Le mignon et la brune parlent d’amour

Jean et Jeanne marchent côte à côte sur le boulevard. Jeanne est de Saint-Jean, Jean est d’on ne sait où. Jeanne mange des cacahuètes, Jean se cure le nez, délicatement avec l’auriculaire.

JEANNE: Puisqu’il faudra finir par parler, je parle. Jean, est-ce l’amour, ou est-ce l’amère illusion?

JEAN: Les illusions sont nombreuses, mais l’amour, dis-moi, qu’est-ce que c’est?

JEANNE: L’amour? C’est l’amour! Tu ne connais pas l’amour?

JEAN: Jamais entendu parler. D’où je viens…

JEANNE: D’où viens-tu?

JEAN: Je viens du domaine du Clan des Grands…

JEANNE: Le pays?

JEAN: Que de questions! Ne devrions-nous pas nous allonger, comme nous le faisons tous les jours, et ahaner?

JEANNE: Avec, ou sans?

JEAN: Pardon?

JEANNE: Amour! Avec, ou sans?

JEAN: À ta guise! Allons!

JEANNE: Sans amour, l’humanité périra!

JEAN: Pourquoi me parler de ça aujourd’hui? Depuis dix-neuf ans que nous marchons, nous allongeons, mangeons ensemble, tu n’avais jamais abordé la question. J’aurais pu étudier, disséquer, cartographier.

JEANNE: Ça ne m’était jamais passé par la tête.

JEAN: Si tu y tiens, je sortirai microscope, télescope et horoscope, et j’apprécierai la chose scientifiquement.

JEANNE: Tu es mignon.

JEAN: Tu es brune.

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Les aventures pathétiques de monsieur Jean

Tu pousses la porte, tu ne l’as jamais vue auparavant, mais comme tu pousses toutes les portes en conquérant, pourquoi s’en faire, cette ville c’est un peu la tienne, cette vie, tu l’as façonnée, c’est ce que tu racontes à ces femmes que tu appelles maîtresses, les copains te jettent de mauvais yeux, mais toujours dans ton dos, devant toi ils s’inclinent, ils se tortillent sur le plancher, alors tu t’étonnes, dès que la porte se referme sur toi, de ne plus reconnaître ces visages que tu croyais familiers, tu tends la main mais personne ne te sert ta boisson de l’île d’Islay, tu voudrais protester mais soudain tu réalises que personne ne te regarde, tu dis bonjour madame, mais elle te répond qu’elle n’est pas elle, qu’elle n’est pas lui, tu veux répliquer mais les mots te manquent, tu cherches un visage, tu cherches et tu cherches, tu tends l’oreille mais les mots se bousculent dans ta cervelle, tu ne reconnais plus la langue, même si tu en connais plusieurs, des mots te parviennent mais impossible de comprendre un sens, tu étouffes, tu défais ton noeud de cravate et pour la première fois tu t’aperçois que personne ne porte des habits comme les tiens, personne ne marche comme tu marches, personne ne parle comme tu parles, tu sues, ton  coeur palpite, tu serres les poings, tu interceptes les gens au passage, tu les forces à t’écouter, ils te repoussent, tes coups portent dans le vide, tu chancelles, pas un coin où se cacher, impossible de longer les murs, tu voudrais faire tapisserie, observer, tenter de saisir ce qui t’échappe, te réveiller, mais on te rejette au centre, dans le tourbillon qui t’étourdit, tu crains la folie, tu veux sortir mais où est la porte, pourquoi ne la retrouves-tu pas, tu te lances dans toutes les directions, il n’y a pas de porte, il n’y a plus de porte, tu veux te croire dans un cauchemar, tu le veux mais tu n’y crois pas, tu pries pour retrouver ton monde, tu es complètement égaré, pas vrai, monsieur Jean?

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Quant à savoir si le gâteau au chocolat sera bon

J’avais besoin de chocolat, pour mon gâteau, pour un gâteau que je me risquais à cuisiner, pour elle, pour lui, pour lui aussi, et enfin, elle. J’ai le temps, deux minutes, ils en vendent juste à côté, je descend, escalier, madame Lucie Gélinas, technicienne en laboratoire, bonjour, en bas, le facteur devant les boîtes, Réjean Dutoit, sa journée se termine dans quarante-cinq minutes, rue bruyante, autobus démarrant, Jeanne Thibodeau chauffeure, Adam Lincoln, passager, et aussi Bridgit Langille, Adrien Lévesque, Jean-Sébastien Caron, Laure Corriveau, Nathan Dubé, Éléonore Arcand, et côte à côte sur la banquette du fond, Martin Rocheleau, Aline Savoie, Martha  Lafrenière, derrière l’autobus une voiture rouge, klaxon, Toyota Corolla 2015, Jonathan Gagnon, Ford F-150 2020 noir, Jack Grenier, en sens inverse, rapide, une Chevrolet Camaro 2022 jaune à bandes noires, Élise Lebrun, Isabelle Landry, Josée Boucher, la vieille Thérèse Lafontaine marche à ma rencontre, arrière-grand-mère, cinq enfants, quatorze petits-enfants, trois petits-petits-enfants, cheveux courts, l’oeil souriant, la lèvre lourde, Gaston Ferron sort de l’épicerie, un sac rempli de lait, oeufs, bière, sucre, café, et des gâteaux Vachon, bonjour madame, Aurélie Duchêne, propriétaire de l’épicerie depuis douze ans, veuve, a du mal à trouver des employés, vont et viennent, le chocolat, dans la troisième allée, au centre près des friandises, juste avant les boissons gazeuses, Thimothé Lavallée hésite entre deux marques de croustilles, dix-sept ans, étudiant à l’Université, sciences politiques, chocolat quatre-vingt-dix-neuf pour cent, voilà, merci au revoir madame Duchêne, Honda Civic grise 2019, Charlotte Leblond, Subaru Impreza 2014, Marc Dumoulin, magasinier, avec Martine Boutiller, éducatrice en garderie, bicyclette bleue, Justin Malenfant, bicyclette verte, Mélanie Doucet, camion de livraison International 2017 cabine blanche, Marcelle Pomerleau, tant qu’à y être, aussi bien prendre le courier, excusez-moi, Jacques Langelier, infirmier à la retraite, divorcé, deux enfants, des filles mariées, personne dans l’escalier, voilà, juste le temps de faire fondre le chocolat, l’incorporer à la pâte, est-ce qu’il sera aussi bon que la dernière fois? Voilà toute la question!

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Cent mètres entre Manon-Anne et ma maison

Il est minuit vingt-deux, Manon-Anne ronfle, a beaucoup bu, je crois que je peux rentrer chez moi sans qu’on me remarque.

Rue déserte, toutes les lumières sont éteintes chez les Robideaux.

Mes chaussures à semelle molle, un chat incognito, irriguons ce poteau, prononcer des labiales.

À qui appartient donc cette ombre mouvante? Martin! Martin MacPhee!

– Non je ne crois pas que ce soit le moment, j’ai un mal de crâne odontoïde. À quoi ça ressemble? Tu ne le vois pas? Tu vois, on ne voit pas. C’est la nuit.

Martin MacPhee, métrosexuel. Chaussures de daim tachées de boue. A-t-il assassiné? Là-bas, dans la ville américaine où il est né, son père assassinait, ça faisait vivre la famille jusqu’au jour où ça s’est corsé. La famille a voyagé, Paris Texas, Paris France, Shawinigan. Le père a disparu, mort ou évaporé. Martin a refusé l’héritage, le mariage, le naufrage. Faut dire qu’à dix-sept ans, il a le temps de voir venir.

– J’ai le temps de voir venir. Je ne travaille pas, je ne dors pas, je ne lis pas.

– Tu erres toujours la nuit? Seul? Je croyais rentrer en douce, filer dans mon lit comme si j’y étais depuis le coucher du soleil.

– Rentrer en douce, dans cette rue? Tu rigoles! Ton manège avec cette Manon-Rosalie, tout le…

– Manon-Anne.

– Ce manège, que tu confirmes, avec Manon-Anne, toute la rue est au courant. Observe les fenêtres autour de nous. On n’y voit rien, mais moi je te le dis. Une paire d’yeux à chacune d’entre elles. Quand ce n’est pas deux. Toute la rue sait.

– Personne ne m’a jamais fait la moindre observation, ils ne m’ont.

– Sourires, poignées de main, viens prendre un coup. C’est notre rue.

Martin MacPhee, fils d’assassin, s’éloigne entre deux maisons, trottine dans l’ombre des bouleaux. Devant moi, ces yeux qui brillent. Un chat? Un raton laveur?

Toute la rue! Quand j’irai les voir pour les élections. Comment ne pas rougir.

J’ai toujours mes vêtements. Un moment j’ai cru.

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Averses suivies de pluies abondantes

Il pleuvait depuis soixante-dix-sept jours. Sans arrêt. 

Les vacances sont foutues. La récolte aussi.

Donc protestations.

– Mais contre qui?

Au début, un flou régnait. Blâmer la nature, pas facile.

Puis les p’tits génies ont proposé des cibles. Le président de la Fédération des territoires mi-chauds mi-froids.

– Pourquoi?

Parce que le président n’a pas arrêté les changements climatiques qui ont changé le climat, d’où pluies incessantes. Mais ça n’a pas duré.

– Ah bon?

Comme ils conduisent tous de fantastiques camionnettes huit cylindres à pétrole, les p’tits génies ont opté pour un creusage de coco supplémentaire.

– Ils ont trouvé?

Non. Du moins, pas tout de suite. Ils ont protesté et protesté, avec des affiches dénonçant la pluie, sans viser qui que ce soit. Puis un jour, un jour pluvieux cela va de soi, un p’tit génie plus génial que les autres p’tits génies, a eu une idée de génie. Il y avait un type avec un micro devant une caméra qui présentait les prévisions météorologiques. Pour ce soir, averses, qui se transformeront en pluie abondante au cours de la nuit. Sans un mot, le p’tit génie s’est approché, et d’un formidable coup de bâton, a assommé celui qui tenait le micro.

– Il l’a tué?

Oui, mais sur le coup, il l’ignorait. Les autres p’tits génies ont encerclé le cadavre qu’on croyait un corps, et ont dansé un set carré.

– Et la pluie?

La pluie a plu de plus belle. Alors ils ont poursuivi d’autres présentateurs de météo. À la fin, comme il n’y avait plus personne pour présenter les prévisions, ils se sont plaints. Ils ont protesté, parce qu’ils voulaient connaître le temps qu’il ferait.

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Le grand gagnant de la coupe Stan

À la remise annuelle des prix de l’Association des  professionnels de l’examination des protocoles des stratégies quinquennales nationales, la présidente, Romella Lamel, a présenté la coupe Stan, remise à celui, parfois à celle, mais pas souvent vu le caractère encore fortement patriarcal de la structure organisationnelle malgré la présence d’une femme présidente après trois siècles vingt-deux ans cinq jours d’une domination entièrement mâle, qui s’est illustré dans les magazines en ligne, en papier, entiers.

ROMELLA: Cette année, c’est un secret de coccinelle, nous remettons la coupe Stan à Jean-Christophe Roy!

SALLE: Bravo.

On applaudit, mais légèrement, l’enthousiasme retenu par la déception. Chacun, chacune croit sincèrement qu’il vaut bien Jean-Christophe Roy. Et même plus.

ROMELLA: Jean-Christophe, qui n’a pas de nombril, a su gagner la confiance des, et aussi des, sans parler de la grande, et il ne s’est pas arrêté là, il a, et il n’a pas hésité à, sans compter tous les, ainsi que la et le et les!

SALLE: Bravo.

L’enthousiasme, déjà rachitique, se recroqueville davantage.

ROMELLA: Jean-Christophe, tous vos confrères, toutes vos consœurs, brûlent d’impatience de vous écouter.

On se verse à boire, on se dirige vers les toilettes, on reçoit des coups de fil très très importants.

JEAN-CHRISTOPHE: Je, moi, suis dans mon élément, au cœur de mon, au sommet de ma, fier de, et tous ces liens de l’univers à ma, à mon, à moi, c’est ainsi, depuis toujours je, quand j’étais petit je, et plus tard aussi je, toute ma vie en somme, je!

SALLE: Bravo.

Il ne reste plus que trois personnes dans la salle, un vieil homme dans le fond à droite, incapable de manœuvrer son fauteuil roulant entre les chaises renversées, une dame, en avant, mère de Jean-Christophe, un concierge qui a commencé à ranger, croyant, à voir la salle se vider, que la réception était totalement, proprement et glorieusement, terminée, espérant pouvoir quitter un peu plus tôt ce soir pour rejoindre Manuelle qu’il a rencontrée il y a une semaine et avec qui il a prévu un cinéma, un verre, une promenade, même si tout cela les mène au petit matin, puisqu’elle ne travaille pas demain, puisqu’il a pris congé demain, alors quand il s’est rendu compte que ça parlait toujours là devant, pour ne pas perdre contenance, il a poursuivi son travail, discrètement, comme une chose allant de soi, car rebrousser chemin serait avouer une faute alors qu’il ne voyait pas où était la faute de ranger quand il n’y a plus personne à part cet orateur qui de toute façon n’a rien vu, qui croit s’adresser à une foule, au pays tout entier, et quoi d’autre, allez deviner.

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Vaut mieux Chantebois que la Côte-à-Ferland

Dring dring. Que commence la classe! Littératures du monde. Les élèves bougonnent, ouvrent leurs livres, leurs cahiers. Soupirs, bâillements, flirts. Devant, le professeur Colonel Pix (on soupçonne qu’en privé, lorsque les lourdes portes du bunker qui lui sert de bungalow sont refermées, le Colonel Pix sourit, mais cela est une rumeur, évidemment).

COLONEL PIX: Aujourd’hui, nous nous pencherons sur nos cahiers ainsi que sur le mouvement des marcistes. Quelqu’un peut-il me dire de quoi il s’agit?

ÉLÈVE A: C’est le mouvement des martiens descendus sur les Champs de Mars en 1999.

Rires étouffés.

ÉLÈVE B: C’est le mouvement des révolutionnaires judéo-chrétiens du VIe siècle.

ÉLÈVE C: C’est le mouvement de ceux qui en ont marre!

TOUS: Comme nous!

COLONEL PIX: Sédition! Élèves A, B et C, ramassez vos affaires, et direction bureau de la direction!

Moqueries chuchotées, rires retenus.

COLONEL PIX: Silence! La littérature, c’est sérieux!

ÉLÈVE Z: Monsieur! Monsieur! Moi je sais! Moi je sais! Interrogez-moi!

COLONEL PIX: Quelqu’un d’autre connaît la réponse? Non? Encore une fois, Élève Z, c’est à vous. On vous écoute.

ÉLÈVE Z: Le mouvement des marcistes, c’est le mouvement qui regroupe des écrivains, des peintres, des photographes, des sculpteurs, des chansonniers, des pâtissiers, des décorateurs, des électriciens, des architectes, des journalistes, des mécaniciens. On les appelle les marcistes parce qu’à l’époque, c’était au XXe siècle, dans le troisième quart du XXe siècle pour être plus précis, ils se réunissaient au Parc Saint-Marc, sur une table de pique-nique, devant le terrain de mini-putt.

COLONEL PIX: Bravo Élève Z. Vous irez loin. Au moins jusqu’à Chantebois.

ÉLÈVE D: Chantebois, c’est à dix kilomètres seulement. C’est pas loin.

COLONEL PIX: Élève D, qui vous a donné la parole? Direction la direction!

Brouhaha, et rires très très étouffés.

COLONEL PIX: Vaut mieux Chantebois, n’est-ce pas, que la Côte-à-Ferland? Petits ignares, j’imagine que vous ignorez que c’est à Chantebois qu’on garde, dans ce fameux musée, la table de pique-nique des marcistes?

Une classe de grands yeux ronds, aux couleurs peu variées.

COLONEL PIX: C’est ce que je me disais. Ceux d’entre vous qui auront la chance d’admirer cette table pourront peut-être espérer, un jour, comprendre tout le sérieux de la littérature. Et cesser de rire pour de bon.

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Comme un rapace fond sur un rat

Ce vendredi 25 septembre, nous avons cru que notre monde s’écroulait.

08:45 Un professeur de physique se présente en classe vêtu d’une robe de chambre jaune canari, grande ouverte sur un slip vert lime. Il annonce à ses étudiants que rien ne se perd, rien ne se crée.

10:32 Le chef de la police de S., qui doit témoigner dans une importante affaire de jaunissement d’argent, se présente en cour vêtu d’une robe de chambre jaune canari, dont les pans battent ses flancs, laissant apercevoir un caleçon lilas à bandes vert pomme.

12:00 Sur le coup de midi, le présentateur du journal télé entre en ondes en courant, engoncé dans une robe de chambre jaune canari, dont la ceinture est dénouée, dévoilant un sous-vêtement bleu ciel à rayures jaunes et rouges, alternées.

13:15 Devant cette situation inédite, le ministre de l’Intérieur convoque une réunion d’urgence au sommet pour 14:00.

14:00 Réunion d’urgence au sommet: le secrétaire personnel du ministre de l’Intérieur surgit dans une robe de chambre jaune canari qui laisse entrevoir, dans son flottement, un dessous aux reflets dorés.

14:10 Après un bref instant de commotion, les gardes s’emparent du secrétaire, le menottent, l’isolent dans une des tours du château.

14:45 Les membres du gouvernement réunis d’urgence décrètent que la nation fait face à une attaque organisée qui vise à déstabiliser quelque chose. On ne s’entend pas, toutefois, ce qui pourrait être déstabilisé, aussi, cet élément est absent de la déclaration officielle. Par prudence, on frappe d’interdit le port en public de robes de chambre jaune canari.

15:02 Dans un geste de défi sans précédent, le maire de la plus importante ville du pays se présente devant ses concitoyens enrobé dans les vêtements proscrits. Les forces de l’ordre, indécises, ne procèdent pas à son arrestation. Le maire caracole, batifole, impunément.

15:35 L’exemple du maire fait boule de poussière, et aux quatres points cardinaux se multiplient les apparitions de robes de chambres jaune canari.

16:01 Devant cette désobéissance incivile, le ministre de l’Intérieur, dont l’avenir est prometteur, annule son décret et court enfiler sa robe de chambre jaune canari.

17:39 Il n’y a plus rien à signaler depuis une heure trente-huit minutes.

22:43 Il n’y a plus rien à signaler depuis la dernière fois.

23:59 Le jour s’achève, sans qu’aucune robe de chambre jaune canari ne soit apparue dans le  merveilleux royaume magnifique.

Ce samedi 26 septembre, nous dormons dans une paix retrouvée. Sauf que nous savons maintenant que le pire veille au grain, pour fondre sur nous comme un rapace sur un rat.

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L’appartement

N1: Un meublé. Une seule pièce, à part la salle de bain et la toilette, ensemble juste à côté de la porte d’entrée. Dix-huit mètres carrés. Dans le coin gauche, ce qui tient lieu de cuisine.

N2: À gauche, une fois qu’on a atteint le fond de l’appartement, c’est-à-dire, la partie chambre à coucher et living room combinés.

N1: Bien sûr. Donc cuisine, deux placards au-dessus de l’évier, tout en bois pressé, laminé de mélamine blanche, petit évier d’acier inoxydable, petit four micro-ondes blanc, petite table, mélamine banche, un mètre carré, qui se replie sur le mur lorsqu’elle n’est pas utilisée. Elle est repliée en ce moment. Deux tabourets. Viennent aussitôt, le long du mur de gauche, deux fauteuils club aux bras élimés, dont l’un a le coussin renfoncé parce que les planches qui soutiennent les ressorts ont lâché. Face à ces fauteuils, sur le mur de droite donc, la seule fenêtre de l’appartement, sous laquelle se dresse, côte à côte, une bibliothèque et une table de travail. De vieux livres jaunis, pêle-mêle sur la table et sur les tablettes de la bibliothèque, Breton, Balzac, Sartre, Simon, Duras, Miron, Gauvreau, Brossard, et plusieurs autres dont on ne voit ni le dos, ni la couverture. Une vieille lampe sur la table, dont l’abat-jour jauni diffuse une lumière sale. Devant cette lampe, un cahier ouvert, posé en diagonale par rapport au bord de la table.

N2: C’est sombre. Même l’ampoule nue du plafond semble incapable d’éclairer suffisamment ce tout petit espace.

N1: Le soleil entre pendant trente-deux minutes en hiver, presque une heure en été. L’unique fenêtre laisse alors pénétrer, dans l’angle supérieur, un rayon tremblotant. Le reste du temps, pas un rayon n’éclaire la pièce, puisque la fenêtre fait face à un mur de brique, et que l’allée entre les deux immeubles fait à peine un mètre de large. D’ailleurs, cette allée est source de désagréments pour les locataires des deux immeubles, parce qu’on y retrouve régulièrement des rats morts, et alors ça sent pendant des jours parce que personne ne vient les enlever.

N2: Et tout au fond de la pièce, le futon, qui se plie pour faire divan, qui se déplie pour faire lit. L est étendu sur le futon déplié, les yeux au plafond, mains derrière la tête. Immobile.

N1: Dans le cahier, sur la table, quelques phrases. Aimer Florence? Éviter cela à tout prix! Retrouver la raison, m’éloigner, me concentrer sur mes travaux. J’y perdrais temps, paix et santé. Je ne suis pas désespéré à ce point! Pas au point de m’abandonner à ce jeu impitoyable qui finira par me broyer. Je le vois, je le sais. Aimer Florence! Comme si cela était possible! Comme si cela était désirable!

N2: Trois coups à la porte. L se lève en sursaut, regarde l’heure. Plutôt que de répondre, il fait couler l’eau du robinet, se verse un verre d’eau qu’il boit d’une traite. On frappe à nouveau. Il hausse les épaules, allonge les quelques pas qui le séparent de la porte, ouvre. Florence. Je peux entrer? Il s’écarte, et sans un mot elle s’avance dans la pièce, saisit un livre au passage, se laisse choir dans un des deux fauteuils, ouvre le livre, lit à voix haute. L’air perplexe, il s’assied dans le fauteuil libre.

N1: Ils lisent ainsi, à voix haute, toute la soirée, une partie de la nuit. Elle se lève, s’allonge sur le lit, s’endort tout habillée. Il l’observe longtemps, avant de se décider à quitter son fauteuil. Au passage, son œil tombe sur le cahier ouvert. Il le referme d’un doigt, le pousse sous une pile de livres. Il retire son pantalon, ses chaussettes, mais garde son caleçon et son t-shirt, enjambe le corps de Florence, et s’allonge dans le mince espace entre elle et le mur.

N2: À son réveil, Florence n’est pas là. Peut-être a-t-il rêvé?

N1: Tu rigoles? Nous avons tout vu. Tout. Tu le sais bien.

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Les blocs de granite

On ne badine pas avec la question des logements. Dès qu’on laisse le sien sans surveillance plus de deux heures, on risque de le perdre. C’est ainsi. La règle, c’est l’absence de règle. C’est embêtant, puisqu’il faut maintenant compléter sa journée de huit heures de travail en une heure trente. Parfois on y arrive, souvent, on échoue. Alors, c’est la course, on roule à cent cinquante dans une zone de trente, pour ne pas perdre son logement. Un logement est si vite perdu.

Je n’ai pas perdu le mien aujourd’hui. Tant mieux. J’ai préparé un excellent plat de pâtes aux fruits de mer.

Je n’ai toujours pas perdu le mien, même si je m’en suis absenté durant deux heures dix minutes.

Je t’ai pas perdu le mien. Hourra, ma sœur et sa copine me rendront visite ce soir.

J’ai perdu le mien. Pourtant, je ne m’étais absenté que deux heures et deux minutes. Ils sont rapides. Quand je suis arrivé, les employés de la firme transportaient le bloc de mes biens.

Chaque locataire évincé perd tout. Ses meubles, et tous les bidules de la cuisine, et tous les bidules de la salle de bain, et tous les bidules qu’on lit, et les vêtements. Tout, sans exception. Ils en font un bloc, un mètre cube. Granitique. Ils possèdent une de ces étonnantes presses, qui écrase tout en aspirant la moindre parcelle d’humidité. Vos possessions retournent à l’âge de pierre.

Parfois, quand ils ont affaire à des locataires minimalistes, il leur en faut deux, et même trois ou quatre, avant d’obtenir un mètre cube. Ce n’est pas que j’aie beaucoup de meubles, non. Ce sont mes livres. Ils ont peut-être obtenu un extra, en plus de leur mètre cube.

La firme utilise ces blocs granitiques pour construire des tours dans lesquelles ils logent les employés de la firme. Pas nous, jamais.

Nous, nous nous retrouvons ensemble sous le pont. Mais c’est surpeuplé depuis longtemps, alors il y a des rixes, des vols, des meurtres. Il y a aussi un petit groupe, un habitant du sous-pont sur dix, qui s’engage dans le bataillon révolutionnaire. Ils se gonflent les poumons, ils soufflent une chanson, et c’est ainsi que gronde la révolution. Paraît-il. Comme je n’ai plus d’emploi, tous les habitants du sous-pont perdent le leur, je m’ennuie. Je m’engagerai peut-être dans ce bataillon, et nous attaquerons la tour bâtie à même nos blocs.

Même si les autres se moquent de nous.

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