Je ne t’ai pas tué par accident 

Une femme, debout, considère l’homme étendu sur le trottoir. Du sang s’écoule régulièrement de son côté droit, ses yeux palpitent. La rue est déserte, à part quelques rares voitures qui passent à plein gaz, sans s’arrêter au feu.

H: Je respire toujours, mais j’ai tout ce sang qui s’échappe. N’es-tu pas celle qui torturait la folie?

F: C’est un accident. Que je suis bête. J’y pense pendant des semaines, je prévois chaque geste, chaque parole, et me voilà, déconfite.

H: Pourquoi portes-tu ces vieux vêtements? Tu voulais faire pauvre? Je te reconnais. Je sais que tu es riche, très riche. Cet héritage de ton père, d’abord, puis de ta tante, ensuite, pas vrai? Mais tu as peut-être raison. Je ne t’aurais peut-être pas reconnue, parce que là, j’avoue, c’est comme si j’étais descendu de chez toi ce matin. Tu te souviens de ton appartement au sixième? Deux toutes petites pièces où nous ne pouvions danser qu’en plaquant le matelas à la verticale sur le mur! Alors c’est ça, aujourd’hui? Un accident?

F: Je suis désolée, j’avais prévu autre chose.

H: La balle qui m’a transpercée, elle a bien surgi de ce revolver, celui que tu tiens à la main?

F: Cet appartement, je préfère ne pas y penser.

H: Tu te souviens, tu me disais avoir atteint la limite de l’innocence. Tout, désormais, devait se solidifier. Chaque geste, chaque décision, chaque caresse. Des briques. Tu voulais des briques pour construire.

F: Vient un âge où les erreurs vous détruisent.

H: Moi qui avait cru que la gaîté ne te quitterait jamais.

F: Je ne peux pas rester ici. C’est indécent.

H: Tu vas m’aider? Puisque c’est un accident.

F: Je ne t’ai pas tué par accident. Je visais le cœur, mais j’ai trébuché. C’est dommage. Comme je n’avais qu’une seule balle, c’est à recommencer.

H: Si tu veux mon avis, ç’aurait été un assassinat superflu.

F: Il m’arrive encore de penser à toi. Je reviendrai.

H: J’ai longtemps conservé ta photo. On me l’a brûlée. Une amie jalouse.

F: Mon mari, mes enfants, le chien, les chats, ma belle-mère, m’attendent au resto.

La femme tourne les talons, jette une arme dans une bouche d’égout, enlève des gants qu’elle fourre dans son sac, et disparaît à l’intersection. L’homme saigne toujours, mais un peu moins.

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Chocolatine

CLAUDINE: Ton chien, Jasmine, est mieux nourri que mon fils.

JASMINE: Dans ce cas, change la diète de ton fils, Claudine. Sert-lui autre chose, révolutionne son menu. De la protéine! De la vitamine! De la cocaïne!

CARMITA: C’est plutôt la famine.

MARGOT: Claudine, c’est parce que tu es ma copine que je me permets. Mais plutôt que de continuer ta routine, achète toi des magazines, change ta cuisine, je suis certaine que tu lui trouveras une nouvelle doctrine.

CLAUDINE: Là n’est pas le problème, Margot. Tu roules en limousine, je lèche les vitrines. Je voudrais bien que tout ça cesse, que ça se termine.

JASMINE: La vie le veut ainsi. Tu travailles à l’usine, je domine. Maintenant, libre à chacune de nourrir son chien comme elle l’entend, ou son fils, avec de la poutine, ou des sardines. Et ne me rabat pas les oreilles avec cette Micheline, ce Raspoutine ou ce Lénine! Nous sommes des copines, je te donne tous ces conseils, pour que tu chemines.

CARMITA: J’ai parfois l’impression que tu me piétines. Ce n’est pas une douleur anodine.

JASMINE: Tu te ratatines, ma toute jolie. Tu incrimines et tu fulmines, tu veux une praline?

CLAUDINE: Je veux bien, mais ce qui me chagrine, c’est que tu t’obstine à me faire courber l’échine.

JASMINE: Petite coquine, va, va nourrir ton fils comme mon chien, et restons sibyllines. Mais qu’as-tu? Qu’est-ce que tu rumines?

CLAUDINE: C’est décidé, je me mutine!

JASMINE: Encore? Décidément, cette manie s’enracine.

CLAUDINE: La faim nous enquiquine. Mon fils s’amenuise, c’est la débine.

JASMINE: Voilà toutes tes amies qui s’agglutinent, et moi qui lambine! Je te laisse à ta nouvelle cuisine, et surtout, ma très chère copine, ne l’oublie jamais, il faut que tu chemines.

CLAUDINE: Tu me vois, tu le constates, je décline. J’ai besoin de dopamine, d’endorphine, de chocolatine.

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Le gala 

Pour le gala d’Yvan le Grand, il y aura un concert ce soir. Trompettes et guitares fuzzées, il y aura deux batteries et trois chanteurs, un piano. Les Berry viendront très tôt, tous les quatre en silence. Pour les rires et les éclats, il y aura bien sûr la troupe des Picards. Tous les garçons, même les plus petits, toutes les filles, celle qui chante, celle qui s’égosille, celle qui balbutie. Même la vieille viendra faire son tour ce soir. Elle apportera son philtre, ce sera burlesque, nous danserons. Comme Yvan le Grand connaît tout le monde, de la ville jusqu’à la forêt, ce sera la foule. Les acrobates se pointeront plus tard. Ils grimperont dans les rideaux, s’accrocheront aux commodes, se balanceront aux lustres. Ils finiront derrière le bar où ils boiront les pieds au ciel. Les étudiantes taperont du pied, les étudiants frapperont des mains, il y aura du rythme et des couleurs joyeuses. Ce sera la fête, ce sera la joie, et un à un défileront les solitaires. D’abord le physicien bûcheron, puis le millionnaire timide, l’institutrice anglaise, le cascadeur attique, la tricoteuse flave. N’oublions pas ce couple rare, l’ours Marcel et Roger le loup. Pour le souvenir, pour les jours suivants, un poète borgne photographiera. Nous aurons un album, nous aurons mille albums, la fête des fêtes. Et l’an prochain, pour le gala d’Yvan le Grand, nous recommencerons.

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Le cœur de David

David se rend chez le docteur Robineau, ou plutôt, correction, Robino, avec un o au lieu du au, à la fin. 

ROBINO: Donc vous êtes David David? Comme c’est curieux. Et malade?

DAVID: Oui docteur, un infarctus.

ROBINO: C’est bien, c’est bien. Mais David David, comment est-ce possible? Comment vos parents ont-ils pu?

DAVID: C’est mon père. Ma mère voulait m’appeler Geronimo. Il a insisté, puis il est mort. Alors elle m’a appelé David.

ROBINO: Vous avez un deuxième prénom? Votre mère vous a donné un deuxième prénom? Geronimo, peut-être?

DAVID: Mon deuxième prénom, c’est un prénom composé.

ROBINO: Ne me dites pas.

DAVID: Si. David-David.

ROBINO: Donc, en définitive, vous êtes David David-David David. Étonnant. Les gens doivent s’étonner, non? Comment savoir si on vous appelle par votre prénom ou votre nom? Ou votre deuxième prénom?

DAVID: Ça dépend du ton sur lequel on prononce David. Quand ma mère m’appelait David, c’était toujours mon prénom, qu’elle soit joyeuse ou en colère. Quand mon patron m’appelle David, par contre, c’est mon patronyme qu’il utilise, pour bien marquer la hiérarchie. Ma voisine, quand elle m’appelait du bas de l’escalier, c’était toujours mon prénom. Elle était amoureuse, pauvre femme, elle me faisait des avances, j’étais son petit David. Quand elle a compris qu’elle ne m’approcherait jamais, elle a commencé, lorsqu’elle parlait aux autres locataires, à utiliser mon patronyme. Je l’ai entendue. Ça aurait été si simple de l’aimer, mais que voulez-vous, elle vivait beaucoup trop près de chez moi. David David-David David, les fonctionnaires, la plupart d’entre eux, ne sourcillent pas quand ils entendent mon nom, quand ils l’écrivent. Évidemment, je ne fais référence qu’aux vrais fonctionnaires, aux vrais de vrais, les fonctionnaires de carrière, les fonctionnaires à tête de fonctionnaire. Pour les autres, ceux qui se retrouvent plongés dans le fonctionnariat à défaut d’avoir trouvé mieux du vrai côté de la vie, je vois que ça les titille, qu’ils voudraient en savoir plus. Si les conversations n’étaient pas enregistrées, surveillées, évaluées, nul doute que ceux-là m’auraient interrogé, aurait tenté de me tirer des secrets de famille.

ROBINO: Vous êtes un spécimen unique.

DAVID: Et souffrant, qui a peut-être déjà outrepassé ses chances de survie.

ROBINO: Ah oui, cet infarctus.

DAVID: Ne pourrions-nous pas nous en soucier?

ROBINO: David David-David David, tout de même! Dans quel monde absurde vivons-nous! Voyez-vous, mon cher David David-David David, j’ai vécu, j’ai voyagé, j’ai divagué. Tout ça, oui. Et je trouve encore matière à m’ébouriffer. David David-David David. Ébouriffant. David David-David David, on finit par s’amuser à le répéter. Comme lorsqu’on apprend une première phrase dans une langue inconnue.

DAVID: Ne devrions-nous pas nous ressaisir?

ROBINO: David David-David David! Votre cœur, c’est bien ça? Votre cœur.

DAVID: Il se débat.

ROBINO: Avec un nom pareil! Je n’aurais pas donné cher du mien, en pareille circonstance.

DAVID: Je vais m’effondrer.

ROBINO: Attendez. Je reviens. Il faut, il le faut absolument, que j’aille signaler le phénomène à mes confrères. Ne vous inquiétez pas, ils sont juste là, à quelques portes d’ici, ils viendront me seconder dans l’ébahissement.

Au moment où la porte se referme derrière le docteur Robino, David rassemble les traditionnelles pensées profondes de la fin, et expire. Sur son épitaphe, les passants liront David David-David David. Ils souriront.

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Les avantages des apparts insonorisés

Le petit Tonio, debout sur une chaise, est parvenu à atteindre la fenêtre, à tourner la manivelle pour l’ouvrir légèrement. Maman et papa le lui interdisent, mais c’est si monotone à l’intérieur, si excitant en bas.

En bas, les eaux du fleuve en crue dévalent le boulevard dans un tonnerre de cris, de tôle froissée, de verre brisé. Madame Ledoux, qui habite l’appartement d’à côté, est là, qui tente d’entrer dans l’immeuble, mais en vain. Le courant est trop fort, il risque de l’emporter. Elle se réfugie dans un escalier de secours, en face, et grimace. Une Fiat 500, bleue ciel, 2019, tourbillonne dans les flots et heurte l’escalier. Plouf! Madame Ledoux n’a pas eu le temps de riposter, crier, protester. Tête première, la voilà projetée dans l’eau, et disparaît, pour réapparaître trois cent cinquante mètres plus bas, tournoyant au carrefour, cheveux défaits autour de sa tête submergée.

Tonio l’abandonne à sa baignade, pour se concentrer sur les voitures multicolores qui descendent le boulevard à reculons, sur le côté, à l’envers. Elles semblent lancées dans une course débridée, une course à obstacles à vrai dire. Certaines voitures s’emboutissent dans les poteaux qui tiennent encore, d’autres fracassent les vitrines des magasins pour aller flotter gentiment entre les rayons de pantalons et de vestes.

Oh qu’il aimerait savoir compter, Tonio, pour s’amuser à dénombrer le nombre de voitures rouges, grises, bleues, qui passent sous sa fenêtre. Et le nombre de citoyens aussi, mais il y en a de moins en moins, et la plupart plongent sous l’eau, vite hors de vue. À défaut de compter, Tonio se contente d’une évaluation globale: il y en a beaucoup.

Pour mieux voir, il se penche un peu plus à l’extérieur. Nul doute qu’il s’approche du point critique, celui où ses talents de nageur, acquis l’été dernier à la piscine publique, seront mis à l’épreuve. Mais Tonio persiste à se pencher, à se pencher toujours davantage, parce que vraiment, le spectacle est fascinant.

Soudain, tout s’effondre. C’est fini, terminé, le plaisir gâché. Maman et papa l’ont saisi par la taille, et d’un mouvement rapide, puissant, l’ont ramené à l’intérieur, de la tête aux pieds. Après un coup d’œil dégoûté à l’extérieur, elle ferme la fenêtre, il la verrouille, elle baisse le store de coutil.

Maman et papa n’aiment vraisemblablement pas le spectacle fascinant. Ce qui se passe de l’autre côté de la fenêtre les agace, ils veulent l’effacer, ne pas le voir ni l’entendre. En des journées comme celle-là, ils apprécient à sa juste valeur l’insonorisation de l’appartement. D’accord, c’est plus cher, mais quel avantage, il n’y a pas à dire.

Un avantage qui échappe totalement à Tonio, toutefois. Devant son irascibilité, maman et papa comprennent qu’il a besoin d’un autre spectacle. Profitant de la délinéarisation, maman et papa trouvent rapidement une émission en vingt épisodes qui raconte les aventures d’un dragon jaune et bleu qui réussit d’étonnants exploits pour sauver des enfants laissés à eux-mêmes dans un monde sans adultes. Tonio rechigne d’abord, parce que c’est idiot, mais après cinq minutes, il mord à l’hameçon, et il sera très difficile ce soir de le tirer de là.

Tonio et maman et papa ont oublié ce qui coule à l’extérieur, et de toute façon, ce sera déjà mieux demain, ou après-demain, ou la semaine prochaine. 

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Respirer la vie 

Ce matin, je ne trouvais plus aucune chemise propre dans le placard, j’ai dû oublier de les envoyer au dry cleaner, j’ai cherché, fouillé jusqu’au fond où finalement il y avait cette chemise saumon, je l’aimais bien à l’époque, mais cette époque est ancienne et comme je n’avais pas le choix, avec la veste bleue ça fera l’affaire, légèrement ridicule, mais pour une matinée, j’ai sauté dans la voiture, foncé au bureau, avec l’intention de m’acheter une chemise décente sur l’heure du midi, ça c’était sans compter mes collègues qui m’ont retenu beaucoup trop longtemps, je n’avais plus le temps d’arrêter à la mercerie, j’avais donné rendez-vous à Jack et John au gym, nous nous encourageons mutuellement, entraînement, poids et intervalles à vélo, pour une course cet automne, alors tant pis pour la chemise, j’irai plus tard, après avoir rendu visite à ma vieille tante qui a besoin de ses médicaments, c’est moi qui fait ses courses, je l’ai sentie fatiguée, elle n’en a plus pour longtemps, je l’ai encouragée, j’ai rangé rapidement et j’ai filé m’acheter trois chemises, non merci pas besoin de les essayer, je prends toujours la même chose, je n’aurai pas à m’inquiéter pour le dry cleaner, parce qu’on ne sait jamais, et j’ai pu me changer avant de rencontrer ce nouveau client, avec la chemise saumon, vraiment, qu’aurait-il pensé, je crois qu’il acceptera de faire affaire avec nous, bonne impression, je crois, il m’a invité à prendre un verre, oui, mais un seul, je dois terminer l’évaluation du projet que nous a soumis un autre client, tout doit être complété avant la fin de la journée, mais j’ai tout en tête, je n’ai que quelques détails à réviser, heureusement que les autres ont déjà quitté le bureau, parce que je suis plus efficace quand c’est calme, et le résultat, ma foi, me semble parfait, le client sera ravi, à la première heure demain notre commis lui remettra les documents, mais pour l’instant je descends au café, juste en bas sur le boulevard, j’ai faim, j’ai un peu de temps, mais pas trop, et dix minutes plus tard, sans trop courir je suis à la mairie, j’épouse Rosella, les familles sont là, embrassades, voeux, nous parlerons des futurs enfants à faire plus tard, je la raccompagne à l’appartement où j’attrape des vêtements plus relax, je me changerai en route, je descends le long de la côte, le jour fuit, il n’est pas trop tard, mes amis Matt et Marc sont déjà là, ils ont la bière et l’herbe, et c’est en silence que nous observons le soleil descendre dans l’océan, couleurs chaudes et mystère, ah comme il est bon de prendre quelques minutes pour respirer la vie.

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Une ombre impérative 

J’étais penché sur ma feuille, et j’écrivais de mes nouvelles à ma famille. Là où j’étais, je n’avais pas accès à internet, pas accès à un ordinateur. Je doutais même que ma lettre parvienne à destination. Qu’importe. Là-bas, personne n’attendait plus de nouvelles de moi depuis longtemps, s’ils n’en avaient jamais attendu. Ils n’ont peut-être pas encore remarqué que je suis parti, même si cela fait plus de quatre ans.

Leur écrire, avais-je pensé, me permettrait d’effacer à jamais les restes de souvenirs d’eux que je traînais encore dans mes bagages. Écrire comme on se lave, et après, je serais heureux, je ne serais qu’heureux.

J’avais écrit deux paragraphes quand une ombre noire a fondu sur moi, paralysant ma main et tout mon corps. Cette ombre est sortie de nulle part, parfaitement silencieuse. Elle se déplaçait sans cesse, prenant la forme d’un géant barbare pour aussitôt se transformer en serpent, en bouc ou en porc.

Je ne pouvais plus ni écrire, ni parler, ni me lever. Elle se jouait de moi, se moquait de moi. Je respirais avec peine, et je me croyais condamné à mourir lentement, torturé par cette chose mystérieuse. Si au moins j’avais pu appeler au secours, alerter mes amis, alerter tout le village!

J’ignore comment, mais l’ombre s’est mise à déchiqueter tous les livres, une centaine, que j’avais empilés sur une table, au fond de la pièce. Elle les déchiquetait un à un, les transformait en une fine poussière que je m’efforçais de ne pas respirer en plaquant un pan de ma veste contre mon visage. Mais l’ombre poursuivait son travail, et la poussière s’épaississait autour de moi, si bien que j’ai dû fermer les yeux pour ne pas être aveuglé.

Cela a duré de longues minutes, infernales. Je respirais de plus en plus difficilement, certain que j’allais crever là, étouffé par cette poussière de livres. J’ai lutté. J’aspirais le moins d’air possible, je m’accrochais à mon existence, je m’accrochais aux joyeux moments qui m’attendaient à l’extérieur de ma cabane.

Et soudain, l’air s’est allégé. La poussière retombait doucement au sol, s’empilait en un funèbre tapis clair. Je me crus sauvé, enfin libéré! Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

L’ombre rôdait toujours, dansait devant moi, menaçante. La lettre que j’écrivais avait elle aussi disparu, pulvérisée comme les livres, tous les livres.

Je gardais les yeux sur l’ombre, inquiet, ne sachant plus si je veillais ou si je dormais, craignant même avoir été drogué par des inconnus. Je me promettais de brûler cette cabane si jamais je m’en sortais vivant, de partir encore plus loin, jusqu’au pôle s’il le fallait.

Depuis quelques minutes, le calme était revenu. L’ombre s’était ramassée sur elle-même et m’observait, sans un mouvement. J’appréhendais le pire, mais je me persuadais que tout irait bien dans quelques instants.

Erreur. L’ombre a pris peu à peu la forme d’une longue flèche, qui s’est pointée vers moi, suspendue dans l’air à la hauteur de mon visage. Horreur! Elle allait frapper, et je ne pourrais rien pour l’en empêcher, pour me protéger!

Après être restée en suspens pendant je ne sais combien de temps, elle a foncé sur moi, a pénétré sans résistance entre mes lèvres, m’a envahi. Pendant qu’elle entrait, c’est absurde, j’avais la certitude de reconnaître l’odeur de mon père, de ma mère, de mes frères et soeurs, de toute ma famille! Ils étaient tous là, à s’emparer de moi, à se jouer de moi!

Épuisé, j’ai fini par m’évanouir. À mon réveil, j’étais étendu au sol, dans la poussière de livre. Je n’étais plus paralysé, j’avais recouvré la parole, je me croyais libéré. Pendant quelques jours, j’ai nettoyé la cabane, et je me suis trouvé un nouveau logis. Ma vie avec mes nouveaux amis avait repris son cours, j’essayais d’oublier l’épisode de l’ombre.

Puis un jour que je me promenais sur la place publique, mon corps s’est mis à danser comme un fou, sautant, tournoyant sans que je ne puisse rien faire pour arrêter le mouvement. Les passants ont commencé à me regarder d’un oeil suspicieux, mes nouveaux amis m’ont suggéré toutes sortes de thérapies. J’avais compris ce qui m’arrivait, mais comment leur expliquer qu’une ombre m’avait envahie, qu’elle avait pris possession de mon corps.

Mon comportement étrange s’est aggravé. Je me suis mis à danser nu dans la rue, à insulter des gens que j’aimais, à faire peur aux vieillards. Bientôt, ceux qui m’aimaient m’ont détesté. L’ombre persistait à me lancer dans toutes sortes d’extravagances plus outrancières les unes que les autres. Si bien qu’à la fin, plusieurs se sont juré d’avoir ma peau.

Ils l’auront tôt ou tard, cela ne fait aucun doute. Dès que je veux fuir loin de ce village, l’ombre m’y ramène. J’attends donc les mains qui m’étrangleront, le couteau qui m’égorgera.

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Le noeud

JANOT: Monsieur le Président! Monsieur le Président! 

PRÉSIDENT: Mon cher Janot, le nœud de ta cravate est lâche. À mon avis.

JANOT: Monsieur le Président, ils sont debout! Ils sont debout!

PRÉSIDENT: D’abord, ce nœud.

JANOT: Voilà, voilà, Monsieur le Président. C’est bien ainsi? Acceptable?

PRÉSIDENT: Acceptable, oui, parfait, non. Tu sais, Janot, refaire un nœud de cravate est essentiel en tout temps. Bien des hommes, bien des femmes qui en portent aussi, bien des gens sans genre qui en portent aussi, négligent leurs nœuds de cravate. Ils le font le matin, devant la glace, puis ils l’oublient toute la journée. Pourtant, la soie, ça se détend, oh je te l’accorde, souvent imperceptiblement. Mais comment espérer que du matin, disons à huit heures trente, donc que du matin au soir, le nœud maintienne sa rigidité, sa prestance et sa force. C’est oublier que le corps s’est levé des dizaines de fois, le tronc a pivoté, les bras ont remué, la tête, il ne faut pas l’oublier celle-là, n’a cessé de se tourner de gauche à droite, de haut en bas. Ne l’oublions pas, car tous ces mouvements, vois-tu, sollicitent, à divers degrés, les muscles du cou. Or, quand ces muscles se contractent et se relâchent, que se passe-t-il? Eh bien, cela crée un mouvement qui agit directement sur le col, et par là, sur le nœud. Il faut en prendre conscience, mon cher Janot, parce qu’un nœud reflète l’âme de celui qui le porte. Un nœud mou, tu l’as deviné, suggère un individu qui doute de tout, incapable de prendre des risques et d’avancer. Un perdant, quoi. Tandis qu’un nœud toujours bien serré, bien solide, montre la force de caractère de celui qui le porte. Il inspire respect, celui que l’on doit aux véritables chefs. Mon cher Janot, si tu as l’ambition de demeurer au sein de mon équipe, au coeur même de la Maison-Rose, traite ton nœud avec tous les soins que son existence commande.

JANOT: D’accord Monsieur le Président, d’accord.

PRÉSIDENT: Ils sont debout, disais-tu? Mais qui donc, à part nous deux, en ce moment?

JANOT: Les damnés de la terre, Monsieur le Président, les damnés de la terre! Debout!

PRÉSIDENT: Ce ne serait pas la première fois ni, hélas, la dernière.

JANOT: Que dois-je faire? Ils sont nombreux, vous savez, beaucoup plus que nous l’avions estimé.

PRÉSIDENT: Invite-les à se rasseoir. Voilà tout.

JANOT: Il y en a de tous les pays, Monsieur le Président. Certains sont partis de l’autre côté de la terre, ils ont marché depuis leur naissance pour se rendre ici.

PRÉSIDENT: Je parie qu’ils veulent manger mieux, se loger mieux, s’habiller mieux, se soigner mieux, et par-dessus le marché, se reposer. Comme d’habitude.

JANOT: Pas tout à fait, monsieur le Président, pas tout à fait.

PRÉSIDENT: Que veulent-ils donc? Un téléphone intelligent? Une connexion internet?

JANOT: Ils veulent vous remplacer par un des leurs, monsieur le Président. Et moi aussi, par un des leurs aussi. Et nous tous, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Ton nœud de cravate! Ne l’oublie pas!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Dans les grands moments de stress, refaire son nœud de cravate permet de canaliser toute son attention pour quelques secondes, et c’est parfois suffisant pour retrouver le calme nécessaire aux grandes décisions.

JANOT: Que doit-on faire, monsieur le président? Appeler l’armée?

PRÉSIDENT: Défais et refais ton nœud, Janot, tu dois impérativement te calmer.

JANOT: Oui, monsieur le Président. Sachez qu’ils approchent!

PRÉSIDENT: Voilà. Maintenant, tu vas appeler mon cousin Jean, tu lui diras d’offrir un rabais de soixante pour cent sur tous les fauteuils inclinables, bien rembourrés.

JANOT: Oui, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: En cuir.

JANOT: Pardon?

PRÉSIDENT: Les fauteuils. En cuir. Ne soyons pas pingres, la cause est élevée, l’objectif noble.

Quelques minutes plus tard.

JANOT: C’est fait, monsieur le Président. Les fauteuils inclinables se vendent.

PRÉSIDENT: Quels sont les résultats, du côté des damnés?

JANOT: La moitié se sont déjà assis.

PRÉSIDENT: Et l’autre moitié?

JANOT: Même à soixante pour cent, c’est trop cher pour eux.

PRÉSIDENT: Dites à mon cousin de réduire davantage. Il faut réduire, Janot, réduire tant que le dernier ne se sera pas assis.

JANOT: Entendu, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Assis, les damnés de la terre! Il n’y aura pas de révolution cette année!

JANOT: Non, monsieur le Président.

PRÉSIDENT: Janot!

JANOT: Oui, monsieur le Président?

PRÉSIDENT: Ton nœud!

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Le tour de la maison 

Deux hommes assis sur un parterre, boivent une bière, bavardent. C’est l’été. Y a du soleil pour tous. Le jeune Rod, à peine plus de douze ans, passe en traînant ses savates.

ROD: Pauvre imbécile, je t’ai dit de ne pas me prendre en photo. Quelle tarte! Faut toujours lui répéter. Tu vas m’effacer ça tout de suite!

Le petit Rod disparaît vers la droite, derrière la maison, sans cesser de maugréer.

FÉLICIEN: C’est ton fils? Il te parle comme à un chien! Pire, en fait.

GRÉGOIRE: C’est Rod, oui. Vois-tu, Viviane dit qu’à cet âge, les enfants entament un long processus de construction de leur être profond, et parfois cela s’accompagne d’éclats passagers, comme tu as vu.

FÉLICIEN: Donc, tu le laisses t’insulter?

GRÉGOIRE: Je l’ai déjà réprimandé, je lui avais même retiré son jeu vidéo. Dès qu’elle l’a appris, Viviane lui a redonné son jeu, en le plaignant, pauvre petit, comment osait-on. Elle ne m’a pas parlé pendant deux semaines. Finalement, elle m’a fait lire ses livres qui expliquent tout, et depuis, plus jamais nous ne le réprimandons. Plus jamais.

Le jeune Rod surgit du côté gauche de la maison. Après un tour complet de la maison, il repasse devant les deux hommes. Il tient maintenant une hachette à la main. Parvenu devant son père, il s’élance et en assène un grand coup à la hauteur de la cheville. Rod est jeune, mais fort, et fort précis. Le pied est coupé, dorénavant Grégoire boîtera. Rod disparaît à droite de la maison, sans se presser.

FÉLICIEN: Merde! Au secours! Appelez les secours!

GRÉGOIRE: Ne crie pas, je t’en prie. Passe-moi plutôt la boîte derrière ton fauteuil. Il y a tout là dedans. Voilà. Merci. D’abord désinfecter. Heureusement, la blessure est nette. Je vais couper la circulation, voilà voilà, je ne m’y prends pas trop mal, n’est-ce pas? Allez, je mérite bien une deuxième bière, et toi aussi! Tu me sembles en pire état que moi. Oh là là.

FÉLICIEN: Il vient de te couper le pied! C’est grave, Grégoire.

GRÉGOIRE: Vivianne m’avait prévenu. Vu les circonstances, l’âge et tout, je savais que ça pouvait arriver. Tu sais, les jeunes, aujourd’hui, c’est pas comme dans notre temps. Ils ont cette construction profonde à laquelle nous n’avions pas une minute à consacrer. Que veux-tu, les époques sont ce qu’elles sont.

FÉLICIEN: Tout de même. Un pied en moins, c’est nul.

Quand Rod se pointe du côté gauche de la maison, Grégoire rentre son pied encore valide sous la chaise, ainsi que son moignon, par précaution. On ne sait jamais. Mais Rod passe devant lui sans le regarder, comme s’il pensait à autre chose. Au moment où il allait à nouveau s’éclipser du côté droit de la maison, il ramasse quelque chose par terre, et revient en trombe et d’un premier coup, solide et direct, tranche l’avant-bras droit, avant de reprendre son élan pour trancher l’avant-bras gauche. Essoufflé, visiblement fatigué par l’effort, il retourne lentement derrière la maison, par la droite.

FÉLICIEN: Là c’est trop! C’est un massacre! J’appelle la police!

GRÉGOIRE: Plutôt que de dire n’importe quoi, désinfecte-moi ces plaies, et applique bien les bandages. Tu as vu comment j’ai fait, tout à l’heure, pour la cheville?

FÉLICIEN: Tu diminues à vue d’oeil Grégoire! Bientôt, je ne te reconnaîtrai plus. Je lui en mettrais bien une bonne baffe à ce gamin!

GRÉGOIRE: N’oublie pas l’essentiel, Félicien. Rod, eh bien il construit, il construit. Ne l’oublie jamais, quoi qu’il arrive.

Et de la gauche, après un autre tour de la maison, arrive Rod, qui semble avoir repris de la vigueur après ses derniers exercices. Grégoire se penche vers Félicien, et très vite, lui murmure à l’oreille.

GRÉGOIRE: Viviane t’aime bien. Rod aussi, à sa façon. Mais il construit, il construit, faut comprendre. Ce serait bien que tu emménages ici. Demain peut-être?

FÉLICIEN: Demain? Tu as perdu la tête?

GRÉGOIRE: Pas enco…

D’un beau geste circulaire, digne d’une chorégraphie de ballet, Rod lui tranche le cou. La tête, sans son socle, roule derrière la chaise, souriante. Félicien, saisi par la scène, s’élance vers sa voiture, pendant que Rod reprend sa marche lente vers la droite de la maison. Avant que Félicien ne parvienne à sa voiture, Viviane l’appelle, du seuil de la maison.

VIVIANE: Félicien! Félicien!

Le visage déformé par la terreur, Félicien se tourne vers elle, resplendissante dans ses vêtements de sport. Elle l’appelle de la main, l’invite à entrer.

VIVIANE: Viens! Viens vite!

Calmé, Félicien revient d’un pas lourd vers la maison, et sans un regard pour la tête joyeuse de son ami, il se laisse diriger à l’intérieur de la demeure par Viviane, pimpante, insouciante. Quelques minutes plus tard, Félicien ne comprend pas pourquoi il la demande en mariage, il n’est pas certain d’entendre qu’elle accepte, il ferme les yeux et quand leurs lèvres s’effleurent, un frisson froid lui coule le long de la colonne, court, mais violent.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Balade de madame Martin 

Tu empiles dans ta voiture les vêtements que tu recueilles depuis un an, il y en a beaucoup, de toutes les tailles, bébés, enfants, maman, papa. Tu souris, tu es fière. Beaucoup de travail, laver, repriser, presser, on dirait qu’ils sont neufs, ils plairont, ils apporteront un petit rayon de soleil. Oui, un rayon, même s’il est brisé, ça brille quand même. Il brillera dans leurs yeux. Tu arrives au Centre, tu n’y vas jamais, habituellement ils viennent chez toi pour ramasser, mais les bénévoles meurent, on ne les remplace pas aussi vite qu’autrefois.

Tu pousses la porte, tu ne reconnais personne, tu te demandes si le Centre n’a pas déménagé, si tu ne t’es pas trompée d’adresse. Non, c’est bien ici. Monsieur Lapointe est absent, madame Simon arrivera plus tard. Quatre jeunes personnes t’aident à transporter les vêtements. Elles sont méticuleuses, elles s’étonnent de la qualité des vêtements, elles te félicitent pour ton travail, tu rougis, tu cherches qui sont les filles, qui sont les garçons, tu caches ton malaise derrière ce sourire de pose, ces personnes montent et descendent les escaliers, elles parlent de pourquoi, mon pourquoi, son pourquoi, leur pourquoi, avoue-le, madame Martin, tu as peur, tu crois être piégée dans un nid de rastaquouères, où est ce bon monsieur Lapointe, où est cette bonne madame Simon? Tu les regardes à peine lorsque tu t’enfuis, tu crains qu’on ne te croie folle, mais déjà tu es prête à assumer cette folie au nom des tiens, au nom des dames de la Ligue de la préservation, et tu sors en courant, tu veux te réfugier dans ta voiture, retrouver au plus vite les dames de la Ligue, et cette question qui te contracte la cervelle, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu descends dans la rue, tu te crois sauvée, tirée d’affaire, pas besoin de faire semblant, pas besoin de te brûler les doigts. Tu cherches les clefs de ta voiture, où sont-elles, tu ne les trouves pas, madame Martin, tu es trop agitée, est-ce que ton cœur tient le coup? Cette femme qui s’approche, cette femme, l’as-tu vue, l’as-tu entendue? Elle te parle, elle te demande quelques dollars, tu fouilles comme une folle dans ton sac, ces satanées clefs, je les ai perdues! Est-ce bien des dollars qu’elle te demande, ou une direction, ou seulement si tu vas bien, car elle a peut-être vu ton visage tordu, mais tu n’entends rien, tu fuis ces yeux inconnus qui insistent, qui s’accrochent à ton pantalon si bien pressé, à ton chemisier si blanc. Décidément, les clefs te fuient, tu la sens bien, maintenant, dis, tu la sens? Est-ce une odeur de sueur, urine, merde, elle pue, elle est peut-être couverte de puces, de punaises de lit? Est-ce bien cela, ou un parfum, ou rien du tout, quelque chose dans ta tête qui décidément se détraque? Tu en trembles. Tu ne lèves pas les yeux vers elle pour ne pas avoir l’impression de t’engager, mais tu la sais là, tu as peur encore une fois, n’est-ce pas, madame Martin? Tu ne reconnais pas cette voix, les mots qu’elle emploie, tu ne reconnais rien dans cette femme que tu refuses de voir, et tu trembles, où sont tes clefs, madame Martin? Quand ton œil tombe sur le contact de ta voiture, tu te dis qu’il était temps, tes clefs, évidemment, tu les as laissées dans le contact, comme ça t’arrive si souvent, tu ouvres la portière, tu te lances à l’intérieur comme sur ta planche de salut, mais qu’est-ce qui se passe?

Tu roules à peine cent mètres, peut-être moins, la rue est bloquée, impossible d’aller plus loin. Du boulevard déborde une foule innombrable qui danse et qui chante, des gens de tous âges, vêtus et nus, ils sautent sur les voitures garées, ils en égratignent plusieurs, ils en écrasent quelques-unes. Le joli chant qui monte d’eux t’aurait peut-être plu, mais à la radio, si tu avais pu le goûter paisiblement dans ton fauteuil, celui qui est près de la fenêtre, où tu reçois les dames de la Ligue. Mais ici, quel affront! Ils montent sur ta voiture, et tu ne peux plus fuir. Ils te sourient, t’offrent de charmantes pâtisseries, mais tu es paralysée, tes deux mains crispées sur le volant tu voudrais disparaître. Les pas de ces voyous sur ton capot, ta voiture qui tangue, tu pries pour que les escouades spéciales de la police nettoient le boulevard, la rue, tu pries pour que l’armée déploie ses troupes, rétablisse l’ordre, et tu fermes les yeux, tu serres les paupières de toutes tes forces pour ne plus voir même le rouge qui te brûle, pour retrouver la nuit, juste un instant. Tu es désespérée, reconnais-le, madame Martin, tu veux appeler tous les tiens à la rescousse. Mais quand tu soulèves enfin tes paupières, tu ne vois rien, il n’y a personne, nu ou habillé, tu es bien seule dans ta voiture qui a embouti un camion stationné. Tu es en sueur, madame Martin, tu cries à l’injustice, mais qu’est-ce qui se passe?

Soudain, tu te souviens de cette dame qui habite près d’ici, oui tout près, sur cette rue, où est-ce déjà? Tu sors, tu crois reconnaître la maison, tu abandonnes ta voiture, tu n’entends pas celui qui t’appelle, qui maintenant te menace de lancer les flics à tes trousses. Tu traverses une mer de rires et de chants et tu y parviens chez cette dame, oui, enfin, libération te dis-tu, tu frappes, elle t’ouvre aussitôt, tu t’écroules à ses pieds, épuisée. Alarmée elle te conduit jusqu’au salon, tu lui racontes tout, et la voici, cette dame de la Ligue de la préservation, toute aussi terrifiée que toi, vous vous serrez les mains longtemps, plus un mot n’est nécessaire, tu as retrouvé ton monde. Tu ne sais pas si beaucoup de temps passe, ou seulement quelques minutes, tu lui suggères d’appeler la police, le député, le président, mais avant que vous ne vous soyez décidées, on frappe à la porte, tu reconnais le jeune Dumoulin, tu sautes de joie, fils de ton voisin Dumoulin, policier, garçon probe et respectueux, tu laisses une larme couler, tu te détends, tu célèbres ton libérateur, qui te passe les menottes. Tu t’écroules, madame Martin, en te demandant, mais qu’est-ce qui se passe, et personne ne te répond, ni Dumoulin, ni la dame de la Ligue de la préservation.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.