi, comme ça. Non. Toujours rien.

Serais-je donc si vieux? Moi qui croyais, moi qui croyais. Quoi au juste? Je croyais quoi déjà?

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Les avantages des apparts insonorisés

Le petit Tonio, debout sur une chaise, est parvenu à atteindre la fenêtre, à tourner la manivelle pour l’ouvrir légèrement. Maman et papa le lui interdisent, mais c’est si monotone à l’intérieur, si excitant en bas.

En bas, les eaux du fleuve en crue dévalent le boulevard dans un tonnerre de cris, de tôle froissée, de verre brisé. Madame Ledoux, qui habite l’appartement d’à côté, est là, qui tente d’entrer dans l’immeuble, mais en vain. Le courant est trop fort, il risque de l’emporter. Elle se réfugie dans un escalier de secours, en face, et grimace. Une Fiat 500, bleue ciel, 2019, tourbillonne dans les flots et heurte l’escalier. Plouf! Madame Ledoux n’a pas eu le temps de riposter, crier, protester. Tête première, la voilà projetée dans l’eau, et disparaît, pour réapparaître trois cent cinquante mètres plus bas, tournoyant au carrefour, cheveux défaits autour de sa tête submergée.

Tonio l’abandonne à sa baignade, pour se concentrer sur les voitures multicolores qui descendent le boulevard à reculons, sur le côté, à l’envers. Elles semblent lancées dans une course débridée, une course à obstacles à vrai dire. Certaines voitures s’emboutissent dans les poteaux qui tiennent encore, d’autres fracassent les vitrines des magasins pour aller flotter gentiment entre les rayons de pantalons et de vestes.

Oh qu’il aimerait savoir compter, Tonio, pour s’amuser à dénombrer le nombre de voitures rouges, grises, bleues, qui passent sous sa fenêtre. Et le nombre de citoyens aussi, mais il y en a de moins en moins, et la plupart plongent sous l’eau, vite hors de vue. À défaut de compter, Tonio se contente d’une évaluation globale: il y en a beaucoup.

Pour mieux voir, il se penche un peu plus à l’extérieur. Nul doute qu’il s’approche du point critique, celui où ses talents de nageur, acquis l’été dernier à la piscine publique, seront mis à l’épreuve. Mais Tonio persiste à se pencher, à se pencher toujours davantage, parce que vraiment, le spectacle est fascinant.

Soudain, tout s’effondre. C’est fini, terminé, le plaisir gâché. Maman et papa l’ont saisi par la taille, et d’un mouvement rapide, puissant, l’ont ramené à l’intérieur, de la tête aux pieds. Après un coup d’œil dégoûté à l’extérieur, elle ferme la fenêtre, il la verrouille, elle baisse le store de coutil.

Maman et papa n’aiment vraisemblablement pas le spectacle fascinant. Ce qui se passe de l’autre côté de la fenêtre les agace, ils veulent l’effacer, ne pas le voir ni l’entendre. En des journées comme celle-là, ils apprécient à sa juste valeur l’insonorisation de l’appartement. D’accord, c’est plus cher, mais quel avantage, il n’y a pas à dire.

Un avantage qui échappe totalement à Tonio, toutefois. Devant son irascibilité, maman et papa comprennent qu’il a besoin d’un autre spectacle. Profitant de la délinéarisation, maman et papa trouvent rapidement une émission en vingt épisodes qui raconte les aventures d’un dragon jaune et bleu qui réussit d’étonnants exploits pour sauver des enfants laissés à eux-mêmes dans un monde sans adultes. Tonio rechigne d’abord, parce que c’est idiot, mais après cinq minutes, il mord à l’hameçon, et il sera très difficile ce soir de le tirer de là.

Tonio et maman et papa ont oublié ce qui coule à l’extérieur, et de toute façon, ce sera déjà mieux demain, ou après-demain, ou la semaine prochaine. 

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Le noeud

JANOT: Monsieur le Président! Monsieur le Président! 

PRÉSIDENT: Mon cher Janot, le nœud de ta cravate est lâche. À mon avis.

JANOT: Monsieur le Président, ils sont debout! Ils sont debout!

PRÉSIDENT: D’abord, ce nœud.

JANOT: Voilà, voilà, Monsieur le Président. C’est bien ainsi? Acceptable?

PRÉSIDENT: Acceptable, oui, parfait, non. Tu sais, Janot, refaire un nœud de cravate est essentiel en tout temps. Bien des hommes, bien des femmes qui en portent aussi, bien des gens sans genre qui en portent aussi, négligent leurs nœuds de cravate. Ils le font le matin, devant la glace, puis ils l’oublient toute la journée. Pourtant, la soie, ça se détend, oh je te l’accorde, souvent imperceptiblement. Mais comment espérer que du matin, disons à huit heures trente, donc que du matin au soir, le nœud maintienne sa rigidité, sa prestance et sa force. C’est oublier que le corps s’est levé des dizaines de fois, le tronc a pivoté, les bras ont remué, la tête, il ne faut pas l’oublier celle-là, n’a cessé de se tourner de gauche à droite, de haut en bas. Ne l’oublions pas, car tous ces mouvements, vois-tu, sollicitent, à divers degrés, les muscles du cou. Or, quand ces muscles se contractent et se relâchent, que se passe-t-il? Eh bien, cela crée un mouvement qui agit directement sur le col, et par là, sur le nœud. Il faut en prendre conscience, mon cher Janot, parce qu’un nœud reflète l’âme de celui qui le porte. Un nœud mou, tu l’as deviné, suggère un individu qui doute de tout, incapable de prendre des risques et d’avancer. Un perdant, quoi. Tandis qu’un nœud toujours bien serré, bien solide, montre la force de caractère de celui qui le porte. Il inspire respect, celui que l’on doit aux véritables chefs. Mon cher Janot, si tu as l’ambition de demeurer au sein de mon équipe, au coeur même de la Maison-Rose, traite ton nœud avec tous les soins que son existence commande.

JANOT: D’accord Monsieur le Président, d’accord.

PRÉSIDENT: Ils sont debout, disais-tu? Mais qui donc, à part nous deux, en ce moment?

JANOT: Les damnés de la terre, Monsieur le Président, les damnés de la terre! Debout!

PRÉSIDENT: Ce ne serait pas la première fois ni, hélas, la dernière.

JANOT: Que dois-je faire? Ils sont nombreux, vous savez, beaucoup plus que nous l’avions estimé.

PRÉSIDENT: Invite-les à se rasseoir. Voilà tout.

JANOT: Il y en a de tous les pays, Monsieur le Président. Certains sont partis de l’autre côté de la terre, ils ont marché depuis leur naissance pour se rendre ici.

PRÉSIDENT: Je parie qu’ils veulent manger mieux, se loger mieux, s’habiller mieux, se soigner mieux, et par-dessus le marché, se reposer. Comme d’habitude.

JANOT: Pas tout à fait, monsieur le Président, pas tout à fait.

PRÉSIDENT: Que veulent-ils donc? Un téléphone intelligent? Une connexion internet?

JANOT: Ils veulent vous remplacer par un des leurs, monsieur le Président. Et moi aussi, par un des leurs aussi. Et nous tous, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Ton nœud de cravate! Ne l’oublie pas!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Dans les grands moments de stress, refaire son nœud de cravate permet de canaliser toute son attention pour quelques secondes, et c’est parfois suffisant pour retrouver le calme nécessaire aux grandes décisions.

JANOT: Que doit-on faire, monsieur le président? Appeler l’armée?

PRÉSIDENT: Défais et refais ton nœud, Janot, tu dois impérativement te calmer.

JANOT: Oui, monsieur le Président. Sachez qu’ils approchent!

PRÉSIDENT: Voilà. Maintenant, tu vas appeler mon cousin Jean, tu lui diras d’offrir un rabais de soixante pour cent sur tous les fauteuils inclinables, bien rembourrés.

JANOT: Oui, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: En cuir.

JANOT: Pardon?

PRÉSIDENT: Les fauteuils. En cuir. Ne soyons pas pingres, la cause est élevée, l’objectif noble.

Quelques minutes plus tard.

JANOT: C’est fait, monsieur le Président. Les fauteuils inclinables se vendent.

PRÉSIDENT: Quels sont les résultats, du côté des damnés?

JANOT: La moitié se sont déjà assis.

PRÉSIDENT: Et l’autre moitié?

JANOT: Même à soixante pour cent, c’est trop cher pour eux.

PRÉSIDENT: Dites à mon cousin de réduire davantage. Il faut réduire, Janot, réduire tant que le dernier ne se sera pas assis.

JANOT: Entendu, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Assis, les damnés de la terre! Il n’y aura pas de révolution cette année!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Janot!

JANOT: Oui, monsieur le Président?

PRÉSIDENT: Ton nœud!

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Le maire d’X en Y 

Quand je me suis réveillé ce matin, je n’avais plus de corps. Tout était flou autour de moi, comme si je nageais dans un espace immatériel, une sorte de nuage où je ne reposais sur rien. Mais je ne volais pas. Je ne bougeais pas, en fait, n’ayant plus de corps, j’étais au centre, à gauche, à droite, partout en même temps.

Prisonnier.

Le sentiment de captivité m’a oppressé dès le début, sans que je ne sache pourquoi. Je ne voyais pas de barreaux, pas de murs, je n’étais visiblement pas enfermé, au contraire, j’avais l’impression de voguer dans l’infini, dans une matière nouvelle, ni gazeuse,  ni solide.

Puis je l’ai entendu. La voix. Une seule voix.

J’ai sursauté, j’ai répondu, j’ai appelé, mais la voix ne m’écoutait pas, ne m’entendait pas. Il m’en a fallu du temps pour comprendre que j’avais abouti dans l’esprit d’un inconnu. J’ignore si cela vous est déjà arrivé, mais j’avoue que ça m’a terrifié. Comment me suis-je retrouvé là? Pourquoi? Qui m’y a catapulté? Ou quoi?

Donc, j’étais dans l’esprit de ce type, et il n’en savait rien. J’entendais tout ce qu’il disait, mais aussi ce qu’il pensait, même ce dont il rêvait. C’est à vous faire frissonner. J’espère que personne, jamais, ne s’est retrouvé dans la même posture chez moi!

J’ai fini par comprendre que mon homme était maire d’une ville de taille moyenne, élu depuis quelques mois à peine. Je me souviens d’un matin, en particulier. Il avait plusieurs rendez-vous dans la journée, et je sentais une nervosité croissante.

Premier rendez-vous, un journaliste de la télé locale, à ce que j’ai pu déduire des réponses du maire, parce que je n’entendais rien de ce que l’autre racontait, je n’entendais absolument rien d’autre, toujours, que les paroles et les pensées du maire. Le maire répondait à ce que je devinais être des questions banales, sur les projets de soutien au développement économique, sur le transport en commun, sur l’amélioration du réseau de sentiers cyclable. À un moment, toutefois, la pensée du maire s’est mise à dominer la voix, si bien que je n’entendais plus qu’elle. Pendant qu’il répondait avec aplomb aux questions, la pensée disait j’espère qu’il ne se rend pas compte qu’il en connaît beaucoup plus que moi, que sur les questions économiques et financières, je ne m’y retrouve pas, du moins pas encore, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, je ne voudrais surtout pas paraître bête, et ça répétait et ça répétait pendant que la voix continuait d’enfiler des mots et des mots, les mots du jargon politico-financier.

Tous les autres rendez-vous se sont passés à peu près de la même façon, la pensée exprimant ses incertitudes à tue-tête, pendant que la voix débitait autre chose. Puis, en fin de journée, une jeune femme a dû entrer dans le bureau, probablement une ingénieure, puisque le maire lui posait toutes sortes de questions sur le futur réseau d’aqueducs que la ville comptait faire construire. Questions ennuyeuses, vite étouffées, encore une fois, par cette pensée folle, qui s’est mise à voltiger dans tous les sens.

D’où j’étais, il m’était impossible d’évaluer les mouvements du maire, mais à écouter sa pensée, j’ai vite deviné qu’il se plaçait en position avantageuse pour plonger le regard dans un décolleté, j’aimerais bien les voir en entier, ils me semblent fermes et soyeux, exactement de la bonne taille, ma main les épouserait à merveille, je me demande à quoi ressemblent les mamelons. Ça y allait, commentaires par-dessus commentaires, sur les seins, le fessier, les hanches, les jambes, le nez, la bouche, les cheveux, comment pouvait-il se concentrer sur ce qu’elle lui expliquait?

Comment les citoyens de sa ville ont-ils pu l’élire?

La journée a fini par achever, le maire a mangé avec sa femme, à ce que j’en ai déduit, propos insipides, la pensée hésitait à exprimer son ennui, partagée entre le devoir et les impulsions du moment. Puis lecture d’une biographie, Bill Gates, détente sous la douche, et au lit.

Pendant quelques minutes, ou plus, comment savoir, j’ai pu enfin me reposer. Il dormait, l’esprit totalement fermé. Mais ça n’a pas duré. Je l’ai retrouvé avec l’ingénieure de cet après-midi, et il y allait à coeur joie, pendant qu’elle se déshabillait, il la tripotait de ses grosses mains poilues. Dans le rêve, elle ne disait rien, elle se pliait, tout simplement, à tous ses désirs, et il dominait la scène, son plaisir dominait tout. Je voyais tout, son rêve se déroulait devant moi comme un film sur l’écran. Impossible de me fermer les yeux, impossible d’y échapper, malgré la colère, malgré le dégoût. À la fin, le maire a joui, et j’ignore s’il l’a aussi fait dans son lit.

Cela a duré ainsi pendant des semaines, des mois, des années. Oui, mes très chers vous, pendant des années! Regards concupiscents, paroles fausses, promesses vides. Tout ce temps à endurer les innombrables petites hypocrisies quotidiennes, noyées dans des phrases que beaucoup semblaient croire. Ça devenait démoralisant, je vous assure, surtout que j’ignorais totalement comment retrouver mon corps, s’il existait encore, quelque part. Et si oui, que faisait-il tout seul, sans mon esprit pour le guider?

Mais ça s’est produit, sans raison, un beau matin de juillet. Le maire mentait à je ne sais plus qui, quand tout à coup, j’ai retrouvé mon corps. Il n’avait pas vieilli, alors là, mais pas du tout! J’ai ouvert mon ordinateur, j’ai vérifié la date, je l’ai vérifiée aussi en descendant acheter un journal. Contre toute attente, les années que j’avais vécues avec le maire s’étaient effacées, je revenais à mon point de départ.

Vous aurez compris que pendant toutes ces années dans le maire, j’ai fini par connaître le nom de la ville. Je m’y suis donc rendu à la première occasion, et j’avoue que j’ai eu du mal à reconnaître mon maire. Il était plus jeune que je ne l’avais quitté, parce que le temps avait fait marche arrière pour lui aussi, et il était plutôt élégant, malgré une pilosité abondante. Poli, voix douce, respectueux. J’ai cru que je m’étais trompé, j’ai même douté. Peut-être avais-je rêvé tout cela? Mais j’ai vite reconnu les mots qu’il employait à répétition, j’ai même reconnu les mots qu’il débitait mécaniquement quand sa pensée errait à des lieux.

Alors j’ai raconté tout ce que je vous ai raconté, et même plus, beaucoup plus. Mais plus je parlais, moins on me croyait. Le maire m’a poursuivi pour diffamation, il a gagné, je me suis ruiné. Mais si vous allez à X, en Y, sachez que le maire est un beau salaud.

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Il ne faut jamais se fier aux moustiques du lac Doris 

J’étais étendu nu devant ma petite cabane, sur une île au centre du lac Doris. Mon oncle, qui m’a laissé la cabane et l’île à sa mort, m’a toujours répété que là, les moustiques piquaient comme ailleurs, mais sans douleur, sans infection.

Épuisé de ma vie trépidante en ville, j’avais décidé de passer mes vacances au lac Doris, parfaitement seul pour un mois. Du matin au soir, je regardais les canards sur le lac, je comptais les ronds des poissons dans l’eau, et je lisais Alfred Jarry.

Étendu, donc, les yeux fermés, je goûtais la chaleur de cette belle journée d’août. Je crois que je me suis même endormi, comme cela m’arrivait souvent, depuis mon arrivée au lac Doris.

Soudain, un chatouillement. J’entrouve un œil, j’aperçois un moustique sur mon gros orteil. Me rappelant les propos de mon oncle, je ne m’en soucie pas, et je referme l’œil, décidé à goûter les rayons de ce beau grand soleil mauricien. Si ce moustique m’a piqué, je n’en ai rien su puisque je n’ai rien senti. Mon oncle avait raison.

Je m’abandonne à la douceur chaude de cette fin de journée, je bâille, je m’étire, l’intensité du rouge sur mes paupières diminue peu à peu. J’ai faim, j’ai soif, il est grand temps de casser la croûte.

J’ouvre les yeux, prêt à me lever. Stupéfaction! Toute la surface de mon corps est couverte de moustiques à l’œuvre! Ils sont des dizaines, peut-être des centaines, à me sucer le sang. Mais je ne sentais toujours rien, pas la moindre douleur.

N’empêche, tous ces moustiques, c’est dégoûtant. Je me secoue, je me lève et cours m’habiller dans la cabane.

Le lendemain, les moustiques reviennent, mais cette fois je les chasse, malgré moi.

Sauf que le surlendemain, je m’endors à nouveau, et à nouveau un bataillon complet de moustiques m’a pris d’assaut. Je les chasse d’une main molle, parce que c’est ce qu’il faut faire, mais à vrai dire, je commence à m’en balancer. Je ne sens rien, je n’en souffre pas, à quoi bon s’inquiéter.

Les jours suivants, les moustiques piquent à coeur joie, comme si leurs copains leur avaient indiqué la bonne adresse, celle où on peut boire à bar ouvert, à volonté. Et on me pique, et je ne sens rien, et mes vacances coulent doucement près du lac Doris, où j’oublie de plus en plus mes amis de la ville. Et mes collègues. Et mes clients. Et mes maîtresses.

Puis vient, ce jour-là j’ai l’âme triste, le moment de partir, de quitter le lac Doris pour n’y revenir que l’an prochain. Rapidement, j’empile mes rares bagages, je saute dans le lac pour me laver une dernière fois, et je me dis qu’un petit rasage me fera du bien avant mon retour dans la civilisation.

Mais je ne trouve pas de miroir dans la cabane. C’est curieux, je n’avais pas remarqué cette absence jusque là. Faut croire que je ne m’ennuyais pas trop de ma gueule.

Je me rappelle soudain le couteau de chasse que j’ai apporté avec moi. Ça fera l’affaire. Je sors mon rasoir, je lève la lame du couteau, mais il n’y a rien. Je ne vois absolument rien dans le reflet. Enfin, si, je vois quelque chose, mais pas moi. Je vois le mur derrière moi, et les raquettes accrochées à un clou. Mais où suis-je?

Je me parcours le corps des yeux, et je vois tout, mes mains, mes jambes, mon ventre, tout ce qui s’offre à mes yeux, je peux le voir, mais impossible d’en voir le reflet dans la lame.

Je fourre toutes mes affaires dans mon sac, que je lance dans le canot. Je traverse le lac, je cours et je marche et je cours jusqu’à ma voiture, dix kilomètres plus loin. Dès que je l’atteins, je me précipite sur un rétroviseur dans l’espoir d’y revoir ma gueule. Il n’y a personne.

Je saute en voiture, je fonce vers le premier village où je m’arrête dans une station-service. Je demande les clefs des toilettes, mais le commis ne me prête aucune attention. Impatient, j’allonge le bras, et je saisis la clef. Une fois dans les toilettes, je me jette sur le miroir. Je n’y vois rien, pas même mes vêtements. Je n’existe plus.

Je sors des toilettes, j’aborde la première cliente qui se présente. Je lui tapote l’épaule, elle se retourne, mais ne voit rien. Elle hausse les épaules et s’en va. Je suis un fantôme. Pourtant, je ne suis pas mort! Mais que suis-je devenu? Que s’est-il passé?

Les moustiques! Ce sont les moustiques du lac Doris!

Machinalement, je roule vers la ville, vers ma vie. Mais si on ne me voit pas, si personne ne m’entend, si je n’existe plus pour quiconque, à quoi bon? Ne paniquons pas. Laissons quelques jours passer, quelques semaines.

Si jamais je ne réapparaissais pas, peut-être faudra-t-il songer à m’installer définitivement au lac Doris.

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Balade de madame Martin 

Tu empiles dans ta voiture les vêtements que tu recueilles depuis un an, il y en a beaucoup, de toutes les tailles, bébés, enfants, maman, papa. Tu souris, tu es fière. Beaucoup de travail, laver, repriser, presser, on dirait qu’ils sont neufs, ils plairont, ils apporteront un petit rayon de soleil. Oui, un rayon, même s’il est brisé, ça brille quand même. Il brillera dans leurs yeux. Tu arrives au Centre, tu n’y vas jamais, habituellement ils viennent chez toi pour ramasser, mais les bénévoles meurent, on ne les remplace pas aussi vite qu’autrefois.

Tu pousses la porte, tu ne reconnais personne, tu te demandes si le Centre n’a pas déménagé, si tu ne t’es pas trompée d’adresse. Non, c’est bien ici. Monsieur Lapointe est absent, madame Simon arrivera plus tard. Quatre jeunes personnes t’aident à transporter les vêtements. Elles sont méticuleuses, elles s’étonnent de la qualité des vêtements, elles te félicitent pour ton travail, tu rougis, tu cherches qui sont les filles, qui sont les garçons, tu caches ton malaise derrière ce sourire de pose, ces personnes montent et descendent les escaliers, elles parlent de pourquoi, mon pourquoi, son pourquoi, leur pourquoi, avoue-le, madame Martin, tu as peur, tu crois être piégée dans un nid de rastaquouères, où est ce bon monsieur Lapointe, où est cette bonne madame Simon? Tu les regardes à peine lorsque tu t’enfuis, tu crains qu’on ne te croie folle, mais déjà tu es prête à assumer cette folie au nom des tiens, au nom des dames de la Ligue de la préservation, et tu sors en courant, tu veux te réfugier dans ta voiture, retrouver au plus vite les dames de la Ligue, et cette question qui te contracte la cervelle, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu descends dans la rue, tu te crois sauvée, tirée d’affaire, pas besoin de faire semblant, pas besoin de te brûler les doigts. Tu cherches les clefs de ta voiture, où sont-elles, tu ne les trouves pas, madame Martin, tu es trop agitée, est-ce que ton cœur tient le coup? Cette femme qui s’approche, cette femme, l’as-tu vue, l’as-tu entendue? Elle te parle, elle te demande quelques dollars, tu fouilles comme une folle dans ton sac, ces satanées clefs, je les ai perdues! Est-ce bien des dollars qu’elle te demande, ou une direction, ou seulement si tu vas bien, car elle a peut-être vu ton visage tordu, mais tu n’entends rien, tu fuis ces yeux inconnus qui insistent, qui s’accrochent à ton pantalon si bien pressé, à ton chemisier si blanc. Décidément, les clefs te fuient, tu la sens bien, maintenant, dis, tu la sens? Est-ce une odeur de sueur, urine, merde, elle pue, elle est peut-être couverte de puces, de punaises de lit? Est-ce bien cela, ou un parfum, ou rien du tout, quelque chose dans ta tête qui décidément se détraque? Tu en trembles. Tu ne lèves pas les yeux vers elle pour ne pas avoir l’impression de t’engager, mais tu la sais là, tu as peur encore une fois, n’est-ce pas, madame Martin? Tu ne reconnais pas cette voix, les mots qu’elle emploie, tu ne reconnais rien dans cette femme que tu refuses de voir, et tu trembles, où sont tes clefs, madame Martin? Quand ton œil tombe sur le contact de ta voiture, tu te dis qu’il était temps, tes clefs, évidemment, tu les as laissées dans le contact, comme ça t’arrive si souvent, tu ouvres la portière, tu te lances à l’intérieur comme sur ta planche de salut, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu roules à peine cent mètres, peut-être moins, la rue est bloquée, impossible d’aller plus loin. Du boulevard déborde une foule innombrable qui danse et qui chante, des gens de tous âges, vêtus et nus, ils sautent sur les voitures garées, ils en égratignent plusieurs, ils en écrasent quelques-unes. Le joli chant qui monte d’eux t’aurait peut-être plu, mais à la radio, si tu avais pu le goûter paisiblement dans ton fauteuil, celui qui est près de la fenêtre, où tu reçois les dames de la Ligue. Mais ici, quel affront! Ils montent sur ta voiture, et tu ne peux plus fuir. Ils te sourient, t’offrent de charmantes pâtisseries, mais tu es paralysée, tes deux mains crispées sur le volant tu voudrais disparaître. Les pas de ces voyous sur ton capot, ta voiture qui tangue, tu pries pour que les escouades spéciales de la police nettoient le boulevard, la rue, tu pries pour que l’armée déploie ses troupes, rétablisse l’ordre, et tu fermes les yeux, tu serres les paupières de toutes tes forces pour ne plus voir même le rouge qui te brûle, pour retrouver la nuit, juste un instant. Tu es désespérée, reconnais-le, madame Martin, tu veux appeler tous les tiens à la rescousse. Mais quand tu soulèves enfin tes paupières, tu ne vois rien, il n’y a personne, nu ou habillé, tu es bien seule dans ta voiture qui a embouti un camion stationné. Tu es en sueur, madame Martin, tu cries à l’injustice, mais qu’est-ce qui se passe?

Soudain, tu te souviens de cette dame qui habite près d’ici, oui tout près, sur cette rue, où est-ce déjà? Tu sors, tu crois reconnaître la maison, tu abandonnes ta voiture, tu n’entends pas celui qui t’appelle, qui maintenant te menace de lancer les flics à tes trousses. Tu traverses une mer de rires et de chants et tu y parviens chez cette dame, oui, enfin, libération te dis-tu, tu frappes, elle t’ouvre aussitôt, tu t’écroules à ses pieds, épuisée. Alarmée elle te conduit jusqu’au salon, tu lui racontes tout, et la voici, cette dame de la Ligue de la préservation, toute aussi terrifiée que toi, vous vous serrez les mains longtemps, plus un mot n’est nécessaire, tu as retrouvé ton monde. Tu ne sais pas si beaucoup de temps passe, ou seulement quelques minutes, tu lui suggères d’appeler la police, le député, le président, mais avant que vous ne vous soyez décidées, on frappe à la porte, tu reconnais le jeune Dumoulin, tu sautes de joie, fils de ton voisin Dumoulin, policier, garçon probe et respectueux, tu laisses une larme couler, tu te détends, tu célèbres ton libérateur, qui te passe les menottes. Tu t’écroules, madame Martin, en te demandant, mais qu’est-ce qui se passe, et personne ne te répond, ni Dumoulin, ni la dame de la Ligue de la préservation.

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Basse-cour 

GUSTAVE: Elles sont toutes à toi, ces poules? 

LEYLA: Papa m’a donné la maison, à condition que je garde le poulailler. Tu veux bien m’aider à ramasser les œufs?

GUSTAVE: Les œufs? Vraiment? Tu en fais quoi des œufs?

LEYLA: J’en donne à la soupe populaire, j’en vends, je m’en garde.

GUSTAVE: Toutes ces poules! Intimidant.

LEYLA: Les oeufs! Tu en oublies. Tu n’as jamais mis les pieds dans un poulailler?

GUSTAVE: Je ne t’imaginais pas ainsi. Leyla et ses poules. Leyla l’élégante, qui joue à la fermière!

LEYLA: Plutôt la fermière qui joue à l’élégante. Ou peut-être que j’ai de multiples personnalités.

GUSTAVE: Il n’y a pas à dire, le premier degré d’émancipation passe par le rapport à la propriété agricole. Mais aujourd’hui, devant l’accumulation rapide de capitaux faramineux, aucune véritable réforme agraire n’est possible.

LEYLA: Tu as marché sur un œuf.

GUSTAVE: Le capital financier modèle jusqu’à nos rêves, par son contrôle de la production et de la promotion des produits.

LEYLA: Fais attention aux poules, il ne faut pas les effrayer.

GUSTAVE: Nous consommons aveuglément, sans jamais poser de questions, parce que nous avons besoin de cette cécité pour vivre comme nous le faisons.

LEYLA: Gustave! Tu as failli renverser tous ces œufs! Reste près de moi, ne t’aventure pas plus loin.

GUSTAVE: Quand une crise éclate, l’ahurissement nous étouffe, alors que tout était prévisible, simplement parce que les mécanismes économiques engendrent le mouvement de leur propre déchéance.

LEYLA: Attends-moi ici, je n’en ai plus pour longtemps. Surtout, n’avance pas de ce côté, il y a une trappe, et la planche qui la tient n’est pas très solide. C’est surtout pour éviter que les poules n’y tombent.

GUSTAVE: Alors il y a la guerre, qui a permis à l’industrie de l’armement de se développer de façon démentielle. Si bien que l’industrie de l’armement permet aux guerres de se développer de façon démentielle.

LEYLA: Gustave! La trappe!

GUSTAVE: Si bien que nous voyons, aujourd’hui, la… ahhhh!

LEYLA: Gustave! Non! C’est pas vrai! Merde. Il s’est empalé sur la fourche. Le con. Comment je vais expliquer ça, maintenant! Le fils du directeur général qui me fait la cour depuis deux ans est venu s’empaler chez moi!

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Refuge 

JOE: Il y a encore beaucoup d’espace pour plein d’autres choses. C’est vrai que le président est entré, je l’avoue, fier sur son zèbre. Mais il n’y a pas à s’inquiéter, ça n’a pas duré, il s’est volatilisé sans laisser de trace, et le zèbre broute par là-bas, paisiblement. Par ici, mon ami, par ici on peut respirer sans craindre les ricochets de la loi, par ici il y a de la joie, par ici on oublie parfois de mourir. 

ANTHONY: J’ai les flics au cul, j’ai besoin d’une planque, je suis épuisé.

JOE: Tu n’as pourtant pas la tête d’un qui aurait cambriolé, torturé, violé, démembré, étêté.

ANTHONY: Évidemment. J’ai un peu faim aussi.

JOE: Le directeur général est aussi passé sur les ailes d’une famille de corbeaux. Ils croassent tranquillement de ce côté, je crois. Lui, dissous. Par ici la respiration naturelle.

ANTHONY: Mon crime est simple: je suis né.

JOE: Ça aussi, oui. Tu n’es pas le seul.

ANTHONY: Né un 23 août sous le tropique du Cancer. Pas beau. Pas laid. Pas sympathique. Pas antisympathique. Et quoi d’autre? Hum. Ah oui. J’ai appris à marcher, à quinze mois.

JOE: Tu es né, tu marches. Ils détestent.

ANTHONY: Un meurtre, c’était sur le boulevard gris, il y a un an, il y a deux ans, je l’ai vu, j’étais là, je marchais. La loi m’a tiré dessus, ils me retrouveront.

JOE: Entre. Entre vite. Elle viendra avec ses armes lourdes, elle voudra faire feu avant de disparaître. 

ANTHONY: Comment lui répondrons-nous lorsqu’elle frappera à la porte?

JOE: Elle ne frappera pas. Elle tirera à travers la porte. Ne t’en fais pas. Va, va là-bas, n’importe où parmi ces gens. Tu as faim? Il y a à manger quelque part. Les balles ne se rendront pas jusque là.

ANTHONY: Tu en es certain? Elle se faufile partout, j’ai eu beau me cacher dans les planques les plus inimaginables, la loi me reniflait, me retrouvait.

JOE: Ici, la vie est plus forte que la loi. T’en fais pas, elle a tenté mille fois d’enfoncer la porte, mais elle a toujours fini par reculer. Elle a compris qu’elle risque la disparition si elle s’aventure à l’intérieur.

ANTHONY: Où sommes-nous? Ça ressemble à n’importe quelle maison, et là-bas, derrière, on dirait n’importe quelles rues, et ces gens qui passent, ils ressemblent à n’importe qui.

JOE: Oui. J’ignore moi aussi où nous sommes. Je n’y ai jamais trop réfléchi.

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