La plante verte

INSPECTEUR: Bonjour, monsieur, je cherche Androu Bilodeau.

BILODEAU: C’est moi, qui êtes-vous?

INSPECTEUR: Inspecteur Luke Black. Je peux entrer? Merci. Vous avez bien trente-cinq ans?

BILODEAU: Trente-six, j’ai eu trente-six ans hier. Maman m’a fait toute une fête, vous ne pouvez pas vous imaginer!

INSPECTEUR: Vous vivez avec vos parents, n’est-ce pas?

BILODEAU: Oui. Fier divorcé. Ah cette femme, quelle idée m’est passée par la tête! Vous savez ce que c’est. Je ne pouvais rien faire. Elle râlait quand je laissais une ou deux assiettes sur le comptoir, elle ne voulait jamais faire la lessive, je ne pouvais plus sortir le soir, j’étais devenu, monsieur l’inspecteur, ni plus ni moins qu’un esclave contraint à d’infinis travaux. Alors je lui ai dit au revoir, adieu, et du coup, maman a emménagé ici. Maman, elle ne me comprend pas toujours, vous savez, elle est bien vieille, mais au moins, elle ne me donne jamais tort. Quoi que je fasse. Ça rend la vie vivable, vous voyez. Tandis qu’avec ma femme, je n’avais raison sur rien.

INSPECTEUR: Et votre père? Votre mère a bien emménagé avec votre père? C’est ce qu’indique le rapport du registraire.

BILODEAU: Bien sûr, bien sûr, mais il est légèrement rasant. Énormément rasant. Il me désapprouvait sur tout. Quand j’ai vendu sa moto, pour me payer une planche à voile, il a désapprouvé. Quand j’ai donné son chat à ma cousine Dahlia, il a rouspété. Quand j’ai jeté ses livres, parce qu’ils sentaient l’humidité, il a hurlé. À la fin, ça devenait lourd, vous vous imaginez bien! Maman et moi, nous n’en pouvions plus. Nous étions humainement à bout.

INSPECTEUR: L’avez-vous tué?

BILODEAU: Les gros mots! Tué? Vous rigolez? Je ne suis pas un assassin. Maman non plus. Pourquoi l’aurais-je tué? Il nous sert encore, vous savez.

INSPECTEUR: Où est-il? Je veux le voir. J’enquête sur sa disparition.

BILODEAU: Nous ne l’avons pourtant pas porté disparu. Ni moi, ni maman, j’en suis certain.

INSPECTEUR: Un de ses amis a signalé sa disparition.

BILODEAU: Il avait un ami? Lui?

INSPECTEUR: Semble-t-il. Dites-moi où il est, que je le raye de la liste des personnes portées disparues.

BILODEAU: Eh bien, le voilà, sur l’étagère près de la fenêtre! Voyez comme il se porte bien! Nous en prenons grand soin, comme vous le constatez.

INSPECTEUR: Mais, c’est une plante, une petite plante en pot!

BILODEAU: Nous l’avons fait transsubstantier, voyez-vous. C’est cher, mais nous avons vendu sa voiture sport et ses chevaux. Le résultat est pas mal, vous ne trouvez pas?

INSPECTEUR: Je peux voir le certificat?

BILODEAU: Sous le pot, il est sous le pot.

INSPECTEUR: Je vois, tout semble en ordre. Mais alors, pourquoi le garder ici? Vous pourriez le replanter ailleurs, l’oublier tout à fait.

BILODEAU: C’est qu’il nous rapporte encore. Tant qu’il est ici, ses revenus coulent dans cette maison, qui d’ailleurs lui appartient. Maman voulait bien le planter sur le bord du chemin, loin loin loin, mais je l’ai raisonnée. S’il part, nous risquons de tout perdre, et qui sait s’il a pensé à nous dans son testament! Car voyez-vous, j’ai appris qu’il avait fait un testament en secret. Sans nous en parler. J’en frissonne. Il n’a jamais voulu nous donner le moindre indice, avant sa plantation en pot. Par prudence, nous l’arrosons, nous utilisons le meilleur engrais, nous lui parlons même, quelques fois. Après tout, c’est une bien jolie plante, vous ne trouvez pas?

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La question

ENZO: Charles-Albert! Charles-Albert! Que dois-je faire? Mais que dois-je faire, à la fin! Charles-Albert! Charles-Albert!

FÉRÉOL: Enzo, combien de fois dois-je te répéter que je ne m’appelle pas Charles-Albert, mais Féréol. Fé-ré-ol! Ol, ol, ol, ol.

ENZO: Que dois-je faire, que faire, que dois-je faire?

FÉRÉOL: Méfie-toi de la voisine, surtout quand elle surgit le visage couvert de suie, ça cache ce que tu ne voudrais pas découvrir, oh ça, tu peux en être certain, et il si elle apparaît, atterrit devant toi comme un météore, un oiseau abattu par le chasseur, sauve-toi, prend tes jambes à ton cou et court jusqu’à l’hippodrome, où au moins tu auras quelques options, comme celle de te lier d’amitié avec un jockey, de caresser un cheval, ou encore de prendre conseil d’un joueur impulsif, il t’entraînera dans une avalanche de mots et de gestes, tu y perdras le souffle avec toutes les couleurs qui surgiront, même s’il porte un uniforme, et si c’est le cas, méfie-toi, vérifie bien qu’il ne soit pas pompier, car alors ce serait un piège difficile à éviter, tu pourrais te retrouver malgré toi dans un complot, ce qui n’est jamais facile à déterminer d’avance, malheureusement, les complots mènent parfois à la rue, l’habit est tout prêt pour toi, oui, rangé, qui t’attend, une casquette décolorée, une veste trouée, une chemise sale, un pantalon trop court et de vieilles godasses sans chaussettes, on ne te reconnaîtrait, personne, pas même moi je t’assure, tu attendrais pour manger, mais avant, le choc t’aurait affaibli, de voir le résultat, la pluie qui te trempera jusqu’aux os, tu n’aurais plus besoin d’écouter miss météo, tu pourrais pisser sur les parcomètres en attendant l’aspirante députée qui te promettra une solution, un passage pour retrouver ton chemin, pour sortir de la vallée sombre et reprendre à pleines mains tes questions stupides, toutes tes questions qui cherchent encore leurs réponses et qui entre temps doivent se contenter d’approximations, de balles qui roulent dans toutes les directions avec toi qui s’étourdit, qui ne survivra peut-être pas jusqu’à la fin de la journée, de la nuit peut-être, quand tu as terminé tes longues études, avais-tu payé pour une garantie, une assurance sur ton bonheur et tes journées, mais ça n’existait peut-être pas, ça n’existe peut-être pas, ça n’existe pas, tu le sais bien, sauf que tu voudrais voir les signes et surtout, savoir les lire, parce qu’il ne suffit pas de déterrer le livre de la vérité, si la langue est morte, et ça tu peux en être certain, elle l’est, ça ne te servira qu’à comprendre que cette petite issue s’assèche et se referme sur toi jusqu’à t’étouffer, alors si tu veux rêver encore, tu ferais mieux de ne plus me poser de ces questions stériles.

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Vaut mieux boire

CÉDRIC: Nous n’avons pas le temps d’organiser une manifestation ce soir, je crois que nous devrions prendre un taxi, descendre en ville, faire la fête, j’ai envie de boire, de boire toute la nuit, et peut-être écouter un band dans un bar, peut-être danser, peut-être finir la nuit avec Mariella, Daniella, Patriciella, Johanella, oh la, oh la!

DENZEL: Je partais, j’y allais, les copains sont déjà là. Ils ont fumé, ils ont chanté, c’est l’heure d’y aller. Où donc est Anatole? Anatole ne vient pas?

CÉDRIC: Anatole est dans le sous-sol, il mélange des produits dans ses éprouvettes. Il mélange, chauffe, remélange, et recommence. Depuis ce matin, sans manger, sans boire.

DENZEL: Sans boire?

CÉDRIC: Enfin, sans boire suffisamment. Chaque fois que je descends le voir, il croasse.

DENZEL: Il mélange quoi, Anatole?

CÉDRIC: Quelques sortes de médicaments, je crois, des extraits de plantes, ce genre de trucs. À moins que ce soit autre chose.

DENZEL: Tu ne lui as pas demandé? Peut-être devrais-je aller le voir, le convaincre de remonter, de nous accompagner.

CÉDRIC: Tu perdras ton temps. Anatole, quand il est concentré sur une lubie, l’univers autour s’efface.

DENZEL: Des médicaments? Mais pourquoi? La dernière fois que je l’ai vu, il ne parlait que de démanteler le gouvernement.

CÉDRIC: C’était après son projet de peindre en rose les mouettes pour qu’elles soient chouettes. Anatole, si tu veux mon avis, il ne se saoulera pas cette nuit.

DENZEL: Dommage, il va nous manquer. J’aime quand il raconte ses histoires qui vous entortillent l’esprit dans une spirale. Infinie. Anatole, il sait raconter.

CÉDRIC: Il sait boire, aussi.

DENZEL: T’es certain qu’on ne peut pas le tirer de son sous-sol? Qu’est-ce qu’il espère cette fois? Inventer une nouvelle drogue qui nous permettra de marcher sur l’eau? Une drogue qui nous rendra invisibles? Qu’est-ce que c’est?

CÉDRIC: Il n’a rien dit. Ce matin, il est descendu, il a commencé à mélanger ses médicaments, et c’est tout. Anatole avait sans doute besoin d’un aparté, quelque chose pour nous oublier, pour oublier les autres, la rue, les bars, les boyaux tordus, les réveils noirs.

DENZEL: Il est plus solide que ça, Anatole. Non, je crois qu’il a un plan, un plan pour nous projeter tous en avant. Anatole, c’est un visionnaire temporaire.

CÉDRIC: Temporaire?

DENZEL: Il voit la destination, mais toujours, il s’égare en chemin. C’est quand même mieux que nous, que moi en tout cas. Je ne vois rien, jamais rien.

CÉDRIC: J’aime bien tes manifestations.

DENZEL: Merci. Elles sont colorées. Mais tu vois, Anatole, quand il manifestait, il savait pourquoi, jusqu’à ce qu’il nous entraîne dans la chambre de ses parents. Là, je me suis douté que nous tournions en rond.

CÉDRIC: J’ai soif. Oui, en rond, c’était ahurissant.

DENZEL: Dis-moi, Cédric, est-ce qu’un jour nous cesserons de boire?

CÉDRIC: Allons-y! Nous parlons trop. Anatole ne viendra pas. Je lui laisserai un message, il saura où nous retrouver s’il sort de son long tunnel.

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Ses doigts sur mon poignet

Christa, que j’ai toujours connue en jeans et en t-shirt, avait enfilé un tailleur blanc, impeccable. Au premier regard, je ne l’ai pas reconnue, je suis passé tout droit. Mais le nez a attiré mon attention, toujours ce nez que depuis des années je revois partout, sur les visages les plus divers, même sur de pauvres visages difformes. Marche arrière, regard indiscret. C’était bien elle, Christa, qui se tenait là, à attendre quelque chose, quelqu’un, ou peut-être simplement à observer les gens, la vie, la ville, les vilains garnements qui manifestaient.

Christa! Je me suis écrié, joyeux, me rappelant cette semaine que nous avions passée ensemble, que j’avais cru un prélude à une épatante romance et qui n’avait été que la préface d’un départ intolérable. Je n’étais pas rendu au ta de Christa, que je me prenais à espérer la toucher de mes mains nues, la suivre dans le château maternel où nous avions connu cette relation intello-sensible. J’avais oublié, pendant quelques secondes, que je ne connaissais rien de cette nouvelle Christa, cette inconnue qui portait le visage d’une femme de jadis.

J’aime tes cheveux gris. Merci, Christa, mais ai-je donc vieilli autant? Des cheveux gris, moi? Ah oui, c’est vrai, j’ai même de plus en plus de cheveux blancs. Pourtant, j’ai toujours vingt-cinq ans, j’ai vingt-cinq ans depuis que je t’ai vue pour la dernière fois.

La voilà qui me saisit le poignet et qui s’élance. Tu viens? J’allais m’acheter des poules. J’étais là, béat, à me laisser traîner comme un fanion par cette Christa qui n’était plus Christa et qui voulait des poules. Des poules? Pas même pensé lui demander des explications, pourquoi une si jolie femme en si joli tailleur file s’acheter des poules avec un type qu’elle n’a pas vu depuis trente ans.

Je volais derrière elle, je battais au vent, et sentir ses doigts sur mon poignet me suffisait, je savais que ça me suffirait pour encore une trentaine d’années. J’irais acheter des poules avec elle, et des vaches aussi, s’il le fallait, et des chevaux, des dindons, des lamas, des émeus, n’importe quoi, toute une basse-cour, elle en tailleur, moi flottant derrière elle.

Nous installons les cages de poules sur la banquette arrière de sa voiture, et j’ai oublié ce que j’avais à faire, je me suis abandonné.

Chez elle, un bonhomme court, trapu au cheveu rare, nous accueille avec un étrange rictus, et son regard torve m’indique que je n’ai pas intérêt à franchir le seuil de sa maison. Pendant ce temps, Christa, qui a lâché mon poignet depuis longtemps, disparaît à l’intérieur, sans un mot pour moi. Après avoir déchargé les cages de poules, l’homme me fait signe du menton de remonter en voiture.

Au bout d’une dizaine d’interminables kilomètres, il freine devant la succursale d’une banque. Il ouvre un sac, en tire deux révolvers, et me fait signe de le suivre. Un vol de banque! Mais il est cinglé! Je ne le connais même pas, et je ne sais pas comment utiliser ces machins. J’ai entendu à la télé qu’il y avait un cran de sécurité, mais il est où ce cran? Certain de ne jamais revoir Christa, certain que si j’entrais n’importe où en brandissant une arme, je serais tout de suite arrêté, l’idée m’est passée par la tête de lui tirer dessus pour ensuite courir la retrouver. Cette idée est passée très très vite. Plutôt que de toucher à l’arme, j’ai ouvert la portière et je me suis enfui à toutes jambes, filant droit devant moi.

J’ai abouti dans un quartier que je ne connais pas, parmi des gens qui me regardaient d’un air bizarre. Qu’importe, me suis-je dit, je suis vivant, libre, et je sens encore ses doigts sur mon poignet.

Une bande de jeunes filles m’a entouré, et chacune a commencé à me donner des coups de bâton. Partout. Au début, elles y allaient doucement, comme si c’était un jeu. Puis, réchauffées, elles ont frappé de plus en plus fort, sur les bras, les jambes, dans le dos, sur la tête, si bien qu’elles m’ont étourdi, je saignais, et quand je me suis évanoui, elles riaient à gorge déployée.

Je me suis réveillé sur la table d’un boucher, avec une jambe en moins. À ce moment, j’ai su que les carottes étaient cuites. J’ai remué pour indiquer au type que j’étais toujours vif, ce qui a semblé le contrarier. Il a appelé quelqu’un au fond de l’atelier, qui d’un coup bien placé, professionnel, m’a achevé.

Tout cela est fort ennuyeux, mais aucun de ces désagréments n’est parvenu à effacer le souvenir de ses doigts sur mon poignet.

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Histoire d’amour

Hector et Greta tissent de minuscules paniers de paille qu’ils revendent à des touristes assoiffés de souvenirs authentiques. Personne ici n’a jamais tissé des paniers de paille, mais qu’importe. Les paniers se vendent bien.

HECTOR: Tu veux que je te raconte une histoire?

GRETA: Non.

HECTOR: Excellent. C’est l’histoire de mon voisin. Il a volé une pomme dans le verger Lefebvre. Le vieux Lefebvre l’a vu, il a voulu qu’il paie la pomme, plus une amende, il a refusé, et il a mangé la pomme au nez du bonhomme, qui a tout de suite appelé les flics. Là, les choses se sont envenimées, le voisin leur a dit que c’était absurde de perdre son temps avec un type qui a volé une pomme. Évidemment, les flics ont flairé l’insulte, ils lui ont passé les menottes. Comme le voisin s’est agité – il y a de quoi, quand on vous passe les menottes pour une pomme – il a été accusé de résistance à son arrestation et de voie de fait sur policier. Prison, procès, il en a pris pour un an et demi. En prison, comme il n’acceptait pas, mais alors là, vraiment pas, d’être parmi les criminels pour une malheureuse pomme, il a rouspété, il s’est rebellé, et sa sentence s’est alourdie. Quelques mois de plus ici, quelques mois de plus là, il en était rendu à cinq. Cinq années au frais, loin des siens, pour un méfait ridicule. Question de ne pas aggraver son cas, il a fini par se calmer, et cinq ans plus tard, il est sorti. En revenant chez lui, où sa femme et son chien, toujours vivant, l’attendaient, il est passé devant le verger. Ça été plus fort que lui, il n’a pas pu s’en empêcher, il a volé une pomme. Le vieux Lefebvre l’a vu, encore une fois, mais comme il avait eu une attaque, un an plus tôt, il était paralysé et ne pouvait plus parler. Il n’a pas pu rattraper mon voisin, il n’a pas même pu appeler les flics. Depuis ce temps, tous les jours, mon voisin vole une pomme, impunément, sous le regard furieux du vieux Lefebvre, qui a fini par crever d’une seconde attaque. Bon débarras, a lancé mon voisin, et il a cessé de voler des pommes, parce qu’il n’y voyait plus d’intérêt, maintenant que le vieux n’était plus. Alors, Greta, tu l’aimes mon histoire?

GRETA: Non. J’aurais préféré que tu me racontes une histoire d’amour.

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Piégés

Un homme au centre d’une place publique. Il fouille ses poches, avec frénésie, pivote sur lui-même, tourne la tête dans toutes les directions. L’effroi déforme son visage. Appelons cet homme Clarence.

Un deuxième homme s’approche de lui. Il fouille ses poches, et l’étonnement se lit dans ses yeux, de beaux grands yeux bleus qu’il lève sur l’autre homme. Appelons cet autre homme Fabien.

CLARENCE: Qu’est-ce que c’est? Qui êtes-vous? Où suis-je? Quel est cet endroit? Comment me suis-je retrouvé ici? Pourquoi suis-je ici? Qui m’a transporté ici? Est-ce qu’on m’a endormi? Assommé? Kidnappé?

FABIEN: Sorry, I don’t speak french.

CLARENCE: Évidemment! Ça serait trop facile. Il ne parle pas français! Comment peut-on ne pas parler français quand on vit… Non! Ce n’est pas possible! On ne m’a pas emmené à l’étranger? Je ne reconnais rien sur cette place, et à part cet homme, c’est désert. Personne, pas un son, même lointain. Comme s’il n’y avait pas de ville autour de nous, comme si nous étions sur une place au cœur du néant.

FABIEN: Who are you? I’m a little bit confused, you know.

CLARENCE: Cher étranger, vous me semblez aussi perdu que je le suis. Pourtant, vous conservez votre calme, vous ne paniquez pas. Il est vrai que vous arrivez à peine. Mais d’où sortez-vous? Je ne vous ai pas entendu approcher, comme si vous marchiez sur un épais matelas, comme si vous étiez apparu, par magie. À propos, vous n’auriez pas un téléphone? J’ai perdu le mien, ou plus vraisemblablement, ceux qui nous ont envoyés ici me l’ont pris. J’aimerais bien appeler à la maison, raconter cette histoire, demander qu’on vienne me chercher. Avec les signaux GPS, on trouvera bien le moyen de nous repérer. Si ça ne fonctionne pas, j’appellerai tout simplement le 911, et cette plaisanterie s’achèvera. Vous en avez un, un téléphone? Un TÉ-LÉ-PHO-NE?

FABIEN: A phone? No Sir, I lost my phone. Sorry.

CLARENCE: Vous faites non de la tête, vous n’avez pas de téléphone vous non plus. Inquiétant. Je vous assure, mon brave, il y a matière à s’alarmer. Nous voilà coupés du reste du monde, sur cette place où personne ne passe, dans une ville absolument silencieuse. Ce n’est pas normal. Vous savez, j’ai bien tenté, avant votre arrivée, de quitter cette place. Impossible. Chaque fois que je m’éloigne du centre pour me diriger vers ce qui ressemble à une rue, je perds tous mes moyens. Oui monsieur, toute mon énergie s’évapore, je n’ai plus la force de me tenir debout, et je m’évanouis. J’ai tenté l’expérience à trois reprises, et chaque fois, je me suis réveillé au centre de la place. Allez y comprendre quelque chose! Vous devriez tenter l’expérience vous-même, vous verriez de quoi je parle! Et tiens, c’est une bonne idée. Tentez l’expérience, et je vous observerai. Peut-être que cela nous aidera à comprendre ce qui nous tient. Vous ne voulez pas? Monsieur, MAR-CHEZ VERS RUE. Il ne comprend rien.

Clarence mime un homme qui marche, en montrant Fabien de la main. Avec de grands gestes des bras, il invite Fabien à se diriger vers une des rues, là-bas, entre les immeubles. Mais Fabien reste immobile, indifférent.

CLARENCE: Décidément, la communication s’annonce pénible entre nous deux, mon cher Sir. Si nous devions rester plusieurs heures dans cette vacuité, le temps sera long. Je me demande si je ne serais pas mieux seul, il me semble que je raisonnerais plus clairement si vous n’étiez pas là. Car voyez-vous, votre seule présence vient ajouter un élément de plus à comprendre dans ce décor insolite, et sans vous, je crois que je me tairais, que je réfléchirais pour de bon. Mais en votre présence, même si vous ne comprenez pas un mot de ce que je raconte, je ne peux m’empêcher de vous exposer mes pensées, tout ce qui me passe par la tête.

FABIEN: This cannot be real.

CLARENCE: Vous, au moins, vous pensez brièvement. C’est tout à votre honneur. J’aimerais me la fermer, de temps en temps, mais que voulez-vous, j’ai toujours été ainsi, et c’est pire quand je me fais du souci. Mais que faites-vous! Reculez! Ne me touchez pas!

Fabien s’est élancé sur Clarence, l’a saisi au cou des deux mains, et l’étrangle avec une force qui lui rougit les veines du cou. Clarence suffoque, et cela dure une minute, deux minutes, trois minutes. Il finit par tomber, amolli, sans vie, au milieu de la place. Fabien se relève, recule de quelques pas et se croise les bras. Il observe avec attention le cadavre immobile au sol. Quelques secondes plus tard, le cadavre remue. Un bras, la tête. Les yeux s’ouvrent, la bouche bâille. Le cadavre s’éveille, s’étire et se lève.

CLARENCE: Qu’est-ce que je fais ici? Où suis-je? Qui êtes-vous?

FABIEN: I don’t speak french. Sorry.

CLARENCE: Il ne parle pas français. Étonnant. Sans doute un étranger, un touriste ou un homme d’affaires, un représentant de passage. Mais pourquoi lui? Pourquoi m’imposer la présence d’un homme avec qui je ne peux pas échanger deux mots? Pourquoi? Pourquoi? Parce que tout ça, ce n’est rien. Un immense, splendide et impeccable rien. Car si cet endroit existait, nous pourrions en sortir, pas vrai? Puisque nous en sommes prisonniers, cela m’oblige à conclure que ça n’existe pas, que tout cela, cette place, ces immeubles, ce silence et même vous, mon cher Sir, oui, même vous, est pure fiction. Nous sommes au piège dans une fiction, et nous ne pourrons en sortir que si on nous en tire, de l’extérieur. Ainsi va la vie, mon cher Sir.

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La course

André s’est entraîné toute l’année, huit heures par jour. Vélo le matin, musculation l’après-midi, vélo à nouveau. Sept jours par semaine. Pas de cinéma, pas de resto, pas d’alcool, pas de croquettes de poulet.

Ni de glace au chocolat.

Ni de jujubes.

Entraînement sérieux, intensif, compulsif, corrosif.

André est prêt pour la course.

Allez! Allez!

Contrairement à l’année dernière, il n’a pas eu de crevaison. Ni de bris mécanique. Ni de crampe intempestive. Ni de diarrhée préalable. Ni de divorce la veille.

Allez! Allez!

Le voilà parti. Il file, il prend la tête, il les devance tous.

Tous.

Fil d’arrivée, voilà André, seul, rapide, flamboyant.

Cinq spectateurs applaudissent poliment. Ils ne connaissent pas André. Personne au Club du Village Mornier ne connaît André. Ça se comprend, il n’y a emménagé que dix ans auparavant.

André rentre chez lui, sa médaille de bois peint couleur or au cou, fier. Il s’ouvre une bière, mais la jette aussitôt dans l’évier.

Faut maintenant s’entraîner pour l’an prochain, quand il faudra défendre son titre.

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Les discours

Le maire doit livrer son discours à quinze heures, comme tous les jours.

Tous les jours.

Comme il déteste se répéter, ce que ne manqueraient pas de lui reprocher ses opposants, les journalistes et les petits enfants, il innove, chaque jour.

Pour s’inspirer, il ouvre le dictionnaire, pose son doigt au hasard sur un mot, et écrit la première phrase de son discours à partir de ce mot.

Aujourd’hui, c’est “décibel”.

Facile. Le maire a soulevé le problème des Harley Davidson, si bruyantes que sept septuagénaires et huit octogénaires ont déposé des plaintes dans la dernière année. Il a exposé la question de long en large, abordé la nature même de la mécanique en cause, relevé des questions de droit, de liberté, de nuisance, et dans un tour qui lui est propre, a donné raison à tout le monde en promettant la formation d’un comité de travail sur la question dès le prochain trimestre, selon, bien entendu, les priorités d’alors. 

Comme le maire a fait remarquer à son secrétaire, en aparté, plusieurs des plaintifs seront, d’ici là, décédés, séniles ou simplement fatigués. On ne parlera probablement pas de ce point avant l’an prochain, et alors nous trouverons une autre façon d’aborder la chose. En l’ignorant, par exemple. Son discours terminé, le maire a salué, avant de se retirer dans son grand bureau où l’attendait, impatient, le chef de la raffinerie, son patron.

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Histoire joyeuse

Quand la radio a annoncé un meurtre sur la 7e rue, Jack a convaincu Joan, les enfants, le chien et la tondeuse de déménager sur la 6e. Le quartier n’était plus ce qu’il était, valait mieux s’éloigner un peu pour retrouver la vie douce et paisible d’antan.

La famille a vécu heureuse, ou presque, et de nouvelles habitudes se sont développées, comme celle de rentrer dans un nouveau chez soi.

Mais, oh malheur, quand les journaux ont annoncé un meurtre sur la 6e rue, Jack a convaincu Joan, qui était réticente cette fois, les enfants, le chien et la tondeuse, de déménager sur la 5e. Le quartier n’étant plus ce qu’il était, pourquoi ne pas prendre ses distances et goûter ailleurs la vie douce et paisible d’antan.

La famille a connu une sorte de bonheur, ou quelque chose s’y approchant, et dans les nouvelles habitudes, s’est établie un petit quotidien rassurant.

Toutefois, quand Twitter a annoncé un meurtre sur la 5e rue, on s’en doute, Jack a tout de suite convaincu Joan, qui s’y attendait, les enfants, qui ont rechigné, et le chien, mais pas la tondeuse, puisqu’il n’y aurait plus de pelouse à raser, de déménager sur la 4e. Le quartier devenant si violent, pourquoi ne pas fuir, et retrouver ailleurs cette vie douce et paisible d’antan, qu’on mérite tout autant qu’autrefois.

On s’en doute, cela ne pouvait pas durer, et quand les voisins ont parlé d’un meurtre sur la 4e rue, Jack n’a pas eu à convaincre les siens, puisqu’il était, cette fois, la victime. Aussi, Joan, les enfants et le chien ont décidé de ne plus déménager, parce qu’ils pourraient dorénavant, ils en étaient certains, connaître la vie douce et paisible qui leur revenait, croyaient-ils, sur cette 4e rue.

Certes, s’il avait vécu, Jack n’aurait pas approuvé, on peut le deviner, mais il aurait eu tort, puisque depuis des années, sur la 4e, Joan, les enfants, mais pas le chien, qui est mort depuis, vivent heureux, dans cette même vie douce et paisible qu’ils ont toujours suivie à la trace. Contre toute attente, cette vie sur la 4e était, somme toute, une histoire joyeuse.

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Pour rire

Le quotidien me lasse, le petit bonheur paisible m’irrite, je ne suis heureux qu’au milieu de l’ouragan, quand le vent déracine les arbres, fait voler les toits, transforme la ville en zone de guerre. Ça, ça me plaît. Mais évidemment, je le garde pour moi, car mes concitoyens me botteraient le derrière, me chasseraient de leurs clubs et de leurs soirées mondaines. Comme je suis le maire, ça m’embêterait.

La saison des ouragans est brève et parfois décevante, alors je m’invente de petits jeux pour me distraire, m’effrayer ou m’amuser. Incendie, sports extrêmes, j’ai même fait quelques vols à main armée, question de briser la monotonie.

Ce matin, pour rire, j’ai fait croire à mes concitoyens que j’étais Bigfoot. Je me suis déguisé, certain qu’ils ne me reconnaîtraient pas. Et ils ne m’ont pas reconnu. Sauf qu’ils m’ont cru et craint. Pour mon malheur, ils m’ont tous cru, comment peut-on être si crédule, si naïf? J’ai eu beau leur représenter que Bigfoot était un personnage fictif, qu’il ne fallait pas fusionner mythe et réalité, ils n’ont rien voulu entendre, et ils après quelques photos, quelques autoportraits à distance respectable, ils se sont tous enfuis.

J’ai bien voulu retirer mon déguisement, mais je l’avais un peu trop bien collé à ma peau, je n’y suis pas parvenu. J’ai dû fuir au-delà des limites de la ville, le temps de trouver un moyen de sortir, incognito, du personnage encombrant.

Quand j’ai voulu rentrer chez moi, sous le couvert de la nuit, je me suis rendu compte que des sentinelles armées veillaient. La ville avait vraiment la frousse. Spectacle amusant, mais pendant ce temps, que faire? Je ne peux pas rentrer à la maison, et tôt ou tard, on remarquera que le maire manque à l’appel.

Deux jours plus tard, j’erre toujours dans les forêts environnantes, prisonnier de mon déguisement. J’ai eu beau plonger dans un lac, me frotter avec du sable, rien n’y fit. Chaque fois que je croise quelqu’un, les cris fusent.

Alors ils ont commencé à me chasser. Les uns veulent me capturer, pour m’ausculter. Les autres veulent me tuer, pour m’empailler. Je me vois contraint de fuir toujours plus loin en forêt, de vivre parmi les bêtes dans les montagnes inhospitalières.

Foutu déguisement! Il commence à s’intégrer à ma propre peau, et le faux pelage prend vie, progressivement. J’ignorais que ce phénomène était possible.

Depuis un mois que je couche à la belle étoile, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Je n’ai pas froid, ma fourrure me protège, et à mesure que les semaines passent, je la sens qui prend du volume. J’imagine que je me prépare à passer l’hiver.

Tous les jours, maintenant, je dois parcourir des kilomètres et des kilomètres pour me nourrir. Petits fruits, petits animaux, poissons, je mange tout, cru. Curieusement, je digère bien, comme si cela avait toujours été mon menu.

Récemment, je me suis battu avec un ours. Il a fini par s’enfuir, mais j’en ai récolté une jolie blessure à la cuisse.

Décidément, depuis que je suis Bigfoot, je ne vois plus le temps passer. Ma vie est devenue une perpétuelle émotion forte, et à ce rythme, je crains qu’elle ne soit sensiblement abrégée. Après plus de deux ans loin des miens, je m’étonne parfois de ne ressentir aucune nostalgie. M’a-t-on recherché, m’a-t-on pleuré, je sais que ce sont là des questions qui devraient me hanter. Mais elles m’indiffèrent. Je ne suis pas heureux, je ne suis pas malheureux, je suis de la vie, tout simplement.

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