Êtes-vous célibataire?

AXELLE: Bien sûr, j’aurais pu l’assassiner. J’avais un motif, un motif très simple. Je ne l’aimais pas. Je n’ai jamais pu le sentir. Dès le premier jour, j’ai flairé le faucon, le loup, le renard. Un blaireau. Prêt à toutes les simagrées pour s’approcher de notre famille et surtout, de notre fortune. Au fond, je voyais bien qu’il s’ennuyait avec nous, qu’il n’avait jamais rien pour nous que ses blagues, lourdes, incompréhensibles. Nous sommes des gens sérieux, monsieur. Nous avons fait fortune dans la suie, monsieur. Entreprise établie. Quarante ans. Nous ramonons les cheminées ancestrales, modernes, tout, dans un rayon de cent cinquante kilomètres. Vous avez une cheminée, monsieur l’enquêteur? Voici notre carte, et même, en voici cinq. Distribuez, distribuez. Notre réputation n’est plus à faire, nous ramonons. À la perfection. Des artistes, des experts, des maîtres. Tandis que lui, ça ne s’est jamais sali les mains. Ça n’a jamais connu le travail, mais ça voudrait en manger les fruits. Un gendre comme lui, non merci. Les familles honnêtes se passent de ces moustiques, ces pucerons, ces sangsues. Encore la semaine dernière, ils étaient à la maison, nous parlions des caillots de mon frère, car vous savez que cela lui a occasionné toutes sortes de désagréments, beaucoup de stress, de l’incertitude, nous parlions aussi de l’anxiété de ma soeur, qui a finalement accepté de consulter un professionnel, car ça l’empêchait de maintenir un niveau décent de productivité, nous parlions de la fracture du fémur de mon neveu, nous parlions de l’accouchement de la fille de ma cousine. Lui n’écoutait pas. Il regardait la neige tomber par la fenêtre, il chassait les peluches sur son pull, il se servait et se resservait du vin, notre vin. Nos histoires ne l’intéressaient pas. Pourtant nous, nous dressons des bilans de santé. Nous adorons. C’est nous. Nous aimons les nôtres, nous connaissons leurs douleurs. S’il nous avait aimés, il aurait aimé les nôtres, il se serait renseigné sur le bilan de santé de chacun, il aurait vibré d’une réelle sollicitude pour chacun des membres de nos corps, son front se serait rayé d’une fine ride d’inquiétude, quoi! Le goujat, il lui arrivait même de bâiller. Je plains ma fille, ma pauvre fille, qu’il n’écoutait pas plus, j’en suis certaine, lorsqu’elle lui donnait des nouvelles de l’hernie discale de son père ou des cataractes de sa mère. Je vous le dis, monsieur l’enquêteur, malgré ses sourires et ses paroles gentilles, cet homme manigançait dans notre dos pour s’immiscer jusqu’au coeur de notre famille, jusqu’à notre portefeuille. Tout cela, nous l’avions dit à notre fille, nous lui avons ouvert les yeux à plus d’une reprise. Mais elle n’a rien voulu entendre, elle l’a défendu avec une exaltation de possédée. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait, cet homme lui avait javellisé le cerveau, il entrait en elle comme dans un cheval de Troie pour envahir notre fief. Nous avons fait ce que tout bon parent ferait: nous avons tenté de sauver notre fille. Mon mari et moi avons parcouru la région à la recherche d’un meilleur parti. Nous en avons trouvé cinq, tous très beaux, travaillants, intelligents, qui ne se lassaient pas de nous interroger sur notre état de santé, de nos troubles digestifs à nos troubles osseux. Mais notre fille les a tous rejetés, elle s’est même fâchée! Elle n’est pas venue à la maison pendant au moins quatre jours! Alors, monsieur l’enquêteur, quand nous avons appris que notre gendre avait été ligoté, bâillonné, transporté dans le coffre d’une voiture jusqu’à la forêt de Rosemont, qu’on lui avait tranché la gorge avec un couteau de chasse, qu’on l’avait achevé d’un coup de fusil de calibre douze, qu’on avait brûlé son corps après l’avoir arrosé de mazout, qu’on avait éparpillé ses centres dans la campagne, sur le chemin des Coteaux d’or, eh bien monsieur l’enquêteur, nous étions soulagés. Tristes de cette tristesse sans objet qui a fondu sur notre fille, mais soulagés tout de même.

L’ENQUÊTEUR: J’ignorais pour le calibre douze et le couteau de chasse. Nous n’avons retrouvé qu’un fragment de fémur et son téléphone.

AXELLE: Ah?

L’ENQUÊTEUR: Vous l’avez tué.

AXELLE: J’aurais dû écouter mon mari, et attendre l’avocat. Vous êtes doué, monsieur l’enquêteur, vous avez su me faire parler!

L’ENQUÊTEUR: Je dois vous passer les menottes, madame.

AXELLE: Êtes-vous célibataire? Vous n’êtes plus très jeune, mais pas encore vieux. Vous plairiez à ma fille, acceptez que je vous la présente, vous le voulez bien?

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J’en étais amoureux, moi

Une journée fraîche de septembre à Trouville. Oliver tient deux livres de la collection La Pléiade dans chaque main. Les œuvres complètes de Marguerite Duras. Il a pris soin d’envelopper les livres dans un sac plastique transparent, pour que le sable de la côte Normande ne les abîme pas.

Oliver a quitté son trou d’Orléans, Michigan, deux jours plus tôt. Pour se payer le voyage, il a vendu son vieux pick-up Ford et loué sa maison à un cousin.

La plage est déserte, à part une vieille dame qui marche lentement, et un trentenaire qui prend des photos. Oliver quitte la plage, gravit un escalier. Malgré une affiche qui indique Résidence privée – Passage interdit, Oliver se glisse entre les panneaux entrouverts du portail, court jusqu’à la porte principale, qu’il tente d’ouvrir. Verrouillé. Il frappe, mais personne ne vient répondre. Pourtant, il y a des gens, le stationnement est rempli de jolies petites voitures de toutes les couleurs. Oliver court d’une porte à l’autre, frappe même aux volets à sa hauteur. Évidemment, personne ne répond.

Mais Oliver est déterminé. Il n’a pas fait sept mille kilomètres pour se heurter au silence. Les Roches noires. Il tourne autour de l’édifice, frappe à chaque porte, à chaque fenêtre. Soudain, une main lui saisit le poignet, le contraint à se retourner. Le gardien.

L’homme est costaud, solide. Il n’entend pas à rire. Il traîne Oliver jusque dans la rue, passe ses bras de chaque côté d’un lampadaire et le menotte dans cette position. Oliver, qui tient toujours ses précieux livres, proteste, mais le gardien ne veut rien entendre.

GARDIEN: Il y a eu effraction. J’appelle les gendarmes.

OLIVER: Je ne suis pas un voleur, pas du tout.

Au son de la voix d’Oliver, le gardien baisse son téléphone, dévisage son prisonnier.

GARDIEN: Vous n’êtes pas d’ici. Vous êtes anglais?

OLIVER: Non, Américain. Je suis d’Orléans, Michigan.

GARDIEN: Orléans? En Amérique?

OLIVER: Je vous en prie, détachez-moi. Vous voyez ces livres, un voleur ne se baladerait pas avec quatre livres.

GARDIEN: Vous savez donc lire. Vous avez bien lu, Passage interdit. C’est clair.

OLIVER: J’avoue, mais c’est peu quand toute ma vie est en jeu!

GARDIEN: Votre vie?

OLIVER: Enfin, c’est de mon salut qu’il est question. Je vous en prie, enlevez-moi ces menottes, elles sont inconfortables.

GARDIEN: Pas encore. J’appellerai peut-être les gendarmes, tout à l’heure.

OLIVER: Vous pourriez transmettre un message à une de vos résidentes, de ma part? J’ai n’ai fait tout ce voyage que pour ça.

GARDIEN: Nous n’offrons pas ce service, monsieur l’Américain. Utilisez la poste, comme tout le monde.

OLIVER: Je dois la voir! Vous voyez ces livres? Elle les signera, elle m’écrira quelques mots, je le sais, je le sens.

GARDIEN: Elle a écrit tout ça? Vous devez faire erreur, mon cher, il n’y a plus personne, de nos jours, qui écrit autant. Sans violer la confidentialité de nos résidents, je puis vous assurer qu’aucun n’est écrivain.

OLIVER: Mais elle, si! Vous n’avez jamais lu ces livres, vous qui vivez dans leur berceau!

GARDIEN: Vous ne seriez pas une sorte d’exalté, monsieur? Partir de si loin pour si peu.

OLIVER: Délivrez-moi de ces menottes, je ne me sauverai pas.

GARDIEN: Je m’en garderai bien. À vrai dire, vous m’inquiétez. Qui est cet écrivain que vous tenez à rencontrer?

OLIVER: Vous la connaissez! Si moi, dans ma petite bourgade de trois mille âmes je la connais, vous qui vivez à ses côtés ne pouvez que la connaître!

GARDIEN: Quel est son nom? Allez-vous le dire, à la fin?

OLIVER: Évidemment, comme vous l’avez deviné malgré votre déni, il s’agit de Marguerite Duras.

GARDIEN: C’est une blague? Je crois que je vais les appeler, les gendarmes!

OLIVER: Vous la connaissez, non? Je sais que vous ne pouvez rien dire sur vos résidents, confidentialité, mais cette résidente, c’est autre chose.

GARDIEN: Elle est morte en 1996. S’il est une chose que tout le monde sait, c’est bien ça!

OLIVER: Morte? Impossible! J’accepte que vous conserviez le secret sur l’identité de vos résidents, mais ne mentez pas!

GARDIEN: Regardez, je fais la recherche sur internet. Marguerite Duras. Voilà. 1914-1996. Constatez par vous-même. Morte depuis longtemps. Bien avant que je ne commence ici.

OLIVER: Morte? Pourtant… Pourtant, j’en étais amoureux moi!

GARDIEN: Amoureux! Elle aurait cent sept ans, mon pauvre, cent sept ans!

OLIVER: Cent sept ans? Mais en quelle année sommes-nous? J’ai l’impression que ma vie a sauté du train, il y a de cela bien longtemps. Cent sept ans… Je serais moi-même beaucoup trop vieux. Je serais disparu depuis longtemps.

Le gardien tourne le dos à Oliver, appelle la gendarmerie, signale un homme qui semble souffrir de graves problèmes de santé mentale. Derrière lui, au moment où il raccroche, un bruit métallique. Il jette un coup d’oeil par-dessus son épaule. Oliver a disparu. Les menottes gisent par terre, fermées. La rue est déserte, nulle part où Oliver aurait pu s’enfuir. 

GARDIEN: Qu’est-ce que c’est que cette magie?

Le gardien remarque deux sacs de plastique, qui ont glissé sous une voiture garée. Il se penche, ouvre les sacs. Les quatre tomes des œuvres complètes de Marguerite Duras.

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Ça me repose de la vie

La première fois, Perrine s’est étonnée, mes trois enfants n’ont pas aimé. Ça bouleversait leurs habitudes. Tout de même, deux pleines semaines se sont écoulées avant qu’elle ne se renseigne auprès de mes amis. Pas un ne m’avait vu. Sceptique, elle a décidé de ne pas les croire.

Un mois plus tard, elle a finalement contacté mes parents. Qu’elle déteste. Ils ont juré ne rien savoir, ont tenté de s’inquiéter, elle a abrégé la conversation sous prétexte que le rôti était cuit.

Tout de même. Le temps s’écoulait et je ne réapparaissais pas. Mon ami Marin s’est rendu à la police. Il soupçonnait Perrine de m’avoir assassiné. Un enquêteur s’est emparé du dossier, il y a consacré toute une matinée. Chaque fois que Marin se présentait au poste, on assurait que le dossier était toujours ouvert. Sans plus.

Las et franchement inquiet, Marin s’est mis à distribuer des affiches avec une jolie photo de moi. Grand sourire, belles dents, je crois que j’étais un peu éméché, mais Marin voulait s’assurer qu’on me reconnaisse.

Du côté de mes parents, j’ignore s’ils ont entrepris la moindre démarche. Je crois qu’après le coup de fil de Perrine, il n’y ont plus pensé. Quant à elle, Perrine, prise par la gestion de son entreprise, le tourbillon des enfants, la préparation des vacances de Noël puis de la semaine de relâche, l’organisation des heures en tête-à-tête et en corps-à-corps avec son amant, et bien, elle a fini par s’habituer à mon absence. À la savourer.

Je suis réapparu juste avant Pâques. Quand je suis arrivé à la maison, trois mois et 9 jours après ma disparition, tout était sens dessus dessous, les enfants criaient, Perrine parlementait en conférence vidéo avec un client, et le chien bouffait le pain qui traînait dans la cuisine. J’ai salué les enfants. Ils m’ont demandé vingt dollars. Je me suis penché pour embrasser Perrine sur le front, elle m’a répondu que ce n’était vraiment pas le moment.

Au pub, les copains m’ont fait la fête. J’avais soif comme jamais, j’avais faim. Nous avons bu jusqu’à la fermeture, et ça s’est poursuivi chez Marin. J’ai dormi sur son divan, ou par terre, quelque part dans son appartement. Ou sur le balcon.

Ça peut paraître absurde, mais ce n’est seulement le lendemain matin, en me réveillant, que je me suis rendu compte de ce qui m’était arrivé. J’avais hiberné. Comme un ours, j’ai passé l’hiver à roupiller, tout doucement, sous un sapin. J’avais décidé de faire une petite promenade en forêt, je me suis égaré, je me suis fatigué. Alors je me revois, je choisis un endroit bien confortable, sous un sapin, et je m’allonge pour une petite sieste. Qui a duré.

Marin et les amis ont ri. Nous avons bu à la santé des ours, des marmottes, des souris, des grenouilles et de toutes les bêtes qui hibernent.

Trois jours plus tard, je suis retourné à la maison. Perrine m’a accordé trois minutes, je lui ai tout raconté, elle m’a conseillé d’appeler pour l’aviser la prochaine fois parce que je lui avais fait perdre un temps fou.

Mon patron m’a mis à pied dès que je lui ai raconté la vérité, persuadé que j’inventais le plus abracadabrant des mensonges pour sauver ma peau. Chômeur, je me suis mis à chercher un emploi saisonnier. Travailleur agricole, pêcheur, joueur de baseball professionnel, les choix ne manquent pas.

L’automne suivant, j’ai bu pendant deux jours avec les amis en guise d’au revoir. Et j’ai appelé Perrine, pour la mettre au courant. Puis je suis retourné en forêt, j’ai retrouvé mon sapin, et en moins de deux, me voilà qui ronflais comme un homme heureux.

Et depuis, chaque année, j’hiberne. Ça plaît à Perrine, ça plaît aux enfants, ça amuse les amis, et ça me repose de la vie.

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Un goût acide sur les lèvres

Lucienne a besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Parce qu’elle le dépense, parce qu’elle doit le dépenser. Autrefois Lucienne a cru que ça y était, qu’elle franchirait enfin la porte qui la mènerait tout droit au grand amour, mais comme elle a menti sur son âge, ses parents, ses arrières-grands-parents, ses antécédents, ses enfants, la couleur de ses cheveux, la quantité de ses kilos, la nature de ses obsessions, la hauteur du plafond dans sa cuisine, la consistance de sa sauce tomate, la profondeur de son gouffre, le nombre de pages de son livre de chevet, l’harmonie de son ameublement, l’année de sa voiture, l’odeur de son gel de douche, l’amour lui a claqué la porte au nez. Il lui est resté sur la lèvre un goût acide, qui depuis n’a pas cessé de lui transpercer l’esprit.

Faute d’amour, elle demande de l’argent. À tous, à commencer par les dix pères de ses dix enfants. Chaque fois que l’un d’eux part, elle plaide des circonstances aggravantes, inventées de toutes pièces, et chaque fois le juge lui donne raison. Lucienne a su développer à l’excès son génie de la fabulation.

Au premier enfant, elle a demandé au juge de hausser la pension de dix pour cent, parce que le môme avait des cheveux roses, ce qu’elle n’a pas eu à prouver, malgré les protestations paternelles. Le juge lui a accordé vingt pour cent de plus, ulcéré par les prétentions de la partie adverse.

Au deuxième enfant, elle a réclamé trente pour cent de plus, parce que le rejeton était aussi laid que le père. Le juge, que le visage de l’homme en question répugnait, a tout accordé.

Aux troisième, quatrième, cinquième, sixième enfants, elle a réclamé cinquante pour cent de plus, parce que les gamins étaient verdâtre, bleuâtre, jaunâtre, violettâtre. Évidemment, sans surprise, les juges ont tranché en sa faveur. À ce point, Lucienne savait si bien convaincre, qu’elle aurait pu vendre de la poésie à des policiers.

Aux septième, huitième, neuvième enfants, Lucienne a haussé la mise. Elle a pris le risque de demander quatre-vingts pour cent de plus que la pension de base. Elle savait qu’elle visait haut, mais en femme d’ambition, elle a foncé. Au départ, les juges étaient perplexes. Quatre-vingts pour cent, c’est quand même toute une somme qui assurément appauvrirait le débiteur. Mais Lucienne a fait valoir que ces enfants étaient parachutiste, affairiste, cithariste, toutes activités qui, comme chacun sait, coûtent les yeux de la tête. Les juges, dans ces trois causes, ont réfléchi pendant trente-sept, trente-deux, trente-huit minutes avant de donner raison à Lucienne.

Au dixième enfant, forte de ses succès précédents, Lucienne a carrément suggéré qu’on lui verse le double de la pension de base. Cet enfant, a-t-elle plaidé, a les yeux de son père. Elle doit suivre une thérapie hors de prix pour ne plus voir en lui l’être immonde dont elle vient, après d’immenses bouleversements, de se séparer. Le père a bien tenté de défendre ses mœurs, mais à entendre sa voix nasillarde, le juge, qui avait trop bu, comme d’habitude, a rapidement donné raison à Lucienne, qui est sortie du palais de justice en chantant l’Internationale, dont elle ne connaît pas les paroles.

Ce don unique pour le mensonge de qualité, Lucienne a su le transmettre à ses rejetons. Et bientôt les années passent. Les gamins deviennent de réels adultes, fiers héritiers des talents maternels. Chaque année, pendant dix ans, ces enfants défilent devant les juges pour réclamer, avec succès, une pension de leur mère au moins trois fois supérieure à la norme.

Ruinée et seule, Lucienne parcourt le monde en mentant à tous pour obtenir quelques vêtements, un repas. Ses enfants, qui ont rapidement épuisé la source première de leurs revenus, la suivent de quelques dizaines de kilomètres à peine. Et aucun, la mère comme la progéniture, n’est jamais parvenu à se débarrasser d’un goût acide sur les lèvres. 

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J’avais terriblement envie de t’embrasser

1991

Je rentre au petit matin. Vernissage dans le Mile-End, soirée au Hasard, angle Ontario et Saint-Hubert, retour chez moi, sur Chambord vers trois heures trente, seul. J’ai beaucoup parlé, dansé, fumé. Vendredi dernier j’ai conclu la nuit chez Claudie, mais elle n’était pas là cette semaine. Partie pour de bon aux États-Unis avec son frère musicien, m’a confié son amie. Elle n’aimait pas ma voiture, une vieille Chevrolet un peu carrée, un peu lourde. J’aurais aimé lui souhaiter bon voyage. Claudie, c’est une fille sympa, intelligente, beaucoup plus branchée que moi. Elle m’a prédit une relation passionnée, dévorante, une sorte d’amour sans les promesses, les électroménagers, les poussettes remplies à craquer.

Depuis une semaine, je me l’avoue humblement, j’épie la flamme dans chaque regard qui me croise, dans chaque femme qui m’approche. Tout cela bien en vain, évidemment.

À la fermeture du Hasard, ce soir-là, il y avait cette femme, pas très grande, pas très souriante et même un peu chiante, à qui j’ai offert de la reconduire. Elle m’a demandé si j’avais lu Daniel Pennac, j’ai dit oui, elle est montée dans ma bagnole et m’a parlé de Rigaud, du ski, du Collège Bourget et de Gildor Roy. Pourquoi pas. Je n’avais jamais mis les pieds à Rigaud, quand je partais à vélo, je tournais toujours à Sainte-Anne-de-Bellevue. Avant de descendre, elle m’a donné une cassette d’Enya.

Cette femme de Rigaud, j’ai cru que c’était elle, la prédiction de Claudie. À force de ne pas sourire, elle dégageait une hardiesse qui m’envoûtait. Peut-être aussi qu’à cette heure-là, avec la fatigue et mes dispositions, j’étais prêt à me laisser envoûter par un fantôme. Quand elle est descendue à la hauteur du Centre Champagnat sur Saint-Hubert, j’ai su que cette inconnue le demeurerait. Je lui ai écrit mes nom et numéro de téléphone sur la cheville, elle s’est inventé un prénom, disons que je m’appelle Albertine, qui lui est sans doute venu à cause de ses lectures du moment.

Elle est descendue, je suis parti, me voilà chez moi. Un verre d’eau, je me brosse les dents, je lis quelques pages, j’écoute un message sur mon vieux répondeur. Juste avant de descendre de ta voiture, j’avais terriblement envie de t’embrasser.

Ah la maringouine! Moi aussi! Bien entendu, moi aussi! La rappeler, tout de suite, la réveiller! Vérification du numéro du dernier appel. Inconnu. Oh la coquine! À quoi joues-tu? Le soleil se lève et j’ai du mal à m’endormir. 

1992

Six mois! Je la cherche depuis six mois! J’ai passé des heures au Hasard, de l’ouverture à la fermeture, j’ai parcouru à pied tout le quartier où elle est descendue, j’ai même payé un artiste pour me dessiner un portrait-robot de mon Albertine, et j’en ai fait des affiches que j’ai distribuées dans tous les bureaux de poste, toutes les succursales de toutes les banques, tous les bars, toutes les bibliothèques, et j’en j’ai même collés aux poteaux autour du Hasard et du Centre Champagnat. Je ne l’ai pas encore retrouvée.

C’est excessif. Je ne sais même pas si j’aimerais l’aimer.

1995

Je suis fatigué. Désespéré. Les aventures de deux semaines, trois semaines, m’éreintent, m’assèchent.

Je croyais découvrir son identité dans un journal des finissants au Collège Bourget. Rien de ce côté. Comme si elle m’avait menti là-dessus aussi. Ou peut-être a-t-elle tellement changé qu’elle est méconnaissable.

J’ai passé trois jours trois nuits dans ma voiture, à l’endroit exact où elle est descendue.

J’ai frappé à toutes les portes de la rue Saint-Hubert, et des rues avoisinantes.

2001

Je me suis essayé au mariage. Cela a duré trois années. Trois longues années à dépérir. Pauvre femme. J’ai honte de lui avoir tant menti.

Chaque mois, je publie des annonces en ligne, j’y distribue la photo-robot d’Albertine. J’ai reçu des milliers de réponses, farfelues, intéressées, erronées. Des femmes qui cherchent un compagnon, des gens qui croient l’avoir vue à Québec, à New York, à Marseille, à Caracas. J’ai passé un temps fou à étudier chaque réponse, à espérer.

Le Hasard a fermé ses portes depuis longtemps.

2017

Mon blogue Albertine n’attire plus que des lectrices de Marcel Proust. Qui m’insultent. Qui m’accusent de les avoir appâtées avec mes futilités, simplement pour obtenir une audience, pour devenir un influenceur.

Un employé d’une compagnie de téléphone a laissé un message. Bref. Il assure l’avoir connue vers 2011. Elle portait trop de tristesse en elle, il est parti. Il croit qu’elle vit dans une villa de Mont-Royal. Il ne l’a connue que sous ce prénom, Clémentine. Il s’est vite lassé, il n’a jamais cherché à la revoir.

2021

Une vie de vieux garçon. Je suis presque riche, et quand je rôde dans Mont-Royal avec ma Tesla, les gens me regardent comme un des leurs, ils n’appellent pas les flics même si j’ai parfois des allures de rastaquouère.

Si je me fie à ce que je suis devenu, elle est probablement vraiment laide aujourd’hui. Viendrait-elle à moi, après toute cette vie, que je m’enfuirais peut-être comme un damné.

Parfois la nuit, quand j’ai trop lu, trop bu, je réécoute la cassette du répondeur, que j’ai conservée, copiée, numérisée, cadenassée. J’avais terriblement envie de t’embrasser.

Et je pleure. J’ignore si c’est le chagrin, l’amertume, la honte, ou un misérable apitoiement sur ma destinée. Parfois je maudis Claudia, mais c’est ma crédulité que je devrais maudire.

Je suis revenu angle Saint-Hubert et Ontario. La bâtisse qui abritait le Hasard a été rasée, je ne sais quand. On n’y trouve plus que d’ignobles blocs de béton, cinq énormes pots de ciment où vivotent des mauvaises herbes. Avec le temps, c’est bien de ça que j’ai l’air. Ravagé. Malsain.

Alors maintenant que je suis à la retraite, il est temps de passer à autre chose. Albertine! Vraiment? Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un roman! Je n’y accorderai pas une minute de plus, ah non! Tout de même!

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