Oui, je sais, chez toi, tout le monde est bienvenu, on le dit, on le répète, mais je n’irai pas, je n’entrerai pas, tu ne trouveras jamais rien pour m’appâter, mon idée est faite, je préfère rester loin de toi, mais bien portant. Ton grand-père est entré, tu l’as transformé en soldat de plomb, que tu as exposé sur la tablette de la cheminée. Ta grand-mère, tu en as fait un cendrier, et honnêtement, je me demande pourquoi, tu ne fumes pas, et on dit que tu n’acceptes pas qu’on fume sous ton toit. Alors, visiblement, quelque chose ne tourne pas rond, c’est pas comme partout, c’est pas comme chez Rose, qui ne sourit jamais, mais d’où nous sortons toujours rayonnants. Que sont devenus tes deux frères, ta sœur? On dit que tu caches la moitié de la ville dans les coffres de ton grenier. Statuettes, pendentifs, chandeliers d’argent, assiettes décoratives, théière damasquinée, soupière de porcelaine de Limoges qui n’est pas sortie de Limoges, on le sait, et quoi d’autre encore? Des tonnes de livres, de disques, des couteaux, des armes à feu, un sabre, des dentelles maintenant jaunies. Est-ce vrai que le maire, pas celui qui règne en ce moment, mais le prédécesseur de son prédécesseur, gît au fond d’une caisse de planches sous la forme d’une pauvre truite en tôle? Chez toi, les destinées prennent des allures de cauchemar, je ne suis pas le seul à le penser, même si je suis peut-être le premier à te le dire. Un pas de plus, je sais, et je suis bon pour rejoindre ton bazar, tu m’époussetteras peut-être pendant quelques jours, peut-être plus, si je suis chanceux, et tu m’oublieras bien vite, à jamais. Et qu’y aura-t-il pour moi? Une fraction de seconde dans tes bras, une fraction de seconde à ne plus avoir à imaginer ce que c’est que de t’embrasser, de t’étreindre? Vois, je détourne le visage, je retourne d’où je viens, je ne te reverrai plus, je pars et je me sens déjà libéré. Tant que je parle, tant que je te refuse le moindre mot, je suis sauf. Quand je serai loin, je rirai bien de toi, car je ne remettrai plus jamais les pieds dans cette ville maudite, ta ville, comme chacun sait. Et bonjour madame, bonjour monsieur, tous ces gens qui me regardent de haut, de travers, de côté, on n’aime pas les gens qui raisonnent sur la place publique, mais je ne me tairai pas, du moins, pas tant que je serai suffisamment loin pour ne plus apercevoir les cheminées de ton manoir. Car si je me taisais, tu vaincrais, je ne serais plus qu’une tasse, un stylo ou une pince à épiler.
Archives de l’auteur : Michel Michel
La marquise
Il m’aurait fallu dix bras pour transporter tout ce que madame la marquise voulait apporter. Je lui ai fait valoir que là où elle nous entraînait, nous n’aurions besoin de rien, elle encore moins que nous tous. Évidemment, elle n’a rien voulu entendre, et je me suis retrouvé à marcher pendant des dizaines et des dizaines de kilomètres, les bras chargés de livres, de poudres, d’huiles essentielles, et bien qu’il y ait eu des pertes, lorsque nous sommes enfin arrivés à Montréal, j’avais encore un fardeau considérable, suffisant, je croyais, pour la satisfaire. J’ignore où j’avais pêché cet optimisme, elle était en furie, elle m’a presque achevé à force de me fouetter, de me botter le derrière et les côtes, j’ai roulé jusqu’au port, j’ai failli me noyer dans le fleuve qui ce matin-là était furieux. Je ne dois la vie qu’à ce petit pêcheur, il ne faisait pas plus d’un mètre cinquante, il m’a versé du café, j’ai dû écouter le récit de sa vie, mais comme à la fin je dormais, il m’a vendu à un pirate texan qui ne m’a pas raconté sa vie. Nous doublions le cap Horn lorsque je me suis réveillé, comment peut-on dormir si longtemps, un des brigands m’a plaqué un automatique dans les mains, je ne savais pas m’en servir, je ne voulais pas me tirer dans les pieds, mais je n’ai pas eu à réfléchir davantage, nous abordions un immense cargo, ce qu’il contenait je l’ignorais, j’ai crié avec les autres, une pétarade, des cris, des jurons, quand les pirates se sont retirés avec leur butin, ils m’ont laissé derrière. Heureusement que je m’accrochais à mon arme automatique, les autres m’auraient jeté par-dessus bord, il n’y avait pas mille solutions, j’ai pris un otage, sauté dans une embarcation de sauvetage, et c’est un miracle si nous avons pu gagner Ushuaïa. L’otage a bien voulu me dénoncer aux autorités locales, mais j’avais disparu, je m’étais fondu dans la population locale, j’y ai vécu heureux pendant quelques semaines avant de gagner la Patagonie, terre de mes rêves, d’où j’ai appelé la marquise, qui a tout de suite sauté dans un avion pour m’y rejoindre. Je craignais ces retrouvailles, mais elle a été aux petits soins avec moi, beaucoup de remords m’assurait-elle, elle voulait acheter un château près de Carcassonne. Elle n’en avait pas les moyens, je le savais mieux qu’elle, mais lassé de la steppe patagonienne, je l’ai suivie, après m’être assuré qu’elle ne traînait plus son fouet, ses bâtons, et dès notre premier jour à Carcassonne, on nous a pris pour des touristes, puis des fous, nous n’avons pas eu de château, cela va de soi, pas même une modeste villa, à peine une chambre d’hôtel à peu près décente. C’est alors que la marquise a voulu que je lui trouve un mari. Je lui ai expliqué que c’était peine perdue, que même moi, porteur et souffre-douleur, je ne voudrais pas d’elle, rien n’a pu la convaincre, et pendant treize années, j’ai parcouru le Languedoc à la recherche d’un héritier, au mieux, ou d’un parvenu, au pire, qui voudrait bien accepter l’honneur d’épouser madame la marquise. Devant mes insuccès répétés, la marquise s’est remise à me rouer de coups, et quand je me suis retrouvé dans l’Aude, elle a cru que j’avais péri, ce qui l’a décidé à partir, pour terminer ses jours seule, à Reykjavik. Mais je n’étais pas mort. J’ai vite couru jusqu’à Avranches, où une pancréatite m’a terrassé. Le séjour à l’hôpital m’a plu, j’ai épousé une sublime infirmière, avec qui j’ai eu je ne sais plus combien d’enfants. J’ignore ce qu’est devenue la marquise, et à vrai dire, je ne m’en soucie pas. Tous les ans, nous passons un mois en Patagonie, où nous avons une petite maison.
La plante verte
INSPECTEUR: Bonjour, monsieur, je cherche Androu Bilodeau.
BILODEAU: C’est moi, qui êtes-vous?
INSPECTEUR: Inspecteur Luke Black. Je peux entrer? Merci. Vous avez bien trente-cinq ans?
BILODEAU: Trente-six, j’ai eu trente-six ans hier. Maman m’a fait toute une fête, vous ne pouvez pas vous imaginer!
INSPECTEUR: Vous vivez avec vos parents, n’est-ce pas?
BILODEAU: Oui. Fier divorcé. Ah cette femme, quelle idée m’est passée par la tête! Vous savez ce que c’est. Je ne pouvais rien faire. Elle râlait quand je laissais une ou deux assiettes sur le comptoir, elle ne voulait jamais faire la lessive, je ne pouvais plus sortir le soir, j’étais devenu, monsieur l’inspecteur, ni plus ni moins qu’un esclave contraint à d’infinis travaux. Alors je lui ai dit au revoir, adieu, et du coup, maman a emménagé ici. Maman, elle ne me comprend pas toujours, vous savez, elle est bien vieille, mais au moins, elle ne me donne jamais tort. Quoi que je fasse. Ça rend la vie vivable, vous voyez. Tandis qu’avec ma femme, je n’avais raison sur rien.
INSPECTEUR: Et votre père? Votre mère a bien emménagé avec votre père? C’est ce qu’indique le rapport du registraire.
BILODEAU: Bien sûr, bien sûr, mais il est légèrement rasant. Énormément rasant. Il me désapprouvait sur tout. Quand j’ai vendu sa moto, pour me payer une planche à voile, il a désapprouvé. Quand j’ai donné son chat à ma cousine Dahlia, il a rouspété. Quand j’ai jeté ses livres, parce qu’ils sentaient l’humidité, il a hurlé. À la fin, ça devenait lourd, vous vous imaginez bien! Maman et moi, nous n’en pouvions plus. Nous étions humainement à bout.
INSPECTEUR: L’avez-vous tué?
BILODEAU: Les gros mots! Tué? Vous rigolez? Je ne suis pas un assassin. Maman non plus. Pourquoi l’aurais-je tué? Il nous sert encore, vous savez.
INSPECTEUR: Où est-il? Je veux le voir. J’enquête sur sa disparition.
BILODEAU: Nous ne l’avons pourtant pas porté disparu. Ni moi, ni maman, j’en suis certain.
INSPECTEUR: Un de ses amis a signalé sa disparition.
BILODEAU: Il avait un ami? Lui?
INSPECTEUR: Semble-t-il. Dites-moi où il est, que je le raye de la liste des personnes portées disparues.
BILODEAU: Eh bien, le voilà, sur l’étagère près de la fenêtre! Voyez comme il se porte bien! Nous en prenons grand soin, comme vous le constatez.
INSPECTEUR: Mais, c’est une plante, une petite plante en pot!
BILODEAU: Nous l’avons fait transsubstantier, voyez-vous. C’est cher, mais nous avons vendu sa voiture sport et ses chevaux. Le résultat est pas mal, vous ne trouvez pas?
INSPECTEUR: Je peux voir le certificat?
BILODEAU: Sous le pot, il est sous le pot.
INSPECTEUR: Je vois, tout semble en ordre. Mais alors, pourquoi le garder ici? Vous pourriez le replanter ailleurs, l’oublier tout à fait.
BILODEAU: C’est qu’il nous rapporte encore. Tant qu’il est ici, ses revenus coulent dans cette maison, qui d’ailleurs lui appartient. Maman voulait bien le planter sur le bord du chemin, loin loin loin, mais je l’ai raisonnée. S’il part, nous risquons de tout perdre, et qui sait s’il a pensé à nous dans son testament! Car voyez-vous, j’ai appris qu’il avait fait un testament en secret. Sans nous en parler. J’en frissonne. Il n’a jamais voulu nous donner le moindre indice, avant sa plantation en pot. Par prudence, nous l’arrosons, nous utilisons le meilleur engrais, nous lui parlons même, quelques fois. Après tout, c’est une bien jolie plante, vous ne trouvez pas?
La question
ENZO: Charles-Albert! Charles-Albert! Que dois-je faire? Mais que dois-je faire, à la fin! Charles-Albert! Charles-Albert!
FÉRÉOL: Enzo, combien de fois dois-je te répéter que je ne m’appelle pas Charles-Albert, mais Féréol. Fé-ré-ol! Ol, ol, ol, ol.
ENZO: Que dois-je faire, que faire, que dois-je faire?
FÉRÉOL: Méfie-toi de la voisine, surtout quand elle surgit le visage couvert de suie, ça cache ce que tu ne voudrais pas découvrir, oh ça, tu peux en être certain, et il si elle apparaît, atterrit devant toi comme un météore, un oiseau abattu par le chasseur, sauve-toi, prend tes jambes à ton cou et court jusqu’à l’hippodrome, où au moins tu auras quelques options, comme celle de te lier d’amitié avec un jockey, de caresser un cheval, ou encore de prendre conseil d’un joueur impulsif, il t’entraînera dans une avalanche de mots et de gestes, tu y perdras le souffle avec toutes les couleurs qui surgiront, même s’il porte un uniforme, et si c’est le cas, méfie-toi, vérifie bien qu’il ne soit pas pompier, car alors ce serait un piège difficile à éviter, tu pourrais te retrouver malgré toi dans un complot, ce qui n’est jamais facile à déterminer d’avance, malheureusement, les complots mènent parfois à la rue, l’habit est tout prêt pour toi, oui, rangé, qui t’attend, une casquette décolorée, une veste trouée, une chemise sale, un pantalon trop court et de vieilles godasses sans chaussettes, on ne te reconnaîtrait, personne, pas même moi je t’assure, tu attendrais pour manger, mais avant, le choc t’aurait affaibli, de voir le résultat, la pluie qui te trempera jusqu’aux os, tu n’aurais plus besoin d’écouter miss météo, tu pourrais pisser sur les parcomètres en attendant l’aspirante députée qui te promettra une solution, un passage pour retrouver ton chemin, pour sortir de la vallée sombre et reprendre à pleines mains tes questions stupides, toutes tes questions qui cherchent encore leurs réponses et qui entre temps doivent se contenter d’approximations, de balles qui roulent dans toutes les directions avec toi qui s’étourdit, qui ne survivra peut-être pas jusqu’à la fin de la journée, de la nuit peut-être, quand tu as terminé tes longues études, avais-tu payé pour une garantie, une assurance sur ton bonheur et tes journées, mais ça n’existait peut-être pas, ça n’existe peut-être pas, ça n’existe pas, tu le sais bien, sauf que tu voudrais voir les signes et surtout, savoir les lire, parce qu’il ne suffit pas de déterrer le livre de la vérité, si la langue est morte, et ça tu peux en être certain, elle l’est, ça ne te servira qu’à comprendre que cette petite issue s’assèche et se referme sur toi jusqu’à t’étouffer, alors si tu veux rêver encore, tu ferais mieux de ne plus me poser de ces questions stériles.
Vaut mieux boire
CÉDRIC: Nous n’avons pas le temps d’organiser une manifestation ce soir, je crois que nous devrions prendre un taxi, descendre en ville, faire la fête, j’ai envie de boire, de boire toute la nuit, et peut-être écouter un band dans un bar, peut-être danser, peut-être finir la nuit avec Mariella, Daniella, Patriciella, Johanella, oh la, oh la!
DENZEL: Je partais, j’y allais, les copains sont déjà là. Ils ont fumé, ils ont chanté, c’est l’heure d’y aller. Où donc est Anatole? Anatole ne vient pas?
CÉDRIC: Anatole est dans le sous-sol, il mélange des produits dans ses éprouvettes. Il mélange, chauffe, remélange, et recommence. Depuis ce matin, sans manger, sans boire.
DENZEL: Sans boire?
CÉDRIC: Enfin, sans boire suffisamment. Chaque fois que je descends le voir, il croasse.
DENZEL: Il mélange quoi, Anatole?
CÉDRIC: Quelques sortes de médicaments, je crois, des extraits de plantes, ce genre de trucs. À moins que ce soit autre chose.
DENZEL: Tu ne lui as pas demandé? Peut-être devrais-je aller le voir, le convaincre de remonter, de nous accompagner.
CÉDRIC: Tu perdras ton temps. Anatole, quand il est concentré sur une lubie, l’univers autour s’efface.
DENZEL: Des médicaments? Mais pourquoi? La dernière fois que je l’ai vu, il ne parlait que de démanteler le gouvernement.
CÉDRIC: C’était après son projet de peindre en rose les mouettes pour qu’elles soient chouettes. Anatole, si tu veux mon avis, il ne se saoulera pas cette nuit.
DENZEL: Dommage, il va nous manquer. J’aime quand il raconte ses histoires qui vous entortillent l’esprit dans une spirale. Infinie. Anatole, il sait raconter.
CÉDRIC: Il sait boire, aussi.
DENZEL: T’es certain qu’on ne peut pas le tirer de son sous-sol? Qu’est-ce qu’il espère cette fois? Inventer une nouvelle drogue qui nous permettra de marcher sur l’eau? Une drogue qui nous rendra invisibles? Qu’est-ce que c’est?
CÉDRIC: Il n’a rien dit. Ce matin, il est descendu, il a commencé à mélanger ses médicaments, et c’est tout. Anatole avait sans doute besoin d’un aparté, quelque chose pour nous oublier, pour oublier les autres, la rue, les bars, les boyaux tordus, les réveils noirs.
DENZEL: Il est plus solide que ça, Anatole. Non, je crois qu’il a un plan, un plan pour nous projeter tous en avant. Anatole, c’est un visionnaire temporaire.
CÉDRIC: Temporaire?
DENZEL: Il voit la destination, mais toujours, il s’égare en chemin. C’est quand même mieux que nous, que moi en tout cas. Je ne vois rien, jamais rien.
CÉDRIC: J’aime bien tes manifestations.
DENZEL: Merci. Elles sont colorées. Mais tu vois, Anatole, quand il manifestait, il savait pourquoi, jusqu’à ce qu’il nous entraîne dans la chambre de ses parents. Là, je me suis douté que nous tournions en rond.
CÉDRIC: J’ai soif. Oui, en rond, c’était ahurissant.
DENZEL: Dis-moi, Cédric, est-ce qu’un jour nous cesserons de boire?
CÉDRIC: Allons-y! Nous parlons trop. Anatole ne viendra pas. Je lui laisserai un message, il saura où nous retrouver s’il sort de son long tunnel.
Chanter sous la douche
Deux gamins dans la cour d’école.
JOEY: Si tu continues à m’embêter, je le dirai à mon père. Mon père, il tue des gens. Il va te tuer, si je lui demande.
CHLOÉ: C’est pas vrai, je ne te crois pas. Tu es un sale menteur!
JOEY: C’est vrai! Il m’a dit qu’il faisait ça en série.
CHLOÉ: Ceux qui tuent des gens, ils vont en prison. Est-ce que ton père est en prison?
JOEY: Euh, non.
CHLOÉ: Alors tu vois, tu es un sale menteur!
JOEY: Idiote, c’est parce qu’il ne le dit à personne. La prison, ça ne l’intéresse pas.
CHLOÉ: Pourquoi il ne le dirait pas, hein?
JOEY: C’est son secret personnel. Tu n’en as pas, toi, des secrets personnels?
CHLOÉ: Ça ne prouve rien. Et pourquoi, d’abord, qu’il tue des gens?
JOEY: Il tue pas n’importe qui, idiote. Il tue seulement ceux qui ne respectent pas la loi du livre jaune.
CHLOÉ: C’est quoi ça, le livre jaune? Une autre de tes inventions?
JOEY: C’est le livre préféré de mon père. C’est une nouvelle religion qui est plus vraie que toutes les religions.
CHLOÉ: Mon père, lui, il ne lit pas. Il dit que la lecture, c’est pour les paresseux.
JOEY: Le livre jaune, c’est autre chose. C’est un livre important.
CHLOÉ: Les livres, c’est pas important. À part les bandes dessinées.
JOEY: Les bandes dessinées, OK. Mais le livre jaune aussi. Ça dit que si tu crois une chose, et que tu y crois souvent, eh bien cette chose est vraie.
CHLOÉ: Hier matin, je croyais que je pouvais voler. Évidemment, c’est pas vrai.
JOEY: Tu y crois souvent?
CHLOÉ: C’est quoi souvent?
JOEY: Je ne sais pas, souvent, c’est assez souvent, quoi. Disons, une fois par jour.
CHLOÉ: Oui, j’y crois une fois par jour, je crois.
JOEY: Alors, tu peux voler.
CHLOÉ: Idiot! Regarde, je bas des bras, et je ne vole pas.
JOEY: C’est vrai que tu as un problème avec le décollage. Faudrait que tu sois plus haut, que tu sois déjà dans les airs, peut-être. Qu’est-ce que j’en sais. Je demanderai à mon père.
CHLOÉ: Qu’est-ce qu’il croit ton père?
JOEY: Que les gens doivent faire comme on dit dans le livre jaune, qu’ils ne doivent pas chanter sous la douche. Est-ce que tu chantes sous la douche, toi?
CHLOÉ: C’est pas de tes oignons. Il tue les gens qui chantent sous la douche?
JOEY: Je crois, oui. C’est écrit dans le livre, et en plus, il y croit souvent, très souvent. Tu ne chantes pas sous la douche?
CHLOÉ: Oh non! Jamais! Jamais, jamais, jamais. Je ne voudrais pas mourir.
JOEY: Où vas-tu?
CHLOÉ: Je grimpe jusqu’en haut de cet arbre. Tu viens?
JOEY: Pourquoi tu veux grimper là? Tu ne veux jamais, d’habitude.
CHLOÉ: Je vais voler. Aujourd’hui, je vais voler.
JOEY: D’accord. Je regarderai d’en bas.
CHLOÉ: Voilà. Je grimpe. Encore un peu plus haut. Oh, je peux atteindre cette branche, ce sera mieux là. Oh la la, c’est haut. J’ai le vertige. Mais puisque je peux voler, il n’y a pas à s’effrayer, pas vrai?
JOEY: C’est ça.
CHLOÉ: Allons-y! Ahhh!
JOEY: Chloé? Que fais-tu là? Elle est morte. Elle n’y croyait pas assez souvent, c’est ça son problème.
La statue
Je parle tout bas, parce que j’ai déjà perdu une jambe et trois doigts. Pour avoir parlé franchement, pour avoir soulevé un doute. Légitime. Tant que je ne serai pas sorti de cet hôpital, de cette ville, je ferai assaut de discrétion, je me tiendrai à distance des oreilles des locaux, même de ceux qui me sourient.
Pourtant.
Je ne voulais pas m’arrêter dans ce bled, dont j’ignorais l’existence, mais mon moteur surchauffait, je devais trouver un garagiste d’urgence. Google map m’a conduit directement ici, où un garagiste a gentiment accepté de réparer le système de refroidissement.
Hélas, pendant qu’il travaillait, j’ai eu la malheureuse idée d’explorer les alentours. Même dans les trous les plus insignifiants, on finit toujours par dégoter quelque petite merveille. Après plusieurs minutes de marche, j’ai abouti sur ce qui ressemblait à la place principale des lieux. Une jolie place avec un ou deux cafés, fermés, mais c’était charmant tout de même.
J’errais lentement, les mains dans le dos, l’œil indulgent et curieux. J’ai même pris quelques photos, que je comptais partager avec mes amis. Les passants me souriaient, je leur rendais la pareille, et j’étais prêt à faire l’éloge de cette ville. C’est alors que je l’ai vue.
La statue.
C’était une statue d’au moins dix mètres de haut, couverte de bronze. Une œuvre étonnante, naïve mais tout de même imposante. Vu sa position au centre de la place, j’ai vite compris que j’avais affaire au héros local. J’ai pensé à un des fondateurs, à un ancien maire, à un général qui aurait servi dans une guerre.
J’avais tout mon temps, alors je me suis approché pour lire l’inscription, rédigée en cinq langues. Jacquot Roberge, alias Jacberge342, influenceur international, qui avait, la veille de son départ pour l’autre monde, cinq cent soixante-treize millions six cent dix-neuf mille sept cent dix-sept abonnés.
Pendant que je lisais, un passant s’est arrêté près de moi, visiblement extrêmement fier. Incroyable, n’est-ce pas? J’ai touché la plaque avec l’inscription pour m’assurer qu’elle était véritable. Je croyais à une mauvaise plaisanterie, à un petit jeu pour se payer la tête des, rares, touristes. C’était une plaque de bronze, tout ce qu’il y avait de plus officiel. Hébété, je n’ai répondu au passant que par un hochement de tête.
Attirés sans doute par la présence d’un étranger au pied de leur héros, les citoyens ont commencé à faire cercle autour de nous. J’étais muet, mais je voyais bien que tous ces yeux quêtaient un commentaire de ma part. Je ne voulais pas les insulter, alors j’ai simplement remarqué que la statue était monumentale. Monumentale, ont-ils tous répété, ravis. Et c’était des tapes dans le dos, des éclats de rire, on devenait de plus en plus familier avec moi, presque amical.
Rassuré par leur bonhomie, je me suis permis une question, une toute petite question. Comment sait-on que tous ces millions d’abonnés étaient de véritables abonnées, car vous savez, tout le monde le sait, moi-même j’en ai, certains abonnés ne sont que des…
Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase. La colère avait figé tous les sourires, et quand les premiers poings se sont levés, j’ai jugé que ma petite balade touristique avait bien trop duré. Mais il était déjà trop tard. Les coups ont plu de partout, coups de poing, coups de couteau, quelqu’un avait même une hache sur lui – qu’il gardait, je présume, pour s’en prendre aux touristes insolents – avec laquelle il m’a sectionné trois doigts de la main droite. La jambe était, à mon avis, encore bonne quand on m’a transporté dans cet hôpital. Plusieurs coups de couteau dans la cuisse et le mollet, certes, mais elle était récupérable. Sauf que le chirurgien, qui était aussi conseiller municipal, a cru bon de participer à la vindicte populaire et a, sans m’en demander mon avis, décidé de m’amputer la jambe.
J’ai eu beau protester, mais on m’a vite anesthésié. Une fois la chose faite, je n’ai plus osé contester, de peur qu’on m’ampute ce qui me restait de membres. Je compte bien traîner tous ces sauvages devant les tribunaux, mais pas avant d’être bien en sûreté, loin de ce patelin infernal.
Voilà l’infirmière en chef qui s’approche, hostile comme toutes ses collègues.
Merde.
Elle m’a vu.
Elle a vu mon cahier.
Je crois que maintenant je vais y passer.
Ses doigts sur mon poignet
Christa, que j’ai toujours connue en jeans et en t-shirt, avait enfilé un tailleur blanc, impeccable. Au premier regard, je ne l’ai pas reconnue, je suis passé tout droit. Mais le nez a attiré mon attention, toujours ce nez que depuis des années je revois partout, sur les visages les plus divers, même sur de pauvres visages difformes. Marche arrière, regard indiscret. C’était bien elle, Christa, qui se tenait là, à attendre quelque chose, quelqu’un, ou peut-être simplement à observer les gens, la vie, la ville, les vilains garnements qui manifestaient.
Christa! Je me suis écrié, joyeux, me rappelant cette semaine que nous avions passée ensemble, que j’avais cru un prélude à une épatante romance et qui n’avait été que la préface d’un départ intolérable. Je n’étais pas rendu au ta de Christa, que je me prenais à espérer la toucher de mes mains nues, la suivre dans le château maternel où nous avions connu cette relation intello-sensible. J’avais oublié, pendant quelques secondes, que je ne connaissais rien de cette nouvelle Christa, cette inconnue qui portait le visage d’une femme de jadis.
J’aime tes cheveux gris. Merci, Christa, mais ai-je donc vieilli autant? Des cheveux gris, moi? Ah oui, c’est vrai, j’ai même de plus en plus de cheveux blancs. Pourtant, j’ai toujours vingt-cinq ans, j’ai vingt-cinq ans depuis que je t’ai vue pour la dernière fois.
La voilà qui me saisit le poignet et qui s’élance. Tu viens? J’allais m’acheter des poules. J’étais là, béat, à me laisser traîner comme un fanion par cette Christa qui n’était plus Christa et qui voulait des poules. Des poules? Pas même pensé lui demander des explications, pourquoi une si jolie femme en si joli tailleur file s’acheter des poules avec un type qu’elle n’a pas vu depuis trente ans.
Je volais derrière elle, je battais au vent, et sentir ses doigts sur mon poignet me suffisait, je savais que ça me suffirait pour encore une trentaine d’années. J’irais acheter des poules avec elle, et des vaches aussi, s’il le fallait, et des chevaux, des dindons, des lamas, des émeus, n’importe quoi, toute une basse-cour, elle en tailleur, moi flottant derrière elle.
Nous installons les cages de poules sur la banquette arrière de sa voiture, et j’ai oublié ce que j’avais à faire, je me suis abandonné.
Chez elle, un bonhomme court, trapu au cheveu rare, nous accueille avec un étrange rictus, et son regard torve m’indique que je n’ai pas intérêt à franchir le seuil de sa maison. Pendant ce temps, Christa, qui a lâché mon poignet depuis longtemps, disparaît à l’intérieur, sans un mot pour moi. Après avoir déchargé les cages de poules, l’homme me fait signe du menton de remonter en voiture.
Au bout d’une dizaine d’interminables kilomètres, il freine devant la succursale d’une banque. Il ouvre un sac, en tire deux révolvers, et me fait signe de le suivre. Un vol de banque! Mais il est cinglé! Je ne le connais même pas, et je ne sais pas comment utiliser ces machins. J’ai entendu à la télé qu’il y avait un cran de sécurité, mais il est où ce cran? Certain de ne jamais revoir Christa, certain que si j’entrais n’importe où en brandissant une arme, je serais tout de suite arrêté, l’idée m’est passée par la tête de lui tirer dessus pour ensuite courir la retrouver. Cette idée est passée très très vite. Plutôt que de toucher à l’arme, j’ai ouvert la portière et je me suis enfui à toutes jambes, filant droit devant moi.
J’ai abouti dans un quartier que je ne connais pas, parmi des gens qui me regardaient d’un air bizarre. Qu’importe, me suis-je dit, je suis vivant, libre, et je sens encore ses doigts sur mon poignet.
Une bande de jeunes filles m’a entouré, et chacune a commencé à me donner des coups de bâton. Partout. Au début, elles y allaient doucement, comme si c’était un jeu. Puis, réchauffées, elles ont frappé de plus en plus fort, sur les bras, les jambes, dans le dos, sur la tête, si bien qu’elles m’ont étourdi, je saignais, et quand je me suis évanoui, elles riaient à gorge déployée.
Je me suis réveillé sur la table d’un boucher, avec une jambe en moins. À ce moment, j’ai su que les carottes étaient cuites. J’ai remué pour indiquer au type que j’étais toujours vif, ce qui a semblé le contrarier. Il a appelé quelqu’un au fond de l’atelier, qui d’un coup bien placé, professionnel, m’a achevé.
Tout cela est fort ennuyeux, mais aucun de ces désagréments n’est parvenu à effacer le souvenir de ses doigts sur mon poignet.
Histoire d’amour
Hector et Greta tissent de minuscules paniers de paille qu’ils revendent à des touristes assoiffés de souvenirs authentiques. Personne ici n’a jamais tissé des paniers de paille, mais qu’importe. Les paniers se vendent bien.
HECTOR: Tu veux que je te raconte une histoire?
GRETA: Non.
HECTOR: Excellent. C’est l’histoire de mon voisin. Il a volé une pomme dans le verger Lefebvre. Le vieux Lefebvre l’a vu, il a voulu qu’il paie la pomme, plus une amende, il a refusé, et il a mangé la pomme au nez du bonhomme, qui a tout de suite appelé les flics. Là, les choses se sont envenimées, le voisin leur a dit que c’était absurde de perdre son temps avec un type qui a volé une pomme. Évidemment, les flics ont flairé l’insulte, ils lui ont passé les menottes. Comme le voisin s’est agité – il y a de quoi, quand on vous passe les menottes pour une pomme – il a été accusé de résistance à son arrestation et de voie de fait sur policier. Prison, procès, il en a pris pour un an et demi. En prison, comme il n’acceptait pas, mais alors là, vraiment pas, d’être parmi les criminels pour une malheureuse pomme, il a rouspété, il s’est rebellé, et sa sentence s’est alourdie. Quelques mois de plus ici, quelques mois de plus là, il en était rendu à cinq. Cinq années au frais, loin des siens, pour un méfait ridicule. Question de ne pas aggraver son cas, il a fini par se calmer, et cinq ans plus tard, il est sorti. En revenant chez lui, où sa femme et son chien, toujours vivant, l’attendaient, il est passé devant le verger. Ça été plus fort que lui, il n’a pas pu s’en empêcher, il a volé une pomme. Le vieux Lefebvre l’a vu, encore une fois, mais comme il avait eu une attaque, un an plus tôt, il était paralysé et ne pouvait plus parler. Il n’a pas pu rattraper mon voisin, il n’a pas même pu appeler les flics. Depuis ce temps, tous les jours, mon voisin vole une pomme, impunément, sous le regard furieux du vieux Lefebvre, qui a fini par crever d’une seconde attaque. Bon débarras, a lancé mon voisin, et il a cessé de voler des pommes, parce qu’il n’y voyait plus d’intérêt, maintenant que le vieux n’était plus. Alors, Greta, tu l’aimes mon histoire?
GRETA: Non. J’aurais préféré que tu me racontes une histoire d’amour.
Piégés
Un homme au centre d’une place publique. Il fouille ses poches, avec frénésie, pivote sur lui-même, tourne la tête dans toutes les directions. L’effroi déforme son visage. Appelons cet homme Clarence.
Un deuxième homme s’approche de lui. Il fouille ses poches, et l’étonnement se lit dans ses yeux, de beaux grands yeux bleus qu’il lève sur l’autre homme. Appelons cet autre homme Fabien.
CLARENCE: Qu’est-ce que c’est? Qui êtes-vous? Où suis-je? Quel est cet endroit? Comment me suis-je retrouvé ici? Pourquoi suis-je ici? Qui m’a transporté ici? Est-ce qu’on m’a endormi? Assommé? Kidnappé?
FABIEN: Sorry, I don’t speak french.
CLARENCE: Évidemment! Ça serait trop facile. Il ne parle pas français! Comment peut-on ne pas parler français quand on vit… Non! Ce n’est pas possible! On ne m’a pas emmené à l’étranger? Je ne reconnais rien sur cette place, et à part cet homme, c’est désert. Personne, pas un son, même lointain. Comme s’il n’y avait pas de ville autour de nous, comme si nous étions sur une place au cœur du néant.
FABIEN: Who are you? I’m a little bit confused, you know.
CLARENCE: Cher étranger, vous me semblez aussi perdu que je le suis. Pourtant, vous conservez votre calme, vous ne paniquez pas. Il est vrai que vous arrivez à peine. Mais d’où sortez-vous? Je ne vous ai pas entendu approcher, comme si vous marchiez sur un épais matelas, comme si vous étiez apparu, par magie. À propos, vous n’auriez pas un téléphone? J’ai perdu le mien, ou plus vraisemblablement, ceux qui nous ont envoyés ici me l’ont pris. J’aimerais bien appeler à la maison, raconter cette histoire, demander qu’on vienne me chercher. Avec les signaux GPS, on trouvera bien le moyen de nous repérer. Si ça ne fonctionne pas, j’appellerai tout simplement le 911, et cette plaisanterie s’achèvera. Vous en avez un, un téléphone? Un TÉ-LÉ-PHO-NE?
FABIEN: A phone? No Sir, I lost my phone. Sorry.
CLARENCE: Vous faites non de la tête, vous n’avez pas de téléphone vous non plus. Inquiétant. Je vous assure, mon brave, il y a matière à s’alarmer. Nous voilà coupés du reste du monde, sur cette place où personne ne passe, dans une ville absolument silencieuse. Ce n’est pas normal. Vous savez, j’ai bien tenté, avant votre arrivée, de quitter cette place. Impossible. Chaque fois que je m’éloigne du centre pour me diriger vers ce qui ressemble à une rue, je perds tous mes moyens. Oui monsieur, toute mon énergie s’évapore, je n’ai plus la force de me tenir debout, et je m’évanouis. J’ai tenté l’expérience à trois reprises, et chaque fois, je me suis réveillé au centre de la place. Allez y comprendre quelque chose! Vous devriez tenter l’expérience vous-même, vous verriez de quoi je parle! Et tiens, c’est une bonne idée. Tentez l’expérience, et je vous observerai. Peut-être que cela nous aidera à comprendre ce qui nous tient. Vous ne voulez pas? Monsieur, MAR-CHEZ VERS RUE. Il ne comprend rien.
Clarence mime un homme qui marche, en montrant Fabien de la main. Avec de grands gestes des bras, il invite Fabien à se diriger vers une des rues, là-bas, entre les immeubles. Mais Fabien reste immobile, indifférent.
CLARENCE: Décidément, la communication s’annonce pénible entre nous deux, mon cher Sir. Si nous devions rester plusieurs heures dans cette vacuité, le temps sera long. Je me demande si je ne serais pas mieux seul, il me semble que je raisonnerais plus clairement si vous n’étiez pas là. Car voyez-vous, votre seule présence vient ajouter un élément de plus à comprendre dans ce décor insolite, et sans vous, je crois que je me tairais, que je réfléchirais pour de bon. Mais en votre présence, même si vous ne comprenez pas un mot de ce que je raconte, je ne peux m’empêcher de vous exposer mes pensées, tout ce qui me passe par la tête.
FABIEN: This cannot be real.
CLARENCE: Vous, au moins, vous pensez brièvement. C’est tout à votre honneur. J’aimerais me la fermer, de temps en temps, mais que voulez-vous, j’ai toujours été ainsi, et c’est pire quand je me fais du souci. Mais que faites-vous! Reculez! Ne me touchez pas!
Fabien s’est élancé sur Clarence, l’a saisi au cou des deux mains, et l’étrangle avec une force qui lui rougit les veines du cou. Clarence suffoque, et cela dure une minute, deux minutes, trois minutes. Il finit par tomber, amolli, sans vie, au milieu de la place. Fabien se relève, recule de quelques pas et se croise les bras. Il observe avec attention le cadavre immobile au sol. Quelques secondes plus tard, le cadavre remue. Un bras, la tête. Les yeux s’ouvrent, la bouche bâille. Le cadavre s’éveille, s’étire et se lève.
CLARENCE: Qu’est-ce que je fais ici? Où suis-je? Qui êtes-vous?
FABIEN: I don’t speak french. Sorry.
CLARENCE: Il ne parle pas français. Étonnant. Sans doute un étranger, un touriste ou un homme d’affaires, un représentant de passage. Mais pourquoi lui? Pourquoi m’imposer la présence d’un homme avec qui je ne peux pas échanger deux mots? Pourquoi? Pourquoi? Parce que tout ça, ce n’est rien. Un immense, splendide et impeccable rien. Car si cet endroit existait, nous pourrions en sortir, pas vrai? Puisque nous en sommes prisonniers, cela m’oblige à conclure que ça n’existe pas, que tout cela, cette place, ces immeubles, ce silence et même vous, mon cher Sir, oui, même vous, est pure fiction. Nous sommes au piège dans une fiction, et nous ne pourrons en sortir que si on nous en tire, de l’extérieur. Ainsi va la vie, mon cher Sir.
