Le tour de la maison 

Deux hommes assis sur un parterre, boivent une bière, bavardent. C’est l’été. Y a du soleil pour tous. Le jeune Rod, à peine plus de douze ans, passe en traînant ses savates.

ROD: Pauvre imbécile, je t’ai dit de ne pas me prendre en photo. Quelle tarte! Faut toujours lui répéter. Tu vas m’effacer ça tout de suite!

Le petit Rod disparaît vers la droite, derrière la maison, sans cesser de maugréer.

FÉLICIEN: C’est ton fils? Il te parle comme à un chien! Pire, en fait.

GRÉGOIRE: C’est Rod, oui. Vois-tu, Viviane dit qu’à cet âge, les enfants entament un long processus de construction de leur être profond, et parfois cela s’accompagne d’éclats passagers, comme tu as vu.

FÉLICIEN: Donc, tu le laisses t’insulter?

GRÉGOIRE: Je l’ai déjà réprimandé, je lui avais même retiré son jeu vidéo. Dès qu’elle l’a appris, Viviane lui a redonné son jeu, en le plaignant, pauvre petit, comment osait-on. Elle ne m’a pas parlé pendant deux semaines. Finalement, elle m’a fait lire ses livres qui expliquent tout, et depuis, plus jamais nous ne le réprimandons. Plus jamais.

Le jeune Rod surgit du côté gauche de la maison. Après un tour complet de la maison, il repasse devant les deux hommes. Il tient maintenant une hachette à la main. Parvenu devant son père, il s’élance et en assène un grand coup à la hauteur de la cheville. Rod est jeune, mais fort, et fort précis. Le pied est coupé, dorénavant Grégoire boîtera. Rod disparaît à droite de la maison, sans se presser.

FÉLICIEN: Merde! Au secours! Appelez les secours!

GRÉGOIRE: Ne crie pas, je t’en prie. Passe-moi plutôt la boîte derrière ton fauteuil. Il y a tout là dedans. Voilà. Merci. D’abord désinfecter. Heureusement, la blessure est nette. Je vais couper la circulation, voilà voilà, je ne m’y prends pas trop mal, n’est-ce pas? Allez, je mérite bien une deuxième bière, et toi aussi! Tu me sembles en pire état que moi. Oh là là.

FÉLICIEN: Il vient de te couper le pied! C’est grave, Grégoire.

GRÉGOIRE: Vivianne m’avait prévenu. Vu les circonstances, l’âge et tout, je savais que ça pouvait arriver. Tu sais, les jeunes, aujourd’hui, c’est pas comme dans notre temps. Ils ont cette construction profonde à laquelle nous n’avions pas une minute à consacrer. Que veux-tu, les époques sont ce qu’elles sont.

FÉLICIEN: Tout de même. Un pied en moins, c’est nul.

Quand Rod se pointe du côté gauche de la maison, Grégoire rentre son pied encore valide sous la chaise, ainsi que son moignon, par précaution. On ne sait jamais. Mais Rod passe devant lui sans le regarder, comme s’il pensait à autre chose. Au moment où il allait à nouveau s’éclipser du côté droit de la maison, il ramasse quelque chose par terre, et revient en trombe et d’un premier coup, solide et direct, tranche l’avant-bras droit, avant de reprendre son élan pour trancher l’avant-bras gauche. Essoufflé, visiblement fatigué par l’effort, il retourne lentement derrière la maison, par la droite.

FÉLICIEN: Là c’est trop! C’est un massacre! J’appelle la police!

GRÉGOIRE: Plutôt que de dire n’importe quoi, désinfecte-moi ces plaies, et applique bien les bandages. Tu as vu comment j’ai fait, tout à l’heure, pour la cheville?

FÉLICIEN: Tu diminues à vue d’oeil Grégoire! Bientôt, je ne te reconnaîtrai plus. Je lui en mettrais bien une bonne baffe à ce gamin!

GRÉGOIRE: N’oublie pas l’essentiel, Félicien. Rod, eh bien il construit, il construit. Ne l’oublie jamais, quoi qu’il arrive.

Et de la gauche, après un autre tour de la maison, arrive Rod, qui semble avoir repris de la vigueur après ses derniers exercices. Grégoire se penche vers Félicien, et très vite, lui murmure à l’oreille.

GRÉGOIRE: Viviane t’aime bien. Rod aussi, à sa façon. Mais il construit, il construit, faut comprendre. Ce serait bien que tu emménages ici. Demain peut-être?

FÉLICIEN: Demain? Tu as perdu la tête?

GRÉGOIRE: Pas enco…

D’un beau geste circulaire, digne d’une chorégraphie de ballet, Rod lui tranche le cou. La tête, sans son socle, roule derrière la chaise, souriante. Félicien, saisi par la scène, s’élance vers sa voiture, pendant que Rod reprend sa marche lente vers la droite de la maison. Avant que Félicien ne parvienne à sa voiture, Viviane l’appelle, du seuil de la maison.

VIVIANE: Félicien! Félicien!

Le visage déformé par la terreur, Félicien se tourne vers elle, resplendissante dans ses vêtements de sport. Elle l’appelle de la main, l’invite à entrer.

VIVIANE: Viens! Viens vite!

Calmé, Félicien revient d’un pas lourd vers la maison, et sans un regard pour la tête joyeuse de son ami, il se laisse diriger à l’intérieur de la demeure par Viviane, pimpante, insouciante. Quelques minutes plus tard, Félicien ne comprend pas pourquoi il la demande en mariage, il n’est pas certain d’entendre qu’elle accepte, il ferme les yeux et quand leurs lèvres s’effleurent, un frisson froid lui coule le long de la colonne, court, mais violent.

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Il ne faut jamais se fier aux moustiques du lac Doris 

J’étais étendu nu devant ma petite cabane, sur une île au centre du lac Doris. Mon oncle, qui m’a laissé la cabane et l’île à sa mort, m’a toujours répété que là, les moustiques piquaient comme ailleurs, mais sans douleur, sans infection.

Épuisé de ma vie trépidante en ville, j’avais décidé de passer mes vacances au lac Doris, parfaitement seul pour un mois. Du matin au soir, je regardais les canards sur le lac, je comptais les ronds des poissons dans l’eau, et je lisais Alfred Jarry.

Étendu, donc, les yeux fermés, je goûtais la chaleur de cette belle journée d’août. Je crois que je me suis même endormi, comme cela m’arrivait souvent, depuis mon arrivée au lac Doris.

Soudain, un chatouillement. J’entrouve un œil, j’aperçois un moustique sur mon gros orteil. Me rappelant les propos de mon oncle, je ne m’en soucie pas, et je referme l’œil, décidé à goûter les rayons de ce beau grand soleil mauricien. Si ce moustique m’a piqué, je n’en ai rien su puisque je n’ai rien senti. Mon oncle avait raison.

Je m’abandonne à la douceur chaude de cette fin de journée, je bâille, je m’étire, l’intensité du rouge sur mes paupières diminue peu à peu. J’ai faim, j’ai soif, il est grand temps de casser la croûte.

J’ouvre les yeux, prêt à me lever. Stupéfaction! Toute la surface de mon corps est couverte de moustiques à l’œuvre! Ils sont des dizaines, peut-être des centaines, à me sucer le sang. Mais je ne sentais toujours rien, pas la moindre douleur.

N’empêche, tous ces moustiques, c’est dégoûtant. Je me secoue, je me lève et cours m’habiller dans la cabane.

Le lendemain, les moustiques reviennent, mais cette fois je les chasse, malgré moi.

Sauf que le surlendemain, je m’endors à nouveau, et à nouveau un bataillon complet de moustiques m’a pris d’assaut. Je les chasse d’une main molle, parce que c’est ce qu’il faut faire, mais à vrai dire, je commence à m’en balancer. Je ne sens rien, je n’en souffre pas, à quoi bon s’inquiéter.

Les jours suivants, les moustiques piquent à coeur joie, comme si leurs copains leur avaient indiqué la bonne adresse, celle où on peut boire à bar ouvert, à volonté. Et on me pique, et je ne sens rien, et mes vacances coulent doucement près du lac Doris, où j’oublie de plus en plus mes amis de la ville. Et mes collègues. Et mes clients. Et mes maîtresses.

Puis vient, ce jour-là j’ai l’âme triste, le moment de partir, de quitter le lac Doris pour n’y revenir que l’an prochain. Rapidement, j’empile mes rares bagages, je saute dans le lac pour me laver une dernière fois, et je me dis qu’un petit rasage me fera du bien avant mon retour dans la civilisation.

Mais je ne trouve pas de miroir dans la cabane. C’est curieux, je n’avais pas remarqué cette absence jusque là. Faut croire que je ne m’ennuyais pas trop de ma gueule.

Je me rappelle soudain le couteau de chasse que j’ai apporté avec moi. Ça fera l’affaire. Je sors mon rasoir, je lève la lame du couteau, mais il n’y a rien. Je ne vois absolument rien dans le reflet. Enfin, si, je vois quelque chose, mais pas moi. Je vois le mur derrière moi, et les raquettes accrochées à un clou. Mais où suis-je?

Je me parcours le corps des yeux, et je vois tout, mes mains, mes jambes, mon ventre, tout ce qui s’offre à mes yeux, je peux le voir, mais impossible d’en voir le reflet dans la lame.

Je fourre toutes mes affaires dans mon sac, que je lance dans le canot. Je traverse le lac, je cours et je marche et je cours jusqu’à ma voiture, dix kilomètres plus loin. Dès que je l’atteins, je me précipite sur un rétroviseur dans l’espoir d’y revoir ma gueule. Il n’y a personne.

Je saute en voiture, je fonce vers le premier village où je m’arrête dans une station-service. Je demande les clefs des toilettes, mais le commis ne me prête aucune attention. Impatient, j’allonge le bras, et je saisis la clef. Une fois dans les toilettes, je me jette sur le miroir. Je n’y vois rien, pas même mes vêtements. Je n’existe plus.

Je sors des toilettes, j’aborde la première cliente qui se présente. Je lui tapote l’épaule, elle se retourne, mais ne voit rien. Elle hausse les épaules et s’en va. Je suis un fantôme. Pourtant, je ne suis pas mort! Mais que suis-je devenu? Que s’est-il passé?

Les moustiques! Ce sont les moustiques du lac Doris!

Machinalement, je roule vers la ville, vers ma vie. Mais si on ne me voit pas, si personne ne m’entend, si je n’existe plus pour quiconque, à quoi bon? Ne paniquons pas. Laissons quelques jours passer, quelques semaines.

Si jamais je ne réapparaissais pas, peut-être faudra-t-il songer à m’installer définitivement au lac Doris.

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Les lave-linge 

Je vivais avec une femme depuis tant d’années que j’avais oublié de me méfier. Même aujourd’hui, j’ai du mal.

Quand le lave-linge s’est brisé, je l’ai réparé. Ça ne nous a rien coûté, elle était heureuse, j’étais heureux. C’est donc devenu une habitude. Je me suis mis à tout réparer, si bien que nos maigres dollars ne s’égaraient pas dans ces banalités.

J’ai tant réparé de trucs, électriques, électroniques, informatiques, mécaniques, dramatiques, que j’ai quitté mon boulot pour me consacrer à la réparation. Les gens ont toujours quelque chose qui cloche, et ils aiment les solutions rapides, définitives. À votre service, mesdames, messieurs. C’est cher, mais garanti. Holistique.

Cela va de soi, à force de réparer, j’ai appris les secrets des choses et des gens. Pour me détendre, parfois le soir, j’inventais toutes sortes de bidules inutiles, une machine à compter les feuilles sur les arbres, un gel qui rend les cheveux musicaux dans le vent, un capteur pour repérer les trèfles à quatre feuilles. La femme avec je vivais depuis tant d’années répétait qu’elle admirait mon travail, elle proposait même de vendre mes bidules sur internet. Il y a des gens prêts à acheter n’importe quoi, m’assurait-elle, pour se donner l’impression d’exister.

J’étais plutôt du genre discret. Je n’aime pas m’exposer devant les groupes, en vrai ou sur internet. Tant que nous étions ensemble, je n’avais besoin de rien.

Un jour, elle m’a proposé de lui fabriquer un bidule qui ressemblerait à un mec, mais en mieux. Ça m’a fait rire. Je lui ai proposé de s’acheter un robot, il y en a de très bien, aujourd’hui, si on y met le prix.

Elle a insisté, alors pourquoi pas. J’y ai passé une année, une longue année de loisirs dans l’atelier, à lui concevoir son mec. Elle a tout de suite été satisfaite du résultat, et elle s’est mise à le traîner partout. On le prenait, la plupart du temps, pour un homme, un vrai. Il parlait, souriait et tout, mais il était un peu froid.

Elle a insisté, et j’ai réglé le problème. Thermostat, radiants en fils, son mec changeait de température à volonté.

Puis j’ai dû ajuster le ton de sa voix, la force de ses bras, la dextérité de ses mains, et j’ai modifié trois fois la couleur des cheveux et autres poils.

À la fin, c’était parfait, mais alors là, vraiment parfait. J’en avais fait du chemin depuis la réparation du lave-linge.

La femme avec qui je vivais depuis tant d’années, elle l’a trouvé parfait, elle aussi. Tellement parfait, qu’elle le gardait toujours près d’elle, même la nuit. J’ai fini par dormir dans la chambre d’amis, et quand je suis parti, elle ne s’en est rendu compte que trois mois, deux semaines et quatre jours plus tard.

Par hasard.

Elle était au parc avec son mec, ils nourrissaient les pigeons. Je passais par là à bicyclette, ce qui a fait s’envoler les pigeons. Elle m’a apostrophé, le mec en a rajouté. Puis elle m’a reconnu. Elle m’a demandé si je pouvais modifier légèrement la forme des fesses du mec. J’ai ri et j’ai filé sur ma bicyclette.

Mais le mec m’a vite rattrapé, et il m’a foutu une raclée. Après cet incident, je n’ai jamais plus entendu parler d’elle. J’ai quitté la ville, le pays, et je répare des lave-linge à Montréal, depuis de nombreuses années maintenant.

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Balade de madame Martin 

Tu empiles dans ta voiture les vêtements que tu recueilles depuis un an, il y en a beaucoup, de toutes les tailles, bébés, enfants, maman, papa. Tu souris, tu es fière. Beaucoup de travail, laver, repriser, presser, on dirait qu’ils sont neufs, ils plairont, ils apporteront un petit rayon de soleil. Oui, un rayon, même s’il est brisé, ça brille quand même. Il brillera dans leurs yeux. Tu arrives au Centre, tu n’y vas jamais, habituellement ils viennent chez toi pour ramasser, mais les bénévoles meurent, on ne les remplace pas aussi vite qu’autrefois.

Tu pousses la porte, tu ne reconnais personne, tu te demandes si le Centre n’a pas déménagé, si tu ne t’es pas trompée d’adresse. Non, c’est bien ici. Monsieur Lapointe est absent, madame Simon arrivera plus tard. Quatre jeunes personnes t’aident à transporter les vêtements. Elles sont méticuleuses, elles s’étonnent de la qualité des vêtements, elles te félicitent pour ton travail, tu rougis, tu cherches qui sont les filles, qui sont les garçons, tu caches ton malaise derrière ce sourire de pose, ces personnes montent et descendent les escaliers, elles parlent de pourquoi, mon pourquoi, son pourquoi, leur pourquoi, avoue-le, madame Martin, tu as peur, tu crois être piégée dans un nid de rastaquouères, où est ce bon monsieur Lapointe, où est cette bonne madame Simon? Tu les regardes à peine lorsque tu t’enfuis, tu crains qu’on ne te croie folle, mais déjà tu es prête à assumer cette folie au nom des tiens, au nom des dames de la Ligue de la préservation, et tu sors en courant, tu veux te réfugier dans ta voiture, retrouver au plus vite les dames de la Ligue, et cette question qui te contracte la cervelle, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu descends dans la rue, tu te crois sauvée, tirée d’affaire, pas besoin de faire semblant, pas besoin de te brûler les doigts. Tu cherches les clefs de ta voiture, où sont-elles, tu ne les trouves pas, madame Martin, tu es trop agitée, est-ce que ton cœur tient le coup? Cette femme qui s’approche, cette femme, l’as-tu vue, l’as-tu entendue? Elle te parle, elle te demande quelques dollars, tu fouilles comme une folle dans ton sac, ces satanées clefs, je les ai perdues! Est-ce bien des dollars qu’elle te demande, ou une direction, ou seulement si tu vas bien, car elle a peut-être vu ton visage tordu, mais tu n’entends rien, tu fuis ces yeux inconnus qui insistent, qui s’accrochent à ton pantalon si bien pressé, à ton chemisier si blanc. Décidément, les clefs te fuient, tu la sens bien, maintenant, dis, tu la sens? Est-ce une odeur de sueur, urine, merde, elle pue, elle est peut-être couverte de puces, de punaises de lit? Est-ce bien cela, ou un parfum, ou rien du tout, quelque chose dans ta tête qui décidément se détraque? Tu en trembles. Tu ne lèves pas les yeux vers elle pour ne pas avoir l’impression de t’engager, mais tu la sais là, tu as peur encore une fois, n’est-ce pas, madame Martin? Tu ne reconnais pas cette voix, les mots qu’elle emploie, tu ne reconnais rien dans cette femme que tu refuses de voir, et tu trembles, où sont tes clefs, madame Martin? Quand ton œil tombe sur le contact de ta voiture, tu te dis qu’il était temps, tes clefs, évidemment, tu les as laissées dans le contact, comme ça t’arrive si souvent, tu ouvres la portière, tu te lances à l’intérieur comme sur ta planche de salut, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu roules à peine cent mètres, peut-être moins, la rue est bloquée, impossible d’aller plus loin. Du boulevard déborde une foule innombrable qui danse et qui chante, des gens de tous âges, vêtus et nus, ils sautent sur les voitures garées, ils en égratignent plusieurs, ils en écrasent quelques-unes. Le joli chant qui monte d’eux t’aurait peut-être plu, mais à la radio, si tu avais pu le goûter paisiblement dans ton fauteuil, celui qui est près de la fenêtre, où tu reçois les dames de la Ligue. Mais ici, quel affront! Ils montent sur ta voiture, et tu ne peux plus fuir. Ils te sourient, t’offrent de charmantes pâtisseries, mais tu es paralysée, tes deux mains crispées sur le volant tu voudrais disparaître. Les pas de ces voyous sur ton capot, ta voiture qui tangue, tu pries pour que les escouades spéciales de la police nettoient le boulevard, la rue, tu pries pour que l’armée déploie ses troupes, rétablisse l’ordre, et tu fermes les yeux, tu serres les paupières de toutes tes forces pour ne plus voir même le rouge qui te brûle, pour retrouver la nuit, juste un instant. Tu es désespérée, reconnais-le, madame Martin, tu veux appeler tous les tiens à la rescousse. Mais quand tu soulèves enfin tes paupières, tu ne vois rien, il n’y a personne, nu ou habillé, tu es bien seule dans ta voiture qui a embouti un camion stationné. Tu es en sueur, madame Martin, tu cries à l’injustice, mais qu’est-ce qui se passe?

Soudain, tu te souviens de cette dame qui habite près d’ici, oui tout près, sur cette rue, où est-ce déjà? Tu sors, tu crois reconnaître la maison, tu abandonnes ta voiture, tu n’entends pas celui qui t’appelle, qui maintenant te menace de lancer les flics à tes trousses. Tu traverses une mer de rires et de chants et tu y parviens chez cette dame, oui, enfin, libération te dis-tu, tu frappes, elle t’ouvre aussitôt, tu t’écroules à ses pieds, épuisée. Alarmée elle te conduit jusqu’au salon, tu lui racontes tout, et la voici, cette dame de la Ligue de la préservation, toute aussi terrifiée que toi, vous vous serrez les mains longtemps, plus un mot n’est nécessaire, tu as retrouvé ton monde. Tu ne sais pas si beaucoup de temps passe, ou seulement quelques minutes, tu lui suggères d’appeler la police, le député, le président, mais avant que vous ne vous soyez décidées, on frappe à la porte, tu reconnais le jeune Dumoulin, tu sautes de joie, fils de ton voisin Dumoulin, policier, garçon probe et respectueux, tu laisses une larme couler, tu te détends, tu célèbres ton libérateur, qui te passe les menottes. Tu t’écroules, madame Martin, en te demandant, mais qu’est-ce qui se passe, et personne ne te répond, ni Dumoulin, ni la dame de la Ligue de la préservation.

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Le paradis 

Une annonce postée en ligne, avec publicité très simple. Places au paradis à vendre. Un nom, Le Portier. Un courriel, un numéro de téléphone. Comme des milliers d’autres internautes, Al éclate d’un grand rire gaulois. Il saute sur son clavier, écrit ce qui lui passe par la tête.

AL: J’voudrais bien aller au paradis, seulement, le paradis n’existe pas. En plus, mon surnom est Shark. Si votre paradis existait, je ne suis pas certain qu’on y accueillerait des types comme moi.

La réponse n’a pas tardé, à croire qu’elle a été envoyée par un robot.

LE PORTIER: Bonjour Al. Merci de l’intérêt que vous portez à notre entreprise. Notre paradis existe, nous pouvons vous le confirmer. Tous les humains y sont admis, nonobstant la vie qu’ils ont menée.

AL: Prouvez-moi qu’il existe, votre satané paradis!

LE PORTIER: Nous avons deux cent trente-trois mille clients, dont les deux tiers y sont déjà, au paradis. C’est la preuve sociale.

AL: La quantité ne garantit pas la qualité, bonhomme, du produit. Si je voulais y aller, au paradis, je n’aurais qu’à entrer à l’église, trois prières et j’y aurais accès, gratuitement.

LE PORTIER: Cette voie n’est plus aussi certaine qu’elle l’était. Le paradis de l’Église commence à déborder, alors on est beaucoup plus réticent de ce côté à y admettre de nouveaux locataires. Tandis que nous, nous disposons d’une toute nouvelle concession, avec un nombre très élevé de places. Limité certes, mais élevé tout de même.

AL: Une concession, c’est quoi votre truc? C’est une secte?

LE PORTIER: Pas de croyance chez nous, pas de rite, rien. Tant que vous vivez, vous en faites à votre tête, et quand vous mourrez, nous nous occupons du transfert. Tous frais compris.

AL: Le paradis, à l’origine, ils l’ont inventé pour nous décourager de mentir, de voler, de tuer. Alors vous, vous prenez tout le monde?

LE PORTIER: Tout le monde, oui. Sans exception.

AL: Vous dites que même moi, qui ai trahi mes amis, qui ai volé, cambriolé, dévalisé, fraudé, qui ai même, à deux ou trois occasions, provoqué la mort prématurée de gens qui avaient de sales gueules, donc moi je pourrais entrer dans votre paradis? Ça n’a aucun sens. Si c’est rempli de cambrioleurs, d’assassins, de violeurs et de dictateurs, c’est plus un paradis, c’est l’enfer!

LE PORTIER: C’est le corps qui commet tous ces crimes, le corps avec son cerveau bien matériel. Quand le corps a disparu, il ne reste que l’âme, qui alors retrouve sa pureté.

AL: C’est débile. Je ne serai jamais pur. Jamais.

LE PORTIER: Vous le serez, que vous le vouliez ou non.

AL: Si je passe à la confession, et tout le tra la la? C’est du vent, tout ça.

LE PORTIER: Pas de confession, pas de pénitence, rien. Je vous l’ai dit: notre paradis n’est pas celui de l’Église. Nous gérons notre propre concession. Le seul inconvénient, vous l’aurez compris, est que vous n’y rejoindrez pas vos proches, s’ils entrent dans le paradis de l’Église. Il est impossible de passer d’un paradis à l’autre, pour l’éternité.

AL: Je ne crois pas au paradis, alors ça règle le problème. Mais je trouve votre idée originale, j’imagine que vous attirez bien des bêtas!

LE PORTIER: Plusieurs de vos connaissances sont déjà inscrites. Je ne dirai pas vos amis, car ça, vous n’en avez pas, n’est-ce pas?

AL: Qui s’est inscrit? Quel imbécile parmi les copains s’est inscrit?

LE PORTIER: Service absolument confidentiel. Nous ne révélons rien sur l’identité des clients. Mais songez-y. Voulez-vous vous retrouver seul, après votre mort? Vraiment seul cette fois, encore plus que maintenant? Vous n’y croyez pas, d’accord, mais si c’était vrai tout de même, vous seriez alors dans un beau pétrin. Tout seul à errer dans les limbes, pour l’éternité.

AL: Je ne suis pas si seul que ça.

LE PORTIER: Si.

AL: Peut-être. Vous faites chier.

LE PORTIER: Vous voyez. N’hésitez plus. Inscrivez-vous. Qu’avez-vous à perdre?

AL: Faut faire quoi?

LE PORTIER: Nous n’avons besoin que de votre nom complet, la date et le lieu de votre naissance, pour qu’à votre mort nous ne vous confondions pas votre âme avec celle d’un autre.

AL: Et c’est tout?

LE PORTIER: Pour le paiement, nous acceptons toutes les cartes de crédit, ainsi que les virements bancaires en ligne.

AL: C’est… C’est combien?

LE PORTIER: Cinquante mille, payable en un seul paiement.

AL: Je vous fais un virement. Pas grave si c’est du fric gagné en vendant un peu de poudre?

LE PORTIER: Tous les paiements sont bons, mon bon, pour aller au paradis!

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Basse-cour 

GUSTAVE: Elles sont toutes à toi, ces poules? 

LEYLA: Papa m’a donné la maison, à condition que je garde le poulailler. Tu veux bien m’aider à ramasser les œufs?

GUSTAVE: Les œufs? Vraiment? Tu en fais quoi des œufs?

LEYLA: J’en donne à la soupe populaire, j’en vends, je m’en garde.

GUSTAVE: Toutes ces poules! Intimidant.

LEYLA: Les oeufs! Tu en oublies. Tu n’as jamais mis les pieds dans un poulailler?

GUSTAVE: Je ne t’imaginais pas ainsi. Leyla et ses poules. Leyla l’élégante, qui joue à la fermière!

LEYLA: Plutôt la fermière qui joue à l’élégante. Ou peut-être que j’ai de multiples personnalités.

GUSTAVE: Il n’y a pas à dire, le premier degré d’émancipation passe par le rapport à la propriété agricole. Mais aujourd’hui, devant l’accumulation rapide de capitaux faramineux, aucune véritable réforme agraire n’est possible.

LEYLA: Tu as marché sur un œuf.

GUSTAVE: Le capital financier modèle jusqu’à nos rêves, par son contrôle de la production et de la promotion des produits.

LEYLA: Fais attention aux poules, il ne faut pas les effrayer.

GUSTAVE: Nous consommons aveuglément, sans jamais poser de questions, parce que nous avons besoin de cette cécité pour vivre comme nous le faisons.

LEYLA: Gustave! Tu as failli renverser tous ces œufs! Reste près de moi, ne t’aventure pas plus loin.

GUSTAVE: Quand une crise éclate, l’ahurissement nous étouffe, alors que tout était prévisible, simplement parce que les mécanismes économiques engendrent le mouvement de leur propre déchéance.

LEYLA: Attends-moi ici, je n’en ai plus pour longtemps. Surtout, n’avance pas de ce côté, il y a une trappe, et la planche qui la tient n’est pas très solide. C’est surtout pour éviter que les poules n’y tombent.

GUSTAVE: Alors il y a la guerre, qui a permis à l’industrie de l’armement de se développer de façon démentielle. Si bien que l’industrie de l’armement permet aux guerres de se développer de façon démentielle.

LEYLA: Gustave! La trappe!

GUSTAVE: Si bien que nous voyons, aujourd’hui, la… ahhhh!

LEYLA: Gustave! Non! C’est pas vrai! Merde. Il s’est empalé sur la fourche. Le con. Comment je vais expliquer ça, maintenant! Le fils du directeur général qui me fait la cour depuis deux ans est venu s’empaler chez moi!

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De jolis poissons

La file des touristes devant la guérite s’allonge à mesure que le soleil descend au-dessus des vieux immeubles de brique rouge. Les derniers arrivés devront probablement revenir demain. Vingt dollars par personne, quinze pour les enfants et les gens de soixante-cinq ans et plus. Les promoteurs promettent de prolonger la saison, l’an prochain, et surtout, d’ajouter des barques, question de répondre à la demande croissante. C’est que les poissons fluorescents, c’est rare, et c’est encore plus rare lorsqu’ils ont deux têtes et que les couleurs varient selon la taille.

Dans la file, deux touristes font connaissance, cela va de soi, que peuvent-ils faire d’autre?

TOURISTE 1: J’ai vu les photos, ils sont absolument époustouflants ces poissons! S’ils sont aussi beaux dans la réalité que dans la brochure, ça vaut clairement le prix d’entrée, et même plus!

TOURISTE 2: Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils sont fluorescents? Je vis à la campagne, et derrière chez moi, nous avons la plus belle des rivières. J’y ai pêché toute ma vie, et je n’ai jamais vu de poissons fluorescents, encore moins de poissons bicéphales.

TOURISTE 1: L’origine du phénomène, c’est l’usine de produits chimiques, qui a ouvert ses portes au début du vingtième siècle. Au début, les rejets dans la rivière tuaient les poissons, et décoloraient les citadins qui s’y baignaient. Mais avec le temps, certaines espèces, de poissons bien sûr, se sont adaptées. Il y a eu des mutations. D’abord les deux têtes, puis la couleur fluorescente. Vert fluorescent.

TOURISTE 2: Sur les photos, il y a plusieurs couleurs, pas seulement vert.

TOURISTE 1: Les autres couleurs, c’est venu plus tard. Quand ils ont vu que les gens venaient de loin pour observer les poissons, c’était gratuit à l’origine, ils ont décidé d’améliorer le produit, et de créer des poissons de toutes les couleurs.

TOURISTE 2 : Comment savez-vous tout cela? Vous êtes d’ici?

TOURISTE 1: Pas du tout. Je viens chaque année depuis neuf ans, alors je commence à en savoir un bout.

TOURISTE 2: Chaque année? Comment peut-on venir chaque année observer des poissons bicéphales fluorescents?

TOURISTE 1: Je suis un blogueur, voilà pourquoi. L’Office de tourisme de S. me paye pour publier des photos et des commentaires sur leurs poissons. Et ils payent bien, je vous assure.

TOURISTE 2: L’usine dont vous parliez, où est-elle? Je ne l’ai pas vue, et pourtant j’ai roulé le long de la rivière sur des kilomètres.

TOURISTE 1: Ah! L’usine! Eh bien, mon cher, elle est fermée depuis plus de vingt ans!

TOURISTE 2: Alors les poissons? Ils ne vont pas finir par retrouver leur couleur d’origine, par perdre une tête?

TOURISTE 1: Vous n’êtes vraiment pas au courant? Je croyais que tout le monde savait ça.

TOURISTE 2: C’est tout nouveau pour moi.

TOURISTE 1: Après la fermeture de l’usine, les poissons ont commencé à pâlir. Le Conseil municipal a paniqué. C’est que le tourisme lié aux poissons était devenu le deuxième moteur économique de la ville. Si non seulement la ville perdait son moteur principal, l’usine, mais aussi son deuxième, imaginez la catastrophe! Fermeture des restaurants, des hôtels, des terrains de camping, des boutiques de souvenir, mises à pied massives, déclin de l’économie, exode et mort de la ville.

TOURISTE 2: C’est terrible, mais comment éviter un sort fatidique?

TOURISTE 1: Là est le génie du maire de l’époque. La solution est simple, évidente. Le Conseil municipal a décidé d’investir dans les produits chimiques, afin de rejeter dans la rivière exactement ce que l’usine y avait déversé pendant près d’un siècle. Le miracle s’est produit. Les poissons sont plus beaux que jamais, et depuis douze ans, on est parvenu à créer des poissons de toutes les couleurs. J’ai même entendu dire qu’on tentait de régler non seulement la couleur des poissons, mais aussi les motifs sur leurs corps. On croit pouvoir bientôt présenter des poissons avec des dessins, et même des mots, des phrases.

TOURISTE 2: Ahurissant!

TOURISTE 1: Il sera ainsi possible de vendre de l’espace publicitaire sur les côtés des poissons. Une pub de voiture sur un côté, une pub d’un médicament contre la constipation de l’autre.

TOURISTE 2: On dirait que la ville a su se construire un bel avenir!

TOURISTE 1: Vous l’avez dit!

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Café et biscotti en terrasse 

Un couple, Bella et Belleau, à la terrasse d’un café, sirotent et grignotent, et sirotent encore et grignotent encore. Car ils ont le temps. Ils en ont beaucoup. On les dit chanceux d’en avoir autant. Tant mieux pour eux, disent les amis. Les autres en sont jaloux. Un avocat en robe noire, col blanc au vent, passe en courant devant eux, la frayeur tatouée sur le visage.

BELLEAU: Eh bien!

BELLA: Oh!

Suit un homme, jeans et t-shirt, qui court, le bras droit levé.

BELLA: Décidément!

BELLEAU: Étonnant.

Cris, coups de sifflet, ordres perdus dans un souffle coupé, un policier en uniforme sue à grosses gouttes, se tient les côtes et court.

BELLEAU: Ah ça!

BELLA: Eh!

Le calme revient, comme le serveur avec de nouveaux cafés, deux biscottis, et une madeleine. Une seule, qu’ils se partageront. Certains jours, les madeleines partent vite, et ce jour-là était un jour comme ça. On n’y peut rien, alors on partage. Bella et Belleau partagent tout, depuis longtemps. Ils n’y pensent plus. L’avocat repasse devant eux. Il court toujours, mais peut-être un peu moins vite que tout à l’heure. Il a perdu son beau col blanc. Un col avec de délicates dentelles.

BELLA: Dis donc!

BELLEAU: Tout à fait!

L’homme en jeans et t-shirt a gagné pas mal de terrain. Il lance des mots qui ressemblent à des menaces, mais essoufflé comme il est, il n’articule pas très bien.

BELLEAU: Tiens!

BELLA: Oui!

Il y a de l’action dans la rue ce matin. Belleau et Bella sirotent et grignotent, s’apprêtent à commenter, mais soudain surgit le policier, révolver au poignet, qui trottine péniblement. Celui-là a perdu beaucoup de terrain. Il ferait peut-être mieux de s’arrêter, et d’attendre que les deux autres repassent.

BELLA: Ça alors!

BELLEAU: Ah la la!

De loin parviennent des cris, un coup de feu, deux coups de feu. Bella et Belleau interrompent leurs activités, sirotage, grignotage, tendent l’oreille. Silence. Le calme semble revenu là où il a été troublé. Mais aussitôt, file devant eux l’homme en jeans et t-shirt, les mains rouges d’un joli sang qui s’égoutte dans son sillage, qui laisse une belle grosse goutte sur la serviette blanche de Bella.

BELLEAU: Mon Dieu!

BELLA: … (elle est bouche bée)

Le serveur, perspicace et rapide, remplace la serviette tachée par une serviette immaculée. Bella soupire. Sur le trottoir, un long pointillé sanglant. Les sirènes d’une ambulance et de voitures de police retentissent au loin, derrière les pâtés d’immeubles. Révolver levé, titubant, le policier poursuit sa chasse à l’homme, les traits déformés par l’effort. À deux pas de Bella et Belleau, il s’effondre, et dans sa chute, son doigt appuie sur la détente. La balle traverse le cœur de Belleau, pour aller se longer dans le joli front de Bella.

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Quand Jeanne a faim 

Jour gris, pluvieux, automnal. Un long chemin boueux qui mène à une bâtisse sombre, aux vieilles pierres humides. John sort par une porte dérobée, l’œil soupçonneux. Mais Jeanne, qui l’a vu, court vers lui.

JEANNE: Monsieur! Monsieur!

JOHN: (tout bas) Je n’entends rien, je n’entends rien. Cette satanée boue! Pas moyen de courir!

JEANNE: Monsieur! Attendez!

JOHN: (tout bas) Je n’y échapperai pas. Que me veut cette peste?

Jeanne parvient jusqu’à John, l’attrape par la manche de son trench.

JEANNE: Vous vous sauvez?

JOHN: Je vaque à mes ceci, à mes cela.

JEANNE: J’attends depuis trois jours. On dit qu’on lance parfois des vivres du toit de la chartreuse.

JOHN: Oui, c’est sans doute vrai. Pourquoi n’iriez pas reprendre votre guet.

JEANNE: J’ai trop faim. Puisque vous êtes là, autant régler ça de vive voix.

JOHN: Je suis en retard. J’allais faire du tourisme.

JEANNE: C’est partout pareil, rien à visiter. De la boue, de la bruine grise, et ce froid humide qui vous chatouille les os.

JOHN: Vous êtes pessimiste. Comme les vôtres.

JEANNE: J’ai faim. Mangeons.

JOHN: Vous niez le prestige du tourisme?

JEANNE: J’ai travaillé, j’ai veillé, j’ai jeûné.

JOHN: Bravo. Vous aurez votre médaillon.

JEANNE: De bœuf?

JOHN: Un joli médaillon de nickel, avec une inscription dont vous serez fière. Ainsi que les vôtres.

JEANNE: Je ne vous lâcherai pas que je n’aie quelque chose à me mettre sous la dent.

JOHN: Je pourrais vous assommer.

JEANNE: Vous? M’assommer? Vous vous blesseriez. Regardez-vous. Vous êtes pris, admettez-le, réglons cette affaire, vous pourrez vous essayer au tourisme ensuite si le cœur vous en dit.

JOHN: Soit. Montrez-moi votre fiche de travail. Déshabillez-vous. Couchez-vous là.

JEANNE: Humiliation. Dévalorisation. Vaporisation. Révélation. Révolution. C’est ce que vous voulez?

JOHN: Vous m’embêtez. Venez.

John retourne vers la bâtisse, ouvre une porte et en ressort avec un lourd sac de jute.

JOHN: Prenez. Maintenant, que je ne vous revois plus.

JEANNE: Pas avant la semaine prochaine.

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Refuge 

JOE: Il y a encore beaucoup d’espace pour plein d’autres choses. C’est vrai que le président est entré, je l’avoue, fier sur son zèbre. Mais il n’y a pas à s’inquiéter, ça n’a pas duré, il s’est volatilisé sans laisser de trace, et le zèbre broute par là-bas, paisiblement. Par ici, mon ami, par ici on peut respirer sans craindre les ricochets de la loi, par ici il y a de la joie, par ici on oublie parfois de mourir. 

ANTHONY: J’ai les flics au cul, j’ai besoin d’une planque, je suis épuisé.

JOE: Tu n’as pourtant pas la tête d’un qui aurait cambriolé, torturé, violé, démembré, étêté.

ANTHONY: Évidemment. J’ai un peu faim aussi.

JOE: Le directeur général est aussi passé sur les ailes d’une famille de corbeaux. Ils croassent tranquillement de ce côté, je crois. Lui, dissous. Par ici la respiration naturelle.

ANTHONY: Mon crime est simple: je suis né.

JOE: Ça aussi, oui. Tu n’es pas le seul.

ANTHONY: Né un 23 août sous le tropique du Cancer. Pas beau. Pas laid. Pas sympathique. Pas antisympathique. Et quoi d’autre? Hum. Ah oui. J’ai appris à marcher, à quinze mois.

JOE: Tu es né, tu marches. Ils détestent.

ANTHONY: Un meurtre, c’était sur le boulevard gris, il y a un an, il y a deux ans, je l’ai vu, j’étais là, je marchais. La loi m’a tiré dessus, ils me retrouveront.

JOE: Entre. Entre vite. Elle viendra avec ses armes lourdes, elle voudra faire feu avant de disparaître. 

ANTHONY: Comment lui répondrons-nous lorsqu’elle frappera à la porte?

JOE: Elle ne frappera pas. Elle tirera à travers la porte. Ne t’en fais pas. Va, va là-bas, n’importe où parmi ces gens. Tu as faim? Il y a à manger quelque part. Les balles ne se rendront pas jusque là.

ANTHONY: Tu en es certain? Elle se faufile partout, j’ai eu beau me cacher dans les planques les plus inimaginables, la loi me reniflait, me retrouvait.

JOE: Ici, la vie est plus forte que la loi. T’en fais pas, elle a tenté mille fois d’enfoncer la porte, mais elle a toujours fini par reculer. Elle a compris qu’elle risque la disparition si elle s’aventure à l’intérieur.

ANTHONY: Où sommes-nous? Ça ressemble à n’importe quelle maison, et là-bas, derrière, on dirait n’importe quelles rues, et ces gens qui passent, ils ressemblent à n’importe qui.

JOE: Oui. J’ignore moi aussi où nous sommes. Je n’y ai jamais trop réfléchi.

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