La statue

Je parle tout bas, parce que j’ai déjà perdu une jambe et trois doigts. Pour avoir parlé franchement, pour avoir soulevé un doute. Légitime. Tant que je ne serai pas sorti de cet hôpital, de cette ville, je ferai assaut de discrétion, je me tiendrai à distance des oreilles des locaux, même de ceux qui me sourient.

Pourtant.

Je ne voulais pas m’arrêter dans ce bled, dont j’ignorais l’existence, mais mon moteur surchauffait, je devais trouver un garagiste d’urgence. Google map m’a conduit directement ici, où un garagiste a gentiment accepté de réparer le système de refroidissement.

Hélas, pendant qu’il travaillait, j’ai eu la malheureuse idée d’explorer les alentours. Même dans les trous les plus insignifiants, on finit toujours par dégoter quelque petite merveille. Après plusieurs minutes de marche, j’ai abouti sur ce qui ressemblait à la place principale des lieux. Une jolie place avec un ou deux cafés, fermés, mais c’était charmant tout de même.

J’errais lentement, les mains dans le dos, l’œil indulgent et curieux. J’ai même pris quelques photos, que je comptais partager avec mes amis. Les passants me souriaient, je leur rendais la pareille, et j’étais prêt à faire l’éloge de cette ville. C’est alors que je l’ai vue.

La statue.

C’était une statue d’au moins dix mètres de haut, couverte de bronze. Une œuvre étonnante, naïve mais tout de même imposante. Vu sa position au centre de la place, j’ai vite compris que j’avais affaire au héros local. J’ai pensé à un des fondateurs, à un ancien maire, à un général qui aurait servi dans une guerre.

J’avais tout mon temps, alors je me suis approché pour lire l’inscription, rédigée en cinq langues. Jacquot Roberge, alias Jacberge342, influenceur international, qui avait, la veille de son départ pour l’autre monde, cinq cent soixante-treize millions six cent dix-neuf mille sept cent dix-sept abonnés.

Pendant que je lisais, un passant s’est arrêté près de moi, visiblement extrêmement fier. Incroyable, n’est-ce pas? J’ai touché la plaque avec l’inscription pour m’assurer qu’elle était véritable. Je croyais à une mauvaise plaisanterie, à un petit jeu pour se payer la tête des, rares, touristes. C’était une plaque de bronze, tout ce qu’il y avait de plus officiel. Hébété, je n’ai répondu au passant que par un hochement de tête.

Attirés sans doute par la présence d’un étranger au pied de leur héros, les citoyens ont commencé à faire cercle autour de nous. J’étais muet, mais je voyais bien que tous ces yeux quêtaient un commentaire de ma part. Je ne voulais pas les insulter, alors j’ai simplement remarqué que la statue était monumentale. Monumentale, ont-ils tous répété, ravis. Et c’était des tapes dans le dos, des éclats de rire, on devenait de plus en plus familier avec moi, presque amical.

Rassuré par leur bonhomie, je me suis permis une question, une toute petite question. Comment sait-on que tous ces millions d’abonnés étaient de véritables abonnées, car vous savez, tout le monde le sait, moi-même j’en ai, certains abonnés ne sont que des… 

Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase. La colère avait figé tous les sourires, et quand les premiers poings se sont levés, j’ai jugé que ma petite balade touristique avait bien trop duré. Mais il était déjà trop tard. Les coups ont plu de partout, coups de poing, coups de couteau, quelqu’un avait même une hache sur lui – qu’il gardait, je présume, pour s’en prendre aux touristes insolents – avec laquelle il m’a sectionné trois doigts de la main droite. La jambe était, à mon avis, encore bonne quand on m’a transporté dans cet hôpital. Plusieurs coups de couteau dans la cuisse et le mollet, certes, mais elle était récupérable. Sauf que le chirurgien, qui était aussi conseiller municipal, a cru bon de participer à la vindicte populaire et a, sans m’en demander mon avis, décidé de m’amputer la jambe.

J’ai eu beau protester, mais on m’a vite anesthésié. Une fois la chose faite, je n’ai plus osé contester, de peur qu’on m’ampute ce qui me restait de membres. Je compte bien traîner tous ces sauvages devant les tribunaux, mais pas avant d’être bien en sûreté, loin de ce patelin infernal.

Voilà l’infirmière en chef qui s’approche, hostile comme toutes ses collègues.

Merde.

Elle m’a vu.

Elle a vu mon cahier.

Je crois que maintenant je vais y passer.

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Ses doigts sur mon poignet

Christa, que j’ai toujours connue en jeans et en t-shirt, avait enfilé un tailleur blanc, impeccable. Au premier regard, je ne l’ai pas reconnue, je suis passé tout droit. Mais le nez a attiré mon attention, toujours ce nez que depuis des années je revois partout, sur les visages les plus divers, même sur de pauvres visages difformes. Marche arrière, regard indiscret. C’était bien elle, Christa, qui se tenait là, à attendre quelque chose, quelqu’un, ou peut-être simplement à observer les gens, la vie, la ville, les vilains garnements qui manifestaient.

Christa! Je me suis écrié, joyeux, me rappelant cette semaine que nous avions passée ensemble, que j’avais cru un prélude à une épatante romance et qui n’avait été que la préface d’un départ intolérable. Je n’étais pas rendu au ta de Christa, que je me prenais à espérer la toucher de mes mains nues, la suivre dans le château maternel où nous avions connu cette relation intello-sensible. J’avais oublié, pendant quelques secondes, que je ne connaissais rien de cette nouvelle Christa, cette inconnue qui portait le visage d’une femme de jadis.

J’aime tes cheveux gris. Merci, Christa, mais ai-je donc vieilli autant? Des cheveux gris, moi? Ah oui, c’est vrai, j’ai même de plus en plus de cheveux blancs. Pourtant, j’ai toujours vingt-cinq ans, j’ai vingt-cinq ans depuis que je t’ai vue pour la dernière fois.

La voilà qui me saisit le poignet et qui s’élance. Tu viens? J’allais m’acheter des poules. J’étais là, béat, à me laisser traîner comme un fanion par cette Christa qui n’était plus Christa et qui voulait des poules. Des poules? Pas même pensé lui demander des explications, pourquoi une si jolie femme en si joli tailleur file s’acheter des poules avec un type qu’elle n’a pas vu depuis trente ans.

Je volais derrière elle, je battais au vent, et sentir ses doigts sur mon poignet me suffisait, je savais que ça me suffirait pour encore une trentaine d’années. J’irais acheter des poules avec elle, et des vaches aussi, s’il le fallait, et des chevaux, des dindons, des lamas, des émeus, n’importe quoi, toute une basse-cour, elle en tailleur, moi flottant derrière elle.

Nous installons les cages de poules sur la banquette arrière de sa voiture, et j’ai oublié ce que j’avais à faire, je me suis abandonné.

Chez elle, un bonhomme court, trapu au cheveu rare, nous accueille avec un étrange rictus, et son regard torve m’indique que je n’ai pas intérêt à franchir le seuil de sa maison. Pendant ce temps, Christa, qui a lâché mon poignet depuis longtemps, disparaît à l’intérieur, sans un mot pour moi. Après avoir déchargé les cages de poules, l’homme me fait signe du menton de remonter en voiture.

Au bout d’une dizaine d’interminables kilomètres, il freine devant la succursale d’une banque. Il ouvre un sac, en tire deux révolvers, et me fait signe de le suivre. Un vol de banque! Mais il est cinglé! Je ne le connais même pas, et je ne sais pas comment utiliser ces machins. J’ai entendu à la télé qu’il y avait un cran de sécurité, mais il est où ce cran? Certain de ne jamais revoir Christa, certain que si j’entrais n’importe où en brandissant une arme, je serais tout de suite arrêté, l’idée m’est passée par la tête de lui tirer dessus pour ensuite courir la retrouver. Cette idée est passée très très vite. Plutôt que de toucher à l’arme, j’ai ouvert la portière et je me suis enfui à toutes jambes, filant droit devant moi.

J’ai abouti dans un quartier que je ne connais pas, parmi des gens qui me regardaient d’un air bizarre. Qu’importe, me suis-je dit, je suis vivant, libre, et je sens encore ses doigts sur mon poignet.

Une bande de jeunes filles m’a entouré, et chacune a commencé à me donner des coups de bâton. Partout. Au début, elles y allaient doucement, comme si c’était un jeu. Puis, réchauffées, elles ont frappé de plus en plus fort, sur les bras, les jambes, dans le dos, sur la tête, si bien qu’elles m’ont étourdi, je saignais, et quand je me suis évanoui, elles riaient à gorge déployée.

Je me suis réveillé sur la table d’un boucher, avec une jambe en moins. À ce moment, j’ai su que les carottes étaient cuites. J’ai remué pour indiquer au type que j’étais toujours vif, ce qui a semblé le contrarier. Il a appelé quelqu’un au fond de l’atelier, qui d’un coup bien placé, professionnel, m’a achevé.

Tout cela est fort ennuyeux, mais aucun de ces désagréments n’est parvenu à effacer le souvenir de ses doigts sur mon poignet.

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Histoire d’amour

Hector et Greta tissent de minuscules paniers de paille qu’ils revendent à des touristes assoiffés de souvenirs authentiques. Personne ici n’a jamais tissé des paniers de paille, mais qu’importe. Les paniers se vendent bien.

HECTOR: Tu veux que je te raconte une histoire?

GRETA: Non.

HECTOR: Excellent. C’est l’histoire de mon voisin. Il a volé une pomme dans le verger Lefebvre. Le vieux Lefebvre l’a vu, il a voulu qu’il paie la pomme, plus une amende, il a refusé, et il a mangé la pomme au nez du bonhomme, qui a tout de suite appelé les flics. Là, les choses se sont envenimées, le voisin leur a dit que c’était absurde de perdre son temps avec un type qui a volé une pomme. Évidemment, les flics ont flairé l’insulte, ils lui ont passé les menottes. Comme le voisin s’est agité – il y a de quoi, quand on vous passe les menottes pour une pomme – il a été accusé de résistance à son arrestation et de voie de fait sur policier. Prison, procès, il en a pris pour un an et demi. En prison, comme il n’acceptait pas, mais alors là, vraiment pas, d’être parmi les criminels pour une malheureuse pomme, il a rouspété, il s’est rebellé, et sa sentence s’est alourdie. Quelques mois de plus ici, quelques mois de plus là, il en était rendu à cinq. Cinq années au frais, loin des siens, pour un méfait ridicule. Question de ne pas aggraver son cas, il a fini par se calmer, et cinq ans plus tard, il est sorti. En revenant chez lui, où sa femme et son chien, toujours vivant, l’attendaient, il est passé devant le verger. Ça été plus fort que lui, il n’a pas pu s’en empêcher, il a volé une pomme. Le vieux Lefebvre l’a vu, encore une fois, mais comme il avait eu une attaque, un an plus tôt, il était paralysé et ne pouvait plus parler. Il n’a pas pu rattraper mon voisin, il n’a pas même pu appeler les flics. Depuis ce temps, tous les jours, mon voisin vole une pomme, impunément, sous le regard furieux du vieux Lefebvre, qui a fini par crever d’une seconde attaque. Bon débarras, a lancé mon voisin, et il a cessé de voler des pommes, parce qu’il n’y voyait plus d’intérêt, maintenant que le vieux n’était plus. Alors, Greta, tu l’aimes mon histoire?

GRETA: Non. J’aurais préféré que tu me racontes une histoire d’amour.

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Piégés

Un homme au centre d’une place publique. Il fouille ses poches, avec frénésie, pivote sur lui-même, tourne la tête dans toutes les directions. L’effroi déforme son visage. Appelons cet homme Clarence.

Un deuxième homme s’approche de lui. Il fouille ses poches, et l’étonnement se lit dans ses yeux, de beaux grands yeux bleus qu’il lève sur l’autre homme. Appelons cet autre homme Fabien.

CLARENCE: Qu’est-ce que c’est? Qui êtes-vous? Où suis-je? Quel est cet endroit? Comment me suis-je retrouvé ici? Pourquoi suis-je ici? Qui m’a transporté ici? Est-ce qu’on m’a endormi? Assommé? Kidnappé?

FABIEN: Sorry, I don’t speak french.

CLARENCE: Évidemment! Ça serait trop facile. Il ne parle pas français! Comment peut-on ne pas parler français quand on vit… Non! Ce n’est pas possible! On ne m’a pas emmené à l’étranger? Je ne reconnais rien sur cette place, et à part cet homme, c’est désert. Personne, pas un son, même lointain. Comme s’il n’y avait pas de ville autour de nous, comme si nous étions sur une place au cœur du néant.

FABIEN: Who are you? I’m a little bit confused, you know.

CLARENCE: Cher étranger, vous me semblez aussi perdu que je le suis. Pourtant, vous conservez votre calme, vous ne paniquez pas. Il est vrai que vous arrivez à peine. Mais d’où sortez-vous? Je ne vous ai pas entendu approcher, comme si vous marchiez sur un épais matelas, comme si vous étiez apparu, par magie. À propos, vous n’auriez pas un téléphone? J’ai perdu le mien, ou plus vraisemblablement, ceux qui nous ont envoyés ici me l’ont pris. J’aimerais bien appeler à la maison, raconter cette histoire, demander qu’on vienne me chercher. Avec les signaux GPS, on trouvera bien le moyen de nous repérer. Si ça ne fonctionne pas, j’appellerai tout simplement le 911, et cette plaisanterie s’achèvera. Vous en avez un, un téléphone? Un TÉ-LÉ-PHO-NE?

FABIEN: A phone? No Sir, I lost my phone. Sorry.

CLARENCE: Vous faites non de la tête, vous n’avez pas de téléphone vous non plus. Inquiétant. Je vous assure, mon brave, il y a matière à s’alarmer. Nous voilà coupés du reste du monde, sur cette place où personne ne passe, dans une ville absolument silencieuse. Ce n’est pas normal. Vous savez, j’ai bien tenté, avant votre arrivée, de quitter cette place. Impossible. Chaque fois que je m’éloigne du centre pour me diriger vers ce qui ressemble à une rue, je perds tous mes moyens. Oui monsieur, toute mon énergie s’évapore, je n’ai plus la force de me tenir debout, et je m’évanouis. J’ai tenté l’expérience à trois reprises, et chaque fois, je me suis réveillé au centre de la place. Allez y comprendre quelque chose! Vous devriez tenter l’expérience vous-même, vous verriez de quoi je parle! Et tiens, c’est une bonne idée. Tentez l’expérience, et je vous observerai. Peut-être que cela nous aidera à comprendre ce qui nous tient. Vous ne voulez pas? Monsieur, MAR-CHEZ VERS RUE. Il ne comprend rien.

Clarence mime un homme qui marche, en montrant Fabien de la main. Avec de grands gestes des bras, il invite Fabien à se diriger vers une des rues, là-bas, entre les immeubles. Mais Fabien reste immobile, indifférent.

CLARENCE: Décidément, la communication s’annonce pénible entre nous deux, mon cher Sir. Si nous devions rester plusieurs heures dans cette vacuité, le temps sera long. Je me demande si je ne serais pas mieux seul, il me semble que je raisonnerais plus clairement si vous n’étiez pas là. Car voyez-vous, votre seule présence vient ajouter un élément de plus à comprendre dans ce décor insolite, et sans vous, je crois que je me tairais, que je réfléchirais pour de bon. Mais en votre présence, même si vous ne comprenez pas un mot de ce que je raconte, je ne peux m’empêcher de vous exposer mes pensées, tout ce qui me passe par la tête.

FABIEN: This cannot be real.

CLARENCE: Vous, au moins, vous pensez brièvement. C’est tout à votre honneur. J’aimerais me la fermer, de temps en temps, mais que voulez-vous, j’ai toujours été ainsi, et c’est pire quand je me fais du souci. Mais que faites-vous! Reculez! Ne me touchez pas!

Fabien s’est élancé sur Clarence, l’a saisi au cou des deux mains, et l’étrangle avec une force qui lui rougit les veines du cou. Clarence suffoque, et cela dure une minute, deux minutes, trois minutes. Il finit par tomber, amolli, sans vie, au milieu de la place. Fabien se relève, recule de quelques pas et se croise les bras. Il observe avec attention le cadavre immobile au sol. Quelques secondes plus tard, le cadavre remue. Un bras, la tête. Les yeux s’ouvrent, la bouche bâille. Le cadavre s’éveille, s’étire et se lève.

CLARENCE: Qu’est-ce que je fais ici? Où suis-je? Qui êtes-vous?

FABIEN: I don’t speak french. Sorry.

CLARENCE: Il ne parle pas français. Étonnant. Sans doute un étranger, un touriste ou un homme d’affaires, un représentant de passage. Mais pourquoi lui? Pourquoi m’imposer la présence d’un homme avec qui je ne peux pas échanger deux mots? Pourquoi? Pourquoi? Parce que tout ça, ce n’est rien. Un immense, splendide et impeccable rien. Car si cet endroit existait, nous pourrions en sortir, pas vrai? Puisque nous en sommes prisonniers, cela m’oblige à conclure que ça n’existe pas, que tout cela, cette place, ces immeubles, ce silence et même vous, mon cher Sir, oui, même vous, est pure fiction. Nous sommes au piège dans une fiction, et nous ne pourrons en sortir que si on nous en tire, de l’extérieur. Ainsi va la vie, mon cher Sir.

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Les discours

Le maire doit livrer son discours à quinze heures, comme tous les jours.

Tous les jours.

Comme il déteste se répéter, ce que ne manqueraient pas de lui reprocher ses opposants, les journalistes et les petits enfants, il innove, chaque jour.

Pour s’inspirer, il ouvre le dictionnaire, pose son doigt au hasard sur un mot, et écrit la première phrase de son discours à partir de ce mot.

Aujourd’hui, c’est “décibel”.

Facile. Le maire a soulevé le problème des Harley Davidson, si bruyantes que sept septuagénaires et huit octogénaires ont déposé des plaintes dans la dernière année. Il a exposé la question de long en large, abordé la nature même de la mécanique en cause, relevé des questions de droit, de liberté, de nuisance, et dans un tour qui lui est propre, a donné raison à tout le monde en promettant la formation d’un comité de travail sur la question dès le prochain trimestre, selon, bien entendu, les priorités d’alors. 

Comme le maire a fait remarquer à son secrétaire, en aparté, plusieurs des plaintifs seront, d’ici là, décédés, séniles ou simplement fatigués. On ne parlera probablement pas de ce point avant l’an prochain, et alors nous trouverons une autre façon d’aborder la chose. En l’ignorant, par exemple. Son discours terminé, le maire a salué, avant de se retirer dans son grand bureau où l’attendait, impatient, le chef de la raffinerie, son patron.

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Histoire joyeuse

Quand la radio a annoncé un meurtre sur la 7e rue, Jack a convaincu Joan, les enfants, le chien et la tondeuse de déménager sur la 6e. Le quartier n’était plus ce qu’il était, valait mieux s’éloigner un peu pour retrouver la vie douce et paisible d’antan.

La famille a vécu heureuse, ou presque, et de nouvelles habitudes se sont développées, comme celle de rentrer dans un nouveau chez soi.

Mais, oh malheur, quand les journaux ont annoncé un meurtre sur la 6e rue, Jack a convaincu Joan, qui était réticente cette fois, les enfants, le chien et la tondeuse, de déménager sur la 5e. Le quartier n’étant plus ce qu’il était, pourquoi ne pas prendre ses distances et goûter ailleurs la vie douce et paisible d’antan.

La famille a connu une sorte de bonheur, ou quelque chose s’y approchant, et dans les nouvelles habitudes, s’est établie un petit quotidien rassurant.

Toutefois, quand Twitter a annoncé un meurtre sur la 5e rue, on s’en doute, Jack a tout de suite convaincu Joan, qui s’y attendait, les enfants, qui ont rechigné, et le chien, mais pas la tondeuse, puisqu’il n’y aurait plus de pelouse à raser, de déménager sur la 4e. Le quartier devenant si violent, pourquoi ne pas fuir, et retrouver ailleurs cette vie douce et paisible d’antan, qu’on mérite tout autant qu’autrefois.

On s’en doute, cela ne pouvait pas durer, et quand les voisins ont parlé d’un meurtre sur la 4e rue, Jack n’a pas eu à convaincre les siens, puisqu’il était, cette fois, la victime. Aussi, Joan, les enfants et le chien ont décidé de ne plus déménager, parce qu’ils pourraient dorénavant, ils en étaient certains, connaître la vie douce et paisible qui leur revenait, croyaient-ils, sur cette 4e rue.

Certes, s’il avait vécu, Jack n’aurait pas approuvé, on peut le deviner, mais il aurait eu tort, puisque depuis des années, sur la 4e, Joan, les enfants, mais pas le chien, qui est mort depuis, vivent heureux, dans cette même vie douce et paisible qu’ils ont toujours suivie à la trace. Contre toute attente, cette vie sur la 4e était, somme toute, une histoire joyeuse.

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Pour rire

Le quotidien me lasse, le petit bonheur paisible m’irrite, je ne suis heureux qu’au milieu de l’ouragan, quand le vent déracine les arbres, fait voler les toits, transforme la ville en zone de guerre. Ça, ça me plaît. Mais évidemment, je le garde pour moi, car mes concitoyens me botteraient le derrière, me chasseraient de leurs clubs et de leurs soirées mondaines. Comme je suis le maire, ça m’embêterait.

La saison des ouragans est brève et parfois décevante, alors je m’invente de petits jeux pour me distraire, m’effrayer ou m’amuser. Incendie, sports extrêmes, j’ai même fait quelques vols à main armée, question de briser la monotonie.

Ce matin, pour rire, j’ai fait croire à mes concitoyens que j’étais Bigfoot. Je me suis déguisé, certain qu’ils ne me reconnaîtraient pas. Et ils ne m’ont pas reconnu. Sauf qu’ils m’ont cru et craint. Pour mon malheur, ils m’ont tous cru, comment peut-on être si crédule, si naïf? J’ai eu beau leur représenter que Bigfoot était un personnage fictif, qu’il ne fallait pas fusionner mythe et réalité, ils n’ont rien voulu entendre, et ils après quelques photos, quelques autoportraits à distance respectable, ils se sont tous enfuis.

J’ai bien voulu retirer mon déguisement, mais je l’avais un peu trop bien collé à ma peau, je n’y suis pas parvenu. J’ai dû fuir au-delà des limites de la ville, le temps de trouver un moyen de sortir, incognito, du personnage encombrant.

Quand j’ai voulu rentrer chez moi, sous le couvert de la nuit, je me suis rendu compte que des sentinelles armées veillaient. La ville avait vraiment la frousse. Spectacle amusant, mais pendant ce temps, que faire? Je ne peux pas rentrer à la maison, et tôt ou tard, on remarquera que le maire manque à l’appel.

Deux jours plus tard, j’erre toujours dans les forêts environnantes, prisonnier de mon déguisement. J’ai eu beau plonger dans un lac, me frotter avec du sable, rien n’y fit. Chaque fois que je croise quelqu’un, les cris fusent.

Alors ils ont commencé à me chasser. Les uns veulent me capturer, pour m’ausculter. Les autres veulent me tuer, pour m’empailler. Je me vois contraint de fuir toujours plus loin en forêt, de vivre parmi les bêtes dans les montagnes inhospitalières.

Foutu déguisement! Il commence à s’intégrer à ma propre peau, et le faux pelage prend vie, progressivement. J’ignorais que ce phénomène était possible.

Depuis un mois que je couche à la belle étoile, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Je n’ai pas froid, ma fourrure me protège, et à mesure que les semaines passent, je la sens qui prend du volume. J’imagine que je me prépare à passer l’hiver.

Tous les jours, maintenant, je dois parcourir des kilomètres et des kilomètres pour me nourrir. Petits fruits, petits animaux, poissons, je mange tout, cru. Curieusement, je digère bien, comme si cela avait toujours été mon menu.

Récemment, je me suis battu avec un ours. Il a fini par s’enfuir, mais j’en ai récolté une jolie blessure à la cuisse.

Décidément, depuis que je suis Bigfoot, je ne vois plus le temps passer. Ma vie est devenue une perpétuelle émotion forte, et à ce rythme, je crains qu’elle ne soit sensiblement abrégée. Après plus de deux ans loin des miens, je m’étonne parfois de ne ressentir aucune nostalgie. M’a-t-on recherché, m’a-t-on pleuré, je sais que ce sont là des questions qui devraient me hanter. Mais elles m’indiffèrent. Je ne suis pas heureux, je ne suis pas malheureux, je suis de la vie, tout simplement.

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Déroutante Sylvia

Elle est apparue entre deux rayons de soleil, j’ai à peine eu le temps d’allonger le bras, de l’attraper par le collet pour la ramener parmi nous. Évidemment, elle m’a demandé pourquoi, je n’ai pas répondu, alors elle m’a raconté son histoire. Née dans un pays de sable et de vent, elle a des cheveux qui tournent autour de sa tête, les gens de chez elle ont peur d’elle, ils l’ont battue, chassée, oubliée. Elle ignore pourquoi elle a dérivé par ici, peut-être l’a-t-on poussée, emmenée, mais qui, quoi, elle nous dit qu’elle n’en sait rien, n’a rien vu, le temps a tordu l’espace, ce qu’elle est devenue, elle n’a pas encore eu le temps de le découvrir, même si elle nous le montre sans hésiter, mais peut-être a-t-elle oublié qu’elle pourrait hésiter et nous tourner le dos. Elle est jeune, elle m’a dit qu’elle était jolie, comme toujours je veux bien croire ce qu’on me raconte, faire semblant, hocher de la tête, j’adore les jeux et je joue à merveille, et ça ne fait pas cinq minutes qu’elle est là, nous avons déjà une histoire, il y a déjà quelque chose qui s’appelle nous, du moins c’est le mot qu’elle emploie depuis quelques secondes, elle le répète, même si je lui ai dit que c’était une incantation qui porte malheur, que tout finira bien par s’éclaircir, que des troupeaux de concitoyens se chargeront, ça ne tardera plus, de tout découper en petits carrés, qu’ils classeront là où ils le pourront, ils n’exigeront pas de façons particulières pour agir, non, car la simplicité est leur mot d’ordre, ils le répètent chaque fois, je le répétais aussi quand j’étais l’un d’un, et j’étais l’un d’eux il y a à peine quelques instants. On ignore si je le serai à nouveau, éventuellement, quand ce nouveau nous nous échappera, quand elle repartira entre deux rayons de soleil et que je resterai sur le pavé, à l’ombre des frênes et des vieilles pierres, dans l’humidité étouffante d’une vie qu’on m’a léguée, c’est ce qu’on m’a annoncé, parce qu’elle était disponible, prête à servir, mais comment s’en servir, comment continuer ou commencer à s’en servir si elle repart? J’espère qu’elle n’exigera pas, en retour, de connaître mon histoire, je lui mentirais, car on ment, et ce serait absolument pire, quelque chose comme une fin de monde, un éveil brutal aux allures d’amnésie.

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A posteriori

J’ai couru, j’ai marché, trente-deux kilomètres, toute la nuit. Je suis arrivé en retard au rendez-vous, elle n’était pas là, elle ne m’a pas attendu, je ne la reverrai plus jamais.

Voler une voiture, un vélo, une trottinette? J’y ai pensé, aujourd’hui je sais que j’aurais dû prendre le risque.Mais là est mon problème. Je suis lent. La solution m’apparaît toujours, a posteriori.

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Chansons perdues

Mathilde m’avait recommandé de fermer les yeux, de méditer profondément pour libérer mon énergie et lui permettre de se marier aux énergies de l’univers et de mes concitoyens. J’ai dû fermer les yeux trop longtemps. Pendant que je ne regardais pas, on m’a volé mon sac. Il contenait tout. Mes deux livres, toute ma fortune, une vieille montre dont j’avais hérité d’un oncle fou, un ticket pour un concert d’Elvis jamais utilisé que j’avais trouvé dans un comics d’occasion, et surtout, mon bloc-notes, celui où j’ai écrit les chansons que je voulais chanter lorsque j’aurais su chanter, ce qui n’aurait pas tardé. Mais sans mes chansons, que devenir?

Alors j’ai demandé à mon ami Ricardo de m’aider. Il fermait les yeux méditait lui aussi, assis juste là, près de moi, quand le forfait fut commis. Ricardo n’a vu qu’une ombre s’approcher, subrepticement, puis s’éloigner, tout aussi subrepticement, et il croit que c’était l’ombre des énergies de l’univers qui nous rendait une petite visite. Ricardo n’est pas stupide, c’est mon ami, mais il est un peu con. Impossible d’obtenir de lui la moindre description du suspect, de son ombre mystérieuse, et à ce jour il croit toujours à une apparition, une révélation, il s’est inscrit dans une secte à qui il verse vingt-trois mille dollars chaque année, sans compter les petits extra. En plus, Ricardo se fout de mes chansons. Il me répète que je ne les aurais jamais chantées, et que si je l’avais fait, le monde entier m’aurait fuit.

J’ai donc payé une annonce dans les journaux pour retrouver mon sac, et surtout, mes chansons. J’ai placardé des affiches dans les lieux publics, devant les bars et les dispensaires de drogues biologiques, chimiques, magiques. Le message était simple: j’implorais le pillard de me rendre mes chansons, et je lui abandonnais tout le reste, les livres, la fortune, la montre, les tickets pour le concert d’Elvis, et le sac lui-même. Mais qu’on me rende le bloc note! J’ai eu beau afficher, supplier et même offrir une récompense, rien n’y fit.

En désespoir de cause, je me suis rendu chez les policiers. J’ai toujours eu d’informes réticences à m’adresser aux forces de l’ordre, mais la détresse m’y contraignait. J’explique donc la situation à deux policiers, fort attentifs. La méditation, les énergies de l’univers, l’ombre, le vol, mes chansons envolées. Le plus vieux des deux m’a invité à m’asseoir à leur table, et nous avons entamé une partie de Monopoly. Ils étaient doués, et moi aussi. Ça n’avait pas de fin. Plus tard dans la nuit, le plus vieux des policiers, qui était à deux doigts de la banqueroute, s’est endormi. Le plus jeune m’a offert le seul lit disponible, dans une cellule.

Au petit matin, les policiers de relève ont trouvé étrange que la porte de ma cellule soit grande ouverte. On m’a donc accusé de tentative d’évasion. J’ai à nouveau raconté mon histoire, l’univers, l’énergie et mes chansons, mais plutôt que de m’écouter, on m’a transféré dans un institut psychiatrique, où on m’a démonté le cerveau, pièce par pièce, pour me le remonter plus joliment. Après une onzaine d’années, on m’a enfin laissé errer dans la ville.

Puisque je ne n’ai jamais retrouvé mes chansons, et qu’il y a de bonnes chances que mon bloc-notes soit aujourd’hui détruit par l’eau, le feu, la terre ou les énergies de l’univers, je me suis vu contraint d’abandonner tout espoir de chanter. Sans mes chansons, en effet, comment y parviendrais-je? Quant à en écrire d’autres, cela est impensable. Le temps d’écrire des chansons est révolu.

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