À bicyclette 

Il y a des gens qui changent de mobilier chaque cinq ans. Il y a des gens qui collectionnent des choses sans valeur, mais dont ils sont fiers. Il y a des gens qui s’égosillent toute leur vie, mais qui ne sauront jamais chanter. Il y a des gens qui chaque jour travaillent à maintenir des pelouses impeccables que l’automne détruira. Il y a des gens qui parlent des gens du matin au soir. Il y a des gens qui regardent la télé tous les jours. Il y a des gens qui peignent des tableaux qui se vendent à des prix exorbitants. Il y a des gens qui jouent de la clarinette dans de petits ensembles de village. Il y a des gens qui lisent tous les romans fabriqués à partir d’un moule fuchsia, et scintillant. Il y a des gens qui voudraient ne plus travailler pour simplement ne plus rien faire du tout sans se rendre compte qu’ils en seraient incapables. Il y a des gens qui se font bronzer. Il y a des gens qui s’enivrent des conquêtes qu’ils multiplient. Il y a des gens qui font peu de choses, mais qui en ont long à dire. Il y a des gens qui inondent les médias sociaux de matières gélatineuses.

Moi, j’écris sur tous ces gens-là. Et je me promène à bicyclette.

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Savoir 

Il y a des gens qui ne savent pas. C’est écrit partout, la télé en parle, il y a même, parfois, des gens qui marchent dans la rue. Mais malgré tout, il ne savent pas. Pas qu’ils ne veulent pas savoir, c’est-à-dire qu’ils sauraient que ça existe, mais qu’ils décideraient de ne rien en apprendre, non, pas ça. Car dans ce cas, évidemment, ils sauraient. Ils sauraient tout en ne voulant pas savoir. Léon est un de ceux qui, vraiment, ne savent pas. Il a vécu toute sa vie dans les villas de papa, ou de maman, selon la saison, et plus tard, il a eu tellement de soucis à régler (transfert des actifs sud-américains, investissements dans la production cinématographique malgré l’avis contraire de son oncle, construction de sa première villa à lui, puis de sa deuxième), qu’il n’a pas eu le temps, pas du tout le temps.

Alors, la semaine prochaine, quand les miséreux de la ville d’à côté sauteront par-dessus les grilles de son domaine, il s’étonnera, s’effraiera, s’enfuira. Mais la semaine prochaine, c’est loin, et Léon n’y pense pas. Comment y penserait-il, puisqu’il ne sait pas?

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Le bonheur dans le fonctionnariat 

J’ai franchi toutes les étapes pour obtenir un poste dans la fonction publique, toutes les étapes sauf une. Le directeur du service, homme fort aimable, obèse et amateur de casse-têtes, m’a félicité, avant de me présenter cinq enveloppes. Je devais en choisir une, une seule qui contiendrait la dernière épreuve avant qu’on n’ajoute mon nom aux dizaines de milliers d’autres qui reçoivent un salaire tiré à même les fonds publics. Soit. J’ai fermé les yeux, j’ai tendu la main, j’ai retiré la première enveloppe que mes doigts ont touchée. Mon épreuve: je dois courir vingt mètres sur la corniche de l’immeuble où je travaillerai, si bien entendu je suis embauché. La corniche fait trente centimètres de large, l’immeuble a onze étages, en bas c’est une cour bétonnée avec de jolis bancs de béton où les fonctionnaires mangent leurs lunchs les jours d’été. Mon ami Yves, qui disait qu’obtenir un poste de fonctionnaire est facile, je voudrais l’y voir, là-haut, courir à quarante mètres du sol! D’accord, la distance, vingt mètres est négligeable, surtout qu’il n’y a pas de temps minimum à respecter. Mais risquer sa vie pour signer un contrat d’embauche! Je me doutais que c’était périlleux, comme n’importe qui s’approche du fonctionnariat j’avais entendu des rumeurs. On ne peut nier qu’il existe une réelle possibilité de ne pas obtenir le poste. Si le coureur tombe, il est éliminé, le directeur a été clair sur ce point. S’il tombe côté toit, il est simplement renvoyé chez lui, avec la honte au front et la pauvreté comme perspective d’avenir. S’il tombe côté cour, son sort est scellé, il ne sera ni fonctionnaire ni vivant. Je vous entends (si si, je vous entends) me dire que le trépas est préférable à la perte irrévocable d’un poste de fonctionnaire. Il y a du vrai là-dedans, mais tout de même, chacun souhaiterait tout gagner, le poste et la vie. Trêve de divagations, le directeur est prêt, je dois m’élancer, parcourir les vingt mètres qui me séparent du bonheur. Go! Je détale, je cours, tout va bien, tout va, je ne regarde que la corniche, droit devant, l’œil rivé sur la ligne d’arrivée. Je cours, je cours, j’y arriverai. Oh! Oh! Mon pied dérape, il fallait s’y attendre, je tangue à droite, je tangue à gauche, mais je n’interromps pas la course, je fonce et je vacille, mais je me refuse à regarder le béton, en bas, je maintiens l’oeil sur mon but et je reprends à peu près l’équilibre, et dès que je franchis la ligne d’arrivée, je me laisse choir côté toit. C’est dans la poche! Je me relève, le directeur me présente le contrat, je le signe aussitôt. Victoire! Quand je l’annoncerai à ma chatte, elle sera fière de moi. Honnêtement, je peine à y croire même si, ou peut-être parce que, c’était mon rêve depuis des années. Moi, fonctionnaire! Moi, j’ai signé un contrat pour une durée de deux semaines. J’ose à peine imaginer ce que seront les épreuves lorsqu’il s’agira d’un contrat pour un an.

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La cérémonie 

Elle tenait à une cérémonie, pas nécessairement des fiançailles, parce que ces trucs-là, mariage, engagements officiels, signatures, elle n’en voulait pas plus que moi, elle s’en moquait autant que moi, elle savait que dans cinq ans, dans dix ans, elle savait que tout va, qu’on s’égare, qu’on s’enfonce, mais pour l’instant il s’agissait d’allumer la mèche, de faire éclater de joie cette seule chose que nous possédions, ce présent, chose difforme et infinie et j’ai accepté, n’importe quoi, oui comme tu veux, oui à ta guise car moi je n’ai pas d’autre idée que de me maintenir dans ce présent, avec toi, un pas devant, un autre, bras étendu pour saisir l’espace, et je me suis laissé bandé les yeux, non sans avoir résisté, non pas inquiet, mais craignant de perdre le fil de ce qui passerait et qui ne reviendrait jamais puis me disant, me raisonnant peut-être, qu’avec les yeux bandés ce ne serait pas moins, pas plus, simplement autre, tout aussi riche et je me suis laissé guider, elle conduisait la voiture et même si j’essayais de reconnaître les lieux aux bruits, je me suis vite perdu et à un moment après bien des arrêts des départs nous roulions doucement sur une route au milieu du silence, de rares voitures nous croisaient, quelques camions, c’était la campagne à n’en pas douter et je me suis détendu parce que là, ça ne valait vraiment pas la peine de j’essaie de m’y repérer, je n’y connaissais rien aux campagnes environnantes, et après une bonne demi-heure elle a ralenti, tourné à gauche, s’est garée près de ce qui ressemblait, au bruit, à des hangars, ou une usine, j’entendais des moteurs diésels, des camions, mais aussi, plus faible, des bovins, et je m’imaginais arriver sur une ferme, je voyais l’étable, les tracteurs et tout le matériel agricole dans cette cour où elle m’a pris le bras, m’a conduit jusqu’à l’intérieur où l’air froid m’a fouetté le visage, j’ai eu peur, pendant une fraction de seconde j’ai douté, mais elle m’entraînait, chantonnait légèrement, je me suis rassuré, j’entendais maintenant plus clairement les bovins, des vaches, des boeufs, nous pénétrions dans l’étable, j’y ruinerais mes chaussures mais tant pis, nous nous rappellerions de cet instant toute notre vie, même plus tard, lorsque nous ne serions plus rien l’un pour l’autre, alors je me suis totalement laissé aller, je souriais, je sentais monter une profonde joie, une gaieté peut-être un peu niaise mais je n’y prenais pas garde, nous fabriquions, à cet instant même, du souvenir, une matière avec laquelle nous pourrions sans doute jongler pendant des années chacun à notre façon, façonnant à notre guise ou selon des impératifs qui n’existaient pas encore, et c’est alors qu’elle m’a saisi la main, me l’a serrée de toute ses forces, a tiré d’un geste sur le bandeau et je n’ai vu que du rouge, les yeux s’habituant à la lumière à nouveau, je clignais, je plissais les paupières, et en quelques secondes ma vue est revenue, mais tout était rouge, il y avait du sang partout devant moi, nous étions dans un abattoir et on saignait un boeuf qu’on venait visiblement de tuer. Je l’ai regardée, dévisagée en fait, hébété, elle souriait, m’a embrassé, nous célébrions notre amour et à un moment donné je me suis demandé si nous allions finir cette étrange cérémonie étendus tous deux dans le sang chaud, mais nous étions déjà dehors et elle m’expliquait qu’elle avait loué une jolie chambre dans une auberge de la région, sur la rive d’un lac où nous pourrions faire de la voile le lendemain.

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Cendres chaudes 

Elle m’a transformé en cendrier, mais comme plus personne ne fume, on a tendance à me délaisser, on pourrait bien me faire disparaître, je pourrais finir au dépotoir, enseveli sous des tonnes de saletés humaines.

Pourtant.

J’avais insisté pour qu’elle fasse de moi une peluche, un édredon, à la limite un sac de couchage. Sachant ce qu’elle pouvait, connaissant sa manie de tout transformer, voisins, amis, amants, je voyais que mon tour approchait.

Fuir, j’aurais pu, mais je crois qu’elle, jamais on ne la quitte.

Aujourd’hui, son père, que j’aurai presque détesté tant il me détestait, son père qui se moquait de ma bagnole, de mon boulot, d’une chanson que j’aimais chanter, ce père lui a rendu visite. J’ai appris à l’aimer, ou plutôt, à aimer sa présence, à l’espérer, à me réjouir lorsque j’entends sa voix au bout du corridor et que je reconnais son pas triomphant, entrant partout en conquérant, en homme qui vous apprendra tout. Moi qui avais pris l’habitude de me taire lorsqu’il surgissait, toujours par surprise, moi qui me trouvait souvent un rendez-vous urgent, une course importante, moi qui m’évadait à son approche, je me prends maintenant à lui vouloir plus de bien qu’à n’importe quel autre humain, hormis elle. Je me prends même à espérer qu’il ne meure jamais, mais je suis lucide, je le vois dépérir, je vois bien que sa santé périclite par grands bonds, qu’il finira par mourir bien avant mon amour pour sa fille, mon amour pour elle. Je prie tous les jours pour qu’il vive, cet être infect, méprisable, nauséeux. Je prie pour lui parce que lui seul fume, il est le dernier. Après lui, il n’y aura plus de cigarette dans cette maison et je mourrai avec lui.

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Parfois je chante 

Mes vêtements sont usés, à peine si j’ai des semelles à mes chaussures, mais je ne suis pas mort, je ne suis pas disparu. Je regarde passer les trains, les uns après les autres, trois par jour. Les trains passent depuis longtemps, depuis toujours, été comme hiver. J’étais fou d’une femme qui arrivait tous les jeudis par le train du nord, elle descendait près d’ici, elle avait des cheveux pleins de vent, des yeux de terre profonde. Elle passait par ici, elle passait, elle est passée. J’étais amoureux d’une autre que le train du sud remontait jusqu’à moi, je lui touchais les doigts deux ou trois fois par semaine, elle portait des couleurs qui tournoyaient dans nos pas jusqu’à ce que la pluie efface tout, elle est passée, passée. J’étais étourdi chaque fois que je la voyais, cette autre, oui autre, et autre encore, et encore, elles passent, elles passaient, et j’avais oublié de compter les jours qui passaient, j’avais oublié, mais le temps n’oublie rien. Mes vêtements font peine à voir, mais je les vois encore filer, les trains, je les vois encore tous ces visages qui passent, qui passeront, et parfois je chante.

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Observer les écureuils 

Il aurait fallu que j’avise les imprimeurs, car ce sont eux qui nettoient les rues après les révolutions. Mais ma sœur m’a convaincu de rester coi, que ce n’était qu’une très légère perturbation dont personne, à l’heure de l’apéro, ne se soucierait plus. Comme d’habitude je l’ai écoutée, et comme d’habitude elle avait raison. Il y avait eu beaucoup de bruit, de midi à seize heures trente on n’avait entendu qu’eux en ville, leur colère, leurs promesses, leur absence totale d’incertitude qui je l’avoue, avait capté mon attention, m’avait attiré, en quelque sorte, au coeur du maelström. Mais à l’heure de l’apéro, j’ai bien vu qu’il n’y avait plus rien, pas de torrent, pas de vague, rien qu’un léger clapotis dont plus personne ne se souciait. Alors j’ai descendu le boulevard, et j’ai observé les écureuils qui couraient dans le parc.

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Quand par un soir ordinaire Anita se promène 

Autour d’eux on tuait des gens, je veux dire, pas toujours en pleine rue, quoique cela arrivait, mais derrière les devantures des boutiques, dans les sous-sols et là-haut dans les appartements. Tout ce que je sais, c’est que ça n’en finissait pas, ça ne s’arrêtait pas à l’heure du dîner, ça ne s’arrêtait pas pour la nuit, c’était un mouvement perpétuel qu’on oubliait. Au milieu de tout ça elle marchait, seule et parfaitement heureuse, et sur elle se tournaient les regards, des milliers de regards, des millions sans doute, qui l’accusaient de crimes inventés. Cela a créé un remous en plein coeur de la ville et tout s’est soudainement mis à basculer autour d’elle, indifférente et souriante.

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L’approche 

C’était déjà la nuit, une nuit fraîche d’automne dans le parc, sans lune. J’ai bien vu les deux silhouettes sur le banc, mais comment en dire plus, je n’y ai plus prêté attention quand j’ai remarqué leurs mains. Ils parlaient, je veux dire, chacun de son côté, je veux dire, chacun à l’autre, mais sans se répondre nécessairement, sans avoir ce qu’on appelle une conversation, plutôt comme une suite lente et délicate de phrases, des observations, et peut-être que si on mettait tout cela par écrit ça donnerait une sorte de poème, mais pas nécessairement. Ils parlaient, et bien vite je n’ai plus écouté. Elle avait ses mains à plat sur le banc, de chaque côté d’elle, il avait aussi ses mains, de la même manière, et chacun regardait droit devant soi, levant parfois la tête, mais j’ignore pourquoi, parce devant, en haut, à gauche ou à droite, on ne voyait pas à cinq mètres. Heureusement qu’il y avait la lueur jaune de ce lampadaire derrière eux, on se demande pourquoi ils les font si faibles, surtout là, dans ce parc à l’écart des boulevards, des avenues. Je ne voyais que leurs mains, surtout sa main droite à elle, sa main gauche à lui. Dix centimètres à peine les séparaient, mais dès le début j’ai cru percevoir un mouvement, ou plutôt, mais comment en être certain, deux mouvements, l’un venant d’elle, l’autre de lui, leurs auriculaires, ils s’étaient légèrement écartés, mais à peine, moins d’un centimètre. Captivé, je n’ai pu m’empêcher d’observer, je dirais que je les ai espionnés si j’étais autre chose qu’un narrateur. Longtemps il n’y a eu que le glissement de leurs voix, par tout petits morceaux, comme si elles ne voulaient pas déranger l’anarchique ballet des feuilles mortes dans la brise. Ils restaient immobiles, à se demander s’ils respiraient encore, s’ils s’étaient pétrifiés sur ce banc et qu’on les retrouverait au matin comme ces sculptures de personnages célèbres ou de quidams sculptés sur un banc et auprès desquels les passants s’amusent à se faire photographier. Mais ils n’étaient pas de bronze, pas même de bois, et soudain sa main, celle de l’homme, remua. Ce n’était plus seulement l’auriculaire, mais bien toute la main qui d’un long glissement silencieux avait franchi presque toute la distance la séparant de l’autre main, laissant à peine cinq millimètres entre elles, frappant, semble-t-il, une sorte de mur, ou sentant, la main, l’énergie de sa voisine et n’osant s’avancer davantage, car comment expliquer qu’elle se soit immobilisée juste là, si près, mais sans lui toucher, dans cette nuit noire alors que les deux regards de ces deux inconnus se perdaient encore bien loin du banc. Rien en lui ne remuait, à part, épisodiquement, les lèvres, que je ne voyais pas, mais que je devinais, et c’était la même chose pour elle, chez qui je m’étais attendu à une réaction, n’importe quoi, un léger frisson, un vibrato, mais elle restait impassible, tout aussi statue qu’elle l’était depuis que je les observais, tellement statue que je commençais à douter qu’ils aient déjà vécu, ces deux-là, ailleurs que sur ce banc. Elle semblait n’avoir rien perçu du mouvement de l’auriculaire de son voisin, insensible peut-être au faible champ magnétique que devait dégager ce doigt, mouvement de circulation du sang, énergie, toutes ces choses que l’on sent, parfois. Et peut-être le sentait-elle, peut-être tout cela, le mouvement de la main, du doigt, était déjà en elle, non pas comme un espoir, une attente ou un appel, mais une certitude, et même pas une certitude confirmée par des paroles, quelque chose de plus vaporeux, plus faible qu’une intuition, mais plus forte qu’une impression. C’est alors que l’auriculaire se déplaça, le sien, à lui. Il franchit lentement, comme s’il avait toute la nuit devant lui, les cinq centimètres qui le séparaient de son auriculaire à elle, toujours immobile. Cette fois, le mouvement ne s’arrêta pas et le doigt avança, millimètre par millimètre, jusqu’à toucher l’autre auriculaire, à le toucher suffisamment pour que la mince bande de chair des doigts s’enfonce légèrement, le bout des deux auriculaires s’aplatissant l’un contre l’autre. Même à cet instant, même après cet instant, elle ne remua pas, sa voix demeura la même, et pas le moindre spasme ne vint la secouer. Les deux doigts restèrent ainsi, collés, et semblait-il, soudés, vu tout le temps qu’ils restèrent dans cette position, l’un à l’autre, immobiles à nouveau, pendant que les phrases continuaient de se mêler aux feuilles mortes voltigeant autour d’eux. Combien de temps sont-ils restés ainsi, je l’ignore, j’observais et je ne me souciais pas du temps. La nuit les protégeait peut-être, je l’ignore, et je regrette de ne pas avoir écouté ce que ces voix disaient, car même si elles ne se parlaient pas, même s’il n’y avait pas ce qu’on qualifie en général de conversation, j’y aurais peut-être trouvé quelques indices pour comprendre ce que fabriquaient les doigts, sur ce banc. Mais je n’y crois pas vraiment, à vrai dire, je n’y crois pas du tout, les mots qui s’échangent n’expliquent jamais rien, même quand ils ne mentent pas. Je préférais m’en tenir aux doigts, infiniment plus passionnants, du moins pour un narrateur errant par une nuit d’automne. Et le voilà justement, son auriculaire à lui, qui escalade l’autre auriculaire qui, lui, ne bronche pas. Le doigt monte, monte jusqu’au sommet, appuie légèrement et redescend, et tout de suite, dans un mouvement continu, pour la première fois c’est l’autre auriculaire, le sien, à elle, qui remue, qui à son tour escalade, qui s’attarde sur ce nouveau sommet découvert. Ce geste des auriculaires qui montent et descendent, alternativement, se prolonge dans la nuit, probablement tard dans la nuit. Quand ils se sont levés, j’ai sursauté. Je ne m’y attendais pas, trop concentré sur les escalades alternées. Je me suis secoué, je suis revenu à moi et je les ai vus s’éloigner main dans la main, ils ont souri pour la première fois, cela j’en suis presque certain parce que soudainement, tout me parvenait, les gestes, les mots, et le temps. Mais moi, dont l’existence est ambiguë, je me suis senti, non pas mal, car mal ou bien, ça ne m’est rien, mais vaporeux, comme si pour une fraction de seconde je m’incarnais sous forme gazeuse pour aussitôt plonger dans le néant, car j’y vais, je le vois d’ici, le grand vide, j’y cours, on m’y précipite, j’y disparais.

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Partir

Il n’y a pas mille façons de l’annoncer. Je pars. Je l’avais d’abord écrit en majuscules, pour bien insister sur la chose, mais ça ne fait pas joli sur la feuille. Je pars, je pars, je pars. Ne me demandez pas où j’irai, chaque chose en son temps. Je sais que mon beau-frère, qui rêve de ce moment depuis longtemps, compte faire courir la rumeur que je partirai vers Perpignan. À cause de Rose. Mais c’est faux, c’est absurde. Je pars de, je ne vais pas vers. Soyons clairs, j’entre dans une phase de destruction tous azimuts. Une révolution.

Gabriel est parti. Où a-t-il bien pu se réfugier? J’espère qu’il ne dilapidera pas notre fortune,  enfin, sa fortune, mais sur laquelle nous avons des droits, n’est-ce pas, nous aurions dû l’arrêter, vous auriez dû lui mettre des bâtons dans les roues, l’enchaîner, l’envoyer réfléchir à la cave. Vous ne pensez pas, vous ne pensez jamais. Ne riez pas, vous aussi vous vous en mordrez les doigts. On ne laisse pas filer un mari comme celui-là.

Au volant de sa voiture noire, l’homme a quitté la cour sans un regard vers la maison. Il a roulé sur la route pendant des kilomètres, jusqu’à ce que se présente une intersection. Il y est resté une trentaine de minutes, jusqu’à ce qu’une voiture s’arrête derrière lui, klaxonne. Il a tourné à gauche et a roulé encore longtemps. À force de tourner à droite, à gauche, il est repassé plusieurs fois par les mêmes routes. Il ne s’arrête pas, sauf pour faire le plein. Il roule, de jour comme de nuit.

Je l’ai vu hier soir. Il a pris de l’essence, il a acheté un sandwich, une bouteille d’eau. Je ne me souviens pas l’avoir entendu parler. Je lui ai pourtant dit, comme à tous les clients, bonjour, et merci, mais il semblait ne pas m’entendre. J’ai cru qu’il était sourd, mais même cela, je veux dire, les personnes sourdes, elles voient quand on s’adresse à elles, elles lisent sur les lèvres, pas vrai? Lui, son regard ne regardait pas. C’était comme s’il voyait autre chose que ce qui se présentait à lui. Puis il est parti, et je ne le reverrai probablement jamais. Il n’est pas d’ici. Je ne l’avais jamais vu auparavant.

Pour qui nous prennent-ils, ces gens-là? Une agence de réconciliation matrimoniale? Un service de réunion familiale! Nous sommes des flics, pas des hippies travailleurs sociaux qui comprennent tout et ne font rien. Porter disparu un type parce qu’il a décidé de foutre le camp! On ne manque pas de culot, dans ce milieu-là! Mais ça ne nous regarde pas, non madame, non monsieur. Nous avons mieux à faire avec nos égorgements et nos démembrements, nos décapitages taillades estafilades, et nous ne connaissons des familles que les parricides matricides fratricides infanticides.

Son passeport était en règle, nous n’avons rien remarqué de louche, alors nous l’avons laissé entrer. Bien sûr, nous lui avons demandé où il comptait se rendre, mais il a simplement répondu qu’il irait au hasard, qu’il avait le temps et les moyens de voyager ainsi. Ce n’est pas interdit, et c’est plutôt commun, mais surtout durant l’été. Nous n’avons pas fouillé à fond sa voiture, mais nous avons vérifié la banquette arrière, le coffre. Il y avait une valise ordinaire, avec ses vêtements, des chaussures. Le chien aurait senti s’il y avait eu quelque chose de louche.

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