Parachuté

Je l’ai rencontrée au Deauville Tattoo Festival. Canadienne. Deux jours, deux nuits. Nous nous sommes séparés à Roissy. Deux avions, deux retours. J’ignore son nom. Avant de partir, elle m’a chuchoté que nous aurions pu vivre ensemble pendant des mois, peut-être des années. Je l’ai suppliée de me laisser son courriel, m’a seulement dit qu’elle était de la Mauricie, Québec, Canada. Elle m’a quitté en me disant que si cette passion était pour nous, le destin nous réunirait.

La Mauricie. J’ai regardé, c’est grand. Quarante mille kilomètres carrés. Je ne crois pas au destin, mais sait-on jamais!

Deux mois plus tard, me voilà, parachute au dos, à survoler la Mauricie. Je sauterai au point le plus central, et je laisserai les vents me transporter là où il lui plaira.

Mon destin. C’est parti!

Sous moi, il n’y a que de la forêt. À perte de vue. Des montagnes, des lacs, des montagnes. Une inquiétante mosaïque verte et bleue.

Heureusement, les vents sont forts, et je me déplace vers le sud à une bonne vitesse. Mais si j’atterris là-dedans, je ne donne pas cher de ma peau. La survie en forêt, je n’y connais rien. Je n’ai ni vivres ni tente, pas même de bonnes chaussures de randonnée.

Trop tard. Impossible de remonter à bord de l’avion. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’il a disparu bien vite, cet avion. Me voilà seul au-dessus de ce pays que je ne connais pas.

Une route! Tout de même. Il y a des gens qui vivent par ici. Ou qui passent par ici, parfois. Aucune voiture, mais une route, c’est déjà ça.

Disparue la route. Forêt à nouveau. Paraît qu’il y a des ours, des loups, des lynx, des moustiques.

Une route à nouveau. Qui serpente dans la forêt entre les lacs. Quelques voitures, des camions. J’approche de la civilisation! Ma passion! Mon destin! J’arrive!

Des habitations, à peine visibles sous le couvert végétal.

D’autres routes. Enfin. J’approche du sol, je toucherai bientôt la cime des arbres!

Un village! J’atterrirai dans un village!

Me voilà rassuré. Laissons le vent me guider. Pourvu que je ne tombe pas au milieu de la route, devant un semi-remorque. Destin ennuyeux.

Des toits, des jardins, une église.

Quelques mètres, je vais toucher terre!

Oh! Aie!

Ma cheville!

Comment ai-je pu atterrir sur le toit de cette maison? Une si petite maison! Je crois que je me suis foulé le pied.

Mon parachute doit bloquer la porte d’entrée. J’entends remuer là-dessous. Est-ce qu’ils accueillent les étrangers à coup de fusil, dans ce pays?

Une femme, qui a bien dix ans de plus que moi. Me demande ce que je fais là. Je suis mon destin, madame. Elle n’est pas armée, elle sourit.

Ce n’est pas la femme que j’espérais rencontrer. Évidemment. J’aurais pu inventer, vous mentir un peu et raconter que je l’ai retrouvée, que le destin nous a réunis.

Mon amour du Deauville Tattoo Festival vit peut-être dans une cabane en bordure d’un des centaines de lacs que j’ai vus de là-haut.

La femme m’aide à descendre. Me soigne la cheville. Nous sommes dans un bled qu’ils appellent Saint-Élie-de-Caxton. Contrairement à moi, Élie, neuvième siècle av. J.-C., n’a pas atterri, il s’est envolé. Je l’ai peut-être croisé sans m’en rendre compte.

La femme était seule depuis trois ans, deux mois, une demi-heure. Elle ne l’est plus, depuis que nous avons signé les papiers à la mairie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Chez Georgette

Les étrangers qui entrent au café Chez Georgette en ressortent rarement vivants.

C’est un café sur le bord de la grande route, qui traverse du nord au sud la forêt de la Roche-Rouge. Isolé. Pas une autre habitation, pas même une station-service. Le premier village est à cinquante-deux kilomètres au sud, le second à quarante-huit kilomètres au nord.

Au café Chez Georgette, à part les routiers habituels, tout le monde est étranger. Je suis un routier. J’en ai vu des gens entrer, qui ne sont jamais ressortis. J’ignore ce qu’ils sont devenus. Je les ai peut-être rêvés.

Ce matin, il y eu cette femme qui montait du sud, qui s’est arrêtée pour manger un croque-monsieur. Presque jeune, elle ne souriait pas. Éteinte. Ni triste, ni inquiète, ni fâchée. Vide.

Puis il y a eu cet homme, qui descendait vers le sud. Il a commandé un croque-monsieur. C’est ce que choisissent tous les étrangers. Le plat du jour ne les attire pas. Pourtant.

Je ne m’arrête jamais plus de trente minutes dans ce café. Quand des étrangers entrent, ce qui est rare, je les observe. Alors le temps passe vite.

Puisque toutes les tables étaient prises, par les routiers et la femme, l’homme a demandé la permission de s’asseoir à sa table. Elle a haussé les épaules.

Il a ouvert son téléphone pour consulter ses messages, ils le font tous, mais comme il n’y a pas de réception ici, au milieu de la forêt, il l’a reposé. Nerveux. Sourire nerveux.

Les croque-monsieur n’arrivaient pas. Ils devraient vraiment commander le plat du jour, c’est tellement plus simple.

Il a levé les yeux vers elle, lui a parlé de la légende. Les étrangers qui disparaissent dans ce café. Il a ri. Il voulait constater, détromper les superstitieux. On sentait, cela était inscrit dans la brièveté de ses gestes entrecoupés, qu’il avait tout de même un peu peur. Qu’il aurait besoin de se convaincre lui-même.

Elle lui a répondu qu’elle n’y croyait pas, que c’était bête. Il s’est calmé. Ils ont parlé de la route, du croque-monsieur qui n’arrivait pas, ils n’avaient plus faim, voulait seulement faire une pause, il a été question de cinéma, de la ville, de la mer, de longues promenades dont ils se souvenaient, ou qu’ils imaginaient. Il a fini par lui prendre la main, elle a fini par lui donner un baiser. Combien de temps tout cela a duré? Une vie, ça m’a semblé.

Je suis sorti. Dans le stationnement, devant le café, il n’y avait que les camions des routiers. Je les connais tous, ces bahuts. Mais pas de voiture. Comme si ces deux étrangers étaient venus jusque là à pied.

Par curiosité, je suis retourné à l’intérieur. Leur table était prise par un routier. Un type du sud que je connais de vue. Nulle trace d’une femme, d’un homme, de ce qui ressemblait à un nouveau couple.

J’ai demandé à Georgette elle-même ce qui était advenu de ces deux-là. Elle m’a dévisagé comme si je lui racontais des obscénités. Je n’ai pas insisté, j’ai repris la route.

La prochaine fois, je prendrai des photos, pour me prouver que je n’invente rien. Ou je leur dirai de partir en courant, ou je les emmènerai loin, très loin du café Chez Georgette.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Rien n’est trop

Au salon funéraire, le mort est installé sur une petite scène, en avant d’une salle où s’alignent quatre rangées de chaises. Les chaises du premier rang sont alignées au bas de la scène, face à la salle. La famille peut ainsi pleurer publiquement tout à son aise, et la parenté, les amis, défilent pour offrir leurs condoléances, et s’assurer que le cadavre a bien été rembourré. Car on veut savoir s’il faut faire confiance à cet embaumeur, plutôt qu’à l’autre, qui tient boutique juste en face. À Saint-Cecicela, c’est important. Fondamental. Chacun tient à être présentable sous sa forme cadavérique. Autrement, où irait le monde, je vous le demande (s.v.p., ne répondez pas, ce n’est pas permis).

JENNY: Alors, t’es satisfaite du cadavre paternel?

ISABELLE: Trop dodu.

JENNY: Ouais. Dodu. C’est le mot. Il était plutôt maigre, non?

ISABELLE: Sec. Cassant. Un échalas squelettique. Je ne le reconnais pas. Tant mieux, je ne pourrais pas supporter.

JENNY: Pourquoi l’avoir gonflé à ce point?

ISABELLE: Ma mère. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour se moquer.

JENNY: Pourtant, elle ne l’aimait pas, pas vrai?

ISABELLE: Elle a tellement menti, et puis elle aime le spectacle. Elle serait prête à pleurer n’importe qui, pour jouer son numéro.

JENNY: Elle a bien raison.

ISABELLE: C’est hypocrite.

JENNY: Tu es sévère. Mets-toi à sa place. Elle a un cadavre sous la main, pourquoi ne pas en profiter!

ISABELLE: Pour elle, c’est une blague, tout ça!

JENNY: Pour tout le monde. Personne ne l’aimait, ton paternel.

ISABELLE: Jouons nous aussi!

JENNY: À quoi penses-tu?

ISABELLE: Tu sais cette chorégraphe néo-zélandaise?

JENNY: Mary Jane O’Reilly?

ISABELLE: Nous pourrions leur faire Horses. J’ai un soutif et des culottes noires.

JENNY: Marine.

ISABELLE: Marine?

JENNY: Mes soutifs et culottes. Ce ne sera pas… trop?

ISABELLE: Rien n’est trop. Jamais.

Les deux femmes se déshabillent devant la salle recueillie, pas trop loin de la mère qui pleure, sans larmes. Elles entreprennent la chorégraphie, qui mime les mouvements de chevaux. Sans un mot, sans musique. Après un léger murmure, presque rien, chacun poursuit son activité de deuil. La mère, d’abord outrée qu’on tente de la déloger dans son premier rôle, est vite rassurée par l’apparente absence de réaction des spectateurs. Les mouchoirs continuent d’éponger des yeux secs, pendant que bon nombre d’yeux ne perdent pas un mouvement des membres gracieux des demoiselles. À la fin de leur numéro, Isabelle et Jenny s’inclinent, se rhabillent, et reprennent leurs positions respectives dans la mise en scène originale. Sur la scène, le cadavre n’a pas bronché. Rassurée, la mère trouve suffisamment d’inspiration pour faire couler de véritables larmes. La foule s’incline, dans un mouvement empreint d’une belle émotion.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Œil-de-bœuf

Leana pensait qu’elle connaissait ça, le bonheur. Elle l’observe depuis des années, et elle n’en revient pas de voir tous les visages qu’il porte.

Il y a d’abord, bien évidemment, sa sœur Marina et ses douze enfants, fière d’avoir rempli son rôle de mère. Fière, oui. C’est ça le bonheur, assure-t-elle.

Il y a aussi Marceline, son amie d’enfance, qui cultive des citrouilles géantes en Alaska. Un rêve de toujours. C’est ça le bonheur, témoigne-t-elle.

Il y a encore Rosanne, sa copine d’Université, cadre supérieure à la Compagnie des Plastiques Jaunes, à qui elle consacre l’essentiel de sa vie. Ça c’est le bonheur, tonne-t-elle.

Mais Leana? Pauvre Leana, jamais elle n’a pu leur parler de son bonheur. Elle ne l’a jamais trouvé.

C’est pourquoi Leana a accepté de payer vingt-sept mille dollars pour s’inscrire à une formation d’une année en ligne. Tremplin vers le Paradis. Norée Dorée, l’initiatrice de cette formation, est maintenant millionnaire, et heureuse. Elle assure qu’elle saura conduire ses élèves jusqu’au bonheur, étape par étape, marche par marche. 

Leana ignore si dans un an, elle aussi saura ce que c’est que le bonheur. Mais son espoir est grand, et ses efforts considérables. Norée lui a donné plusieurs exercices à faire. Par exemple, elle doit répéter dix fois cette phrase, à cinq reprises, chaque jour: le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur.

Dix fois par jour, à une fréquence régulière, fixée par une alarme sur le téléphone. Où qu’elle se trouve, Leana répète donc. Et se sent vaguement ridicule.

Mais Norée l’a dit: on se moquera de vous! Sauf qu’à force de répéter, votre cervelle enregistrera le message, et vous finirez par voir le bonheur qui dort en vous. Ensuite, assure Norée, il ne s’agira que de le nourrir pour lui donner la force de sortir et de s’épanouir. Un an, vingt-sept mille dollars.

Pas cher, pour acheter le bonheur.

Les clients le répètent. 

Pas cher, l’argent le mieux investi. 

Certains, comme Leana, ont emprunté. Pas grave. 

C’est du BONHEUR qu’on parle ici.

N’empêche.

Parfois Leana sent le frisson du changement dans ses organes. Il lui arrive, quand elle répète le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur, surtout si elle parvient à se concentrer sur ce qu’elle dit, eh bien oui, elle entrevoit des lueurs. Imprécises, mais lueurs tout de même.

Mais ça ne dure pas. Après dix minutes, quinze tout au plus, ça s’estompe, et la lueur s’éteint. L’ennui revient, elle se demande si elle n’a pas fait une folie.

Sauf qu’elle continue. Norée l’a avertie: c’est long. Le rappel sonne sur son téléphone, et elle recommence ses incantations.

Lorsqu’elle répète sa phrase en public, les gens se retournent, la dévisagent, haussent les épaules comme si elle était une demeurée. Et les enfants rient. À la longue, ça lasse. Leona répétait de moins en moins fort, plus soucieuse des regards que de son œil-de-boeuf intérieur.

Alors il a fallu prendre des mesures.

Leona sort de la ville le plus souvent qu’elle peut, et le plus longtemps possible. Elle marche le long des champs, traverse rapidement les villages, longe la forêt qui s’étend sur des kilomètres au nord.

Elle peut hurler ses incantations, si cela lui chante. À l’ombre des vieux arbres, dans le bourdonnement des moustiques et le chant des oiseaux, elle répète, elle répète, le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur.

Quand enfin elle se tait, vidée, doutant d’avoir vu quoi que ce soit, elle croit entendre, dans la forêt, l’écho de rires qui se moquent d’elles. Mais ce n’est peut-être que le souffle de la brise dans les feuilles lourdes.

Il n’y a pas lieu de se décourager. Elle a payé son Tremplin vers le Paradis, elle finira par y arriver. Et quand l’année s’achèvera, elle pourra dire, elle aussi, c’est ça le bonheur!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Faut pas y penser

J’ai assisté à une conversation des plus étranges, entre deux personnes qui visiblement ne se connaissaient pas. Je m’empresse de vous rapporter leurs propos qui, je l’avoue, m’ont d’abord amusé, puis inquiété.

Une salle des pas perdus. Un homme assis face à une femme. À quelques sièges d’eux, il y a moi. Autour, d’autres voyageurs attendent, des gens vont et viennent.

HOMME: Je déteste ces chaussures, il faudra que j’en trouve d’autres, plus jeunes.

J’ai levé les yeux vers l’homme, la femme a levé les yeux vers l’homme. Je me suis dit qu’il parlait seul.

HOMME: Ce repas au resto de la gare. Une erreur. Trop de champignons. J’ai le ventre qui bourdonne. Envie de péter, mais ça va sentir, ça va s’entendre. Aller péter aux toilettes? Attendons un peu que ça vaille la peine. Pour un bon gros pet. Boom!

Là, vraiment, la femme et moi nous le dévisageons, interloqués. Qu’a-t-il à partager ses problèmes de digestion? Le plus curieux, ses lèvres ne remuent pas. Ventriloque? Il a souri à la femme.

HOMME: Est-ce qu’elle m’a regardé? Elle m’a souri? Non, pas du tout. Pourquoi me dévisage-t-elle avec cet air pas commode? Pour qui se prend-elle?

Il se redresse sur son siège, mal à l’aise.

HOMME: Bonjour madame, est-ce que je peux vous aider?

FEMME: Allez aux toilettes si ça vous chante, mais épargnez-nous les détails de vos flatulences.

HOMME: Comment… Je n’ai… Pardon? Comment a-t-elle deviné que j’avais envie de péter? Ça se voit tant que ça sur mon visage? Pourtant, je me tiens correctement. Elle a de jolies lèvres. Si au moins elle souriait. 

FEMME: C’est une habitude, chez vous, de dire à haute voix tout ce qui vous passe par la tête?

Ce n’est pas tout à fait ce qui lui arrive, me suis-je dit. Il ne parle pas. Ses lèvres ne remuent pas. Pourtant, nous entendons sa voix. Étonnant. Il ne s’en rend pas compte, visiblement.

HOMME: Qu’est-ce qu’elle raconte? Elle disjoncte, la blondinette. Si elle savait tout ce qui me passe pas la tête! Je ne suis pas certain de bien saisir, madame. “Je puis affirmer que ses filles ne liront jamais de romans.” Pourquoi penser à ce roman. Cette femme en face de moi. Si j’étais nu, est-ce qu’elle m’aimerait? Michel Auvray. J’ai longtemps cru que c’était un homme, pourtant il suffisait de chercher. Laure Rounot. N’a jamais écrit sous son véritable nom. Cette blonde, si elle était née en homme?

FEMME: Vous ne vous rendez pas compte?

HOMME: L’ignorer. Consulter mes courriels. Pas de nouveaux courriels. Garder les yeux sur ce téléphone. Pratique ces bidules quand on ne sait plus où poser les yeux. Blondinette. J’aimerais qu’elle me suive jusqu’à la maison de campagne. Non. Pas si loin. Plus tard. Oui, plus tard. Je lirais à vois haute ces romans que tout le monde a oubliés. Je lui demanderais si elle connaît les Diables bleus. Je peux parfois l’être. Diable. Diablotin. Je lui pincerais les fesses. Je vous pincerais les fesses et les tétons. Nous ferions l’amour. Peut-être. Peut-être pas. Si au moins elle souriait, je pourrais avoir une idée. Voilà qu’en bas ça réagit. Ridicule. Ne pas s’exhiber ainsi. Ici. Rappeler Carmen. J’aurais dû l’appeler avant de partir? Je devrais noter ces choses-là. Hâte de lire son roman. Un roman? Ce n’est pas ce qu’elle a dit. Qu’est-ce qu’elle a dit? Littérature. Un livre. Une femme brillante. Impression d’une clarté. Grande clarté. Beaucoup plus brillante que moi. Je ne l’avouerai pas. Jamais. Payer les arriérés d’impôt. Trop cher. Toujours payer. Investir?

FEMME: Vous au moins, vous ne cachez pas votre jeu!

HOMME: Pardon?

FEMME: Cessez de penser. Tout ce qui vous passe par la tête, je l’entends. Nous l’entendons. Monsieur, à côté, il entend aussi. Je crois même qu’il note tout.

HOMME: Mes pensées? Comment est-ce possible? Elle est folle, ou c’est moi qui perds la tête. À moins que ce ne soit sa façon de me draguer. Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus. 

FEMME: “Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus”, et juste avant, vous vous demandiez si j’étais folle, ou si vous perdiez la tête. Allez, osez penser un peu plus!

HOMME: C’est effrayant. C’est une démone! 

FEMME: Non. Je ne suis pas une démone. Vous savez que c’est amusant de regarder les gens penser! Je me demande si vous êtes un homme marié.

HOMME: Marié? Ça va pas la tête! Suffit de le demander. Même si je ne vous connais pas, ça ne me gêne pas de vous répondre. Voilà: je ne suis pas marié.

FEMME: Peut-être a-t-il déjà tué quelqu’un.

HOMME: Elle est rigolote, celle-là. Moi, tuer quelqu’un! Il me faudrait peut-être un peu plus de courage. Ou autre chose. Plus de folie. Je suis un tueur en série, et je frappe tous les soirs de pleine lune. Elle va finir par alerter la sécurité, plaisanterie de mauvais goût. Au moins, elle m’a l’air plus intelligente qu’au premier coup d’œil. Trop intelligente pour moi? Toujours ce complexe. Complexé. On ne dirait pas. Je sais que ça ne se voit pas.

FEMME: Si, tout de même un peu. Ça se voit un peu. Quel est votre numéro de carte bancaire?

HOMME: Une arnaqueuse! Voilà ce qu’elle est. Mon numéro. Ne pas penser à mon numéro. 5570, non… non…, 4466, 8890. Je pense plutôt, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, 9988, 9877, non, c’est ridicule. Je ne le connais pas par cœur.

La femme pianote sur son téléphone.

FEMME: Vous ne parvenez pas à mentir, en pensée. Trop drôle. Irez-vous jusqu’à me confier votre mot de passe?

HOMME: Se fermer. Chanter. La la la, la la, la la la. Quelles paroles? Trouver les paroles. Carmen, ton livre. Impôt. Vieux livres. 87325. Merde. Penser autrement. 342131545532. Oui, mon numéro, je m’en souviens, 77423. Que cherchez-vous?

FEMME: Je vous plais?

HOMME: Oh. Jolie bouche, yeux étincelants, traits doux, légèrement galbés. Trop? Non, pas vraiment. J’aimerais la voir debout. Je n’aime pas les ventres. Malgré le mien. Vous êtes charmante, madame, mais pour me plaire, faudrait en savoir davantage sur vous. J’en ai marre de la tutoyer. Viens ici ma belle, viens ici que je te… Oups… Penser à mon doigt. Me tordre le doigt. Aye!

FEMME: Quatre cent cinquante mille sur votre compte. Ça va. Je vous en laisserai un peu. Disons, pour votre taxi lorsque vous arriverez chez vous.

HOMME: Non! Non! Pas mon argent! Vous êtes bien drôle, madame.

La femme se lève, fait quelques pas et disparaît, happée par la foule. L’homme, interloqué, fixe le siège vide devant lui.

HOMME: M’a-t-elle vraiment dévalisé? A-t-elle vraiment vidé mon compte? Comment est-ce possible? Vite, vite, vérifier. Quelle merde si c’est vrai! La salope! La salope! C’est une blague, c’est une blague, c’est une blague.

Nerveux, il tape les chiffres sur son téléphone, accède à son compte.

HOMME: Ouf. Elle blaguait. Quelle charmante femme tout de même! J’aurais dû la retenir, l’inviter à prendre un verre. Pourquoi accéder à mon compte et ne rien prendre? Quelle chance ratée, encore une fois. Mais que le temps passe. Vite, je dois partir, je dois…

Il part en courant, son ticket à la main, répandant ses pensées dans son sillage. Pendant ce temps, tranquillement, j’accède à son compte, et je m’enrichis de quatre cent cinquante mille dollars. Mais franchement, avons-le, tout cela est fort inquiétant. Si ça devait m’arriver, je ne survivrais pas dix minutes!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les chemises propres

Lani, femme de ménage chez l’industriel Grivin, n’a jamais lu le Livret des chasses du Roi de 1829. Ni vous.

Tous les jours, elle se balade avec un aspirateur, un plumeau, une brosse. Et en fin de journée, elle plie les vêtements qu’elle a lavés, ceux de Monsieur, de Madame, des enfants. Elle sort par la porte de derrière, et parfois le jardinier la salue, mais pas toujours. Maintenant qu’il s’est habitué à elle, le chien Prince n’aboie plus lorsqu’elle passe, à peine s’il lève des yeux désinvoltes.

Depuis des semaines, Lani lave et presse chaque jour dix chemises de Monsieur. Il en salit deux ou trois, qui lui arrivent en tas, chiffonnées, maculées de taches de vin, de nourriture, de rouge à lèvres aux coloris diversifiés, de sperme. Les sept ou huit autres chemises, elles lui arrivent sur leurs cintres, sans un pli, immaculées. De toute évidence, Monsieur ne les a pas portées.

Sans poser de question, Lani lave et presse toutes les chemises, les sales comme les propres. Sauf que cela lui demande un temps fou, ce qui la contraint à quitter son travail une heure plus tard chaque soir. C’est encore pire les jours où Monsieur lui fait acheminer quinze, vingt et même trente chemises impeccables.

Aujourd’hui, Lani a rendez-vous chez le dentiste avec son plus jeune, qui souffre terriblement depuis deux jours. Pour être à l’heure, elle devra quitter son travail à l’heure prévue, ce qu’elle n’a fait qu’une ou deux fois jusqu’ici.

Puisque les chemises impeccables le sont tout autant avant comme après un nouveau lavage, un nouveau pressage, Lani met de côté dix-sept chemises qui n’ont visiblement pas besoin de ses soins. Le temps de laver ce doit l’être, de presser, la voilà libre dix minutes avant la fin de sa journée de travail. Hourra, se murmure-t-elle, son plus jeune pourra être soigné.

Au moment où elle rangeait les trois chemises lavées et pressées, avec les dix-sept autres, voilà que survient Madame, qui s’étonne de voir Lani ne pas travailler au-delà de la journée de travail qu’elle avait imposée lors de l’embauche. Madame s’étonne, Lani sourit, assure que tout le récurage, époussetage, lavage, est fait. Madame inspecte les chemises, relève un nez qu’elle a mignon, demande à Lani si elle les a toutes lavées et pressées, même celles qui n’avaient pas été portées. Lani, qui ne peut mentir, ne ment pas. Madame la congédie sur-le-champ, ne lui verse que la moitié de ce qu’elle lui doit, sous prétexte que le travail n’a pas été fait.

Pendant que le dentiste fait vibrer sa turbine et que son fils pleure, Lani multiplie les appels pour se trouver un nouveau poste. Elle n’aura pas les moyens de régler la facture du dentiste, mais on verra, on trouvera bien.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les affidés du maire

Le leader des manifestants, Ouelle, grimpe sur une table dans le parc au centre du village pour haranguer la foule, directement sous les fenêtres du maire Figz, qui épie la scène sans être vu, derrières les vitres teintées qui lui permettent de faire ce que bon lui semble, épier, ronfler, manigancer, à l’abri des regards fureteurs. Les cars des policiers villageois se tiennent à distance, prêts à intervenir au moindre soupçon de révolution, coup d’État ou sédition.

OUELLE: Cela ne peut plus durer!

MANIFESTANTS: Plus durer! Plus durer! Plus durer!

OUELLE: Ce sont nos filles, mes chers convillageois! Nos filles, ni plus ni moins! Ce sont nos enfants! Il faut que cela cesse! Il faut que le maire mette fin à ces enlèvements! Chaque famille est menacée! Vos familles, mes chers convillageois, sont menacées! Menacées! Cinq filles depuis un mois! C’est scandaleux! La police doit trouver les ravisseurs! La police doit arrêter les ravisseurs! La police doit agir!

MANIFESTANTS: Tagir! Tagir! Tagir!

OUELLE: Oui! Mes convillageois! Elle doit agir! Et vous savez pourquoi elle n’agit pas?

MANIFESTANTS: Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?

OUELLE: La rumeur dit que les gradés sont de connivence! De connivence, mes chers convillageois! De connivence! Et le maire! Et le conseil municipal! Et la magistrature! Et la bourgeoisie! Levons-nous, convillageois!

MANIFESTANTS: Convillageois! Convillageois! Convillageois!

OUELLE: Écrasons les perfides! Pendons les pervers! Brûlons les perturbateurs! Ils enlèvent nos filles, et que deviennent-elles? On dit qu’ils les torturent! Qu’ils les vendent à l’Organisation internationale de la dépravation! Déshumanisées! Asséchées! Assassinées! Nous ne les reverrons jamais! Et pourquoi je vous le demande? Pourquoi? Parce qu’ils ferment les yeux! Tous complices!

MANIFESTANTS: Tous complices! Tous complices! Tous complices!

OUELLE: Alors aujourd’hui, ça suffit! C’en est assez! Le maire doit s’engager à dénoncer les criminels! Le maire doit s’engager dès aujourd’hui à sauver nos enfants!

MANIFESTANTS: Zenfants! Zenfants! Zenfants!

OUELLE: Il se terre dans sa mairie, le peureux! Nous prendrons d’assaut la mairie! Nous détruirons la mairie! Nous raserons tout tant qu’on ne libérera pas nos filles! Nous pousserons sa voiture dans la rivière! Nous fracasserons sa collection de chimpanzés en porcelaine! Rien ne nous arrêtera!

MANIFESTANTS: Zarrêtera! Zarrêtera! Zarrêtera!

Soudain, la porte de la mairie s’ouvre, et un seul homme se présente sur le seuil. Huées de la foule, mouvement de colère, poings levés. Le maire tente de s’adresser à la foule, mais la clameur empêche d’entendre ce qu’il baragouine, en sueur.

OUELLE: Le maire! Mes chers convillageois, le maire veut nous parler! Écoutons le maire, c’est sa chance de se plier à la volonté du peuple, et de renier toutes les mafias du monde! Maire, nous t’écoutons!

MANIFESTANTS: T’écoutons! T’écoutons! T’écoutons!

Rassuré, le maire fend la foule, et grimpe sur la même table qu’Ouelle. Il lui montre un article de journal. On entendrait un papillon voler, tellement le silence qui s’abat sur la foule est lourd. Ouelle lit, relit, et relit à nouveau. À la fin, il fait un pas en arrière, tend son bras au maire, et tous deux échangent une poignée de main des plus chaleureuses.

FIGZ: Ouelle a vu la vérité! Je vous la dirai aussi!

OUELLE: Écoutez, mes convillageois, écoutez!

FIGZ: Les cinq filles enlevées, ce ne sont pas des filles de notre village, ce sont des filles du village d’à côté, de Rastatou-sur-Lévy!

OUELLE: C’est écrit dans le journal, mes convillageois! Dans le journal! Nous aurions dû lire le dernier paragraphe!

FIGZ: Dispersez-vous, rentrez chez vous, amusez-vous!

UN MANIFESTANT: Mais ce sont des enfants quand même! Luttons pour tous les enfants de tous les villages!

UNE MANIFESTANTE: Oui, pour tous les enfants! Unis! Unis! Unis!

Une moue gigantesque se dessine sur la foule, qui remue, se disloque, s’étiole. Tous disparaissent aux quatre coins du village, même Ouelle. Pendant ce temps, la police arrête les deux récalcitrants, qui sont accusés sur le champ d’entrave à la justice. Figz le maire, ricanant, saute dans sa voiture, et file à Rastatou-sur-Lévy, où l’attendent ses affidés.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

À quoi bon?

Trois hommes se promènent depuis plus d’une heure sur un des grands boulevards. Jeunes, portent des vêtements sobres, mais chers, parlent avec entrain. Aucun lien de parenté ne les lie, mais leurs visages se ressemblent, des visages communs qui pourraient très bien être ceux de mes voisins. On ignore s’ils portent leurs véritables prénoms, ou s’ils se les sont attribués eux-mêmes, mais ils exigent qu’on les appelle Dino, Gino et Tonio.

GINO: J’ai besoin d’une nouvelle voiture.

TONIO: Celle que tu gardes derrière chez toi est déjà sale?

GINO: Une horreur! Si tu la voyais. Avec les vents que nous avons eu ce printemps, et la poussière. Elle est méconnaissable. Une pitié. Ils vont me la racheter, mais j’y perdrai, pas de doute.

TONIO: J’aime les nouvelles voitures. Elles sont rutilantes.

GINO: Cette fois, je veux quelque chose de plus sportif. Aérodynamique, puissante, une bagnole qui attire l’œil.

DINO: Heureux celui qui attire l’œil.

TONIO: Tu n’as jamais pensé la garer devant ta maison, et non derrière? Plus de gens la verraient, non?

DINO: Quand je n’ai rien à faire, moi je reste devant chez moi. Je regarde les gens défiler sur la piste cyclable, ils me regardent, parfois.

GINO: Si. J’y ai pensé. Mais il y a deux inconvénients. Le décor est plus joli derrière, ce qui donne de meilleures photos. Tu sais à quel point la qualité des photos est importante pour élargir ma communauté en ligne!

DINO: De mon côté, ça stagne. Pourtant, je publie tous les jours, des photos, des vidéos, des blagues, des citations, tout! Avec hashtags.

GINO: Deuxième inconvénient, devant la maison, il y a pas mal de circulation, en plus des piétons. Ça augmente le risque qu’on abîme la voiture.

TONIO: C’est vrai. Faut quand même en tenir compte.

GINO: J’irai cet après-midi. Plus tard cet après-midi. Acheter la nouvelle voiture. Ils la livreront demain, ramasseront l’autre. Ce sera chose faite. Enfin.

TONIO: Je te reconnais, là. Efficace. Ça ne traîne pas.

DINO: J’ai un nouveau grille-pain, un nouvel aspirateur, un nouveau fauteuil à bascule, un nouveau guéridon, une nouvelle théière, et trois nouvelles cordes sur ma guitare.

GINO: Qu’est-ce qu’il raconte?

TONIO: C’est Dino. Il veut qu’on l’écoute nous parler de lui.

GINO: Il n’aime pas les voitures?

TONIO: Sa passion, c’est Dino.

GINO: Et sa voiture?

TONIO: Une extension. Il est malheureux quand on l’ignore.

DINO: Tout ce que j’ai vu, vous voulez que je vous raconte?

GINO: Et toi, tu n’as jamais acheté de voiture. Je te verrais avec une belle grande berline. Noire.

TONIO: Tout à fait. Mais je ne saurais où la ranger. Ça encombrerait le jardin, et mes colocataires ne seraient pas d’accord.

DINO: Tout ce que j’ai entendu!

GINO: Tu es malheureux, Dino, dis? C’est vrai que tu n’y arrives pas?

DINO: Oh moi! Tu sais moi je…

TONIO: Attention!

GINO: Merde!

TONIO: Le mot est bien choisi. Dino a marché dessus!

DINO: Ça n’arrive qu’à moi, je ne…

GINO: C’est commun. Avec tous ces clébards ridicules que les gens promènent. Qui ne savent pas se tenir.

TONIO: Qui, les gens qui les promènent?

DINO: Mes chaussures, faudra les jeter.

TONIO: Au fait, Gino, prévois-tu prendre ton permis de conduire un jour?

GINO: À vrai dire, je ne sais pas. Tu crois que je devrais?

TONIO: Tu pourrais conduire ta voiture.

GINO: À quoi bon?

TONIO: Je sais. Je disais ça comme ça.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les enfants

Nous marchions à la campagne sur un chemin, il est vrai, que nous ne connaissions pas. Elle m’a bien dit qu’elle croyait que c’était un domaine privé, que nous ne devrions peut-être pas nous y aventurer. Elle connaît la région, elle y a passé son enfance, son adolescence, et il paraît que personne dans les villages avoisinants ne vient jamais de ce côté-ci. À ce que j’ai compris, personne ne sait rien sur cet endroit, et personne n’a jamais eu la curiosité de se renseigner.

Moi qui suis de la ville et qui suis rebelle, je l’ai convaincue de m’y suivre. Au mieux, nous y découvririons un petit coin de paradis, au pire, on nous chasserait.

Le chemin serpentait entre les collines et les bouquets de frênes, les bouquets de bouleaux. Un joli paysage, mais rien de plus beau que ce qu’on retrouve un peu partout dans les environs. Ce qui me plaisait surtout, c’est la quiétude étonnante. Pas un promeneur, pas une bicyclette, pas une moto, rien. Pas d’autres humains que nous. C’était tellement paisible que j’avais oublié qu’à deux ou trois kilomètres seulement de cet endroit passait la route qui unit les deux principaux villages de la région.

Cette sérénité n’a pas duré. Dans le champ, à quelques mètres à peine, sans que nous ne l’ayons vu venir, un enfant a surgi. Sorti de nulle part. Je n’ai pu réprimer un cri, et un vif mouvement de côté. Elle a à peine réagi, mais elle était blanche. L’enfant a souri, je ne crois pas qu’il nous souriait, à nous, ou plutôt à nous seulement. Il semblait sourire à tout ce que les yeux pouvaient voir, les champs, les vergerettes et les fougères, les frênes et même le ciel, et nous.

Je l’ai salué, je me suis approché de lui, mais il s’est éloigné dans le champ en sautillant. Sans doute un gamin du voisinage, me suis-je dit. Mais elle, elle demeurait blanche, cadavérique. Elle voulait retourner au village, sa frayeur était palpable.

J’ai insisté pour faire quelques pas encore, je voulais la rassurer, lui montrer qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur. Je riais de la frousse que le gamin m’avait causée, songeant que même un esprit dénué de superstition peut parfois se laisser prendre par l’inattendu. Avouons-le maintenant, je n’étais pas tout à fait rassuré, mais je m’en remettais à la raison, et il n’était pas question de fuir face à je ne sais quelles lubies.

Puis il y en a eu un autre. Un enfant. Même sourire, même indifférence vis-à-vis nous. Puis deux autres, puis trois autres, jusqu’à ce qu’il en sorte de partout. Ils sortaient de terre! Des dizaines d’enfants sortaient de terre comme des épervières, et ça sautillait, et ça gambadait, couvrant les champs autour de nous, et les collines, et le chemin.

Aucun n’était agressif, aucun n’a même tenté de s’approcher de nous. Je ne dirais pas qu’ils nous évitaient. C’était plutôt comme s’ils ne nous distinguaient pas des autres créatures vivantes, plantes, arbres, insectes, oiseaux, écureuils.

J’ignore pourquoi, mais elle avait du mal à respirer. Je voulais bien rebrousser chemin, mais avec tous ces enfants partout, tous ces enfants qui n’en finissaient pas de jaillir des champs, comment avancer, comment reculer? Elle suffoquait, j’ai bien vu que c’était sérieux, que son état demandait des soins immédiats. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai foncé droit devant moi, mais j’ai vite perdu le chemin et je me suis retrouvé égaré au milieu de la mer d’enfants.

Quand elle a expiré, je l’ai couchée délicatement sur l’herbe, et je me suis allongé près d’elle. J’ai fermé les yeux, me répétant que tous ces enfants n’existaient pas, que nous les avions imaginés. Mais chaque fois que je les rouvrais, ils étaient toujours là, toujours nouveaux, toujours vifs et gais.

J’ai fini par m’endormir. À mon réveil, avant d’ouvrir les yeux, je me suis rappelé les enfants, j’ai souhaité que ce cauchemar se soit évanoui. Mais oh horreur! Ils étaient toujours là! Et elle était toujours morte.

C’est tout ce dont je me souviens. Je vous assure. J’ignore qui nous a retrouvés. J’ignore ce qui l’a tué. Pourquoi elle? Pourquoi pas moi?

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Des quarante-quatre

Monsieur Robidoux pousse la porte de la boutique de chaussures. Une jeune vendeuse s’approche de lui, souriante, accueillante.

VENDEUSE: Bonjour, monsieur, comment ça va aujourd’hui?

ROBIDOUX: La rate me pique.

VENDEUSE: Pardon?

ROBIDOUX: Oui, depuis vendredi, la rate me pique. C’est arrivé soudainement, en pleine nuit. Je dormais. Je me souviens que je dormais, parce que je rêvais. J’étais assis sur un banc, au parc, je ne sais plus lequel, c’est flou. Les gens défilaient devant moi comme sur une scène, ou comme dans un jeu de massacre, à la foire, vous savez, quand ces personnages qui défilent et que vous devez atteindre avec une balle pour gagner un de leurs stupides peluches, car vraiment, elles sont misérables ces peluches, vous ne trouvez pas, des tuyaux avec un visage à peine formé, des boules difformes, parce que les belles peluches qu’ils pendent au-dessus de vos têtes, vous ne les gagnez jamais, à moins de dépenser une fortune et de ne jamais rater la cible, alors les gens passaient comme ça, ils ne me voyaient pas, du moins c’est l’impression que j’avais dans le rêve, quand tout à coup j’ai reconnu ma soeur parmi ceux qui défilaient, puis mes amis, mes collègues, tous ceux que je connais les uns derrières les autres, et je les appelais, mais pas un ne m’accordait la moindre attention, pourtant je criais, j’agitais les bras, jusqu’à ce qu’une jeune fille surgisse devant moi, tombée de nulle part, et plus personne ne défilait et elle s’est approchée de moi, je crois qu’elle me parlait, mais que des mots mielleux, je ne cherchais pas à comprendre, je ne répondais pas, elle s’est assise sur mes cuisses et soudain elle était nue et je trouvais la situation inusitée puisque je suis gros et laid, mais elle me caressait le menton, et c’est alors que j’ai reçu un coup de poignard, je l’ai regardé dans les yeux, il n’y avait plus que ça, ses deux grands yeux pervenches, plus de corps, plus de bras, de jambes, plus rien, plus même de tête, mais que ces deux yeux, et un autre coup de poignard et je me suis réveillé en hurlant, j’étais en sueur, en érection, en douleur, c’était ma rate, ma rate qui m’avait tiré de mon sommeil, de ce rêve, il faut l’avouer, plaisant pour un homme un peu seul comme moi, et depuis c’est douloureux, la rate, mais par moments seulement, comme en ce moment précis, je ne sens rien, mais peut-être que dans une heure, ça reviendra, la rate me piquera à nouveau.

VENDEUSE: Vous alors! J’imagine que vous êtes ici pour des chaussures, que cherchez-vous exactement?

ROBIDOUX: Je voudrais une chaussure sport, en cuir noir, que je pourrais porter tous les jours au travail, mais aussi, parfois, pour de petites sorties sans prétention, vous savez, cinéma, restaurant, soirées toutes simples chez des amis. Je cherche une chaussure solide, confortable, de bonne qualité, mais dont le prix reste abordable pour un employé comme moi. Je chausse du quarante-quatre.

VENDEUSE: Je crois que j’ai un modèle qui vous plaira. Voici. Qu’en pensez-vous?

ROBIDOUX: Ce que j’en pense? À vrai dire, cette coupe ressemble à s’y méprendre à celle des chaussures que portaient toujours mon père, le pauvre homme, qui est mort l’an dernier à soixante-deux ans, un cancer du pancréas qui grugeait sans doute depuis longtemps, mais qui n’a été détecté que bien trop tard, un mois à l’hôpital et c’était fini, à peine le temps d’échanger quelques mots, à peu près rien parce que vous savez, au début, quand on se meurt, faut s’y habituer, et ça prend du temps, et le temps qu’on perd à s’y habituer on ne le passe pas à communiquer des sentiments essentiels avec les siens, et dans son cas, une fois qu’il s’est bien habitué à mourir il était trop tard pour parler, puisqu’ils lui injectaient alors tellement de morphine qu’il nous reconnaissait à peine, il hallucinait, je crois, il me demandait par exemple de promettre que je changerais le monde, que j’éliminerais le travail abrutissant en usine, ce qu’il a fait toute sa vie, alors j’ai bien tenté de me défilez, vous vous imaginez bien, mais il revenait à la charge, il devenait agressif, si bien que j’ai fini par promettre, oui je vais changer le monde, c’était ridicule, absurde, mais je voulais au moins qu’il meure en paix, qu’il connaisse une fin paisible, certain qu’après lui la vie serait meilleure, et j’avoue que j’espère qu’après la mort il n’y a rien, je sais qu’il n’y a rien, ce n’est pas ce que je veux dire, je ne crois pas à ces contes de grandes retrouvailles quelque part dans les limbes, mais pensez-y, pour une seconde, concevez cette fiction, mon père s’agitant dans son firmament parce que je n’ai pas changé le monde, et non seulement ça, parce que je n’ai rien fait pour tenter de changer quoi que ce soit, indifférent à vrai dire, totalement convaincu de la vacuité de toute démarche en ce sens, alors pour mon père, pour ses illusions, pour sa fin silencieuse qui ne nous a pas permis de réduire l’espace immense entre nous, je crois que je vais, et que ceci soit clair, il ne s’agit pas de superstition, mais plutôt de mémoire, aussi infime soit-elle, aussi fuyante devient-elle avec les mois qui s’écoulent tout doucement, je crois donc, oui, que je vais essayer une paire de ces chaussures, et si elles me vont, je les prendrai.

VENDEUSE: Voici des quarante-quatre, monsieur.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.