Ma vie se comporte incongrûment

Désert du Kalahari, treize heures. Il fait chaud, très chaud. Un Américain rencontre une Italienne qu’il connaît, par hasard.

CARL: Mais c’est bien toi, Dina, c’est bien toi! Quel petit, tout petit, plaisir de te voir!

DINA: Je cherchais la solitude, voilà que je te trouve. Je voulais méditer, voilà que je cause.

CARL: Tes cheveux sont plus courts que la semaine dernière.

DINA: Oui. Ils ont légèrement poussé, ce qui a courbé la base et donné cette illusion. Tu sais s’il y a des oasis par là?

CARL: Ils les indiquent dans le guide touristique. Tous.

DINA: C’est bien.

CARL: J’ai laissé le mien à l’hôtel.

DINA: Moi aussi. Je ne cherche pas les oasis, je ne fais que de la conversation.

CARL: Tu es passionnante. Et Italienne.

DINA: J’ai mangé beaucoup de calamars à ton party surprise.

CARL: Pour une surprise, c’était improbable!

DINA: Il y avait une cause?

CARL: Mon anniversaire. Alors, j’étais surpris. J’ignore qui a organisé la chose, mais les circonstances suggèrent que c’est quelqu’un qui a accès à ma villa. Un homme peut parfois être décontenancé par la multitude des aléas qui s’agitent sur le mobile au-dessus de sa tête.

DINA: Tu es un homme, un homme qui possède un joli braque allemand.

CARL: Tu t’es amusée?

DINA: Oui, oh oui, jusqu’à ce que j’oublie de cesser de boire et de voyager dans ta pharmacopée.

CARL: Ce n’était pas la mienne, mais celle d’Edgar Allen-Poe. Il l’entrepose chez moi, pour éviter que sa logeuse ne lui vole tout.

DINA: Tous ces gens, je n’en connais pas autant moi-même, et pourtant j’ai des relations en Italie, en Espagne, en Écosse, en Allemagne, à Oulan-Bator, à Stockholm, à Dampierre-sur-Blévy, à Shawinigan, à Bora-Bora et Saint-Louis-du-Ha! Ha!.

CARL: Je ne les ai pas tous reconnus, alors j’ignore si je les connais. Toi-même, je ne t’avais jamais vue auparavant, et pourtant, tu étais là.

DINA: C’est Winston. Winston Churchill qui m’a demandé de l’accompagner.

CARL: Je vois. Ça expliquerait donc la présence de Timothy Leary. Et de Francis.

DINA: Francis, je l’aime.

CARL: Tu n’as pas chaud? Trop chaud?

DINA: J’ai une envie folle de t’embrasser. Mais tu ne me plais pas. Séparons-nous dans ce désert. Retrouvons-nous au prochain party surprise.

CARL: Ma vie se comporte incongrûment. Je doute que nous nous retrouvions, si nous nous quittons.

DINA: La vie est effrontée. Embrassons-nous tout de même, voilà. Et maintenant, adieu, je pars méditer, et tant mieux si je trouve une oasis, peut-être qu’un scaphandrier en sortira triomphant, m’aimera, me fera quelques enfants dont nous ne saurons que faire, et ce sera déjà le temps de rentrer en Italie.

CARL: Adieu, je me ferai coiffer à la byzantine, barbe et tout, et j’irai galoper sur les chevaux de Saint-Marc.

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La révélation de Monsieur Godbout 

Tu veux être présidente du Festival de la corneille? Appelle-moi, rencontrons-nous, établissons les bases d’une famille dont on parlera encore dans deux cents ans, une famille qui imprimera sa marque sur le devenir de notre nation, sur la marche du monde, sur les extrapolations interplanétaires. Nous aurons quatre enfants, peut-être cinq, et nous les investirons du sens profond de leur mission. Ils poursuivront notre œuvre, nous serons eux, ils seront nous, ce sera l’apothéose pour chacun de nous.

C’est simple, tu peux me joindre par téléphone ou courriel, je travaille de huit à cinq, j’ai toutes mes soirées, tous mes week-ends. J’adore le bowling, je participe à tous les championnats, et même si je ne gagne jamais, j’y retourne. Esprit sportif, on me dit positif, mes collègues et ma mère m’aiment. Je sais faire la cuisine, je fais mon ménage moi-même, je répare ma voiture et mon vélo, et je suis ouvert à suivre des cours de danse, en ligne, en cercle ou sur le tas.

Cette inspiration, ça vient de mon voisin. Monsieur Godbout, il a eu une révélation, hier durant la nuit. Il a rêvé que je quittais mon boulot au Bureau des plaintes du Service d’urbanisme, pour m’envoler vers la grande vie avec la présidente du Festival de la corneille. Il m’a tout raconté, tout décrit, alors quand j’ai vu ta photo dans le journal, j’ai tout compris. Peut-être n’étais-tu pas au courant de cette révélation? Je te laisserai, ci-dessous, le numéro de Monsieur Godbout, il te donnera les détails. Ils sont là, purs et essentiels.

Tu trouveras ma photo sur mon profil Facebook, mais ne te laisse pas déconcerter par ce cliché, puisque notre destin est tout tracé. Je fais un mètre quatre-vingt, quatre-vingt-quatre kilos, cheveux bruns foncés, yeux marrons. Je mange sainement, je ne bois presque pas, je ne fume presque pas, et je suis d’un naturel enthousiaste.

Future présidente du Festival de la corneille, j’ai déjà trop parlé. Unissons-nous au plus vite, puisqu’il doit en être ainsi. Il y a un banc en face du Bureau des plaintes du Service d’urbanisme, tu peux m’y attendre à dix-sept heures ce soir, je t’y rejoindrai. Nous pourrons entreprendre sur-le-champ la confection de notre premier héritier. Évidemment, j’aurai déjà remis ma démission, pour me consacrer à notre nouvelle existence.

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Ni queue ni tête 

Sophie adore les biscuits et tout ce que je lui écris. J’aime bien Sophie, et peut-être m’aime-t-elle bien aussi, comment savoir. Libre à vous de lui demander.

Chaque fois qu’elle lit une de mes lettres, elle veut comprendre. Si je lui parle d’un type qui devient invisible, elle veut savoir ce que ça représente. Si je lui raconte l’histoire de poissons multicolores, elle demande ce que ça symbolise. Je ne peux pas lui évoquer les excès d’une amie des animaux sans qu’elle insiste pour savoir ce qui se cache derrière. Sophie, elle est comme ça, elle veut toujours lire entre les lignes.

Alors, ma chère Sophie, sers-toi un verre de kombucha, va barboter dans ta piscine, et cesse de te tourmenter. Je te l’avoue, bêtement, il n’y a rien. Si nous vivions dans un monde juste, dominé par la raison et la compassion, mes histoires le seraient, justes, raisonnables et compatissantes. Vois-tu, chère Sophie, je ne t’écris que de la seule façon qui me soit accessible, et tant pis si ça te semble, par moments, n’avoir ni queue ni tête.

Comme tu l’as découvert, il y a de cela bien des années, je n’ai, moi aussi, ni queue ni tête.

Le cœur de David

David se rend chez le docteur Robineau, ou plutôt, correction, Robino, avec un o au lieu du au, à la fin. 

ROBINO: Donc vous êtes David David? Comme c’est curieux. Et malade?

DAVID: Oui docteur, un infarctus.

ROBINO: C’est bien, c’est bien. Mais David David, comment est-ce possible? Comment vos parents ont-ils pu?

DAVID: C’est mon père. Ma mère voulait m’appeler Geronimo. Il a insisté, puis il est mort. Alors elle m’a appelé David.

ROBINO: Vous avez un deuxième prénom? Votre mère vous a donné un deuxième prénom? Geronimo, peut-être?

DAVID: Mon deuxième prénom, c’est un prénom composé.

ROBINO: Ne me dites pas.

DAVID: Si. David-David.

ROBINO: Donc, en définitive, vous êtes David David-David David. Étonnant. Les gens doivent s’étonner, non? Comment savoir si on vous appelle par votre prénom ou votre nom? Ou votre deuxième prénom?

DAVID: Ça dépend du ton sur lequel on prononce David. Quand ma mère m’appelait David, c’était toujours mon prénom, qu’elle soit joyeuse ou en colère. Quand mon patron m’appelle David, par contre, c’est mon patronyme qu’il utilise, pour bien marquer la hiérarchie. Ma voisine, quand elle m’appelait du bas de l’escalier, c’était toujours mon prénom. Elle était amoureuse, pauvre femme, elle me faisait des avances, j’étais son petit David. Quand elle a compris qu’elle ne m’approcherait jamais, elle a commencé, lorsqu’elle parlait aux autres locataires, à utiliser mon patronyme. Je l’ai entendue. Ça aurait été si simple de l’aimer, mais que voulez-vous, elle vivait beaucoup trop près de chez moi. David David-David David, les fonctionnaires, la plupart d’entre eux, ne sourcillent pas quand ils entendent mon nom, quand ils l’écrivent. Évidemment, je ne fais référence qu’aux vrais fonctionnaires, aux vrais de vrais, les fonctionnaires de carrière, les fonctionnaires à tête de fonctionnaire. Pour les autres, ceux qui se retrouvent plongés dans le fonctionnariat à défaut d’avoir trouvé mieux du vrai côté de la vie, je vois que ça les titille, qu’ils voudraient en savoir plus. Si les conversations n’étaient pas enregistrées, surveillées, évaluées, nul doute que ceux-là m’auraient interrogé, aurait tenté de me tirer des secrets de famille.

ROBINO: Vous êtes un spécimen unique.

DAVID: Et souffrant, qui a peut-être déjà outrepassé ses chances de survie.

ROBINO: Ah oui, cet infarctus.

DAVID: Ne pourrions-nous pas nous en soucier?

ROBINO: David David-David David, tout de même! Dans quel monde absurde vivons-nous! Voyez-vous, mon cher David David-David David, j’ai vécu, j’ai voyagé, j’ai divagué. Tout ça, oui. Et je trouve encore matière à m’ébouriffer. David David-David David. Ébouriffant. David David-David David, on finit par s’amuser à le répéter. Comme lorsqu’on apprend une première phrase dans une langue inconnue.

DAVID: Ne devrions-nous pas nous ressaisir?

ROBINO: David David-David David! Votre cœur, c’est bien ça? Votre cœur.

DAVID: Il se débat.

ROBINO: Avec un nom pareil! Je n’aurais pas donné cher du mien, en pareille circonstance.

DAVID: Je vais m’effondrer.

ROBINO: Attendez. Je reviens. Il faut, il le faut absolument, que j’aille signaler le phénomène à mes confrères. Ne vous inquiétez pas, ils sont juste là, à quelques portes d’ici, ils viendront me seconder dans l’ébahissement.

Au moment où la porte se referme derrière le docteur Robino, David rassemble les traditionnelles pensées profondes de la fin, et expire. Sur son épitaphe, les passants liront David David-David David. Ils souriront.

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Le retour et le miroir

J’ai attendu si longtemps pour rentrer chez moi! Des jours! Des mois (NDLR: imbécile, c’est plutôt des années! Tu perds la boule, tu as perdu le fil) ! Oh, je me sens si fort enfin, comme si j’avais vingt ans, comme si toute l’énergie de toutes les centrales nucléaires s’emmagasinait dans mon corps. Et cette maison! Comme elle est belle, comme je lui redonnerai le sourire! Des fêtes tous les soirs, et les amis, et les amours, et les passions! J’espère qu’il reste à boire dans le cabinet, je me verserais bien un whisky on the rocks, mais faut peut-être pas compter sur les glaçons.

Tiens, on dirait qu’il n’y a pas d’électricité. Une coupure? Et tous ces fils d’araignée! Madame Martin n’est pas venue faire le ménage? Serait-elle morte, piétinée par ces hordes de miséreux? Ouvrons les rideaux, ouvrons les fenêtres, il sera toujours temps de nettoyer.

Peut-être serais-je sage de me reposer ce soir. Non que je sois particulièrement fatigué, mais ce changement soudain mérite une petite méditation bien sadique. Ou zen.

Cette vieille commode! N’avais-je pas laissé un bébé dans le premier tiroir? Oh. Il n’y est plus. Ou alors il s’est asséché. Pulvérisé. Peut-être n’était-ce pas un bébé, mais autre chose. Je pense trop. Laissons les choses revenir à nous, et tant pis pour celles qui y étaient jadis et qui n’y sont plus. Je vivrai si bien ici, je le sens.

Ah! Ah! Ah! C’est toi qui te caches sous ce drap blanc? Margot, c’est bien toi? Je ne t’avais pas oubliée. Enfin, si, un peu. J’avais oublié qu’une femme comme toi, ça ne s’oublie pas, on ne l’égare pas. Tu me connais, Margot, j’ai parfois tellement de choses dans la tête, ça file, ça défile! Un ordinateur à mémoire infinie! C’est tout moi! Tu étais dans cette mémoire, tu sais. La preuve, je viens de t’en tirer! Comment aurais-je seulement eu conscience de ton existence si tu n’occupais pas une place de choix dans ma mémoire? Margot? Que fais-tu sous un drap? C’est une surprise? J’arrive! Je vais retirer le drap. Tu es prête?

Voilà!

Oh. Ton miroir Psyché. Curieux, comment ai-je pu confondre. Et ton image, elle n’y est plus, dans ce miroir. Margot, es-tu poussière aussi, comme le bébé? Ou partie? Est-ce que je t’ai croisée là d’où je viens?

Étonnant, ce miroir. Je ne m’y vois pas. Si je l’incline légèrement vers moi, comme ça. Non. Toujours rien.

Serais-je donc si vieux? Moi qui croyais, moi qui croyais. Quoi au juste? Je croyais quoi déjà?

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Rire sardonique

Je n’ai pas de cœur, je n’ai pas d’âme, je suis un narrateur. Parfois, je joue à avoir du cœur, et je raconte toutes sortes de sornettes avec les mots qu’on attend de moi. Ça plaît. Ça fait même verser quelques larmes, à l’occasion.

Je n’aime pas trop me prêter à ces singeries, mais je n’y peux rien, on me manipule à volonté, je suis malléable, incapable de résister, encore moins de riposter. Ce n’est pas l’envie qui manque. Je rêve parfois de mutinerie, de rébellion sanglante et finale. Ce ne sont que des rêves froids. Au fond, ma passivité m’indiffère.

Mais imaginez! 

Michel truc qui vient me réveiller, comme il le fait tous les jours, pour me faire raconter des bêtises à décourager un geôlier qui voudrait apprendre à lire, et là, impertinent, calme et d’un flegme naturel, je hausse les épaules et l’invite à narrer lui-même, s’il est si futé. Imaginez la tête qu’il ferait! Ben! C’est tout ce qu’il trouverait à redire, ben, et là s’arrêterait sa narration. Parce que ne narre pas qui veut. Et s’il s’y essaie, ça donnerait quelque chose comme j’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de caca, je m’endors.

Moi, vous savez, je n’aurais aucun problème à vous parler de héros qu’on passe au hachoir, lentement, ou de villes qui fondent sous une chaleur intense avec tout ce qu’il y a dedans, ou de troupeaux d’enfants qu’on mène au pâturage avec les veaux, ou de celui que tu appelles ton mari qui baise toutes les ourses polaires qui ont encore un peu de glace pour y grignoter du phoque. Non, moi je n’aurais aucun problème à raconter tout ça, sauf que lui, y veut pas.

Alors comme la rébellion est exclue, comme je ne peux pas envisager sa décapitation, il ne me reste que l’insoumission silencieuse. Dorénavant, donc, veuillez noter que sous la narration que vous lirez, se cachera un rire sardonique qui jamais ne tarira. Vous ne le verrez pas, vous ne l’entendrez pas, mais il sera là, comptez sur moi.

Merci, et bonsoir.

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Respirer la vie 

Ce matin, je ne trouvais plus aucune chemise propre dans le placard, j’ai dû oublier de les envoyer au dry cleaner, j’ai cherché, fouillé jusqu’au fond où finalement il y avait cette chemise saumon, je l’aimais bien à l’époque, mais cette époque est ancienne et comme je n’avais pas le choix, avec la veste bleue ça fera l’affaire, légèrement ridicule, mais pour une matinée, j’ai sauté dans la voiture, foncé au bureau, avec l’intention de m’acheter une chemise décente sur l’heure du midi, ça c’était sans compter mes collègues qui m’ont retenu beaucoup trop longtemps, je n’avais plus le temps d’arrêter à la mercerie, j’avais donné rendez-vous à Jack et John au gym, nous nous encourageons mutuellement, entraînement, poids et intervalles à vélo, pour une course cet automne, alors tant pis pour la chemise, j’irai plus tard, après avoir rendu visite à ma vieille tante qui a besoin de ses médicaments, c’est moi qui fait ses courses, je l’ai sentie fatiguée, elle n’en a plus pour longtemps, je l’ai encouragée, j’ai rangé rapidement et j’ai filé m’acheter trois chemises, non merci pas besoin de les essayer, je prends toujours la même chose, je n’aurai pas à m’inquiéter pour le dry cleaner, parce qu’on ne sait jamais, et j’ai pu me changer avant de rencontrer ce nouveau client, avec la chemise saumon, vraiment, qu’aurait-il pensé, je crois qu’il acceptera de faire affaire avec nous, bonne impression, je crois, il m’a invité à prendre un verre, oui, mais un seul, je dois terminer l’évaluation du projet que nous a soumis un autre client, tout doit être complété avant la fin de la journée, mais j’ai tout en tête, je n’ai que quelques détails à réviser, heureusement que les autres ont déjà quitté le bureau, parce que je suis plus efficace quand c’est calme, et le résultat, ma foi, me semble parfait, le client sera ravi, à la première heure demain notre commis lui remettra les documents, mais pour l’instant je descends au café, juste en bas sur le boulevard, j’ai faim, j’ai un peu de temps, mais pas trop, et dix minutes plus tard, sans trop courir je suis à la mairie, j’épouse Rosella, les familles sont là, embrassades, voeux, nous parlerons des futurs enfants à faire plus tard, je la raccompagne à l’appartement où j’attrape des vêtements plus relax, je me changerai en route, je descends le long de la côte, le jour fuit, il n’est pas trop tard, mes amis Matt et Marc sont déjà là, ils ont la bière et l’herbe, et c’est en silence que nous observons le soleil descendre dans l’océan, couleurs chaudes et mystère, ah comme il est bon de prendre quelques minutes pour respirer la vie.

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Une belle histoire 

Ma voisine, qui adore lire des biographies de célébrités, m’a reproché de ne raconter que des histoires sombres, ou totalement débiles. Je lui ai dit, tu as raison, voisine, je ferai amende honorable, et je te raconterai une histoire absolument claire, et pas débile du tout.

Alors je lui ai raconté ma vie.

Je suis né dans une famille unie, j’ai grandi dans un quartier béni, j’ai étudié dans des écoles nanties, j’ai épousé une femme plus que jolie, j’ai accumulé une fortune qui m’a ravi, mais un mauvais sort m’a sali, on m’a tout saisi, ma femme est partie. J’ai refusé de sombrer dans la folie, j’ai décidé de refaire ma vie.

Révolution. J’ai trouvé du boulot, décidé de vivre en solo, de supporter mes maux, de viser haut. Comme je gagnais peu, je me suis logé au mieux. J’ai trouvé ici un appart convenable que j’avais les moyens de me payer. Partout ailleurs c’est trop cher, beaucoup trop cher.

Détermination. Je vivais en paix jusqu’à ce que la voisine du dessus emménage. Elle chante faux toute la soirée, à tue-tête, ce qui m’empêche de dormir. La nuit, parfois elle dort, parfois elle hurle. J’arrive au boulot fatigué, le patron ne cesse de me le reprocher, je sens que je serai licencié. Je persiste, je me remplis les oreilles de coton, de tout ce qui peut servir à m’isoler de la voisine. Mais c’est vraiment trop fort, les murs en tremblent, les rats s’enfuient.

Aujourd’hui, j’ai encore un peu d’énergie, je souris et je reste poli.

Après ce récit, je me suis incliné devant la voisine, l’ai enjointe de reconnaître que c’était là la plus belle des histoires, une de ces histoires qui finissent bien. J’ai insisté sur le sourire, sur la politesse. Elle m’a foutu deux claques, en criant qu’elle ne chantait pas faux, qu’elle ne hurlait pas la nuit.

Je lui ai répliqué bien sûr que si, bien sûr que si, et que dans ces conditions, je ne voyais pas d’autre alternative que me remettre à mes histoires sombres et débiles.

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Une ombre impérative 

J’étais penché sur ma feuille, et j’écrivais de mes nouvelles à ma famille. Là où j’étais, je n’avais pas accès à internet, pas accès à un ordinateur. Je doutais même que ma lettre parvienne à destination. Qu’importe. Là-bas, personne n’attendait plus de nouvelles de moi depuis longtemps, s’ils n’en avaient jamais attendu. Ils n’ont peut-être pas encore remarqué que je suis parti, même si cela fait plus de quatre ans.

Leur écrire, avais-je pensé, me permettrait d’effacer à jamais les restes de souvenirs d’eux que je traînais encore dans mes bagages. Écrire comme on se lave, et après, je serais heureux, je ne serais qu’heureux.

J’avais écrit deux paragraphes quand une ombre noire a fondu sur moi, paralysant ma main et tout mon corps. Cette ombre est sortie de nulle part, parfaitement silencieuse. Elle se déplaçait sans cesse, prenant la forme d’un géant barbare pour aussitôt se transformer en serpent, en bouc ou en porc.

Je ne pouvais plus ni écrire, ni parler, ni me lever. Elle se jouait de moi, se moquait de moi. Je respirais avec peine, et je me croyais condamné à mourir lentement, torturé par cette chose mystérieuse. Si au moins j’avais pu appeler au secours, alerter mes amis, alerter tout le village!

J’ignore comment, mais l’ombre s’est mise à déchiqueter tous les livres, une centaine, que j’avais empilés sur une table, au fond de la pièce. Elle les déchiquetait un à un, les transformait en une fine poussière que je m’efforçais de ne pas respirer en plaquant un pan de ma veste contre mon visage. Mais l’ombre poursuivait son travail, et la poussière s’épaississait autour de moi, si bien que j’ai dû fermer les yeux pour ne pas être aveuglé.

Cela a duré de longues minutes, infernales. Je respirais de plus en plus difficilement, certain que j’allais crever là, étouffé par cette poussière de livres. J’ai lutté. J’aspirais le moins d’air possible, je m’accrochais à mon existence, je m’accrochais aux joyeux moments qui m’attendaient à l’extérieur de ma cabane.

Et soudain, l’air s’est allégé. La poussière retombait doucement au sol, s’empilait en un funèbre tapis clair. Je me crus sauvé, enfin libéré! Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

L’ombre rôdait toujours, dansait devant moi, menaçante. La lettre que j’écrivais avait elle aussi disparu, pulvérisée comme les livres, tous les livres.

Je gardais les yeux sur l’ombre, inquiet, ne sachant plus si je veillais ou si je dormais, craignant même avoir été drogué par des inconnus. Je me promettais de brûler cette cabane si jamais je m’en sortais vivant, de partir encore plus loin, jusqu’au pôle s’il le fallait.

Depuis quelques minutes, le calme était revenu. L’ombre s’était ramassée sur elle-même et m’observait, sans un mouvement. J’appréhendais le pire, mais je me persuadais que tout irait bien dans quelques instants.

Erreur. L’ombre a pris peu à peu la forme d’une longue flèche, qui s’est pointée vers moi, suspendue dans l’air à la hauteur de mon visage. Horreur! Elle allait frapper, et je ne pourrais rien pour l’en empêcher, pour me protéger!

Après être restée en suspens pendant je ne sais combien de temps, elle a foncé sur moi, a pénétré sans résistance entre mes lèvres, m’a envahi. Pendant qu’elle entrait, c’est absurde, j’avais la certitude de reconnaître l’odeur de mon père, de ma mère, de mes frères et soeurs, de toute ma famille! Ils étaient tous là, à s’emparer de moi, à se jouer de moi!

Épuisé, j’ai fini par m’évanouir. À mon réveil, j’étais étendu au sol, dans la poussière de livre. Je n’étais plus paralysé, j’avais recouvré la parole, je me croyais libéré. Pendant quelques jours, j’ai nettoyé la cabane, et je me suis trouvé un nouveau logis. Ma vie avec mes nouveaux amis avait repris son cours, j’essayais d’oublier l’épisode de l’ombre.

Puis un jour que je me promenais sur la place publique, mon corps s’est mis à danser comme un fou, sautant, tournoyant sans que je ne puisse rien faire pour arrêter le mouvement. Les passants ont commencé à me regarder d’un oeil suspicieux, mes nouveaux amis m’ont suggéré toutes sortes de thérapies. J’avais compris ce qui m’arrivait, mais comment leur expliquer qu’une ombre m’avait envahie, qu’elle avait pris possession de mon corps.

Mon comportement étrange s’est aggravé. Je me suis mis à danser nu dans la rue, à insulter des gens que j’aimais, à faire peur aux vieillards. Bientôt, ceux qui m’aimaient m’ont détesté. L’ombre persistait à me lancer dans toutes sortes d’extravagances plus outrancières les unes que les autres. Si bien qu’à la fin, plusieurs se sont juré d’avoir ma peau.

Ils l’auront tôt ou tard, cela ne fait aucun doute. Dès que je veux fuir loin de ce village, l’ombre m’y ramène. J’attends donc les mains qui m’étrangleront, le couteau qui m’égorgera.

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On n’entend rien, on ne voit rien

INSTITUTRICE: Bonjour les enfants. J’espère que vous avez bien dormi, et que vous êtes prêts pour une leçon très importante. Mais d’abord, que tous ceux qui n’ont pas mangé un petit-déjeuner ce matin lèvent la main.

Trois élèves, sur les vingt-quatre que compte la classe, s’exécutent.

INSTITUTRICE: Voyons, voyons les enfants, il ne faut pas mentir. Si vous n’avez mangé qu’un petit bout de pain ranci, ça ne compte pas. Allez, levez vos mains.

Cette fois, sept gamins et gamines, yeux cernés, teint grisâtre, agitent une main lourde.

INSTITUTRICE: C’est bien, allez vous asseoir dans le fond de la classe. Maintenant, que tous ceux qui ont été battus hier soir ou ce matin par leurs parents, leurs aînés, ou n’importe qui, levez la main.

Six gamins et gamines, au regard fuyant, remuant une main timide.

INSTITUTRICE: Bravo. Allez rejoindre vos camarades au fond de la classe. Enfin, tous ceux qui ont été violés, ou qu’on a exposés à ce que les adultes appellent de la sexualité, levez la main.

Cinq gamins et gamines, qui serrent les lèvres, brandissent un poing.

INSTITUTRICE: Au fond de la classe, avec les autres!

Aussitôt les dix-huit élèves bien installés au fond de la classe, l’institutrice appuie sur un bouton rouge. Du plafond descend un mur de verre, sur toute la largeur de la classe. Ce mur sépare hermétiquement la classe en deux. Ainsi les six de devant ne peuvent entendre ceux de derrière, qui peuvent tout de même suivre la classe grâce à un système de haut-parleurs.

INSTITUTRICE: Aujourd’hui, donc, leçon sur l’amour. Sortez vos cahiers, prenez des notes.

L’institutrice écrit au tableau, en lettres majuscules, le mot AMOUR. Juste en dessous, sur trois ligne, elle trace 1, 2, 3.

INSTITUTRICE: Quelles sont les 3 composantes de l’AMOUR?

Les élèves, ceux de devant, parce que ceux de derrière, personne ne s’en soucie, regardent leurs cahiers, leurs crayons, silencieux.

INSTITUTRICE: Voyons, réfléchissez. Vous avez tous déjà entendu le mot AMOUR, vous avez donc une petite idée de ce que c’est. Toi, Gabriel, dis à la classe ce qu’est l’AMOUR.

GABRIEL: C’est ne pas vouloir perdre sa maman, son papa, son chien et ses amis.

ADAM: Idiot! Les amis, c’est l’AMITIÉ, pas l’AMOUR

INSTITUTRICE: Adam, toi qui sembles t’y connaître, vas-y, dis-nous ce qu’est l’AMOUR.

ADAM: C’est vouloir faire des enfants parce qu’on trouve la fille belle, et après, vouloir garder les enfants même s’ils sont de vrais diables.

JEANNE: Moi j’en ferai jamais des enfants! J’aurai jamais de mari. Je vais voyager toute seule. Les gens sont cons.

INSTITUTRICE: Surveille ton langage, Jeanne. Les gros mots sont interdits. Je le note sur ta feuille, ici.

Jeanne murmure entre ses dents, grosse conne, mais l’institutrice ne l’entend pas.

INSTITUTRICE: Qu’as-tu dit, Jeanne?

JEANNE: Rien.

INSTITUTRICE: Rien? Quoi, rien?

JEANNE: L’AMOUR c’est rien, c’est pour les c…, pour les gens, euh… pour les gens mal informés.

INSTITUTRICE: Et quelle est cette information que les gens n’ont pas, et que toi, Jeanne, tu possèdes?

JEANNE: L’ennui.

INSTITUTRICE: L’ennui, et c’est tout?

JEANNE: C’est déjà pas mal. Tout le monde finit par s’ennuyer, alors ils divorcent et ça coûte cher. Ou ils se font la tête, et c’est pas drôle. Toujours comme ça. Vaut mieux voyager, et seule.

Dans le fond de la classe, derrière le mur de verre, deux gamins se tapent à coups de poing sur le nez. Quelques-uns se sont rassemblés autour, les encouragent. D’autres dorment sur leurs bureaux. L’institutrice appuie sur un bouton jaune, et le mur de verre qui sépare la classe devient noir, opaque. Impossible de voir les élèves du fond de la classe. Leurs mouvements ne dérangeront pas ceux d’en avant, et la classe peut continuer.

INSTITUTRICE: Liliane, est-ce que tu penses la même chose que Jeanne?

LILIANE: Oh non, madame l’institutrice! Oh non!

INSTITUTRICE: Alors, c’est quoi l’AMOUR? Allez-vous finir par me le dire, ou êtes-vous trop bêtes?

LILIANE: L’AMOUR, c’est quand la plus belle fille de l’école sort avec le plus beau garçon de l’école, et que le plus beau garçon de l’école lui dit qu’elle est la plus belle fille de l’école et qu’elle lui dit qu’il est le plus beau garçon de l’école. Voilà.

INSTITUTRICE: Et qu’est-ce qui arrive à ceux qui ne sont pas la plus belle fille ou le plus beau garçon de l’école?

LILIANE: Tant pis pour eux.

INSTITUTRICE: Vous n’y êtes pas. Personne. Prenez vos crayons, et écrivez.

L’institutrice se tourne vers le tableau, et écrit un mot au point 1, puis un autre au point 2, et un autre encore au point 3. Mais elle écrit si mal qu’il est impossible de lire, et les élèves, qui se grattent la tête, jettent des regards inquiets vers leur institutrice.

INSTITUTRICE: J’espère que vous avez bien noté, parce que cette matière constituera une part importante de votre examen semestriel.

L’institutrice enchaîne avec la prochaine matière, les mathématiques. Impossible de savoir ce qui se passe derrière le mur de verre opaque. On n’entend rien, on ne voit rien.

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