La course

André s’est entraîné toute l’année, huit heures par jour. Vélo le matin, musculation l’après-midi, vélo à nouveau. Sept jours par semaine. Pas de cinéma, pas de resto, pas d’alcool, pas de croquettes de poulet.

Ni de glace au chocolat.

Ni de jujubes.

Entraînement sérieux, intensif, compulsif, corrosif.

André est prêt pour la course.

Allez! Allez!

Contrairement à l’année dernière, il n’a pas eu de crevaison. Ni de bris mécanique. Ni de crampe intempestive. Ni de diarrhée préalable. Ni de divorce la veille.

Allez! Allez!

Le voilà parti. Il file, il prend la tête, il les devance tous.

Tous.

Fil d’arrivée, voilà André, seul, rapide, flamboyant.

Cinq spectateurs applaudissent poliment. Ils ne connaissent pas André. Personne au Club du Village Mornier ne connaît André. Ça se comprend, il n’y a emménagé que dix ans auparavant.

André rentre chez lui, sa médaille de bois peint couleur or au cou, fier. Il s’ouvre une bière, mais la jette aussitôt dans l’évier.

Faut maintenant s’entraîner pour l’an prochain, quand il faudra défendre son titre.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les discours

Le maire doit livrer son discours à quinze heures, comme tous les jours.

Tous les jours.

Comme il déteste se répéter, ce que ne manqueraient pas de lui reprocher ses opposants, les journalistes et les petits enfants, il innove, chaque jour.

Pour s’inspirer, il ouvre le dictionnaire, pose son doigt au hasard sur un mot, et écrit la première phrase de son discours à partir de ce mot.

Aujourd’hui, c’est “décibel”.

Facile. Le maire a soulevé le problème des Harley Davidson, si bruyantes que sept septuagénaires et huit octogénaires ont déposé des plaintes dans la dernière année. Il a exposé la question de long en large, abordé la nature même de la mécanique en cause, relevé des questions de droit, de liberté, de nuisance, et dans un tour qui lui est propre, a donné raison à tout le monde en promettant la formation d’un comité de travail sur la question dès le prochain trimestre, selon, bien entendu, les priorités d’alors. 

Comme le maire a fait remarquer à son secrétaire, en aparté, plusieurs des plaintifs seront, d’ici là, décédés, séniles ou simplement fatigués. On ne parlera probablement pas de ce point avant l’an prochain, et alors nous trouverons une autre façon d’aborder la chose. En l’ignorant, par exemple. Son discours terminé, le maire a salué, avant de se retirer dans son grand bureau où l’attendait, impatient, le chef de la raffinerie, son patron.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Histoire joyeuse

Quand la radio a annoncé un meurtre sur la 7e rue, Jack a convaincu Joan, les enfants, le chien et la tondeuse de déménager sur la 6e. Le quartier n’était plus ce qu’il était, valait mieux s’éloigner un peu pour retrouver la vie douce et paisible d’antan.

La famille a vécu heureuse, ou presque, et de nouvelles habitudes se sont développées, comme celle de rentrer dans un nouveau chez soi.

Mais, oh malheur, quand les journaux ont annoncé un meurtre sur la 6e rue, Jack a convaincu Joan, qui était réticente cette fois, les enfants, le chien et la tondeuse, de déménager sur la 5e. Le quartier n’étant plus ce qu’il était, pourquoi ne pas prendre ses distances et goûter ailleurs la vie douce et paisible d’antan.

La famille a connu une sorte de bonheur, ou quelque chose s’y approchant, et dans les nouvelles habitudes, s’est établie un petit quotidien rassurant.

Toutefois, quand Twitter a annoncé un meurtre sur la 5e rue, on s’en doute, Jack a tout de suite convaincu Joan, qui s’y attendait, les enfants, qui ont rechigné, et le chien, mais pas la tondeuse, puisqu’il n’y aurait plus de pelouse à raser, de déménager sur la 4e. Le quartier devenant si violent, pourquoi ne pas fuir, et retrouver ailleurs cette vie douce et paisible d’antan, qu’on mérite tout autant qu’autrefois.

On s’en doute, cela ne pouvait pas durer, et quand les voisins ont parlé d’un meurtre sur la 4e rue, Jack n’a pas eu à convaincre les siens, puisqu’il était, cette fois, la victime. Aussi, Joan, les enfants et le chien ont décidé de ne plus déménager, parce qu’ils pourraient dorénavant, ils en étaient certains, connaître la vie douce et paisible qui leur revenait, croyaient-ils, sur cette 4e rue.

Certes, s’il avait vécu, Jack n’aurait pas approuvé, on peut le deviner, mais il aurait eu tort, puisque depuis des années, sur la 4e, Joan, les enfants, mais pas le chien, qui est mort depuis, vivent heureux, dans cette même vie douce et paisible qu’ils ont toujours suivie à la trace. Contre toute attente, cette vie sur la 4e était, somme toute, une histoire joyeuse.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Pour rire

Le quotidien me lasse, le petit bonheur paisible m’irrite, je ne suis heureux qu’au milieu de l’ouragan, quand le vent déracine les arbres, fait voler les toits, transforme la ville en zone de guerre. Ça, ça me plaît. Mais évidemment, je le garde pour moi, car mes concitoyens me botteraient le derrière, me chasseraient de leurs clubs et de leurs soirées mondaines. Comme je suis le maire, ça m’embêterait.

La saison des ouragans est brève et parfois décevante, alors je m’invente de petits jeux pour me distraire, m’effrayer ou m’amuser. Incendie, sports extrêmes, j’ai même fait quelques vols à main armée, question de briser la monotonie.

Ce matin, pour rire, j’ai fait croire à mes concitoyens que j’étais Bigfoot. Je me suis déguisé, certain qu’ils ne me reconnaîtraient pas. Et ils ne m’ont pas reconnu. Sauf qu’ils m’ont cru et craint. Pour mon malheur, ils m’ont tous cru, comment peut-on être si crédule, si naïf? J’ai eu beau leur représenter que Bigfoot était un personnage fictif, qu’il ne fallait pas fusionner mythe et réalité, ils n’ont rien voulu entendre, et ils après quelques photos, quelques autoportraits à distance respectable, ils se sont tous enfuis.

J’ai bien voulu retirer mon déguisement, mais je l’avais un peu trop bien collé à ma peau, je n’y suis pas parvenu. J’ai dû fuir au-delà des limites de la ville, le temps de trouver un moyen de sortir, incognito, du personnage encombrant.

Quand j’ai voulu rentrer chez moi, sous le couvert de la nuit, je me suis rendu compte que des sentinelles armées veillaient. La ville avait vraiment la frousse. Spectacle amusant, mais pendant ce temps, que faire? Je ne peux pas rentrer à la maison, et tôt ou tard, on remarquera que le maire manque à l’appel.

Deux jours plus tard, j’erre toujours dans les forêts environnantes, prisonnier de mon déguisement. J’ai eu beau plonger dans un lac, me frotter avec du sable, rien n’y fit. Chaque fois que je croise quelqu’un, les cris fusent.

Alors ils ont commencé à me chasser. Les uns veulent me capturer, pour m’ausculter. Les autres veulent me tuer, pour m’empailler. Je me vois contraint de fuir toujours plus loin en forêt, de vivre parmi les bêtes dans les montagnes inhospitalières.

Foutu déguisement! Il commence à s’intégrer à ma propre peau, et le faux pelage prend vie, progressivement. J’ignorais que ce phénomène était possible.

Depuis un mois que je couche à la belle étoile, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Je n’ai pas froid, ma fourrure me protège, et à mesure que les semaines passent, je la sens qui prend du volume. J’imagine que je me prépare à passer l’hiver.

Tous les jours, maintenant, je dois parcourir des kilomètres et des kilomètres pour me nourrir. Petits fruits, petits animaux, poissons, je mange tout, cru. Curieusement, je digère bien, comme si cela avait toujours été mon menu.

Récemment, je me suis battu avec un ours. Il a fini par s’enfuir, mais j’en ai récolté une jolie blessure à la cuisse.

Décidément, depuis que je suis Bigfoot, je ne vois plus le temps passer. Ma vie est devenue une perpétuelle émotion forte, et à ce rythme, je crains qu’elle ne soit sensiblement abrégée. Après plus de deux ans loin des miens, je m’étonne parfois de ne ressentir aucune nostalgie. M’a-t-on recherché, m’a-t-on pleuré, je sais que ce sont là des questions qui devraient me hanter. Mais elles m’indiffèrent. Je ne suis pas heureux, je ne suis pas malheureux, je suis de la vie, tout simplement.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Canicule et révolution

Je suis dans le sous-sol, et je pense au gouvernement, je pense à mes contemporains, je vois les nouvelles défiler sur l’écran de mon téléphone, et après bien des hésitations, je décide de changer le monde. Maintenant.

Première étape: écrire le manifeste qui ébranlera les certitudes et redonnera espoir.

Deuxième étape: rassembler ceux qui cliqueront sur j’aime.

Troisième étape: agir.

Ça me semble plutôt simple. Personne n’y a pensé?

Il me fallait une canicule pour inventer ce plan génial. Efficace.

J’avais chaud, je suais. Trop. J’ai abandonné le rez-de-chaussée et son confort, pour me réfugier dans le sous-sol, malgré les araignées et les petites bêtes rampantes. Ici, la canicule n’existe plus, le climat est redevenu normal, le bonheur est à nouveau possible.

Le manifeste, donc. Commencer modestement. Citoyens de ma rue. Mais gardons nos visées globales, soyons ambitieux. Citoyens de ma rue et peuple de la terre, ensemble nous changerons le mon…

Zut. Mon clavier!

Je dois griffonner avec ce moignon de crayon.

Mon clavier ne fonctionne plus, à moitié. Je peux taper la moitié des lettres, qwerty en descendant, mais uiop en descendant ne donnent plus rien. Je ne pourrai pas écrire un manifeste s’il me manque autant de lettres. Ce serait incompréhensible.

Ce doit être l’humidité. J’aurais dû y penser. Faudra maintenant que j’achète un nouveau clavier, mais je n’en ai pas les moyens. Pas avant le mois prochain. Trop de factures en retard. Comme l’électricité.

Remettons ce manifeste à plus tard. Il sera toujours temps de changer le monde, dans quelques semaines, dans quelques mois, ou à une date ultérieure.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Déroutante Sylvia

Elle est apparue entre deux rayons de soleil, j’ai à peine eu le temps d’allonger le bras, de l’attraper par le collet pour la ramener parmi nous. Évidemment, elle m’a demandé pourquoi, je n’ai pas répondu, alors elle m’a raconté son histoire. Née dans un pays de sable et de vent, elle a des cheveux qui tournent autour de sa tête, les gens de chez elle ont peur d’elle, ils l’ont battue, chassée, oubliée. Elle ignore pourquoi elle a dérivé par ici, peut-être l’a-t-on poussée, emmenée, mais qui, quoi, elle nous dit qu’elle n’en sait rien, n’a rien vu, le temps a tordu l’espace, ce qu’elle est devenue, elle n’a pas encore eu le temps de le découvrir, même si elle nous le montre sans hésiter, mais peut-être a-t-elle oublié qu’elle pourrait hésiter et nous tourner le dos. Elle est jeune, elle m’a dit qu’elle était jolie, comme toujours je veux bien croire ce qu’on me raconte, faire semblant, hocher de la tête, j’adore les jeux et je joue à merveille, et ça ne fait pas cinq minutes qu’elle est là, nous avons déjà une histoire, il y a déjà quelque chose qui s’appelle nous, du moins c’est le mot qu’elle emploie depuis quelques secondes, elle le répète, même si je lui ai dit que c’était une incantation qui porte malheur, que tout finira bien par s’éclaircir, que des troupeaux de concitoyens se chargeront, ça ne tardera plus, de tout découper en petits carrés, qu’ils classeront là où ils le pourront, ils n’exigeront pas de façons particulières pour agir, non, car la simplicité est leur mot d’ordre, ils le répètent chaque fois, je le répétais aussi quand j’étais l’un d’un, et j’étais l’un d’eux il y a à peine quelques instants. On ignore si je le serai à nouveau, éventuellement, quand ce nouveau nous nous échappera, quand elle repartira entre deux rayons de soleil et que je resterai sur le pavé, à l’ombre des frênes et des vieilles pierres, dans l’humidité étouffante d’une vie qu’on m’a léguée, c’est ce qu’on m’a annoncé, parce qu’elle était disponible, prête à servir, mais comment s’en servir, comment continuer ou commencer à s’en servir si elle repart? J’espère qu’elle n’exigera pas, en retour, de connaître mon histoire, je lui mentirais, car on ment, et ce serait absolument pire, quelque chose comme une fin de monde, un éveil brutal aux allures d’amnésie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

A posteriori

J’ai couru, j’ai marché, trente-deux kilomètres, toute la nuit. Je suis arrivé en retard au rendez-vous, elle n’était pas là, elle ne m’a pas attendu, je ne la reverrai plus jamais.

Voler une voiture, un vélo, une trottinette? J’y ai pensé, aujourd’hui je sais que j’aurais dû prendre le risque.Mais là est mon problème. Je suis lent. La solution m’apparaît toujours, a posteriori.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Canons rieurs

Un car de touriste sillonne notre jolie ville. Le guide, qui a la voix fort gaie, connaît bien l’historique des monuments, bâtiments et lieux publics où le car s’arrête.

GUIDE: Ici, admirez l’architecture pré-post-moderne de ce que nous appelons, à Cocoville, l’Hôtel de Ville. Il y a même une chanson de Mi-Mi à ce sujet, car vous l’aurez compris, ah ah ah, Cocoville rime avec Hôtel de Ville, et dans une chanson, ça fait très bien. Mais je ne vous la chanterez pas. Le CD de Mi-Mi est disponible au kiosque à la fin de la tournée, ou vous pouvez toujours acheter la version MP3 en ligne sur le site de l’Organisation Dynamique du Tourisme Cocovillois. Des questions?

TOURISTE 1: C’est quoi un hôtel de ville?

GUIDE: Vous plaisantez? Vous ne savez pas ce qu’est un hôtel de ville?

TOURISTE 2 (qui tient la main de TOURISTE 1): Puisqu’il vous le demande!

TOURISTE 1: Non, je ne sais pas.

GUIDE: D’où sortez-vous?

TOURISTE 3 (assis derrière TOURISTE 1 et TOURISTE 2): Nous sommes, comme vous, des enfants de l’Univers.

GUIDE: D’accord, d’accord. Vous arrivez de loin, de très loin. Pourtant, vous n’avez pas d’accent. On dirait même que vous êtes de Vovoville, mais heureusement que ce n’est pas le cas. Car les Vovovillois, ce sont des demeurés. Ils croient, parce qu’ils habitent là où la rivière se déverse dans le fleuve, qu’ils sont plus civilisés que nous. Alors que vous l’avez vu, notre riche héritage, un fort joyeux héritage, grand, long, rond, fait de nous de joyeux civilisés. Mes amis touristes, soyez joyeux avec nous! Admirez encore un peu ce bel Hôtel de ville.

TOURISTE 1: Alors, c’est quoi?

GUIDE: Ah oui. Votre question. Comme son nom le dit, c’est un hôtel, où dorment les experts en relations publiques des sociétés grandioses et en symbiose de notre ville.

TOURISTE 2 : Quelles sociétés?

GUIDE: Hum. Bonne question. Je veux dire, question difficile. Attendez que le guide, moi, ah ah ah, consulte le guide, ce petit bouquin. Voyons voir. Sociétés… Sociétés… Ah voilà. Banque Extracitadine, Mines Dabimes, Pétroles Joviaux, Canons Rieurs.

TOURISTE 3: Canons Rieurs?

TOURISTE 2: Rieurs?

GUIDE: Rieurs. À Cocoville, nous le sommes tous, que voulez-vous.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Chansons perdues

Mathilde m’avait recommandé de fermer les yeux, de méditer profondément pour libérer mon énergie et lui permettre de se marier aux énergies de l’univers et de mes concitoyens. J’ai dû fermer les yeux trop longtemps. Pendant que je ne regardais pas, on m’a volé mon sac. Il contenait tout. Mes deux livres, toute ma fortune, une vieille montre dont j’avais hérité d’un oncle fou, un ticket pour un concert d’Elvis jamais utilisé que j’avais trouvé dans un comics d’occasion, et surtout, mon bloc-notes, celui où j’ai écrit les chansons que je voulais chanter lorsque j’aurais su chanter, ce qui n’aurait pas tardé. Mais sans mes chansons, que devenir?

Alors j’ai demandé à mon ami Ricardo de m’aider. Il fermait les yeux méditait lui aussi, assis juste là, près de moi, quand le forfait fut commis. Ricardo n’a vu qu’une ombre s’approcher, subrepticement, puis s’éloigner, tout aussi subrepticement, et il croit que c’était l’ombre des énergies de l’univers qui nous rendait une petite visite. Ricardo n’est pas stupide, c’est mon ami, mais il est un peu con. Impossible d’obtenir de lui la moindre description du suspect, de son ombre mystérieuse, et à ce jour il croit toujours à une apparition, une révélation, il s’est inscrit dans une secte à qui il verse vingt-trois mille dollars chaque année, sans compter les petits extra. En plus, Ricardo se fout de mes chansons. Il me répète que je ne les aurais jamais chantées, et que si je l’avais fait, le monde entier m’aurait fuit.

J’ai donc payé une annonce dans les journaux pour retrouver mon sac, et surtout, mes chansons. J’ai placardé des affiches dans les lieux publics, devant les bars et les dispensaires de drogues biologiques, chimiques, magiques. Le message était simple: j’implorais le pillard de me rendre mes chansons, et je lui abandonnais tout le reste, les livres, la fortune, la montre, les tickets pour le concert d’Elvis, et le sac lui-même. Mais qu’on me rende le bloc note! J’ai eu beau afficher, supplier et même offrir une récompense, rien n’y fit.

En désespoir de cause, je me suis rendu chez les policiers. J’ai toujours eu d’informes réticences à m’adresser aux forces de l’ordre, mais la détresse m’y contraignait. J’explique donc la situation à deux policiers, fort attentifs. La méditation, les énergies de l’univers, l’ombre, le vol, mes chansons envolées. Le plus vieux des deux m’a invité à m’asseoir à leur table, et nous avons entamé une partie de Monopoly. Ils étaient doués, et moi aussi. Ça n’avait pas de fin. Plus tard dans la nuit, le plus vieux des policiers, qui était à deux doigts de la banqueroute, s’est endormi. Le plus jeune m’a offert le seul lit disponible, dans une cellule.

Au petit matin, les policiers de relève ont trouvé étrange que la porte de ma cellule soit grande ouverte. On m’a donc accusé de tentative d’évasion. J’ai à nouveau raconté mon histoire, l’univers, l’énergie et mes chansons, mais plutôt que de m’écouter, on m’a transféré dans un institut psychiatrique, où on m’a démonté le cerveau, pièce par pièce, pour me le remonter plus joliment. Après une onzaine d’années, on m’a enfin laissé errer dans la ville.

Puisque je ne n’ai jamais retrouvé mes chansons, et qu’il y a de bonnes chances que mon bloc-notes soit aujourd’hui détruit par l’eau, le feu, la terre ou les énergies de l’univers, je me suis vu contraint d’abandonner tout espoir de chanter. Sans mes chansons, en effet, comment y parviendrais-je? Quant à en écrire d’autres, cela est impensable. Le temps d’écrire des chansons est révolu.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

La pluie

Samedi matin. Comme tous les samedis, il pleut. Comme chaque semaine, j’en profite pour prendre une douche. J’économise ainsi sur l’eau, je tire bon parti du mauvais temps plutôt que de râler, comme ils le font tous, en ville et à la radio. Les imbéciles. De l’eau qui tombe du ciel, c’est un cadeau, un don divin. Ne pas en profiter, c’est cracher sur ses richesses.

Je vis à la campagne, assez loin de mes plus proches voisins. Mais je dois tout de même voir à me cacher derrière la maison, puisqu’au début, ils ont appelé les flics. À croire qu’ils pouvaient voir mon moineau de chez eux! Cent mètres, au moins. À cette distance, sans le vouloir, c’est-à-dire sans utiliser des jumelles super-puissantes, on ne peut rien voir. Rien. À un mètre, je ne vois rien moi-même. Faut dire qu’avec mon ventre, ça voile le spectacle. Mais même sans, je ne distinguerais pas grand-chose. Les cons.

Les flics sont venus, ont ri de mon moineau ténu, m’ont menacé de me balancer une accusation de grossière indécence si je persistais à me doucher devant la maison. Alors je le fais derrière, maintenant. Qu’ils viennent m’embêter de ce côté!

On n’est plus chez soi, si on ne peut plus se doucher en paix. Dedans ou dehors.

Il fait froid. Ce n’est plus l’été. Mais pas question de manquer un jour de pluie. Je me déshabille, et hop, sous la flotte. Ça gèle. Je devrais faire attention, me dit mon chat, je n’ai plus vingt ans, le cœur n’est plus ce qu’il était.

Je me sens mal, mais pas question de donner raison à un chat. Pas question.

Qui sont ces types? Encore les flics? Comment a-t-on pu me voir, de chez les voisins. Impossible. À moins qu’ils aient enjambé la clôture, et qu’ils ne se soient cachés dans les bois derrière. Violation de terrain privé. Et cette vermine vient se plaindre aux flics!

Je suis au sol. Pas la force de tenir debout. Le mal galope, m’enveloppe, m’étourdit. Que disent-ils? Grossière indécence? Merde, les gars, je vais y passer.

Menottes. Coups dans les côtes parce que je ne veux pas me lever. Il me reste quelques secondes pour les oublier. J’ai quatre-vingt-un ans, j’ai aimé pas mal tout ce que j’ai fait, quelques regrets, mais à peine. Je l’ai beaucoup aimée, elle m’a aimé un petit peu. Je le reconnais, on ne peut pas m’aimer à la folie. Étonnant qu’elle soit morte avant moi. J’aimerais qu’on laisse la terre absorber mon corps. Je l’ai écrit dans le testament, mais l’avocat m’a dit qu’on l’interdira. 

Parce que c’est obscène.

Voilà.

J’aime la pluie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.