Un séminaire dans un cadre enchanteur 

Nous attendions tous ce discours avec impatience, plusieurs d’entre nous avaient parcouru des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour y assister. Un cadre enchanteur, comme disent les commentateurs: lac calme dans une région si éloignée qu’on n’y retrouve que deux ou trois chalets, rien de plus. Autour, la montagne, la forêt, une petite cascade qui descend en plein milieu du terrain, que nous traversons grâce à un de ces petits ponts de pierres et de bois en arche.

Nous prenions place, pour certains sur des chaises de jardin, mais pour la plupart, dont j’étais, directement sur l’herbe, avec ou sans couverture. Il s’est incliné, pour entrer tout de suite dans le vif du sujet, en homme de peu de temps. Transformation, détermination, il nous a annoncé que la plupart d’entre nous ne réussiraient pas à cause d’un défaut de constance, mais que nous ne le savions pas encore, il se proposait de nous détailler sa méthode, il répondrait aux questions à la fin, mais déjà à ce point je comptais une bonne dizaine de piqûres de moustiques. Se concentrer, simplement écouter, devenait ardu à cause des moustiques, petites bestioles qui prolifèrent dans les secteurs humides, qui peuvent vous tomber dessus en bataillons toujours renouvelés, jamais vaincus. Vous avez beau les écraser à tour de bras, utiliser des lampes pour les griller, rien n’y fait, la population des moustiques n’est pas en péril. Un ancien groupe rock américain avait écrit une chanson sur les moustiques, je me suis toujours demandé pourquoi, surtout que la mélodie était d’une naïveté navrante, bonne à égayer une classe de maternelle. Étonnant d’autant plus qu’auparavant, avant la mort de leur parolier chanteur poète autoproclamé, leurs chansons étaient tout sauf légères. Mais ça a plu, assez pour être traduit en français et obtenir, peut-être davantage que dans la langue d’origine, un grand succès. Sauf que chanson ou pas, j’en connais plusieurs qui ne vivraient pas à la campagne, encore moins en forêt, à cause des moustiques, chassés, tenus au loin par ces petites bêtes fragiles, si faciles à écraser, plus que ces autres bêtes, ours, loups, lynx, pumas, orignaux et autres mammifères.

À la fin du discours, mes chevilles étaient enflées, et le cou, et les bras, même le cuir chevelu. Je me suis levé avant que ne soient posées les premières questions. Tant pis, j’achèterai son livre, ce sera bien, et bien mieux, de lire à l’abri.

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Est-ce que les USA existent? 

JOSÉE: C’est bien le président des États-Unis, là?

JULIANNE: Le président des US of America? Pas du tout! Not at all.

JOSÉE: Pourtant, ça lui ressemble drôlement, et je t’assure, je sais reconnaître un visage, j’ai une mémoire visuelle effroyable, oui vraiment, ça effraie ceux qui m’ont oubliée comme cet homme qui m’a insulté il y a neuf ans deux mois dans le stationnement du centre commercial, il m’avait traitée de sale pute parce que je m’étais mal stationnée je bloquais sa voiture je n’avais rien répondu des types comme ça j’enregistre et je m’en vais eh bien figure toi que je l’ai retrouvé il s’est présenté devant notre comité d’entretien un poste d’analyste de réseau je lui ai demandé ce qu’il pensait des relations entre collègues masculins et féminins il nous a seriné des lieux communs ce qu’il pensait que nous souhaitions entendre et quand je lui ai rappelé qu’il m’avait appelée sale pute son visage s’est affaissé littéralement tombé comme si Satan se dressait devant lui ou la mort ou un revenant nous l’observions deux secondes trois secondes il a fini par se lever par quitter la salle nous ne l’avons plus jamais revu alors tu vois les gens, je les reconnais.

JULIANNE: Je sais, je connais ça de toi, mais là, ce n’est pas le président des USA, c’est qu’une photo.

JOSÉE: Oui. Bon. Une photo. Oui c’est une photo. Une photo si tu veux, mais une photo du président des États-Unis. Une représentation du président quoi!

JULIANNE: Non.

JOSÉE: Comment, non? Rien qu’à regarder, on voit bien ce qui en est.

JULIANNE: Regarde. Tiens, prends ma loupe. Observe attentivement. Tu vois ce maquillage sur les tempes, tu vois ces quelques cheveux qui dépassent derrière, tu vois ce costume amolli, usé aux boutonnières? La personne que tu vois, c’est une femme. Une femme déguisée en président des USA, et c’est cette femme qui a pris elle-même la photo.

JOSÉE: Un selfie?

JULIANNE: Avec un appareil photo de pro, parce que cette femme, c’est une pro, c’est une grande artiste tu sais, une artiste american.

JOSÉE: Tu as raison! À force de scruter, on finit par voir.

JULIANNE: Une reproduction d’une reproduction. Peut-être davantage, si l’original est faux.

JOSÉE: C’est-à-dire?

JULIANNE: Est-ce que les USA existent? Est-ce qu’il y a un président des USA?

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L’espace illimité de l’amitié

SAMUEL: Hier, je me suis arrêté au café, le temps de prendre un verre. Comme d’habitude, j’y suis resté plus longtemps que prévu, à cause des copains. Il y avait Angèle, Annie, Audrey, Agnès, Adèle et Yves, et André, Albert, Antoine, Alexandre, Alexis, Arnoul, Augustin et Claude, Carine, Catherine, Cécile, Charlotte, Cunégonde, Constance, Clotilde, Clémence et Michel, Kateri, Kevin, Kieran et Lambert et Léon et Larissa et Mathurin et Isabelle et Hervé et Zacharie et Urbain et Séverin et Vincent.

VITAL: Ah bon. Walbert n’était pas là, ça m’étonne, lui que j’y rencontre cinq fois sur quatre, c’est tout dire, ou du moins le début, car celui-là comment l’imaginer autrement que zigzaguant entre les tables avec un verre et une tasse les yeux sur la porte dans l’attente qu’elle revienne même s’il sait et reconnaît et en possède toutes les preuves qu’elle danse et chante et additionne et soustrait et compile et vérifie dans une ville un pays où il ne mettra jamais les pieds parce qu’on y interdit l’entrée à ceux qui se sont dotés d’un casier judiciaire même si dans son cas c’était il y a longtemps sauf que la gravité l’étrangeté la cruauté ont tracé de profonds sillons sur son visage son esprit, à preuve ces poèmes qu’il écrivait juste après et jusqu’à tout récemment quand il a enfin réalisé qu’il préférait les voitures sports aux vieilles semelles élimées.

SAMUEL: J’ai remarqué son absence, mais on ne m’a pas éclairé sur les causes, nous avons parlé du dernier match, des élections de la pandémie des vieux des enfants de leurs parents de l’intelligence des arts de la mécanique de la physique des camions diésel des vélos électriques des repas congelés du sexe de la sexualité des yeux des livres du trafic de la campagne de la phénoménologie du matérialisme de la musique subsaharienne, et des boulettes végétariennes à base de lentilles.

VITAL: Tiens, les voilà, Yolande, Valbert, Tatiana, Dila, Teresa, Paul, Véronique, Corinne, Mamertin, Joachim, Justine, Louise, Marine et Marthe, Martin et Materne, Odile et Olive, Romolo et Rosa.

SAMUEL: Je présume que nous parlerons de morale, de mariage, de religion, de révolution, de destitution, de constitution, de surréalisme, du Chevalier des Grieux, du président, du PDG, de l’ONU, du Yucatan, des prothèses et de tous les sujets dont ils voudront parler, qu’ils introduiront dans la conversation et que nous ignorons pour l’instant, mais ça ne saurait tarder, car tu l’as dit, les voilà, ils sont là, les voici donc. Bonjour vous tous!

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Chassé-croisé

Il suffit de prendre une loupe pour y voir de plus près. C’est ce que j’ai dit aux enquêteurs quand ils se sont pointés à la ferme pour enquêter sur le meurtre de papa. Eux, ils concluent à une mort accidentelle. Oui. Bien sûr. Comme si un homme aux genoux en compote serait capable de marcher neuf kilomètres à travers champs et bois, grimper sur un rocher, pour finalement basculer de l’autre côté sur les galets qui couvrent la berge de la rivière.

L’impossible est là, clair, net, évident. Pourtant, il ne convainc personne. Même que dans les congrès de ce gourou, on prétend le renverser à volonté, suffit de verser quelques milliers de dollars, oui voilà, mille, deux mille, trois mille, ça n’a pas de prix se faire dire que c’est maintenant possible. Alors ils y croient, pas trop le choix, une fois pris dans l’engrenage au vu et au su de, mais vous savez bien, et ça n’en finit plus, et il y en a qui s’enrichissent, et il y en a qui s’appauvrissent.

Alors, je vous la pose tout net la question: qui s’est soucié de ce qu’on disait en Inde du gourou des Beatles? Certains pourraient soutenir qu’un gourou perd ce qu’il possède lorsqu’il entre dans le monde du spectacle. Que le monde entier observe. Niveler par le bas, et ne plus peindre que pour être compris de tous, même des voleurs de bicyclette et des policiers. Ne plus s’adresser qu’à des enfants de huit ans de vingt ans de cinquante ans.

Car il ne faut pas se méprendre sur eux, les enfants qui croissent dépassent toujours les enfants qui rapetissent. C’est une évidence, mais il est bon de la rappeler au moins une fois par décennie. Monsieur le maire, notez-le. Merci.

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On veut jouer 

J’ai vu cent collisions. Une voiture traverse sur un feu vert, un VUS qui ne s’est pas arrêté au rouge l’emboutit. Une camionnette roule sur une route de campagne, un camion de livraison déboule à toute vitesse d’une route transversale et l’écrase contre un muret. Un VUS évite une voiture immobilisée en plein milieu d’une autoroute à quatre voix, et se fait accrocher par un semi-remorque qui se plie en deux et happe cinq voitures. J’en ai vu cent collisions comme ça, les unes après les autres. Ça dure quinze secondes, parfois trente. Il n’y a jamais de sang, jamais de morts. Que des tôles et des plastiques qui s’écrabouillent, qui s’écrasent, qui éclatent. Presque sans bruit. Pas du cinéma, pas un montage, pas des cascades. Du vrai, comme on dit, ça s’est vraiment passé. Alors, évidemment, on s’habitue. On s’achète une bagnole, une qui roule bien, une qui roule vite, parce que nous aussi, eh bien, on veut jouer.

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L’homme de scène au lacet défait 

Léo monte sur scène, un sourire béat lui déforme le visage, un de ses lacets pend lamentablement. Dangereusement.

LÉO: Merci la vie!

VIE: Qu’est-ce que tu racontes?

Léo (et toute l’assistance avec lui) lève les yeux au plafond. Le plafond maintient son impartialité, ne bronche pas.

LÉO: Qui a parlé?

VIE: La vie! Qui veux-tu que ce soit?

Léo aspire expire aspire expire, balaie la foule des yeux.

LÉO: Cette voix, elle jaillit de moi, elle jaillit de vous! La même voix répétée! Amplifiée!

VIE: Respire par le nez. Y a pas à en faire tout un roman.

LÉO: Merci la vie!

L’assemblée répète à l’unisson, deux cent trois visages béats, merci la vie!

VIE: Vous en avez fumé du bon! Faudrait vous calmer le pompon, mes cocos. Merci la vie, merci la vie, pourquoi pas merci le caillou ou merci le chien le chat le cheval! Si vous avez, comme on dit, un petit moment, un moment bien bref éphémère illusoire, c’est pas moi qu’il faut remercier, c’est votre cervelle! C’est elle qui vous voile tout pour un instant, un instant seulement.

LÉO: Nous atteignons l’Harmonie avec la vie! Voilà la vérité!

VIE: Je t’ai déjà entendu dire putain d’vie d’merde, je le dis, juste comme ça, parce que tu le diras encore.

LÉO: C’était avant l’Illumination!

VIE: Tu m’assommes. Moi je ne donne rien, je ne prends rien, je suis le bourreau, je suis la libellule, je suis la hyène, je suis le faon. Et puis. Vous m’assommez. Je vous laisse à vos enfantillages. Il y a un charmant tortionnaire qui me remercie lui aussi, je dois y aller. Tourlou!

LÉO: La vie?

Ni la vie, ni le plafond, ni rien d’autre ne lui répond. Dubitatif, Léo propose à l’assistance son nouveau livre, versions papier électronique audio, mais peut-être dégoûtés de la gratitude foraine, les spectateurs quittent en tas, se bousculant, s’injuriant, se piétinant, se maudissant.

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Quand ça va, ça va

Deux hommes, à ce qu’il semble, et un troisième, à ce qu’il semble, qui s’approche.

ROC: Dan!

DAN: Salut Roc, salut Len.

LEN: Ça va?

DAN: Toujours!

ROC: Faut pas exagérer. Il y a dans toujours une surabondance outrancière.

LEN: Une illusion?

DAN: Ravi Dan, c’est moi!

LEN: On ne l’est pas toujours, ravi, ça n’existe pas. Même dans les livres, même à Tahiti ou à Shawi! Hein-posse-cible. Impossible.

ROC: J’ai tendance à penser comme toi, Len. Moi-même, que vous connaissez jovial, allègre et radieux, j’ai parfois le blues, le spleen, le cafard.

DAN: Soit.

LEN: Ravi Dan! Je ne veux pas tournicoter le scramasaxe dans la taillade, mais un feu  n’a-t-il pas désintégré l’essentiel de tes biens, masure, mobilier, mémoires, miroirs, moto, minet?

DAN: Mais oui.

LEN: Alors, n’es-tu pas, juste un peu, triste?

ROC: Triste Dan! Ton sort t’échappe. Deux jours après cet incendie, ta femme ne s’est-elle pas enfuie avec un orang-outang?

LEN: Triste triste Dan!

ROC: L’orang-outang banquier n’a-t-il pas gelé tous tes accès aux comptes communs, aux investissements communs?

LEN: Le macaque!

ROC: Triste Dan! En gros, ces deux primates t’ont ruiné. Comment être heureux?

LEN: Triste Dan!

DAN: Vous ne connaissez pas tout.

ROC: Tu as réussi à tout leur reprendre?

LEN: Ils croupissent derrière les barreaux, dans un zoo mal famé?

DAN: Pas du tout. Ils paradent à Shawi.

ROC: Encore plus Triste Dan!

DAN: Il y a aussi un peu de ceci, un peu de cela, comme pour n’importe qui. J’ai perdu ceci et cela, ma situation, ma santé, mon sous-marin, mes sous-plats, ma servilité, mes sermons et mes satires.

LEN et ROC: Et ça va?

DAN: Ben oui, ça va, et vous?

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Les interrogants 

Louis descend le boulevard, gai, le soleil chauffe l’asphalte, produit des ombres nettes, courtes. Un passant vient à sa rencontre, ralentit, le dévisage.

PASSANT: Pourquoi?

Louis sursaute, mais le passant poursuit son chemin sans s’arrêter, sans se tourner.

LOUIS: Monsieur! De quoi s’agit-il?

L’homme ne se retourne pas, accélère légèrement pour disparaître à l’intersection. Après tout, peut-être ne s’adressait-il pas à lui, il y en a plein qui, comme ça, se parlent à eux même, répètent des dialogues avec leurs proches, répliquent avec un peu de retard à ce qu’on leur a annoncé, leurs regards se perdent, ne voient pas, se posent au hasard.

UN AUTRE PASSANT: Pourquoi?

Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à Louis que le type s’adresse. Pas plus que l’autre, il ne s’arrête pas, comme s’il n’avait aucune envie d’entendre la réponse à sa question, comme si ça n’avait aucune importance, une de ces questions qui restent en suspens, dont c’est la particularité d’être en suspens. Tout de même, deux de suite. Louis se gratte le cuir chevelu, oh très discrètement, brièvement.

PASSANTE: Pourquoi?

Louis fait volte-face, les traits figés, durs.

LOUIS: Quoi?

Il a hurlé. Des gens se tournent, s’écartent de lui.

PASSANT: Pourquoi?

Cette fois, Louis s’élance vers l’inconnu, lui attrape le bras. L’autre cherche à se dégager, effrayé.

LOUIS: Qu’est-ce que vous voulez savoir? Pourquoi avoir demandé pourquoi?

PASSANT: Vous êtes fou! Lâchez-moi!

LOUIS: C’est un coup monté, c’est ça? Les copains vous ont demandé de passer à côté de moi, les uns après les autres, avec vos pourquoi. Avouez!

PASSANT: Lâchez-moi ou je porte plainte! Regardez, les gens filment, vous irez en tôle. Pauvre con!

À regret, Louis abandonne l’inconnu, reprends son chemin, irrité, d’humeur à égorger des pigeons. Il presse le pas, pressé d’en finir avec ce boulevard, pressé de rentrer chez lui.

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que t’as un gros nez.

Il ne ralentit pas, ne la regarde pas, ne se retourne pas.

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que le ciel t’emmerde.

PASSANT: Pourquoi?

LOUIS: Parce que tu t’enfonces.

PASSANT: Pourquoi?

LOUIS: Parce que!

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que!

Louis finit par respirer. Il sourit, bêtement, défait le premier bouton de sa chemise, sifflote. Au premier passant, un regard droit dans les yeux.

LOUIS: Pourquoi?

L’autre le regarde, l’appelle, mais Louis poursuit son chemin, l’esprit ailleurs.

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Une vieille carte postale 

JIMMY: Aujourd’hui, j’ai reçu cette étonnante carte postale d’Amanda. Tu sais ce que c’est, une carte postale? Parce que de nos jours, qui en envoie encore? Plus simple de prendre les photos soi-même, de les envoyer dans la seconde avec trois mots, on peut en envoyer des dizaines. Mais moi, j’ai reçu une carte postale, comme autrefois. Ce qui  m’intrigue, c’est que c’est une vieille carte postale, je dirais même, une de ces cartes qu’on pourrait retrouver chez un antiquaire, noir et blanc, ou plutôt, sépia pâlie et beige crasseux, une vieille photo, et tout, mais vierge, c’est-à-dire qu’elle était encore vierge avant qu’on ne me l’envoie, jamais utilisée, rien d’écrit à d’endos, pas de trace de timbre, comme si on l’avait achetée il y a soixante-cinq ans dans l’éventualité où elle servirait un jour, mais à quoi, on se le demande, on y voit un hôtel, Hôtel Mont-Cassin, semble-t-il, mais le Mont-Cassin est italien, Monte Cassino, et ce n’est certainement pas un hôtel italien sur la photo, prise probablement à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, quelques mois peut-être, un an tout au plus après la bataille de Monte Cassino, après les meurtres viols rapines par le corps expéditionnaire contre la population civile. À peine trois voitures devant l’hôtel, des Buick, des Chevrolet, modèles 1944 1945 côte à côte face à l’hôtel, le stationnement indiqué par trois séries de petites pierres blanches, et l’hôtel lui-même, une sorte de work in progress constitué, vraisemblablement, d’un édifice originel, une sorte de bâtiment rural entre la maison cossue à trois étages et la grange, recouvert de planches horizontales, toiture en U renversé, deux fenêtres sous les combles, vue de côté, et au fil des ans on a rajouté une lucarne gigantesque, qui a permis d’égayer les chambres du dernier étage, ancien grenier, puis une large devanture, presque un nouvel édifice sur le devant, quatre fenêtres de large, deux étages, mais cette fois en briques, dans un style totalement différent de l’édifice principal, et ensuite, variant encore le style, on a ajouté une véranda sur trois côtés, façade, arrière, devant, en planches, mais verticales cette fois, et noires, ou d’une couleur très foncée, avec quatre grandes baies vitrées, qui contrastent totalement avec les quatre fenêtres à volets du dessus, puis, dans un souci de dépareillement, on a décoré le bas de la véranda, ainsi que deux portails à toit en pignon de chaque côté de la devanture, avec des pierres des champs, pierres rondes semblables à celles du stationnement, pour enfin, longtemps après, ou pas, on a construit un large escalier, en pierres et en briques, dépareillé lui aussi, le tout présentant un spectacle plutôt triste, brinquebalant, une somme de laideur et de cacophonie qui tiennent plus du délire que de l’art.

RAPHAËL: Et qu’est-ce qu’elle t’écrit, Amanda?

JIMMY: Elle dit qu’elle ne reviendra pas. Vois, lis, elle a écrit “je ne reviendrai pas, Amanda”, et il y a mon adresse.

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Les fruits innombrables du dialogue

ÉMILE: L’année s’achève même si je n’ai pas encore trouvé le caillou de mes rêves. J’ai peut-être trop frotté, ces dernières années, en me brossant les dents.

VOISIN: Pardon? Est-ce à moi que vous vous adressez? Parce que vous savez, je ne comprends rien à ce que vous racontez, ça me semble alambiqué, vous savez, comme dans alambic, distillation, vous voyez, petite flamme sous l’éprouvette, tuyau qui serpente, l’eau qui s’échappe, si vous me suivez, exactement comme un prisonnier qui aurait le feu au derrière et qui prendrait la poudre d’escampette, exactement cela, sauf que dans le cas de l’alambic, c’est ce qui reste qui nous intéresse alors qu’après le départ du prisonnier, en général il n’y a rien, derrière, d’intéressant, un livre peut-être, quelques lettres, certainement pas un coffret antique débordant de bidules en or et de pierres précieuses, sans doute plus que le caillou de vos rêves dont vous nous avez si peu, si ce n’est rien, dit, parce que j’ai cru comprendre que chez vous, cher voisin, la saine communication n’est ni une vertu à cultiver ni une qualité intrinsèque, quoique je ne prétende pas, et n’en ai pas la moindre intention, voir à l’intérieur des gens, et surtout pas dans votre intérieur, celui de votre personne, car s’il ressemble à votre résidence, vous vous y perdez assurément plus souvent qu’à votre tour et alors, il faut se le demander, je me le demande, oh très légèrement et avec une attention superficielle, vous devriez, si ce n’est pas déjà le cas, vous le demander, mais pas plus, car pourquoi quiconque d’autre que nous, qui assistons au spectacle de votre confusion, pourrait s’intéresser à votre intra-muros, quiconque et pour quel motif, je vois à votre air hagard que vous partagez mon avis sur ce point, tant mieux, et l’on serait porté à dire qu’il y a toujours cela de gagné, mais je ne dirai pas, je ne voudrais pas même le suggérer puisqu’avec vous, y a-t-il jamais quelque chose de gagné, tout ne s’éclipse-t-il pas dans la minute ou même, dans la seconde, ce qui expliquerait votre sortie d’aujourd’hui dont, heureusement pour le monde dans lequel nous vivons tous deux, je suis le seul témoin, le seul qui, jusqu’à la fin des temps, du nôtre en tout cas, pourra en témoigner, ce que je me garderai bien, soyez rassuré, ou inquiété, à votre guise.

ÉMILE: Je vois.

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