La cérémonie 

Elle tenait à une cérémonie, pas nécessairement des fiançailles, parce que ces trucs-là, mariage, engagements officiels, signatures, elle n’en voulait pas plus que moi, elle s’en moquait autant que moi, elle savait que dans cinq ans, dans dix ans, elle savait que tout va, qu’on s’égare, qu’on s’enfonce, mais pour l’instant il s’agissait d’allumer la mèche, de faire éclater de joie cette seule chose que nous possédions, ce présent, chose difforme et infinie et j’ai accepté, n’importe quoi, oui comme tu veux, oui à ta guise car moi je n’ai pas d’autre idée que de me maintenir dans ce présent, avec toi, un pas devant, un autre, bras étendu pour saisir l’espace, et je me suis laissé bandé les yeux, non sans avoir résisté, non pas inquiet, mais craignant de perdre le fil de ce qui passerait et qui ne reviendrait jamais puis me disant, me raisonnant peut-être, qu’avec les yeux bandés ce ne serait pas moins, pas plus, simplement autre, tout aussi riche et je me suis laissé guider, elle conduisait la voiture et même si j’essayais de reconnaître les lieux aux bruits, je me suis vite perdu et à un moment après bien des arrêts des départs nous roulions doucement sur une route au milieu du silence, de rares voitures nous croisaient, quelques camions, c’était la campagne à n’en pas douter et je me suis détendu parce que là, ça ne valait vraiment pas la peine de j’essaie de m’y repérer, je n’y connaissais rien aux campagnes environnantes, et après une bonne demi-heure elle a ralenti, tourné à gauche, s’est garée près de ce qui ressemblait, au bruit, à des hangars, ou une usine, j’entendais des moteurs diésels, des camions, mais aussi, plus faible, des bovins, et je m’imaginais arriver sur une ferme, je voyais l’étable, les tracteurs et tout le matériel agricole dans cette cour où elle m’a pris le bras, m’a conduit jusqu’à l’intérieur où l’air froid m’a fouetté le visage, j’ai eu peur, pendant une fraction de seconde j’ai douté, mais elle m’entraînait, chantonnait légèrement, je me suis rassuré, j’entendais maintenant plus clairement les bovins, des vaches, des boeufs, nous pénétrions dans l’étable, j’y ruinerais mes chaussures mais tant pis, nous nous rappellerions de cet instant toute notre vie, même plus tard, lorsque nous ne serions plus rien l’un pour l’autre, alors je me suis totalement laissé aller, je souriais, je sentais monter une profonde joie, une gaieté peut-être un peu niaise mais je n’y prenais pas garde, nous fabriquions, à cet instant même, du souvenir, une matière avec laquelle nous pourrions sans doute jongler pendant des années chacun à notre façon, façonnant à notre guise ou selon des impératifs qui n’existaient pas encore, et c’est alors qu’elle m’a saisi la main, me l’a serrée de toute ses forces, a tiré d’un geste sur le bandeau et je n’ai vu que du rouge, les yeux s’habituant à la lumière à nouveau, je clignais, je plissais les paupières, et en quelques secondes ma vue est revenue, mais tout était rouge, il y avait du sang partout devant moi, nous étions dans un abattoir et on saignait un boeuf qu’on venait visiblement de tuer. Je l’ai regardée, dévisagée en fait, hébété, elle souriait, m’a embrassé, nous célébrions notre amour et à un moment donné je me suis demandé si nous allions finir cette étrange cérémonie étendus tous deux dans le sang chaud, mais nous étions déjà dehors et elle m’expliquait qu’elle avait loué une jolie chambre dans une auberge de la région, sur la rive d’un lac où nous pourrions faire de la voile le lendemain.

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