Canicule et révolution

Je suis dans le sous-sol, et je pense au gouvernement, je pense à mes contemporains, je vois les nouvelles défiler sur l’écran de mon téléphone, et après bien des hésitations, je décide de changer le monde. Maintenant.

Première étape: écrire le manifeste qui ébranlera les certitudes et redonnera espoir.

Deuxième étape: rassembler ceux qui cliqueront sur j’aime.

Troisième étape: agir.

Ça me semble plutôt simple. Personne n’y a pensé?

Il me fallait une canicule pour inventer ce plan génial. Efficace.

J’avais chaud, je suais. Trop. J’ai abandonné le rez-de-chaussée et son confort, pour me réfugier dans le sous-sol, malgré les araignées et les petites bêtes rampantes. Ici, la canicule n’existe plus, le climat est redevenu normal, le bonheur est à nouveau possible.

Le manifeste, donc. Commencer modestement. Citoyens de ma rue. Mais gardons nos visées globales, soyons ambitieux. Citoyens de ma rue et peuple de la terre, ensemble nous changerons le mon…

Zut. Mon clavier!

Je dois griffonner avec ce moignon de crayon.

Mon clavier ne fonctionne plus, à moitié. Je peux taper la moitié des lettres, qwerty en descendant, mais uiop en descendant ne donnent plus rien. Je ne pourrai pas écrire un manifeste s’il me manque autant de lettres. Ce serait incompréhensible.

Ce doit être l’humidité. J’aurais dû y penser. Faudra maintenant que j’achète un nouveau clavier, mais je n’en ai pas les moyens. Pas avant le mois prochain. Trop de factures en retard. Comme l’électricité.

Remettons ce manifeste à plus tard. Il sera toujours temps de changer le monde, dans quelques semaines, dans quelques mois, ou à une date ultérieure.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Déroutante Sylvia

Elle est apparue entre deux rayons de soleil, j’ai à peine eu le temps d’allonger le bras, de l’attraper par le collet pour la ramener parmi nous. Évidemment, elle m’a demandé pourquoi, je n’ai pas répondu, alors elle m’a raconté son histoire. Née dans un pays de sable et de vent, elle a des cheveux qui tournent autour de sa tête, les gens de chez elle ont peur d’elle, ils l’ont battue, chassée, oubliée. Elle ignore pourquoi elle a dérivé par ici, peut-être l’a-t-on poussée, emmenée, mais qui, quoi, elle nous dit qu’elle n’en sait rien, n’a rien vu, le temps a tordu l’espace, ce qu’elle est devenue, elle n’a pas encore eu le temps de le découvrir, même si elle nous le montre sans hésiter, mais peut-être a-t-elle oublié qu’elle pourrait hésiter et nous tourner le dos. Elle est jeune, elle m’a dit qu’elle était jolie, comme toujours je veux bien croire ce qu’on me raconte, faire semblant, hocher de la tête, j’adore les jeux et je joue à merveille, et ça ne fait pas cinq minutes qu’elle est là, nous avons déjà une histoire, il y a déjà quelque chose qui s’appelle nous, du moins c’est le mot qu’elle emploie depuis quelques secondes, elle le répète, même si je lui ai dit que c’était une incantation qui porte malheur, que tout finira bien par s’éclaircir, que des troupeaux de concitoyens se chargeront, ça ne tardera plus, de tout découper en petits carrés, qu’ils classeront là où ils le pourront, ils n’exigeront pas de façons particulières pour agir, non, car la simplicité est leur mot d’ordre, ils le répètent chaque fois, je le répétais aussi quand j’étais l’un d’un, et j’étais l’un d’eux il y a à peine quelques instants. On ignore si je le serai à nouveau, éventuellement, quand ce nouveau nous nous échappera, quand elle repartira entre deux rayons de soleil et que je resterai sur le pavé, à l’ombre des frênes et des vieilles pierres, dans l’humidité étouffante d’une vie qu’on m’a léguée, c’est ce qu’on m’a annoncé, parce qu’elle était disponible, prête à servir, mais comment s’en servir, comment continuer ou commencer à s’en servir si elle repart? J’espère qu’elle n’exigera pas, en retour, de connaître mon histoire, je lui mentirais, car on ment, et ce serait absolument pire, quelque chose comme une fin de monde, un éveil brutal aux allures d’amnésie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

A posteriori

J’ai couru, j’ai marché, trente-deux kilomètres, toute la nuit. Je suis arrivé en retard au rendez-vous, elle n’était pas là, elle ne m’a pas attendu, je ne la reverrai plus jamais.

Voler une voiture, un vélo, une trottinette? J’y ai pensé, aujourd’hui je sais que j’aurais dû prendre le risque.Mais là est mon problème. Je suis lent. La solution m’apparaît toujours, a posteriori.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Canons rieurs

Un car de touriste sillonne notre jolie ville. Le guide, qui a la voix fort gaie, connaît bien l’historique des monuments, bâtiments et lieux publics où le car s’arrête.

GUIDE: Ici, admirez l’architecture pré-post-moderne de ce que nous appelons, à Cocoville, l’Hôtel de Ville. Il y a même une chanson de Mi-Mi à ce sujet, car vous l’aurez compris, ah ah ah, Cocoville rime avec Hôtel de Ville, et dans une chanson, ça fait très bien. Mais je ne vous la chanterez pas. Le CD de Mi-Mi est disponible au kiosque à la fin de la tournée, ou vous pouvez toujours acheter la version MP3 en ligne sur le site de l’Organisation Dynamique du Tourisme Cocovillois. Des questions?

TOURISTE 1: C’est quoi un hôtel de ville?

GUIDE: Vous plaisantez? Vous ne savez pas ce qu’est un hôtel de ville?

TOURISTE 2 (qui tient la main de TOURISTE 1): Puisqu’il vous le demande!

TOURISTE 1: Non, je ne sais pas.

GUIDE: D’où sortez-vous?

TOURISTE 3 (assis derrière TOURISTE 1 et TOURISTE 2): Nous sommes, comme vous, des enfants de l’Univers.

GUIDE: D’accord, d’accord. Vous arrivez de loin, de très loin. Pourtant, vous n’avez pas d’accent. On dirait même que vous êtes de Vovoville, mais heureusement que ce n’est pas le cas. Car les Vovovillois, ce sont des demeurés. Ils croient, parce qu’ils habitent là où la rivière se déverse dans le fleuve, qu’ils sont plus civilisés que nous. Alors que vous l’avez vu, notre riche héritage, un fort joyeux héritage, grand, long, rond, fait de nous de joyeux civilisés. Mes amis touristes, soyez joyeux avec nous! Admirez encore un peu ce bel Hôtel de ville.

TOURISTE 1: Alors, c’est quoi?

GUIDE: Ah oui. Votre question. Comme son nom le dit, c’est un hôtel, où dorment les experts en relations publiques des sociétés grandioses et en symbiose de notre ville.

TOURISTE 2 : Quelles sociétés?

GUIDE: Hum. Bonne question. Je veux dire, question difficile. Attendez que le guide, moi, ah ah ah, consulte le guide, ce petit bouquin. Voyons voir. Sociétés… Sociétés… Ah voilà. Banque Extracitadine, Mines Dabimes, Pétroles Joviaux, Canons Rieurs.

TOURISTE 3: Canons Rieurs?

TOURISTE 2: Rieurs?

GUIDE: Rieurs. À Cocoville, nous le sommes tous, que voulez-vous.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

La pluie

Samedi matin. Comme tous les samedis, il pleut. Comme chaque semaine, j’en profite pour prendre une douche. J’économise ainsi sur l’eau, je tire bon parti du mauvais temps plutôt que de râler, comme ils le font tous, en ville et à la radio. Les imbéciles. De l’eau qui tombe du ciel, c’est un cadeau, un don divin. Ne pas en profiter, c’est cracher sur ses richesses.

Je vis à la campagne, assez loin de mes plus proches voisins. Mais je dois tout de même voir à me cacher derrière la maison, puisqu’au début, ils ont appelé les flics. À croire qu’ils pouvaient voir mon moineau de chez eux! Cent mètres, au moins. À cette distance, sans le vouloir, c’est-à-dire sans utiliser des jumelles super-puissantes, on ne peut rien voir. Rien. À un mètre, je ne vois rien moi-même. Faut dire qu’avec mon ventre, ça voile le spectacle. Mais même sans, je ne distinguerais pas grand-chose. Les cons.

Les flics sont venus, ont ri de mon moineau ténu, m’ont menacé de me balancer une accusation de grossière indécence si je persistais à me doucher devant la maison. Alors je le fais derrière, maintenant. Qu’ils viennent m’embêter de ce côté!

On n’est plus chez soi, si on ne peut plus se doucher en paix. Dedans ou dehors.

Il fait froid. Ce n’est plus l’été. Mais pas question de manquer un jour de pluie. Je me déshabille, et hop, sous la flotte. Ça gèle. Je devrais faire attention, me dit mon chat, je n’ai plus vingt ans, le cœur n’est plus ce qu’il était.

Je me sens mal, mais pas question de donner raison à un chat. Pas question.

Qui sont ces types? Encore les flics? Comment a-t-on pu me voir, de chez les voisins. Impossible. À moins qu’ils aient enjambé la clôture, et qu’ils ne se soient cachés dans les bois derrière. Violation de terrain privé. Et cette vermine vient se plaindre aux flics!

Je suis au sol. Pas la force de tenir debout. Le mal galope, m’enveloppe, m’étourdit. Que disent-ils? Grossière indécence? Merde, les gars, je vais y passer.

Menottes. Coups dans les côtes parce que je ne veux pas me lever. Il me reste quelques secondes pour les oublier. J’ai quatre-vingt-un ans, j’ai aimé pas mal tout ce que j’ai fait, quelques regrets, mais à peine. Je l’ai beaucoup aimée, elle m’a aimé un petit peu. Je le reconnais, on ne peut pas m’aimer à la folie. Étonnant qu’elle soit morte avant moi. J’aimerais qu’on laisse la terre absorber mon corps. Je l’ai écrit dans le testament, mais l’avocat m’a dit qu’on l’interdira. 

Parce que c’est obscène.

Voilà.

J’aime la pluie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

QI

VALÉRIE: Les gens qui achètent des bicyclettes bleues ont un quotient intellectuel légèrement inférieur à la moyenne.

MATHIAS: Elle est bien bonne celle-là!

AGATHE: Mathias, je parie que tu as une bicyclette bleue!

MATHIAS: T’es drôle toi! Et toi, elle est de quelle couleur la tienne?

AGATHE: Elle est blanche, enfin, elle était blanche. Mais la tienne, si je me souviens, elle est bien bleue, non?

MATHIAS: Turquoise. Il y a une nuance.

AGATHE: Je veux bien, mais le soir, sous la lumière des lampadaires, elle a l’air bleue. C’est joli, une bicyclette bleue. J’aimerais en avoir une bleu ciel.

MATHIAS: Bleue, verte, rose, qu’importe! L’important, c’est que ça roule, que ça ne soit pas trop lourd et pas trop cher.

VALÉRIE: C’est pas une blague.

AGATHE: Quoi donc, Valérie?

MATHIAS: Les bicyclettes bleues?

VALÉRIE: Tout à fait. Une étude le prouve.

AGATHE: Une étude? Qui a bien pu faire une étude sur une question aussi stupide?

VALÉRIE: Je t’en prie.

MATHIAS: Ce n’est quand même pas toi!

VALÉRIE: C’est Marco.

AGATHE: Ton frère?

VALÉRIE: Je l’ai lue, et il a raison. C’est scientifique. Il fournit toutes les données sur lesquelles sa conclusion se fonde. Ce ne sont pas des mots en l’air. Lui-même était étonné, et n’y croyait pas trop au début. Mais les faits sont les faits, et un esprit rationnel ne change pas de route lorsqu’il les rencontre.

MATHIAS: Mais tout de même, ce n’est pas un peu… tiré par les cheveux?

VALÉRIE: Tu crois que Marco dit des conneries?

AGATHE: Calme-toi Valérie. Reconnais que c’est plutôt étonnant, non?

MATHIAS: Théoriquement, je ne peux rien y comprendre, puisque j’ai une bicyclette bleue. Bleue la nuit, mais bleue tout de même.

AGATHE: Mathias…

VALÉRIE: On a le quotient intellectuel qu’on a. Il n’y a pas de honte à ça.

MATHIAS: Elle en rajoute! Qu’est-ce que tu as fumé, Valérie?

VALÉRIE: Tu as déjà passé un test de quotient intellectuel? Non? Tu devrais essayer. Je suis certaine, absolument certaine que ton quotient sera inférieur à la moyenne.

MATHIAS: Dis donc tout de go que je suis un abruti!

VALÉRIE: C’est toi qui le dis.

AGATHE: Valérie!

VALÉRIE: En tout cas, moi ça m’aide à faire le ménage parmi mes amis. À voir ta réaction, je vois que Marco a vu juste. Tu es borné, pas nécessairement crétin, mais un peu bête. Adieu, je ne crois pas que nous puissions nous entendre, désormais.

MATHIAS: Elle est folle. Complètement barjo!

AGATHE: Je n’en crois pas mes oreilles.

VALÉRIE: Dégage. Tu me bloques le passage.

MATHIAS: Va te faire voir. Je ne bouge pas. Un borné, ça se borne au strict nécessaire.

VALÉRIE: Je ne te le dirai pas deux fois. Avec des types de ton espèce, Marco est clair, il ne faut pas palabrer jusqu’aux aurores. Il faut agir.

AGATHE: Tu as un révolver! Valérie! Ça dépasse les bornes!

MATHIAS: Elle n’est pas bornée, Valérie.

VALÉRIE: Agathe, tu me déçois. Pourtant, tu as une bicyclette blanche. Il y a des motifs décoratifs bleus, mais j’étais disposée à fermer les yeux là-dessus. L’étude ne mentionne pas les motifs décoratifs.

MATHIAS: Agathe! Non!

VALÉRIE: Tiens, pour toi aussi. Pauvres bourriques. Comment ai-je pu m’illusionner sur votre état pendant tant d’années! Vous, mes amis? Quelle chimère! Quelle incommensurable générosité de ma part! Adieu donc. La société y gagne en vous perdant.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Personne n’a péri

Quand j’ai acheté la maison, j’aurais dû visiter toutes les pièces. J’avais hâte d’emménager, et c’est tellement grand. Immense. Le rez-de-chaussée m’a semblé parfait, toutes les chambres où je suis entré, puis il y a eu ce coup de fil, j’ai eu à me rendre d’urgence chez un fournisseur qui refusait de livrer l’équipement dont nous avions absolument besoin. La folie, comme d’habitude. Pas eu le temps de revenir pour visiter les quelques chambres où je n’avais pas pointé le bout du nez. J’ai acheté, payé, emménagé.

Cela a pris plus d’un mois avant que je ne le découvre. Un homme, mal habillé, pas lavé, impoli, qui vivait dans une des chambres! Chez moi! Je lui ai montré la porte, il a refusé de partir. Je l’ai pris par le collet, l’ai tiré jusque dans la rue. Bon débarras!

Eh bien non. L’énergumène a couru se plaindre à la police et à l’assistance publique. Les fonctionnaires se sont mis à remplir leurs formulaires, et moins d’une semaine plus tard, ils se présentaient chez moi avec l’intrus, encadrés de deux policiers. On m’obligeait à reprendre, chez moi, le pouilleux que j’avais évincé.

J’ai convoqué mon avocat, qui a revu tous les formulaires sur le pas de ma porte. Il m’a rassuré en me confirmant que j’avais le droit de loger sous mon toit qui je voulais. La loi est claire, limpide, m’a-t-il dit. Par contre, la façon dont les fonctionnaires avaient coché leurs cases les amenait à une autre conclusion. Inutile, m’a précisé l’avocat, d’argumenter avec eux. Ils ne sont pas payés pour penser, ni en mesure de le faire. Dans l’immédiat, je devais donc me soumettre à l’ordre émis. Évidemment, je gagnerais ma cause devant un juge d’une Cour supérieure, mais pour en arriver là, il faudrait que je subisse le long calvaire du tribunal administratif, de l’appel, de la Cour de basse instance, d’un nouvel appel, sans compter les innombrables motions que s’amuseraient à déposer les avocats du gouvernement, ils sont payés pour le faire et ils tiennent à leurs salaires bonus avantages sociaux pots de vin, ce qui pourrait prendre, au mieux un an et demi, au pire, une dizaine d’années.

Nous avons entamé les recours, mais entre-temps, j’ai mis la maison en vente. Il y a eu de nombreux acheteurs intéressés, mais tous, qui ont pris la peine de visiter l’ensemble des pièces, ont exigé que l’intrus soit d’abord expulsé. Devant l’ordre bureaucratique qui le protégeait, tous ont tourné les talons. J’ai donc accepté de vendre à perte, mais sans plus de succès.

Il a donc fallu vivre avec l’énergumène. J’ai mis des verrous à toutes les portes, sauf à celle de sa chambre, mais les fonctionnaires me les ont fait enlever. Il a bien fallu m’en accommoder.

Il pouvait se passer des jours, voire des semaines sans que je ne le voie. Je ne l’oubliais pas, mais son absence me permettait de respirer. Puis il apparaissait au milieu d’un repas où j’avais convié des amis, il surgissait dans ma salle de travail quand j’étais concentré sur un projet, il traversait la cuisine en pétant.

Puis ça s’est aggravé. J’avais des aventures, parfois plus d’une en même temps. Un soir, j’étais avec une femme au salon, nous buvions, nous rions, et il est apparu, efflanqué, immonde. La femme a crié, j’ai tenté de la rassurer, j’ai sommé l’olibrius de nous laisser, de ne pas violer ma vie privée. Il a ri, il s’est mis à raconter mes aventures des derniers mois, avec les noms des femmes, la couleur de leurs cheveux, de leurs sous-vêtements, même les paroles que j’avais prononcées et qui finissaient, on s’en doute, par se recouper un peu. J’étais d’ailleurs, justement, en train d’en répéter quelques-unes.

Horrifiée par l’intrus, outrée par ses propos, la femme s’est enfuie sans même un au revoir. J’ai traité l’odorant personnage de tous les noms, et il s’en est fallu de peu que je ne le frappe. Avant que je n’aie terminé de le rabrouer, il avait disparu sans que je ne m’en rende compte.

D’ailleurs, cela commençait à m’étonner grandement. Il arrivait souvent au mauvais moment, lorsque j’accueillais des gens, mais jamais je ne l’entendais arriver. C’était comme s’il apparaissait et disparaissait, tout simplement. Un fantôme.

Au début, je croyais qu’il se nourrissait en puisant dans mes réserves. J’ai donc tout calculé avec précision, j’ai pris des notes, des photos. Mais force a bien été de constater qu’il ne touchait jamais à rien. Où trouvait-il sa subsistance? Je ne le voyais jamais sortir de la maison, et il n’y avait rien dans sa chambre qui lui aurait permis de conserver de la nourriture, ou même d’en préparer.

Après l’expérience désastreuse avec cette femme effrayée par mon sale diable, j’ai pris des précautions. Je parlais bas, pour ne pas attirer son attention, et parfois je déplaçais un meuble devant la porte, pour l’empêcher d’entrer. Outre que cela avait pour effet d’inquiéter la dame, ça n’arrêtait jamais mon diable. Il surgissait à tous les coups, avec toujours le même résultat: cris et fuite de ma conquête.

C’était devenu invivable, ça devait cesser. Pour me débarrasser de lui, c’est simple, je devais me débarrasser de la maison. Puisque je ne pouvais la vendre, je la brûlerais.

C’était une vieille maison, les causes d’un incendie accidentel abondaient. Troubles électriques, fuite de gaz, foyer désuet, j’avais le choix. Idéalement, une destruction totale était préférable, mais une destruction partielle ferait aussi l’affaire, pourvu que la maison devînt inhabitable.

J’ai opté pour un trouble électrique dans le sous-sol. Il y avait tout un fouillis de vieux fils. J’ai empilé des vieux journaux, des cartons, de vieilles planches, bref, j’ai préparé le bûcher idéal qui s’embraserait en moins de deux. J’ai dénudé quelques fils, légèrement pour qu’on ne voie pas le travail, et j’ai provoqué des étincelles. Il m’a fallu une bonne centaine d’essais avant d’enflammer un bout de papier. Quand la flamme a grimpé, je suis monté à l’étage.

J’ai frappé à sa porte. Je voulais le chasser, certes, mais pas le griller. Il n’était pas là. J’ai eu beau courir d’une pièce à l’autre, impossible de le trouver. Rassuré, j’ai attendu que la fumée monte jusque dans ma chambre pour appeler les secours. J’ai failli me faire prendre à mon jeu, et me retrouver prisonnier des flammes. En quittant ma chambre, j’ai vu sa silhouette dans le corridor. Immense, immobile, qui me dévisageait d’un regard méchant. Je lui ai crié de se sauver, qu’il y avait le feu, et j’ai dévalé l’escalier. Quand je suis sorti, je toussais, je crachais, j’avais même le bas de mon pantalon en feu. C’était convaincant pour les badauds, et pour les pompiers ensuite, qui ont mis une bonne quinzaine de minutes à trouver la maison.

L’homme était resté là-dedans, alors qu’il aurait facilement pu s’en tirer. J’étais certain de ne pas l’avoir vu sortir, et tous ceux à qui j’ai posé la question m’ont assuré n’avoir vu personne d’autre que moi sortir de la maison.

Le lendemain, la maison n’était plus qu’un tas de bois calciné et de cendres. Cause officielle de l’incendie: défectuosité électrique. Les secouristes ont remué les cendres, à la recherche de l’homme, mais en vain. J’ai eu beau insister, ils étaient catégoriques. Personne n’a péri dans l’incendie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Mon voisin, un être heureux, mais monstrueux

Je vais vous dire ce que mon voisin a fait. Vraiment. Mais pour éviter qu’il n’intente un procès en diffamation contre moi, et même pire, oh j’en tremble, je lui attribuerai un autre nom. Évidemment, je préciserai qu’il s’agit d’une fiction, une courte nouvelle, donc pas de problème, je suis protégé, inattaquable.

Donc, le titre sera: Mon voisin, un être heureux, mais monstrueux. C’est tout à fait lui. Regardez-le, en ce moment. Assis dans son transat, une bière à la main, qui rit aux éclats. Il y a sa copine, mais ce n’est pas avec elle qu’il rigole, c’est avec une personne au téléphone. Mon voisin connaît beaucoup de monde, partout. Il a des amis en haut lieu, ce qui lui permet d’éviter la justice. Car mon voisin, Rodrigue, vole et assassine. Oui mesdames, oui messieurs. Je ne sais plus combien de cadavres j’ai vu sortir de sa maison, la nuit. Jamais osé prendre des photos, par crainte de finir cadavre moi aussi. Pas question non plus de le dénoncer ouvertement, ça se retournerait contre moi. J’ignore qui il assassine, et pourquoi. Des femmes? Des hommes? Les deux? Et pourquoi le faire dans sa maison, avec un voisin comme moi qui peut très bien le surveiller, se rendre compte, qui pourrait le dénoncer sur la place publique ? S’il n’avait pas si peur. Mais il a la frousse, le voisin. Oui, j’en tremble. J’ai songé à déménager, mais ça attirerait les soupçons, et on me retrouverait. Il a le bras long, et brutal. Je suis fait, je suis cuit, condamné à l’observer dépouiller ses victimes, et à les rejeter dans je ne sais quelle fosse. Les gens entrent chez lui, j’ignore comment il les attire. Ils roulent tous dans de belles bagnoles qui valent dix fois le prix de la mienne, et au petit matin, leur cadavre est déjà loin, et la bagnole a disparu. J’imagine qu’il trouve aussi le moyen de puiser dans leurs comptes en banque. Rodrigue est né à New York, a grandi à Paris, et il vit ici depuis dix ans, trois mois, deux semaines. Chaque fois qu’il me voit tondre le gazon, il agite la main, me parle de voisin à voisin, avec un air détaché qui me scie. Je lui rends son salut, je hoche la tête, mais j’arrive rarement à articuler le moindre mot. Parfois une onomatopée, la plupart du temps quelques sons indistincts, animaux. Avant l’arrivée de Rodrigue, je commençais à m’enrichir. Ça a continué encore quelques années, jusqu’à ce que je découvre son manège. Alors, on s’en doute, j’ai arrêté sec, cessé toute activité enrichissante, j’ai même réduit progressivement ma fortune. Pas question d’attirer son attention et sa convoitise, pas question de me valoir une invitation chez lui. Ma femme ne partageait pas ma prudence, et notre relation a commencé à toussoter. Elle est partie avec la moitié de ce qui me restait de fortune, et les enfants. Au juge, elle a déclaré que j’étais fou. Et le juge, qui n’était pas une juge, l’a crue, et j’ai eu tous les torts. Je n’ai pas rouspété, oh non, parce que ça m’arrangeait. Cette réduction brutale de fortune me rendait encore moins intéressant pour mon voisin Rodrigue, ça me donnait une sécurité supplémentaire. Depuis que je vis seul, je m’appauvris d’année en année, et mon toit coule. Quand la maison tombera en ruine, quand tout s’écroulera, quand je serai ruiné, alors on me chassera. Bureaucratiquement. Je protesterai, je crierai que je veux rester, je m’arracherai les cheveux. Rodrigue comprendra que je ne pars pas de mon gré, que je ne représente pas une menace pour lui. Alors, alors enfin, je pourrai aller couler des jours paisibles à l’autre bout du monde.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Macramé

Le marché, un samedi matin. Une femme, dans la quarantaine, en rencontre une autre du même âge. Ah oui, les enfants vont bien, le mari va bien, le chat va bien, le chien est mort, la tondeuse toussote.

FEMME 1: J’oubliais. Ma fille fabrique des bonnets en macramé. Elle a du talent, beaucoup de talent. Je le lui ai dit, ma fille, tes bonnets me plaisent

FEMME 2: En macramé? Qui porte des bonnets en macramé?

FEMME 1: Elle en a vendu vingt, l’an dernier. Elle a un site web, les gens peuvent commander en ligne. Ils choisissent la taille, la couleur, et le modèle. Il y a deux modèles.

FEMME 2: Vingt personnes, ça m’étonne. Elle en vend toujours, de ses bonnets?

FEMME 1: Cette année, les ventes ont légèrement diminué. De cinquante pour cent. Mais je l’encourage. Je ne veux pas qu’elle abandonne. Il faut persister, et ça finira bien par débloquer. Qui sait si une petite fortune ne l’attend pas.

FEMME 2: Mais le macramé! Ne devrait-elle pas choisir quelque chose de plus… contemporain?

FEMME 1: Les ventes, surtout au début, ne prouvent rien. Son génie du macramé ne demande qu’à être découvert. Oh, on a bien tenté de la dissuader, on l’a même ridiculisée! Tu t’imagines! Mais je suis avec elle, derrière elle, à côté d’elle, tout autour d’elle. Je suis là, quoi!

FEMME 2: Le macramé. Eh bien.

FEMME 1: Encore hier, elle doutait de tout. Alors je lui ai donné son père en exemple.

FEMME 2: Son père? Ton mari?

FEMME 1: Exactement. C’est un modèle dont elle peut être fière. Persévérance, discipline, énergie.

FEMME 2: Il est fonctionnaire, c’est bien ça? Au bureau des comptes publics?

FEMME 1: Ça, c’est pour payer les factures. Mais Roger, il est avant tout écrivain. Il écrit depuis quarante ans! Oui madame! S’il a parfois douté, il n’a jamais abandonné.

FEMME 2: Et lui, il en vend des livres?

FEMME 1: Vingt l’an dernier, un peu moins cette année. Il y a eu quelques décès dans la famille, alors, forcément.

FEMME 2: Forcément.

FEMME 1: Mais je suis avec lui, derrière lui, à côté de lui, tout autour de lui.

FEMME 2: Ma pauvre. Et toi, que fais-tu?

FEMME 1: Les courses. Je fais les courses.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Tête vide

Je pourrais choisir entre cent chemins différents pour me rendre à mon boulot. Je prends toujours le même, pour ne pas penser. Je déteste penser. Ça me donne la migraine, et j’ai l’impression que je ne suis plus moi-même. Parfois, ça me donne des idées folles, faire l’amour avec mon voisin, embrasser ma logeuse, tuer des gens.

Alors, j’évite.

De penser.

Je marche. Le même boulevard. Je tourne là, puis là, comme si le chemin était marqué, comme si je me déplaçais dans un long corridor. Le soir, j’écoute des films américains. Parfois, je lis des polars. Je ne suis jamais triste, sauf quand je pense abondamment. On n’y échappe jamais tout à fait, c’est bien dommage. Dans ces moments d’abandon, j’emplis mes poumons d’air, je respire lentement, je conserve tout cet air quelques secondes, le plus longtemps possible, encore un peu plus, oui, voilà, c’est bon, délicieux, et j’y parviens. J’expire. Ah! Il n’y a plus rien. Plus rien.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.