Le festival de la crevette

Les bureaux de l’Hebdo de Sainte-Antanoisiette-sur-mer sont en effervescence. Les employés, Adrien et Jill, courent dans tous les sens pendant que leur patron-rédacteur en chef LeMauve, hurle, gratte les murs, frappe du pied. Il n’y a pas de nouvelle.

Il ne s’est rien passé à Sainte-Antanoisiette-sur-mer aujourd’hui, rien à rapporter. Sauf que l’heure de tombée approche, le journal a besoin de son contenu. N’importe quoi ferait l’affaire, comme d’habitude. Sauf que là, il n’y a pas même n’importe quoi. Il n’y a rien.

Adrien a bien tenté de produire de la nouvelle. Répondant aux ordres du patron-rédacteur en chef, il est parti, il y a une heure, pour incendier la grange du bonhomme Lecourt, que personne n’aime, et qui n’est pas abonné au journal. Le bonhomme Lecourt l’a accueilli avec son vieux fusil de chasse. Calibre 12. 

Alors.

Le patron-rédacteur en chef a dépêché Jill au centre d’activités récréatives du Club de l’âge d’or de Sainte-Antanoisiette-sur-mer pour y glaner quelques rumeurs, ou au pire, d’anciennes nouvelles qu’on aurait omis de rapporter, ou dont on ne se souviendrait plus. La bande de vieux l’a vite trouvée suspecte, et les plus vaillants l’ont chassée à coups de cannes.

LeMauve pâlit. L’anxiété lui noue le regard, il sue à torrent. S’il ne trouve rien, il perdra des commanditaires, et s’il en perd, les propriétaires lui botteront le derrière.

Soudain.

Jill a une idée de génie. Le calme tombe comme une pierre, lourdement, pesamment. LeMauve et Adrien, toute oreilles, s’approchent.

JILL: Voilà, il suffit d’écrire un ou deux articles, une fois n’est pas coutume, à propos de ce qui se passe à Saint-Losionian-sur-dune. À ce qu’on m’a dit, il y a eu un meurtre la nuit dernière, un vol ce matin, et le maire a été hospitalisé cet après-midi pour une foulure à la cheville gauche.

ADRIEN: Quoi! T’es sérieuse? Mais c’est trop fort! C’est trop bon! Il faut écrire ça tout de suite, faire une entrevue, demander des commentaires, des analyses, des suivis! Le maire de Saint-Losionian-sur-dune s’est foulé une cheville! Quand même incroyable!

LEMAUVE: Attention! Ne nous emballons pas! Je vous l’accorde, que le maire de ce village sous-développé, qui fait ombrage au nôtre depuis des générations, se soit foulé une cheville est quelque chose. Mais nos lecteurs ne veulent pas de cette nouvelle. Ils veulent qu’on leur parle de Sainte-Antanoisiette-sur-mer, et de rien d’autre! Ils n’ont rien à faire de ce qui se trame à l’autre bout du monde! Et moi non plus d’ailleurs. Trouvons mieux!

Consternation.

Voyant s’envoler une si belle occasion de remplir des pages, non seulement aujourd’hui, mais pour les jours à venir, les deux journalistes s’effondrent. L’odeur de la fin plane dans l’air déjà nauséabond de leur petit local sans aération.

LeMauve, atterré lui-aussi par ce qu’il vient de dire, s’effondre sur une chaise.

Trente-deux minutes plus tard, Jill boit un verre d’eau. Ça la rafraîchit, ça lui redémarre la cervelle.

JILL: J’ai une autre idée! Locale!

LEMAUVE: Locale? Parfait, tu peux commencer à l’écrire. Au boulot!

JILL: Vous ne voulez pas l’entendre?

LEMAUVE: Si elle est locale, pas nécessaire.

JILL: Adrien?

LEMAUVE: Puisque tu insistes, vas-y. Mais fait vite, il faut produire, produire, produire, produire.

JILL: Le mois prochain, c’est le Festival de la crevette de Sainte-Antanoisiette-sur-mer. Nous pourrions écrire un article qui expliquerait l’origine de ce festival, son importance pour l’économie locale, pour la fierté locale, pour l’avenir local. Nous pouvons écrire des pages et des pages là-dessus, avec entrevues, commentaires et analyses.

LEMAUVE: Jill, tu es gé-ni-a-le! Géniale! Cela nous permettra, comme on dit, de mettre la table, et de bien la mettre! Nous ferons des suivis tous les jours pendant un mois. Et après la fête, nous parlerons de cette édition du festival, avec des dizaines et des dizaines d’entrevues, de commentaires, d’analyses! Notre journal est sauvé pour au moins trois mois! Et si entre-temps il y avait des nouvelles à couvrir, eh bien, nous aviserons!

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Sparcoule et bicyclette

Une file de mille trois cent quatre personnes sur le boulevard de la Viorne-Flexible. La tête de la file s’agite devant les portes fermées de PLUS-TOP-QUE-TOP, une grande surface vraiment grande, qui appartient à une chaîne internationale vraiment internationale. Les portes ouvriront dans trois heures dix-sept minutes quarante-cinq secondes.

Un cycliste descend le boulevard, le long de la longue file. Soudain, il freine, fait volte-face et s’arrête à la hauteur d’un des individus, planté, immobile, aux trois quarts de la ligne. Son geste soulève les protestations du quart de ceux qui attendent derrière lui. Le cycliste les rassure en gardant une bonne distance, et pour éviter un lynchage, ou autres civilités, il s’assure de rester à cheval sur sa bicyclette, bien campé dans la rue.

KEVIN (le cycliste): Hey Fred!

FRED: Kevin.

KEVIN: Qu’attendez-vous?

FRED: Le messie, la fin du monde, le retour d’Elvis.

KEVIN: Je suis en train de manquer quelque chose?

FRED: Comme d’habitude.

KEVIN: C’est un nouveau téléphone plus intelligent que l’intelligence? C’est ça?

FRED: Pas du tout. Tu es vraiment déconnecté. C’est le Sparcoule! 

KEVIN: Le Starcool?

FRED: Sparcoule! S-P-A-R-C-O-U-L-E. Sur quelle planète vis-tu? Tout le monde en parle depuis un an sur Instagram Pic-et-pic et Colégram!

KEVIN: Pic-et-pic, connais pas.

FRED: Une plateforme super-top où tu peux partager le fond de ta pensée. Il y a une application intégrée qui filme le fond de ta pensée.
KEVIN: J’ignorais que c’était possible. Mais ton Sparcoule, là, c’est quoi?

FRED: Ah ah ah! Tu es comique toi! Trop drôle!

Autour de lui, ceux qui ont entendu cette question sourient, ou s’esclaffent franchement, impoliment.

KEVIN: Ben quoi. C’est quoi le Sparcoule? Tu l’as dit toi-même, je ne suis pas connecté, je ne le sais pas, je n’ai jamais entendu parler du Sparcoule.

FRED: Mais c’est ça qui est drôle, Kevin! Personne… Oh la la! Personne, tu m’entends, ne sait ce qu’est le Sparcoule!

KEVIN: Tu te moques de moi. Laisse tomber, je…

FRED: Attends. Je ne me paye pas ta tête. Personne ne sait ce qu’est le Sparcoule, c’est la vérité!

KEVIN: Alors pourquoi attendez-vous tous ici! C’est à n’y rien comprendre!

FRED: Depuis un an, on ne parle que du Sparcoule! Tu saisis? La fièvre que ça a créée! Des milliers d’hypothèses! Des centaines de livres, de blogs, de podcast. Tout, quoi! Aujourd’hui, nous serons les premiers à savoir. Enfin, nous serons des milliers et des milliers dans tous les pays à le savoir!

KEVIN: Tu vas acheter ça, sans savoir ce que c’est!

FRED: Sans hésiter!

KEVIN: Étonnant.

FRED: Avant-gardiste!

KEVIN: Si tu le dis. Bonne journée Fred. Salut.

FRED: Ah Kevin, toi et ta vieille bicyclette…

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Rien n’est trop

Au salon funéraire, le mort est installé sur une petite scène, en avant d’une salle où s’alignent quatre rangées de chaises. Les chaises du premier rang sont alignées au bas de la scène, face à la salle. La famille peut ainsi pleurer publiquement tout à son aise, et la parenté, les amis, défilent pour offrir leurs condoléances, et s’assurer que le cadavre a bien été rembourré. Car on veut savoir s’il faut faire confiance à cet embaumeur, plutôt qu’à l’autre, qui tient boutique juste en face. À Saint-Cecicela, c’est important. Fondamental. Chacun tient à être présentable sous sa forme cadavérique. Autrement, où irait le monde, je vous le demande (s.v.p., ne répondez pas, ce n’est pas permis).

JENNY: Alors, t’es satisfaite du cadavre paternel?

ISABELLE: Trop dodu.

JENNY: Ouais. Dodu. C’est le mot. Il était plutôt maigre, non?

ISABELLE: Sec. Cassant. Un échalas squelettique. Je ne le reconnais pas. Tant mieux, je ne pourrais pas supporter.

JENNY: Pourquoi l’avoir gonflé à ce point?

ISABELLE: Ma mère. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour se moquer.

JENNY: Pourtant, elle ne l’aimait pas, pas vrai?

ISABELLE: Elle a tellement menti, et puis elle aime le spectacle. Elle serait prête à pleurer n’importe qui, pour jouer son numéro.

JENNY: Elle a bien raison.

ISABELLE: C’est hypocrite.

JENNY: Tu es sévère. Mets-toi à sa place. Elle a un cadavre sous la main, pourquoi ne pas en profiter!

ISABELLE: Pour elle, c’est une blague, tout ça!

JENNY: Pour tout le monde. Personne ne l’aimait, ton paternel.

ISABELLE: Jouons nous aussi!

JENNY: À quoi penses-tu?

ISABELLE: Tu sais cette chorégraphe néo-zélandaise?

JENNY: Mary Jane O’Reilly?

ISABELLE: Nous pourrions leur faire Horses. J’ai un soutif et des culottes noires.

JENNY: Marine.

ISABELLE: Marine?

JENNY: Mes soutifs et culottes. Ce ne sera pas… trop?

ISABELLE: Rien n’est trop. Jamais.

Les deux femmes se déshabillent devant la salle recueillie, pas trop loin de la mère qui pleure, sans larmes. Elles entreprennent la chorégraphie, qui mime les mouvements de chevaux. Sans un mot, sans musique. Après un léger murmure, presque rien, chacun poursuit son activité de deuil. La mère, d’abord outrée qu’on tente de la déloger dans son premier rôle, est vite rassurée par l’apparente absence de réaction des spectateurs. Les mouchoirs continuent d’éponger des yeux secs, pendant que bon nombre d’yeux ne perdent pas un mouvement des membres gracieux des demoiselles. À la fin de leur numéro, Isabelle et Jenny s’inclinent, se rhabillent, et reprennent leurs positions respectives dans la mise en scène originale. Sur la scène, le cadavre n’a pas bronché. Rassurée, la mère trouve suffisamment d’inspiration pour faire couler de véritables larmes. La foule s’incline, dans un mouvement empreint d’une belle émotion.

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Œil-de-bœuf

Leana pensait qu’elle connaissait ça, le bonheur. Elle l’observe depuis des années, et elle n’en revient pas de voir tous les visages qu’il porte.

Il y a d’abord, bien évidemment, sa sœur Marina et ses douze enfants, fière d’avoir rempli son rôle de mère. Fière, oui. C’est ça le bonheur, assure-t-elle.

Il y a aussi Marceline, son amie d’enfance, qui cultive des citrouilles géantes en Alaska. Un rêve de toujours. C’est ça le bonheur, témoigne-t-elle.

Il y a encore Rosanne, sa copine d’Université, cadre supérieure à la Compagnie des Plastiques Jaunes, à qui elle consacre l’essentiel de sa vie. Ça c’est le bonheur, tonne-t-elle.

Mais Leana? Pauvre Leana, jamais elle n’a pu leur parler de son bonheur. Elle ne l’a jamais trouvé.

C’est pourquoi Leana a accepté de payer vingt-sept mille dollars pour s’inscrire à une formation d’une année en ligne. Tremplin vers le Paradis. Norée Dorée, l’initiatrice de cette formation, est maintenant millionnaire, et heureuse. Elle assure qu’elle saura conduire ses élèves jusqu’au bonheur, étape par étape, marche par marche. 

Leana ignore si dans un an, elle aussi saura ce que c’est que le bonheur. Mais son espoir est grand, et ses efforts considérables. Norée lui a donné plusieurs exercices à faire. Par exemple, elle doit répéter dix fois cette phrase, à cinq reprises, chaque jour: le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur.

Dix fois par jour, à une fréquence régulière, fixée par une alarme sur le téléphone. Où qu’elle se trouve, Leana répète donc. Et se sent vaguement ridicule.

Mais Norée l’a dit: on se moquera de vous! Sauf qu’à force de répéter, votre cervelle enregistrera le message, et vous finirez par voir le bonheur qui dort en vous. Ensuite, assure Norée, il ne s’agira que de le nourrir pour lui donner la force de sortir et de s’épanouir. Un an, vingt-sept mille dollars.

Pas cher, pour acheter le bonheur.

Les clients le répètent. 

Pas cher, l’argent le mieux investi. 

Certains, comme Leana, ont emprunté. Pas grave. 

C’est du BONHEUR qu’on parle ici.

N’empêche.

Parfois Leana sent le frisson du changement dans ses organes. Il lui arrive, quand elle répète le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur, surtout si elle parvient à se concentrer sur ce qu’elle dit, eh bien oui, elle entrevoit des lueurs. Imprécises, mais lueurs tout de même.

Mais ça ne dure pas. Après dix minutes, quinze tout au plus, ça s’estompe, et la lueur s’éteint. L’ennui revient, elle se demande si elle n’a pas fait une folie.

Sauf qu’elle continue. Norée l’a avertie: c’est long. Le rappel sonne sur son téléphone, et elle recommence ses incantations.

Lorsqu’elle répète sa phrase en public, les gens se retournent, la dévisagent, haussent les épaules comme si elle était une demeurée. Et les enfants rient. À la longue, ça lasse. Leona répétait de moins en moins fort, plus soucieuse des regards que de son œil-de-boeuf intérieur.

Alors il a fallu prendre des mesures.

Leona sort de la ville le plus souvent qu’elle peut, et le plus longtemps possible. Elle marche le long des champs, traverse rapidement les villages, longe la forêt qui s’étend sur des kilomètres au nord.

Elle peut hurler ses incantations, si cela lui chante. À l’ombre des vieux arbres, dans le bourdonnement des moustiques et le chant des oiseaux, elle répète, elle répète, le bonheur est en moi, il suffit d’ouvrir l’œil-de-boeuf intérieur.

Quand enfin elle se tait, vidée, doutant d’avoir vu quoi que ce soit, elle croit entendre, dans la forêt, l’écho de rires qui se moquent d’elles. Mais ce n’est peut-être que le souffle de la brise dans les feuilles lourdes.

Il n’y a pas lieu de se décourager. Elle a payé son Tremplin vers le Paradis, elle finira par y arriver. Et quand l’année s’achèvera, elle pourra dire, elle aussi, c’est ça le bonheur!

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Rentrez chez vous

Ce vendredi n’a rien d’un jour ordinaire. Le sous-sous-sous-sous-sous-sous-sous-directeur Hérik a convoqué les cinquante-deux employés de la section ZD5487G à une réunion brève, mais importante. Pour l’occasion, un demi-café tiède et clair a été généreusement distribué à chacun.

HÉRIK: Aujourd’hui, mes chers enfants, c’est la dernière journée de travail de notre cher Jean. Pour ceux d’entre vous qui l’ignorez, Jean a commencé à œuvrer au sein de notre compagnie il y a exactement cinquante ans, deux mois et trois jours! Bravo Jean! Répétez avec moi, bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Voilà, c’est bien. Vous direz bravo Jean chaque fois que je m’arrêterai de parler, ce sera bien. Alors, reprenons…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean est un modèle pour nous tous. Un demi-siècle de fidélité à la Compagnie, c’est grandiose, honorable, marvellous. Pendant toutes ces années, nous avons pu compter sur un employé docile, qui n’a jamais demandé d’augmentation de salaire. Aussi, nous ne lui en avons jamais donné. Pour nous, la direction de la Compagnie, c’est important. Ça nous émeut au plus haut point. Ah, mes enfants, je savais que ce serait un discours très émouvant. Me voilà émotivement ému.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean a toujours été ponctuel, il a toujours suivi la cadence, sauf dans le dernier mois, il a été un modèle dont chacun de vous peut s’inspirer. Aussi imperturbable, inébranlable, efficace et déterminé que nos plus belles machines. Un ange!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Il aurait pu, comme plusieurs autres, se laisser attendrir par les salaires plus alléchants de la concurrence! Mais non, rien n’a pu ébranler la fidélité de Jean. Ce cœur admirable ne s’est pas laissé tenté par la grande ville, par le grand pays, par les contrées riches et joyeuses, par la vie facile. Ce cœur admirable est resté cloîtré dans le bonheur infini de la répétition!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Plus de cinquante ans à enfoncer parfaitement un rivet de trois millimètres dans une base d’acier de dix-sept centimètres par cinq centimètres. Je vous l’affirme et le réaffirme, il l’a fait avec une parfaite perfection! Pourquoi? Je vous le demande!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Eh bien, je vais vous répondre. Jean était spirituellement mignon. Oui mes enfants, mignon! Car Jean avait trouvé le sens profond de son travail, il savait que là commençait et se terminait sa courtoise mission sur terre.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Je sais. Je sais. Vous désirez tous plus que tout tout tout, retourner à vos postes! Soyez rassurés, j’achève! Je vais de ce…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Laissez-moi achever. Oui. Donc. Voici le moment solennel où la Compagnie remet ce cadeau solennel. Jean, approchez.

Tous restent silencieux.

HÉRIK: Maintenant, allez, allez. Bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Donc, Jean, voici ces magnifiques chaussons en phentex aux couleurs de la Compagnie, anthracite aux reflets ardoise. Ma-gni-fi-ques! Qu’en dites-vous, Jean? Un petit discours, en deux mots. Deux mots, c’est bien suffisant.

JEAN: Merci bien.

HÉRIK: Cinquante ans, mes chers enfants! Maintenant, retournez tous à vos postes. Et vous, Jean le bienheureux, rentrez chez vous!

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Besoin de distractions

Je lisais, et je n’aimais pas ce que je lisais. J’écrivais, et je n’aimais pas ce que j’écrivais. Alors je suis sorti pour acheter du café, rien que cela, du café, chez Java Java qui le torréfie sur place, qui le moud sur place. Le meilleur café en ville, meilleur que celui qu’ils vendent chez les Italiens de la rue des Souvenirs. J’entre donc chez Java Java, clochette sur la porte, je choisis mon café, mais quand je me présente au comptoir, le vieux Marcel me fait une grimace et disparaît dans l’arrière-boutique. J’attends, cinq minutes, dix minutes, vingt minutes. J’ai tout mon temps, malgré mon impatience. Après tout, rien de bon à lire, rien de bon à écrire. Tout de même. Je me décide, je passe à mon tour dans l’arrière-boutique, je m’avance dans une semi-obscurité. Nulle trace de Marcel, je n’entends rien, je ne vois rien. On m’assomme. Bang. Je me réveille dans un parc que je connais bien, et tout de suite, au bout d’un sentier, je reconnais une femme avec qui j’ai passé deux mille huit cent soixante-huit jours et deux mille huit cent une nuits. Je découchais souvent, et elle aussi, un peu. Elle m’a vu, ça m’embête. Elle traîne quoi, derrière? Des mômes. Des mômes! Combien? Deux, trois, et celui-là, c’est à elle aussi? Oui. Et celle-là, et ceux-là? Oui. Famille nombreuse. Bonjour toi toi, comme tu as changé, oh moi pas tant pas tant, je cherchais du café et toi quoi, toi quoi, du soleil, du soleil, allez va, vas-y. Elle tient à me présenter les mômes, par ordre décroissant d’abord, puis par ordre croissant, et enfin, pêle-mêle. Elle me les présenterait encore si je ne m’étais sauvé. Me voilà m’escampant, et la poudre que je soulève me voile, il y a probablement longtemps que je ne l’ai connue, comment est-ce possible d’en faire autant, on dirait qu’elle n’a pas fini, jusqu’où ça la mènera. À force d’en soulever, j’avale et je respire plus de poudre de gravillons, de sable, que je ne devrais. Je tousse, je crache, je me sens mal. Un banc. Je m’assure qu’elle ne m’a pas suivi, comment ferait-elle avec sa petite foule de mômes, on dirait que je l’ai semée. Je me tâte les poches. Ceux qui m’ont assommé transporté m’ont aussi fait les poches. Plus de portefeuille, plus de téléphone, plus de clefs. Chez moi c’est trop loin, je suis fatigué, j’ai une bosse sur le coco. Ils cambriolent sans doute mon appartement en douce, je possède si peu. À quoi bon y retourner, il n’y aura plus rien. Je m’allonge, reprendre des forces est impératif. Réveil dans une cellule. Les cons, m’ont pris pour un vagabond. Vos papiers! Évidemment, ne me croient pas, ne me croiront pas, mon histoire de café, de famille nombreuse, ils s’en moquent, de la pure invention m’informent-ils. À quoi bon protester, pas moi qui vais s’accrocher au petit ennui qu’est ma vie, laissons l’aventure me distraire.

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Comme une plaisanterie

L’homme et la femme, sur un banc face à l’océan. Les vagues, les cris des enfants, les parasols, les corps bronzés. L’homme et la femme portent leurs vêtements de ville, comme s’ils prenaient une pause dans une journée de travail, personnages abandonnés par un marionnettiste.

LUI: Pourquoi me donner rendez-vous ici, tu aimes cet endroit? (Elle ne m’a jamais parlé de cette plage, ni même d’une attirance pour l’océan. Déjà, conduire plus de vingt kilomètres pour ce rendez-vous, ça m’a semblé louche dès le départ, pourquoi ne pas se rencontrer comme d’habitude chez elle, ou dans le café d’en face, n’importe où, même au parc. C’est un peu solennel, à mon avis, mais je me méprise peut-être, probablement. Excentrique, oui, je sais qu’elle l’est. Nous reviendrons peut-être un jour de congé. Une nuit. Dormir sur la plage.)

ELLE: Je viens ici pour la première fois. Ce sera un de nos souvenirs. (Il est sur ses gardes, je le vois bien. Ce n’était pourtant pas mon intention. Tout ce que je ferai le mettra sur ses gardes? J’ai eu cette folie, faire ça ici, lui parler. Nous reviendrons peut-être, plus longtemps. Ou je n’y remettrai jamais les pieds. C’est peut-être ça. Utiliser un lieu que je pourrai effacer, si ça devenait nécessaire. Pourtant c’est bien. Beaucoup mieux que je ne le croyais. Sans doute parce que ce ne sont pas les vacances, pas encore. Quand la foule débarque, ça doit tout gâter.)

LUI: Quand je t’ai connue à l’Université, jamais je n’aurais deviné que nous nous retrouverions. Quel hasard! Un soir de fête, dans un café. Je te croyais à l’autre bout du monde, avec ton père. (Je n’aurais jamais pensé avoir une aventure avec elle, ça jamais! Nous n’étions pas particulièrement proches. Elle était là, avec tous les autres, parmi tous les autres. Discussions sur l’accessibilité aux études supérieures. Réunions, débats, articles dans le journal étudiant. J’avoue que je la trouvais farfelue, inconstante. Si on m’avait dit qu’un jour, eh bien, je n’y aurais pas cru, j’aurais souri. Me paraissait beaucoup trop jeune, même physiquement, et pas sérieuse.)

ELLE: Marlène se souvient bien de toi. Dès le début elle m’a dit, lui, il n’est pas comme les autres, ne le traite pas comme les autres. Tu te souviens de Marlène? (Pourquoi m’a-t-elle dit ça, exactement, elle ne m’a peut-être pas tout dit. Il ne s’est rien passé entre eux deux, j’en suis certaine. Mais comment peut-elle penser qu’il n’est pas comme les autres? Qui n’est pas comme les autres? Qu’est-ce que ça prend pour ne pas être comme les autres? Parce qu’il donnait toujours l’impression de savoir quoi faire? Et aujourd’hui? Il ne m’apparaît ni plus fort, ni plus faible que n’importe qui. Est-ce que je ne suis qu’une aventure? Combien d’aventures a-t-il eues? Il plaisait, je me souviens qu’il plaisait, pendant ces années, il ne s’est certainement pas tourné les pouces. Comment savoir? Je ne veux pas savoir. Tout ce qui m’intéresse, c’est nous. Est-ce que ça existe, nous? Est-ce que ça existera?)

LUI: Son père a fait fortune dans je ne sais plus quoi. Je lui avais dit, c’est pas de ta faute si t’es née dans une famille bourgeoise, j’espère qu’elle ne m’en a pas voulu. (Ça fait quoi, un mois que je suis avec elle, enfin, que nous couchons ensemble? Je n’aurais jamais imaginé, je l’avais complètement oubliée. Pourquoi est-ce si différent maintenant? Elle reste aussi folle. Intelligente, lucide, folle. Meurtrie aussi, peut-être, il y a tout ce qu’elle tait. Sa gaieté, comment y croire? J’avance à tâtons, et j’ai peur, je crains que par elle j’entre dans un monde où je perdrai l’équilibre. Pourtant, malgré moi, je me sens glisser. Et si je commençais à l’aimer? C’est là, palpable. Comment s’abandonner quand elle se maquille de mystère?)

ELLE: Oui. Dis-moi, est-ce que tu m’aimeras un jour? (Idiote! Tu ne voulais pas le lui demander! Tu t’étais raisonnée! Trop tôt, trop brutal, trop insensé! Tu sais pourtant que les mots, c’est que du bruit. Impatiente! Gamine! Et maintenant, dans quelle situation t’es tu placée! Et lui? Tu lui as posé la question, mais tu ne veux pas qu’il réponde. Il s’approchait, il ne s’est pas sauvé après deux nuits. Est-ce que c’est de l’amour? Qu’en as-tu à faire, de l’amour? Une chimère. Une fabrication qui signifie n’importe quoi, et surtout jamais la même chose. Une fabrication, c’est ça. Tu voudrais en faire un idiot qui promet de t’aimer toujours, de n’aimer que toi! Ma pauvre, tu n’as qu’à lire des romans de bonne femme! C’est pas toi, ça! Tu ne veux pas de ses promesses, tu n’as rien à faire de ses déclarations, tu veux qu’il se taise! Mais s’il se tait, est-ce que tu le reverras? Est-ce que tu accepteras de le revoir. Tu es peut-être encore trop fragile pour continuer. Le seras-tu toujours?)

LUI: Pourquoi me demander… Je croyais que je… Que nous… (Pourquoi rompre notre extravagance? Me serais-je mépris à ce point? N’est-elle rien de plus qu’une petite amoureuse, comme mille amoureuses, comme des millions d’amoureuses? Moi qui commençais à tolérer cette idée d’être fou d’elle. Moi qui tranquillement apprivoisais la révolution qui grondait à la frontière de ce qui avait été ma vie jusque là. Dans un mois, dans deux mois, j’aurais pu distinguer dans le chaos de la vie cette chose nouvelle qui serait nous. Dans un mois, dans deux mois. Je sais que j’aurais pu alors lui donner n’importe quel nom, même amour, s’il n’y a pas mieux. Dans un mois, dans deux mois. Mais pas maintenant, pas déjà! Ne vois-tu pas que je suis sur la route vers toi, que j’ai franchi les premiers obstacles, les premiers doutes, que je fonce vers toi!)

ELLE: Ne réponds pas! Regardons l’océan, vois la joie des enfants! (S’il m’avait répondu, je ne l’aurais pas cru. Il n’a rien dit, et cela me brise le cœur. Pourquoi, pourquoi, pourquoi. J’ai mis fin à notre histoire. Encore une fois, j’ai tout détruit. Je le sais, je le sens. Je voudrais pleurer, je voudrais me serrer contre lui, et pourtant c’est maintenant impossible. L’infernal tourbillon qui me happe à nouveau! Quelques mots, juste quelques mots. Il n’avait rien. Que du silence, que des gestes. Des gestes d’amour, oui, mais j’ai tant besoin de mots! De tout petits mots, même fragiles. Il ne m’a rien donné et j’ai voulu tout avoir. Je ne le reverrai plus, c’est terminé, je pleurerai, je le maudirai!)

LUI: Il faut que je retourne au boulot. On se voit ce soir? (Que s’est-il passé? Un rendez-vous d’adieu, une catastrophe préméditée. Elle ne me rappellera pas, elle ne répondra plus à mes appels, elle disparaîtra en silence.)

ELLE: Tu as raison, allons-y. Allez, je t’appelle. Bisou. (Adieu. J’aurais tellement voulu être une autre, que tu sois un autre. Le goût amer, il revient. Nous nous quittons. Encore une fin. Une fin, et une autre, et une autre. Comme un jeu, une plaisanterie.)

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Aléatoirement dangereux

NARRATEUR: Deux voisines, une radio.

RADIO: La police a identifié le suspect recherché pour le meurtre du bijoutier Jim Leperche. Il s’agirait de Tom Deroute, fils de Ron Deroute et de Gervaise Deroute, domiciliés dans le quartier des Tilleuls bleus. La police demande aux citoyens de contacter le 911 s’ils aperçoivent Tim Deroute. On recommande expressément, toutefois, de ne pas approcher l’individu, considéré comme aléatoirement dangereux.

GERVAISE DEROUTE: Ma chère, s’il y a une tradition dans notre famille à laquelle je tiens, c’est bien celle-là. Chaque année, nous marquons le solstice d’été par une grande réunion de famille, sur la terre de mes parents. Il y a des jeux tout l’après-midi, et en soirée, nous allumons un immense feu de joie. Puis c’est la musique. Nous dansons toute la nuit.

GABRIELLE BELLEBUTTE: Ça me semble bien extraordinaire. Jamais entendu parlé d’une tradition comme celle-là. Surtout ici, dans notre pays, dans notre province, dans notre région. Et vous dansez vraiment toute la nuit?

GERVAISE: Ça dépend de chacun. Les plus vieux tombent assez vite. Mais les plus jeunes, ils dansent jusqu’au lever du soleil. Je danse encore jusqu’au lever du soleil! Oh, bien sûr, je prends des pauses, je bois un peu, je mange un peu. On bavarde beaucoup, aussi, durant cette nuit-là. C’est comme un rite, tu sais.

GABRIELLE: Tu m’en apprends une bonne. Étonnant. Dis-moi, êtes-vous tous habillés de noir, tu sais, avec soutanes et capuches?

RADIO: La police annonce que Tom Deroute vient d’être appréhendé aux limites de la ville. Il tentait de fuir à bord d’une Mustang volée. Le présumé tueur aléatoirement dangereux a été incarcéré dans les cellules du poste de police central, où il devrait subir son interrogatoire.

GERVAISE: Tu rigoles, non? Tu crois vraiment que je m’adonnerais à une sorte de messe noire? Que ma famille pratiquerait un culte sataniste, ou n’importe quelle fantaisie gothique? C’est comme un rite parce que chaque année depuis toujours nous organisons cette fête. Mais il n’y a pas d’incantations, pas d’agneau sacrifié, ni rien d’autre d’ailleurs. C’est une fête, nous nous amusons.

GABRIELLE: Évidemment. Je me disais aussi. Dans ma famille, nous n’avons rien de tel. Nous ne nous réunissons jamais. Je vois les uns, les autres, à l’occasion, mais rarement tout le monde ensemble. À part pour les enterrements, mais c’est pas vraiment une fête, n’est-ce pas? Quoique ça dépend. Pour les mariages, dans ma famille, on invite jamais largement. Ça se fait en petit comité. Et puis, on se marie rarement. Le dernier mariage remonte aux années quatre-vingt-dix.

GERVAISE: Même chose dans ma famille. Les mariages, c’est terminé depuis belle lurette. Pas les enterrements, par contre. On meurt encore. Donc, forcément, nous assistons à quelques funérailles chaque année. Oh, pas à toutes. Seulement à celles qui ont lieu dans un rayon de cent kilomètres, pas plus. C’est une sorte de règle tacite, et ça nous va. C’est tellement emmerdant les enterrements.

RADIO: Malgré les preuves accablantes qui pèsent contre lui, Tom Deroute a nié être l’assassin de Jim Leperche. Au terme d’un interrogatoire qui a duré le temps qu’il a duré, le procureur a formellement accusé Tom Deroute de méditation meurtrière, préméditation meurtrière, et meurtre de facto, et sanglant. Les autorités l’ont donc aussitôt transféré au pénitencier à sécurité grandiose de Port-au-Ruisseau, aux limites nord de la ville.

GABRIELLE: Les enterrements, oui c’est enquiquinant, sauf quand ils servent du bon vin à la réception. J’adore le vin, voyez-vous. Si j’avais pu, j’aurais été alcoolique. Ah, boire du vin du matin au soir! On peut bien rêver… 

GERVAISE: Moi aussi, j’aurais aimé. Mais comme on dit, si on buvait tout le temps, le vin, on finirait par s’en lasser. Alors que là, chaque fois c’est excitant. Dans nos fêtes du solstice, j’en bois beaucoup. Deux ou trois bouteilles.

GABRIELLE: Deux ou trois bouteilles! Moi je ne pourrais pas! C’est beaucoup trop!

GERVAISE: Pas tant. La fête commence vers midi, et se termine le lendemain vers six heures. Ça fait dix-huit heures de fête. Fais le calcul: trois bouteilles de sept cent cinquante millilitres, divisées par dix-huit, ça donne cent vingt-cinq millilitres par heure. Moins d’un verre de vin par heure. C’est presque rien.

RADIO: La direction du pénitencier de Port-au-Ruisseau vient d’annoncer que Tom Deroute s’est évadé. L’homme aléatoirement dangereux est parvenu à tromper la vigilance des gardiens qui procédaient à son accueil. La police est en alerte multicolore. Quiconque aperçoit le présumé meurtrier est prié de garder ses distances, et de sauter sur le premier téléphone pour composer le 911.

GABRIELLE: Vu comme ça, tu as bien raison. C’est presque rien. Mais tu dois avoir envie de pipi à tout bout de champ? C’est pas un peu gênant?

GERVAISE: C’est prévu. Nous installons plusieurs toilettes mobiles, justement, pour faire face aux pipis abondants. Parce que je dois t’avouer, il y en a, surtout les plus jeunes, qui boivent deux fois plus que moi, trois fois plus. Alors ça coule dans les chiottes, une fontaine ininterrompue.

GABRIELLE: Je vois. Est-ce que ces fêtes sont réservées aux membres de la famille, ou si des amis s’y joignent parfois?

GERVAISE: C’est ouvert aux amis, mais nous nous sommes entendus pour n’en inviter qu’un seul par famille. Tu comprends, pour ne pas être noyé parmi des inconnus. Car les amis des autres, ça peut présenter un problème. On ne les connaît pas, ce ne sont pas nos amis, tu vois. Pourquoi tu me demandes ça, tu voudrais venir?

GABRIELLE: À force de t’en entendre parler, oui, j’aimerais bien faire l’expérience. Du vin toute la journée, toute la nuit, danser et tout.

GERVAISE: C’est bien possible. Laisse-moi voir avec Ron et Tom. S’ils n’ont invité personne cette année, je pourrais bien t’inviter.

NARRATEUR: Entre Tom Deroute. Il pousse sa mère, prend son sac à main, ses clefs de voiture, et le petit coffre-fort caché sous le buffet. Gabrielle s’interpose. Il l’égorge d’un habile coup de couteau, du revers de la main.

RADIO: La police rapporte que Tom Deroute aurait blessé sa mère et tué sa voisine, qui se trouvait au domicile familial lors de son passage. Il conduirait la voiture de sa mère, une Nissan Juke verte et rose. Il est recommandé de ne pas s’approcher de l’individu aléatoirement dangereux, sous peine de finir comme la voisine. Appeler le 911 est beaucoup moins risqué, et plus utile pour la police.

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Faut pas y penser

J’ai assisté à une conversation des plus étranges, entre deux personnes qui visiblement ne se connaissaient pas. Je m’empresse de vous rapporter leurs propos qui, je l’avoue, m’ont d’abord amusé, puis inquiété.

Une salle des pas perdus. Un homme assis face à une femme. À quelques sièges d’eux, il y a moi. Autour, d’autres voyageurs attendent, des gens vont et viennent.

HOMME: Je déteste ces chaussures, il faudra que j’en trouve d’autres, plus jeunes.

J’ai levé les yeux vers l’homme, la femme a levé les yeux vers l’homme. Je me suis dit qu’il parlait seul.

HOMME: Ce repas au resto de la gare. Une erreur. Trop de champignons. J’ai le ventre qui bourdonne. Envie de péter, mais ça va sentir, ça va s’entendre. Aller péter aux toilettes? Attendons un peu que ça vaille la peine. Pour un bon gros pet. Boom!

Là, vraiment, la femme et moi nous le dévisageons, interloqués. Qu’a-t-il à partager ses problèmes de digestion? Le plus curieux, ses lèvres ne remuent pas. Ventriloque? Il a souri à la femme.

HOMME: Est-ce qu’elle m’a regardé? Elle m’a souri? Non, pas du tout. Pourquoi me dévisage-t-elle avec cet air pas commode? Pour qui se prend-elle?

Il se redresse sur son siège, mal à l’aise.

HOMME: Bonjour madame, est-ce que je peux vous aider?

FEMME: Allez aux toilettes si ça vous chante, mais épargnez-nous les détails de vos flatulences.

HOMME: Comment… Je n’ai… Pardon? Comment a-t-elle deviné que j’avais envie de péter? Ça se voit tant que ça sur mon visage? Pourtant, je me tiens correctement. Elle a de jolies lèvres. Si au moins elle souriait. 

FEMME: C’est une habitude, chez vous, de dire à haute voix tout ce qui vous passe par la tête?

Ce n’est pas tout à fait ce qui lui arrive, me suis-je dit. Il ne parle pas. Ses lèvres ne remuent pas. Pourtant, nous entendons sa voix. Étonnant. Il ne s’en rend pas compte, visiblement.

HOMME: Qu’est-ce qu’elle raconte? Elle disjoncte, la blondinette. Si elle savait tout ce qui me passe pas la tête! Je ne suis pas certain de bien saisir, madame. “Je puis affirmer que ses filles ne liront jamais de romans.” Pourquoi penser à ce roman. Cette femme en face de moi. Si j’étais nu, est-ce qu’elle m’aimerait? Michel Auvray. J’ai longtemps cru que c’était un homme, pourtant il suffisait de chercher. Laure Rounot. N’a jamais écrit sous son véritable nom. Cette blonde, si elle était née en homme?

FEMME: Vous ne vous rendez pas compte?

HOMME: L’ignorer. Consulter mes courriels. Pas de nouveaux courriels. Garder les yeux sur ce téléphone. Pratique ces bidules quand on ne sait plus où poser les yeux. Blondinette. J’aimerais qu’elle me suive jusqu’à la maison de campagne. Non. Pas si loin. Plus tard. Oui, plus tard. Je lirais à vois haute ces romans que tout le monde a oubliés. Je lui demanderais si elle connaît les Diables bleus. Je peux parfois l’être. Diable. Diablotin. Je lui pincerais les fesses. Je vous pincerais les fesses et les tétons. Nous ferions l’amour. Peut-être. Peut-être pas. Si au moins elle souriait, je pourrais avoir une idée. Voilà qu’en bas ça réagit. Ridicule. Ne pas s’exhiber ainsi. Ici. Rappeler Carmen. J’aurais dû l’appeler avant de partir? Je devrais noter ces choses-là. Hâte de lire son roman. Un roman? Ce n’est pas ce qu’elle a dit. Qu’est-ce qu’elle a dit? Littérature. Un livre. Une femme brillante. Impression d’une clarté. Grande clarté. Beaucoup plus brillante que moi. Je ne l’avouerai pas. Jamais. Payer les arriérés d’impôt. Trop cher. Toujours payer. Investir?

FEMME: Vous au moins, vous ne cachez pas votre jeu!

HOMME: Pardon?

FEMME: Cessez de penser. Tout ce qui vous passe par la tête, je l’entends. Nous l’entendons. Monsieur, à côté, il entend aussi. Je crois même qu’il note tout.

HOMME: Mes pensées? Comment est-ce possible? Elle est folle, ou c’est moi qui perds la tête. À moins que ce ne soit sa façon de me draguer. Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus. 

FEMME: “Pour une nuit, je ne dis pas, mais pas plus”, et juste avant, vous vous demandiez si j’étais folle, ou si vous perdiez la tête. Allez, osez penser un peu plus!

HOMME: C’est effrayant. C’est une démone! 

FEMME: Non. Je ne suis pas une démone. Vous savez que c’est amusant de regarder les gens penser! Je me demande si vous êtes un homme marié.

HOMME: Marié? Ça va pas la tête! Suffit de le demander. Même si je ne vous connais pas, ça ne me gêne pas de vous répondre. Voilà: je ne suis pas marié.

FEMME: Peut-être a-t-il déjà tué quelqu’un.

HOMME: Elle est rigolote, celle-là. Moi, tuer quelqu’un! Il me faudrait peut-être un peu plus de courage. Ou autre chose. Plus de folie. Je suis un tueur en série, et je frappe tous les soirs de pleine lune. Elle va finir par alerter la sécurité, plaisanterie de mauvais goût. Au moins, elle m’a l’air plus intelligente qu’au premier coup d’œil. Trop intelligente pour moi? Toujours ce complexe. Complexé. On ne dirait pas. Je sais que ça ne se voit pas.

FEMME: Si, tout de même un peu. Ça se voit un peu. Quel est votre numéro de carte bancaire?

HOMME: Une arnaqueuse! Voilà ce qu’elle est. Mon numéro. Ne pas penser à mon numéro. 5570, non… non…, 4466, 8890. Je pense plutôt, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, 9988, 9877, non, c’est ridicule. Je ne le connais pas par cœur.

La femme pianote sur son téléphone.

FEMME: Vous ne parvenez pas à mentir, en pensée. Trop drôle. Irez-vous jusqu’à me confier votre mot de passe?

HOMME: Se fermer. Chanter. La la la, la la, la la la. Quelles paroles? Trouver les paroles. Carmen, ton livre. Impôt. Vieux livres. 87325. Merde. Penser autrement. 342131545532. Oui, mon numéro, je m’en souviens, 77423. Que cherchez-vous?

FEMME: Je vous plais?

HOMME: Oh. Jolie bouche, yeux étincelants, traits doux, légèrement galbés. Trop? Non, pas vraiment. J’aimerais la voir debout. Je n’aime pas les ventres. Malgré le mien. Vous êtes charmante, madame, mais pour me plaire, faudrait en savoir davantage sur vous. J’en ai marre de la tutoyer. Viens ici ma belle, viens ici que je te… Oups… Penser à mon doigt. Me tordre le doigt. Aye!

FEMME: Quatre cent cinquante mille sur votre compte. Ça va. Je vous en laisserai un peu. Disons, pour votre taxi lorsque vous arriverez chez vous.

HOMME: Non! Non! Pas mon argent! Vous êtes bien drôle, madame.

La femme se lève, fait quelques pas et disparaît, happée par la foule. L’homme, interloqué, fixe le siège vide devant lui.

HOMME: M’a-t-elle vraiment dévalisé? A-t-elle vraiment vidé mon compte? Comment est-ce possible? Vite, vite, vérifier. Quelle merde si c’est vrai! La salope! La salope! C’est une blague, c’est une blague, c’est une blague.

Nerveux, il tape les chiffres sur son téléphone, accède à son compte.

HOMME: Ouf. Elle blaguait. Quelle charmante femme tout de même! J’aurais dû la retenir, l’inviter à prendre un verre. Pourquoi accéder à mon compte et ne rien prendre? Quelle chance ratée, encore une fois. Mais que le temps passe. Vite, je dois partir, je dois…

Il part en courant, son ticket à la main, répandant ses pensées dans son sillage. Pendant ce temps, tranquillement, j’accède à son compte, et je m’enrichis de quatre cent cinquante mille dollars. Mais franchement, avons-le, tout cela est fort inquiétant. Si ça devait m’arriver, je ne survivrais pas dix minutes!

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Les chemises propres

Lani, femme de ménage chez l’industriel Grivin, n’a jamais lu le Livret des chasses du Roi de 1829. Ni vous.

Tous les jours, elle se balade avec un aspirateur, un plumeau, une brosse. Et en fin de journée, elle plie les vêtements qu’elle a lavés, ceux de Monsieur, de Madame, des enfants. Elle sort par la porte de derrière, et parfois le jardinier la salue, mais pas toujours. Maintenant qu’il s’est habitué à elle, le chien Prince n’aboie plus lorsqu’elle passe, à peine s’il lève des yeux désinvoltes.

Depuis des semaines, Lani lave et presse chaque jour dix chemises de Monsieur. Il en salit deux ou trois, qui lui arrivent en tas, chiffonnées, maculées de taches de vin, de nourriture, de rouge à lèvres aux coloris diversifiés, de sperme. Les sept ou huit autres chemises, elles lui arrivent sur leurs cintres, sans un pli, immaculées. De toute évidence, Monsieur ne les a pas portées.

Sans poser de question, Lani lave et presse toutes les chemises, les sales comme les propres. Sauf que cela lui demande un temps fou, ce qui la contraint à quitter son travail une heure plus tard chaque soir. C’est encore pire les jours où Monsieur lui fait acheminer quinze, vingt et même trente chemises impeccables.

Aujourd’hui, Lani a rendez-vous chez le dentiste avec son plus jeune, qui souffre terriblement depuis deux jours. Pour être à l’heure, elle devra quitter son travail à l’heure prévue, ce qu’elle n’a fait qu’une ou deux fois jusqu’ici.

Puisque les chemises impeccables le sont tout autant avant comme après un nouveau lavage, un nouveau pressage, Lani met de côté dix-sept chemises qui n’ont visiblement pas besoin de ses soins. Le temps de laver ce doit l’être, de presser, la voilà libre dix minutes avant la fin de sa journée de travail. Hourra, se murmure-t-elle, son plus jeune pourra être soigné.

Au moment où elle rangeait les trois chemises lavées et pressées, avec les dix-sept autres, voilà que survient Madame, qui s’étonne de voir Lani ne pas travailler au-delà de la journée de travail qu’elle avait imposée lors de l’embauche. Madame s’étonne, Lani sourit, assure que tout le récurage, époussetage, lavage, est fait. Madame inspecte les chemises, relève un nez qu’elle a mignon, demande à Lani si elle les a toutes lavées et pressées, même celles qui n’avaient pas été portées. Lani, qui ne peut mentir, ne ment pas. Madame la congédie sur-le-champ, ne lui verse que la moitié de ce qu’elle lui doit, sous prétexte que le travail n’a pas été fait.

Pendant que le dentiste fait vibrer sa turbine et que son fils pleure, Lani multiplie les appels pour se trouver un nouveau poste. Elle n’aura pas les moyens de régler la facture du dentiste, mais on verra, on trouvera bien.

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