Le grand amour 

ÉVUNE: Pourquoi m’as-tu abordée? Tu ne me connaissais pas, et maintenant nous sommes là, à échanger toutes sortes de phrases. Quelques mots perdus aussi. Alors, dis-moi, pourquoi?

ADON: Ton catogan dans le vent m’a attiré l’oeil, et ton regard intelligent quand tu as consulté ton téléphone, et ta main douce lorsque enlevé les peluches sur ta manche.

ÉVUNE: Je vois. C’est bien le genre d’histoire qui se métamorphose en grand amour, et tout le reste.

ADON: Intégralement. Ne parlons pas de tout le reste maintenant, ça viendra bien assez vite.

ÉVUNE: Tu as raison, Adon. Je suis danseuse amatrice, dessinatrice amatrice, surfiste amatrice, et institutrice.

ADON: Ayons raison ensemble, Évune. Je suis danseur amateur, dessinateur amateur, surfiste amateur, et instituteur.

ÉVUNE: Devant pareille coïncidence, devrions-nous nous émerveiller?

ADON: Nous étonner, mais sans exagérer.

ÉVUNE: Pas nous pâmer? Ça me paraît de mise, non?

ADON: Soyons placides.

ÉVUNE: Excellente idée!

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Il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités

JOEY: Il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités.

JEAN-PHILIPPE: La vie, mon petit, c’est du sérieux. D’un bout à l’autre.

JOEY: Comme quoi, par exemple? Hein? Comme quoi?

JEAN-PHILIPPE: Permets-moi de me citer en exemple, ce sera clair, ce sera limpide. Je me lève le matin et je vais travailler.

JOEY: C’est tout?

JEAN-PHILIPPE: Tout est là. Je suis une petite roue dentée dans un engrenage dans l’ensemble complexe d’engrenages d’une immense horloge. La société. Ça fonctionne, on ne peut pas dire le contraire, ça fonctionne.

JOEY: Ton horloge, il y a longtemps qu’elle n’indique plus l’heure!

JEAN-PHILIPPE: C’est une métaphore, mon petit, une figure de rhétorique.

JOEY: Ton horloge métaphorique, elle crachote ses pignons, ses cliquets, ses rochets, ses tambours et même ses aiguilles, pourquoi pas, je vois ça d’ici, les aiguilles s’affoler et s’envoler pour aller se planter dans le dos des innocents.

JEAN-PHILIPPE: Je ne dis pas que le mouvement est exempt de soubresauts, mais de façon globale, c’est un progrès relativement constant.

JOEY: Oncle Jean-Philippe, tu es fantastique. Mais t’en fais pas, je t’aime bien quand même. Comme je disais, il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités.

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Le combat du superhéros 

Je n’hésiterai pas une seconde. Devant la menace qui plane, je sortirai mon attirail de superhéros, et j’irai sauver le village.

Je dois juste trouver le moyen de quitter la maison sans que ma mère ou mon père ou mon frère ou mon oncle ou mon grand-père maternel ou ma grand-mère maternelle ou ma grand-mère paternelle ne m’arrête. Car ils détestent me voir oeuvrer en superhéros. Pourquoi? Je vous invite à le leur demander. Pour ce que j’en sais, je crois qu’ils sont jaloux, qu’à force de chercher et de ne pas trouver de gène de superhéros dans la famille, aussi loin qu’ils remontent, ils en sont venus à la conclusion que j’étais, ni plus ni moins, un miroir déformant.

Pourtant, je possède des pouvoirs étonnants, qui varient selon les saisons, et les nécessités. Je possédais un beau costume, mais ma famille ingrate me l’a volé, déchiqueté, brûlé. C’est vous dire s’ils sont nuls. Je m’en suis donc commandé un autre, en ligne, qui est encore mieux que le précédent! Mais ça, il ne le savent pas, je le cache dans ma chambre, ils ne m’auront pas deux fois.

Bientôt, je ferai une révolution. Ceux de ma famille n’en voudront pas, mais qui s’en soucie! Je changerai le monde. Oui. Je prendrai la place du maire, et c’est moi qui dirigerai, exploiterai, emprisonnerai.

Bientôt, je vous le dit, très bientôt! Mais pas tout de suite, car je vois que la menace s’atténue, s’étiole et s’efface. Je peux ranger mon attirail et poursuivre mes lectures édifiantes.

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Il n’y a pas de temps à perdre 

Je suis de passage, je passe, rapidement, je n’ai que quelques minutes alors s’il te plaît pourrais-tu t’arrêter me consacrer un tout petit tas de secondes, nous nous prendrons les mains, nous nous regarderons, et comme ce sera trop vite je ne verrai pas que tu es vieille, tu ne verras pas mes rides, nous n’avons pas à sourire et d’ailleurs ce sera impossible, trop bref, dans cette brièveté rien ne peut croître c’est comme si nous transformions en photographie un moment immobilisés, comment disent-ils, immortalisés, mais les photographies jaunissent et finissent par disparaître et c’est pire lorsqu’elles flottent dans l’air, comme nous maintenant, comme l’éclair ou plutôt l’étincelle, soyons modestes je ne voudrais pas que tu, mais pourquoi croire que tu es là, je ne te retiens pas, ton dos déjà s’éloigne, comment savoir si c’était toi, et toutes ces questions, ces doutes, tu sais que je connais les réponses, je suis mort tu es morte, il y a de cela, je n’ai pas fait le calcul, faudrait additionner nos trépas, les encadrer pourquoi pas les exhiber à chaque minute qui naît, et nous avec, quand tu repasseras si un jour tu repasses je serai probablement disparu ou gazon ou verge d’or ou bouleau. En somme, il n’y a pas de temps à perdre.

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Qui veut aller à Miami 

MOMO: Vous avez quoi, soixante ans?

ZOZO: Cinquante-neuf. J’ai cinquante-neuf ans.

MOMO: Soit. Vous aurez soixante ans l’an prochain. Ne soyons pas si pointilleux. La question que je dois vous poser, celle que la firme qui m’embauche pour faire cela, car je n’ai rien trouvé de mieux puisque personne voyez-vous ne veux me payer pour mes réelles compétences acquises à l’école de commerce et dans la vraie vie véritable, m’a chargé, comme une mission que je pourrais aussi voir comme une aventure avec rebondissements échecs et succès, de mettre sous le nez de personnes comme vous, ni vieilles, bien entendu, parce qu’à soixante ans de nos jours ce n’est pas la, oui oui, cinquante-neuf ans, soyons précis, à cet âge prisable, comme disait mon grand-père qui était vraiment très vieux lui avant de ne plus être et il n’est plus depuis longtemps, on a encore de bien belles choses devant soi, mais quelque peu édulcorées, diluées si on veut pour qu’elles se digèrent mieux, que ce soit par l’estomac, l’esprit ou l’estime, de soi et des autres, je vous la pose, la question, c’est de la question dont il est question, sans plus tarder: quel est votre souvenir le plus clair, le plus précis, parmi tous vos souvenirs? Racontez, et vous pourriez gagner un voyage tous frais payés à Miami.

ZOZO: J’en ai des milliers de souvenirs, quand j’étais gamin, quand j’étais à l’université, quand j’ai obtenu mon premier emploi, quand j’ai épousé Zaza, vraiment, des milliers, je ne comprends peut-être pas très bien votre question, je pourrais raconter jusqu’à demain matin.

MOMO: Choisissez. Un seul.

ZOZO: Mon mariage, ça je m’en souviens! Il y avait une bonne centaine d’invités, nous avons dansé toute la nuit, il y avait la famille de Zaza, ma famille, bien évidemment, et nos amis.

MOMO: Combien d’invités?

ZOZO: Je vous l’ai dit, une centaine!

MOMO: C’est vague, une centaine. Quel est le nombre exact? Vous vous en souvenez, ou pas?

ZOZO: Je dirais cent un, oui, c’est probablement cent un.

MOMO: Et les invités, ils étaient joyeux?

ZOZO: Ah ça! Oui!

MOMO: Même Lono? N’avait-il pas enterré son père la semaine précédente, appris que sa femme demandait le divorce deux jours auparavant, et perdu son emploi le matin même?

ZOZO: Hum. Maintenant que vous me le rappelez. Oui, c’est bien ça, j’avais oublié. Il n’est pas resté bien tard, Lono.

MOMO: Avez-vous oublié le temps qu’il faisait? De quoi tout le monde parlait? Pourquoi le père de Zaza s’est éclipsé deux fois? Lequel de vos invités était le beau-frère du frère du premier ministre? Avez-vous oublié quelles fleurs composaient le bouquet de Zaza? Quels vins ont été servis? Qui s’est enivré? Vous n’avez certainement pas oublié que la cousine de Zaza a passé la soirée assise à parler au téléphone? Si? Vous avez oublié? Comme votre ami Boto, qui n’a rien voulu manger? Comme le traiteur, qui a manqué de bœuf? Comme votre mère qui s’est plainte d’abord parce qu’il faisait trop froid, puis parce qu’il faisait trop chaud, puis parce que la musique était trop forte? Bien sûr, ça aussi vous l’aviez oublié.

ZOZO: À vrai dire, je…

MOMO: Au suivant! Décidément, personne ne le remportera, ce voyage à Miami! Personne! Et d’abord, qui voudrait aller à Miami!

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Brûler les maisons habitées par des fantômes 

Vous savez ce qui s’est passé? Non? Eh bien, imaginez-vous que monsieur Duval a mis le feu à sa maison parce qu’il y avait, supposément, des fantômes. Pourtant, nous n’en avons jamais vu, et nous avons passé d’innombrables nuits dans cette maison, à écouter le moindre craquement, à regarder la moindre lueur, tous les sens en éveil. Maintenant, le village raconte que Duval a perdu la tête.

CHOEUR: Pauvre Duval!

Duval, Duval, comment faire pour le sauver? Il erre, sans abri, par les champs et les forêts, hirsutes et en guenilles.

CHOEUR: Pauvre Duval!

J’ai rencontré Duval hier, et il m’a semblé plutôt sensé. Nous avons parlé de tout et de rien, du crapaud de Dominique, de l’obélisque de Louxor, des équations de Yang Mills, et ma foi, il raisonnait comme le Duval qu’il a toujours été, avec finesse et profondeur. Mais quand il a été question des fameux fantômes, il s’est métamorphosé. Ses globules ont gonflé, son ventre s’est mis à gargouiller, et il a émis de longs sifflements qui m’ont, je l’avoue humblement, effrayé au plus haut point. J’ai alors, on s’en doute, voulu clore ce chapitre spectral, mais impossible. Quelque chose en Duval était lancé, il ne se possédait plus, et j’allais fuir, craignant pour ma vie, lorsque soudain, le silence lui est tombé dessus comme une chape de plomb.

CHOEUR: Pauvre Duval!

DUVAL: Oh ça va! Comme si j’étais le seul qui avait brûlé sa maison à cause des fantômes! Merde, vous m’assommez.

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Pour un idéal 

Nous cheminions, le capitaine et moi, sur la route des Peupliers. Il était persuadé que par là, nous parviendrions à prendre l’ennemi par surprise et à libérer nos camarades prisonniers. Je connaissais cette route, j’étais du pays, je savais que nous courrions droit à notre perte parce qu’à moins de deux kilomètres la route s’enfonçait dans un genre de tranchée d’où il serait facile, et même inévitable, qu’on dresse une embuscade, simplement en positionnant quelques tireurs sur les talus de chaque côté. Ils pourraient nous canarder à loisir, un jeu d’enfants, c’en serait fait alors de ce qui restait de notre régiment, nous deux. Mais le capitaine croyait à sa cause, j’y avais cru aussi, du temps où c’était encore clair, mais depuis toutes ces pertes et notre disparition accélérée, j’en avais oublié des bouts, je ne savais plus trop, et si je ne le suivais ce n’est que par nostalgie pour notre enthousiasme d’antan, et par crainte de me rappeler un jour que ce pour quoi nous nous étions battus en valait la peine. Tout de même, j’ai mis en garde le capitaine, j’ai insisté, mais il n’a pas même pris la peine de se tourner vers moi, de signifier ne serait-ce que par un haussement de sourcils, un grognement ou une moue, qu’il m’avait entendu, qu’il avait perçu ma voix, un son humain provenant du reste de ses troupes, moi. Car il agissait ainsi depuis le début, depuis toujours, n’écoutant que ses supérieurs et à l’occasion, ses égaux, mais jamais ses inférieurs, ceux dont il avait le commandement et dont le rôle consistait à matérialiser chacun de ses plans et maintenant, chacune de ses lubies. J’avais cru, puisqu’il ne restait plus que nous deux, que les conventions s’effriteraient et que nous ne serions plus que deux hommes sur une route, en déroute. Illusion. La pièce n’était pas terminée, nous devions encore tenir notre rôle, quitte à y laisser notre peau. J’ai bien pensé tourner les talons, m’enfuir à travers champs et gagner, à la faveur de la nuit, un pays où je passerais incognito. Il aurait probablement tenté de me descendre, jugé condamné pour désertion, mais je pouvais, avec un minimum de ruse, déjouer son attention et disparaître comme au cinéma, m’évaporer au-dessus de la campagne froide. Sauf que je le suivais, muet maintenant, résigné, parce que je n’étais pas encore parvenu à me débarrasser d’un idéal dont j’avais pourtant oublié l’essentiel. Sans surprise, dès que nous nous sommes retrouvés entre les talus, ils ont tiré et il n’a fallu que cinq coups de feu pour nous étendre, inoffensifs et expirants, sur la route des Peupliers.

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À bicyclette 

Il y a des gens qui changent de mobilier chaque cinq ans. Il y a des gens qui collectionnent des choses sans valeur, mais dont ils sont fiers. Il y a des gens qui s’égosillent toute leur vie, mais qui ne sauront jamais chanter. Il y a des gens qui chaque jour travaillent à maintenir des pelouses impeccables que l’automne détruira. Il y a des gens qui parlent des gens du matin au soir. Il y a des gens qui regardent la télé tous les jours. Il y a des gens qui peignent des tableaux qui se vendent à des prix exorbitants. Il y a des gens qui jouent de la clarinette dans de petits ensembles de village. Il y a des gens qui lisent tous les romans fabriqués à partir d’un moule fuchsia, et scintillant. Il y a des gens qui voudraient ne plus travailler pour simplement ne plus rien faire du tout sans se rendre compte qu’ils en seraient incapables. Il y a des gens qui se font bronzer. Il y a des gens qui s’enivrent des conquêtes qu’ils multiplient. Il y a des gens qui font peu de choses, mais qui en ont long à dire. Il y a des gens qui inondent les médias sociaux de matières gélatineuses.

Moi, j’écris sur tous ces gens-là. Et je me promène à bicyclette.

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Savoir 

Il y a des gens qui ne savent pas. C’est écrit partout, la télé en parle, il y a même, parfois, des gens qui marchent dans la rue. Mais malgré tout, il ne savent pas. Pas qu’ils ne veulent pas savoir, c’est-à-dire qu’ils sauraient que ça existe, mais qu’ils décideraient de ne rien en apprendre, non, pas ça. Car dans ce cas, évidemment, ils sauraient. Ils sauraient tout en ne voulant pas savoir. Léon est un de ceux qui, vraiment, ne savent pas. Il a vécu toute sa vie dans les villas de papa, ou de maman, selon la saison, et plus tard, il a eu tellement de soucis à régler (transfert des actifs sud-américains, investissements dans la production cinématographique malgré l’avis contraire de son oncle, construction de sa première villa à lui, puis de sa deuxième), qu’il n’a pas eu le temps, pas du tout le temps.

Alors, la semaine prochaine, quand les miséreux de la ville d’à côté sauteront par-dessus les grilles de son domaine, il s’étonnera, s’effraiera, s’enfuira. Mais la semaine prochaine, c’est loin, et Léon n’y pense pas. Comment y penserait-il, puisqu’il ne sait pas?

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Observer les écureuils 

Il aurait fallu que j’avise les imprimeurs, car ce sont eux qui nettoient les rues après les révolutions. Mais ma sœur m’a convaincu de rester coi, que ce n’était qu’une très légère perturbation dont personne, à l’heure de l’apéro, ne se soucierait plus. Comme d’habitude je l’ai écoutée, et comme d’habitude elle avait raison. Il y avait eu beaucoup de bruit, de midi à seize heures trente on n’avait entendu qu’eux en ville, leur colère, leurs promesses, leur absence totale d’incertitude qui je l’avoue, avait capté mon attention, m’avait attiré, en quelque sorte, au coeur du maelström. Mais à l’heure de l’apéro, j’ai bien vu qu’il n’y avait plus rien, pas de torrent, pas de vague, rien qu’un léger clapotis dont plus personne ne se souciait. Alors j’ai descendu le boulevard, et j’ai observé les écureuils qui couraient dans le parc.

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