Il y a du soleil, un océan à proximité, une terrasse, un parapet de béton, une longue file de personnages nus sur la plage, deux gendarmes, un devant, un derrière, un chien, trois crabes grimpés sur une pierre qui observent, et nous, mon amour, qui nous mourrons. Nous aurions dû, quand nous en avions la force, ramasser des coquillages, du sable doré, nous aurions même pu remplir d’eau la jarre grecque abandonnée par les anciens propriétaires. Au moins nous avons quitté notre village, au moins, nous il n’y avait plus rien là-bas pour nous, les gens nous haïssaient, je n’arrivais plus à comprendre pourquoi, oui, et ça me troublait. Quand cette longue file de personnages atteindra l’extrémité de la plage, reviendront-ils sur leurs pas? Serons-nous encore ici pour les observer? Ils reviendront peut-être dans dix ans, et alors beaucoup plus lentement, ils s’enliseront peut-être dans le sable. Est-ce que nous nous aimerons encore, alors? Est-ce que nous nous aimons? Au moins nous avons quitté le village, après quarante ans, nous y étions toujours étrangers. Ici aussi. Partout. Il y a un soleil, un océan, une terrasse, un parapet. Il y a beaucoup plus, il y a du temps pour voir plus. Il y avait du temps. Nous étions ici, sur la terrasse. Il y avait une file de personnages nus. Il y a le soleil, il y a l’océan, il y a aussi le sable doré.
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L’avenir de la biologie
Professeur 2 se lève de son bureau, redresse ses lunettes, et parcourt l’amphithéâtre d’un long regard étonné.
PROFESSEUR 2: Comme vous le savez, c’est aujourd’hui notre dernier cours d’histoire de la biologie. Je vous demanderai de me préparer un bref essai, pas plus de dix pages, sur l’influence qu’ont eue les découvertes en biologie sur l’évolution de la pensée humaine, et en particulier, sur la philosophie. Inversement, j’aimerais que vous donniez votre opinion sur l’apport qu’a pu avoir la philosophie sur la biologie. Ne vous inquiétez pas, je vous indiquerai des balises claires, à la fin de ce cours.
Professeur 2 s’écroule derrière son bureau, et cesse aussitôt de remuer. De la salle s’élève un oh très doux, comme une brise de fin de journée sur le lac. Professeur 2 ne se relève pas.
ÉTUDIANT 1: Monsieur, est-ce que ça va?
Personne n’ose bouger, comme si on s’attendait à ce que Professeur 2 bondisse sur ses pieds. Sauf qu’il y a peu de chance que cela se produise. Il ne respire plus. Étudiant 2 descend de sa place, et se penche sur le corps de Professeur 2.
ÉTUDIANT 2: Il est mort. Appelez la morgue.
ÉTUDIANTE 3: Est-il récupérable? Nous pourrions appeler les secours.
ÉTUDIANT 2: Nous avons là un ensemble d’organes fanés. Il faudrait lui transplanter un kit d’organes tout neufs, et ça, ça ne se fait pas.
ÉTUDIANTE 3: Un autre professeur à remplacer. La fin approche.
L’interphone grésille, et la voix blanche d’une secrétaire annonce: Professeur 2 est mort cet après-midi dans l’exercice de ses fonctions. L’avenir du programme de biologie sera réévalué à la réunion du conseil de la faculté ce soir, à vingt-trois heures cinquante-deux.
ÉTUDIANT 2: Le programme sera réévalué?
ÉTUDIANT 1: Probablement abandonné, faute de professeurs. Taux de mortalité trop élevé.
ÉTUDIANTE 3: À moins que nous ne les remplacions.
ÉTUDIANT 1: Pour ça, faudra attendre au moins cinq ou six ans.
ÉTUDIANTE 3: Je peux commencer dès maintenant, à un salaire légèrement inférieur, le temps que je complète le doctorat. Reprenez vos places, poussez un peu ce corps, que je ne trébuche pas. Ce serait trop bête.L’interphone grésille à nouveau: la faculté annonce que Étudiante 3 remplacera Professeur 2. Elle obtiendra le tiers du traitement d’un professeur, ce qui offrira peut-être un avenir à la Biologie.
La détermination de L face au désarroi
Vous connaissez L? Évidemment, vous ne le connaissez pas. Il ne naquit pas jadis. Quand cela se produira-t-il? Encore quelques années, et ce sera jadis. L, il aime la révolution, il aime F, il aime la bière. Quand L ferme les yeux, il revit, avec sueurs froides, horreur, incompréhension, l’assassinat de F. D’autant plus que le coupable, bien protégé par d’influentes gens du nord, court toujours. Parfois, aussi, quand L ferme les yeux, il revoit F qui n’a pas été assassinée, qui a même été son amoureuse le temps d’une pièce de théâtre, qui est partie à la fin avec son cachet, sans même le saluer. Alors L ouvre les yeux, et se rend compte que ça ne va pas. Que s’est-il donc passé, demande-t-il à sa voisine, qui pourrait bien jouer un rôle plus important dans sa vie. Elle reste muette, car elle craint son mari, qui est banquier et chasseur d’ours. L ne boit donc plus de bière. Il sait qu’il ignore ce qu’il est advenu de F, et de sa relation avec F. Alors il remue ciel et terre, il prend des risques. Par exemple, il parle fort dans la rue, contre tout ce qui ne va pas, le temps, l’espace, et les deux ensemble, et vice versa. C’est une révolution, raconte-t-il aux enfants qui lui tirent la langue. Stoïque, L regarde droit devant soi, lève au ciel le bras gauche et au bout de ce bras l’index gauche, et proclame aux absents qui abondent, qu’il ira droit devant, et que rien ne l’arrêtera.
L’invitation à dîner
JAE: Mon voisin est un imminent immoraliste qui mérite notre magnanimité.
BLIA: Même s’il a massacré?
VEY: Malmené.
GUR: Le malpropre.
JAE: Vous n’y êtes pas. Il chasse l’ours dans ses fictions, il brandit de gros fusils dans les salons, il expose son torse à la télévision. Il tient par des fils de la plus fine soie.
GUR: Apparemment.
VEY: Anatomiquement.
BLIA: Pantagruéliquement.
JAE: Jalouser l’ignominie ne vous avancera à rien. Qui seriez-vous capable d’écraser sans ciller? Mon voisin est une bête, certes, inculte, je vous l’accorde, mais son rugissement vous paralyse, tous autant que vous êtes.
BLIA: Nous tempêtons!
VEY: Nous l’embêtons!
GUR: L’étêterons!
JAE: Attention! Mon voisin sort sa tondeuse! Qui sait où tout cela conduira! Verrouillons les portes, barricadons les fenêtres, peut-être que demain matin, ce cher voisin nous invitera à dîner.
Une autre enquête immensurable de l’inspecteur Cloutier
JOE: Il y a eu homicide, l’inspecteur Cloutier en est certain, le type pantelait, puis clac, plus rien. N’a pas eu le temps, l’énergie, l’envie, d’oraliser son rapport sur les causes et méandres de ses morts et vie. Fort de ses avantages, Cloutier moudra les témoins, en extraira les lumières quintessenciées. L’incubation de ces objets pourrait durer, mais à la fin elle floconnera sur nos corps étiques, et nous émergerons du brouillard tous ensemble. La vérité déferlera ensuite dans les rues, les coupables sasseront leurs dernières volontés avant de carcailler dans des cellules malpropres.
BLOT: Wow! Y a pas à dire! Y’é fort, Cloutier!
Les mille et un visages de la vie et autres sottises
J’ai enjambé le parapet et je me suis élancé. En bas, il y avait un énorme tas de neige, qui a amorti ma chute. Plus qu’amorti, je m’y suis enfoncé jusqu’à disparaître. Je n’ai pas paniqué, j’ai nagé, j’ai retrouvé la surface. J’ai secoué ma canadienne, mon pantalon, je me suis élancé d’un pas gai dans l’avenue. Parvenu au boulevard, j’ai tourné à droite, où je suis tombé nez à nez avec Claudia. Elle m’a fait remarquer que l’ourlet de ma jupe était défait sur environ deux centimètres. Comment ne l’ai-je pas vu avant de l’enfiler, est-ce que ma jupe se serait prise lorsque je suis montée dans l’autobus, est-ce que le fil, déjà cassé, s’est retiré à cause d’une pression? Au point où j’en étais, pour ne pas me mettre en retard, le mieux à faire était de recoller l’ourlet avec un infime bout de chewing-gum. D’abord acheter en vitesse le chewing-gum. Je les déteste, mais c’est la seule idée qui m’est venue. Derrière le comptoir, j’ai reconnu la fille de ma voisine, j’ignorais qu’elle travaillait là, elle a feint de ne pas me reconnaître, timide ou indifférente ou professionnelle. J’ai pris le chewing-gum, je ne me souviens plus de la saveur, et j’ai couru jusqu’à ma voiture. J’avais oublié de lacer mes baskets, ce qui a failli me projeter sur le pavé. Il y avait deux types près de la voiture, je voyais à leurs yeux qu’ils rêvaient d’en conduire une, d’en posséder une, ils m’ont lancé hey mec, c’est ta bagnole, j’ai fait oui de la tête, je ne sais jamais quoi leur dire aux gens qui bavent devant ma voiture. Ma mère dit que je suis un garçon réservé, je crois que je manque totalement de confiance, voilà l’affaire. J’ai foncé jusqu’à la campagne, je devais y retrouver Mathias, nous n’avions pas vraiment de plan, rien de précis, nous souhaitions seulement trouver quelque chose pour ne pas trop nous ennuyer. Mais étonnamment, Mathias n’était pas là, j’ai roulé encore un peu, et j’ai eu une crevaison. Depuis que j’ai mis ces pneus sur le vélo, je les collectionne, les crevaisons! Dès que j’aurai ma paye, je m’achèterai de nouveaux pneus, légèrement plus larges, peut-être un peu plus lourds, mais je ne serai pas obligé de démonter ma roue à chaque sortie. Quand je suis arrivé en ville, je me suis tout de suite dirigé vers le Bar Central. Avant d’entrer, j’ai retiré ma cravate, puisque l’ambiance est décontractée, surtout le samedi. Il y avait là Jacquot, Martine, Olivia et Nathalie. Tout le monde m’a demandé des nouvelles de l’accouchement, j’ai dit que tout s’était bien passé, que je me sentais en super forme, et Josito a tout de suite demandé le sein, c’est un petit glouton. Ils l’ont tous trouvé charmant, j’ai souri, et je me suis frotté la barbe, je crois que je vais me la couper, mon épouse l’aime bien, mais l’entretien me coûte, je voudrais sortir au plus vite, une nouvelle copine qui est dans ma classe m’a proposé une manucure, moi je ne suis pas douée, ses ongles sont ravissants, et parce que je suis souvent avec elle, Marco est persuadé que je suis son copain, il est jaloux, il répète que je suis bi, il me lasse, je crois que ce soir, je resterai à la maison pour me tricoter un bikini. Quoi qu’on en dise.
Lorsque les chouettes hululent
Il n’y a pas de fumée sans jeu, disait mon grand-père, qui aimait allumer un joint sous les prétextes les plus improbables. Parfois c’était parce qu’un chat, dans la ruelle, avait miaulé. J’ignore pourquoi il avait besoin d’un prétexte, pourquoi il ne les allumait pas quand bon lui semblait, tout simplement. Un crissement de pneus qui dérapent, un joint! Une sirène d’ambulance, un joint! Un coup de tonnerre, un joint! Les voisins qui s’engueulent, un joint! Une chouette qui hulule, deux joints! Parce que c’est rare.
On ne fait pas de fumée pour si peu, a lancé ma grand-mère, quand grand-père est mort. J’ai voulu allumer un joint, ça allait de soi, pour marquer le coup. Il le faisait pour tous les morts, et il y en avait de plus en plus, parmi ses copains. Je me disais que je le lui devais bien. Mais grand-mère a piqué une crise, je n’ai pas insisté. Le lendemain de l’enterrement, j’ai appris qu’elle avait enterré grand-père avec toute son herbe, et il lui en restait beaucoup, au moins pour douze mois.
Comme je ne fumais qu’avec grand-père, depuis, je n’ai plus jamais allumé un joint. Je vais dans la vie comme un homme sérieux, sans plus porter attention aux chats, aux ambulances, au tonnerre et aux voisins. Pas même aux chouettes, quoiqu’elles, je ne peux m’empêcher de les remarquer lorsqu’elles hululent, puisque c’est si rare.
Répétitions et manifestation
Peter descend le boulevard, le téléphone à l’oreille. Quand il raccroche, il se rend compte qu’il est en retard. Il accélère le pas, mais sans courir, prend dans l’avenue à droite, et deux minutes plus tard, entre au Comité populaire. Il salue à la ronde. Ils sont tous là à préparer la prochaine manifestation, assemblage des pancartes, de la bannière, rédaction des tracts, distribution des tâches, préparation des discours, appel des militants. Objectif, remplir au moins deux autobus, pour se rendre dans la capitale. Peter se sert un café, salue à la ronde. Louisa lui remet une pile de feuilles, des listes de personnes à appeler, qui pourraient se pointer le jour de la manifestation. Il se met tout de suite au téléphone, et cela dure des heures, jusqu’à ce que le soleil disparaisse, dans le coin supérieur de la fenêtre, où l’on aperçoit l’immeuble d’en face. Dès qu’il a terminé son travail, Peter accompagne trois autres bénévoles. Un verre juste à côté, dans ce bar où traîne la gauche de L.
Le lendemain matin, il reçoit un coup de fil. On a besoin de lui au local du Comité populaire. Il sera là à dix heures, oui c’est compris, sans faute, oui beaucoup d’appels encore à faire. Peter descend le boulevard, regarde l’heure sur son téléphone et se rend compte qu’il est déjà une heure cinquante-trois. Il presse le pas, tourne à droite dans l’avenue, pousse la porte du Comité populaire. Jérôme lui donne une tape sur l’épaule, l’invite à se servir un café. Jérôme lui confie qu’il a enfin couché chez Josianne, il l’espérait depuis longtemps, il lui en reparlera lorsqu’ils seront seuls. Louisa les interrompt, pas de temps à perdre les gars, le temps file, la manif c’est dans deux jours, elle remet un bon centimètre de feuilles à Peter, les noms et numéros de téléphone des personnes à appeler. Pour la plupart, il ne les connaît pas, mais il répète la même chose chaque fois. Prix des logements, oui ce sera en autobus, oui un repas sera fourni, oui il y aura beaucoup de monde. À la fin de la journée, Peter reçoit un appel, il dit non pas ce soir, et il sort avec d’autres bénévoles pour aller boire un verre. Jonathan et Lisette sont là, Peter ne les a pas vus depuis des mois, il les invite à terminer la soirée chez lui, ils acceptent, ils boivent un peu plus, ils se déshabillent et se font frétiller les corps.
Au petit matin, Peter recommande à Lisette de bien fermer à clef lorsqu’ils partiront. Jonathan dort encore. Sur le boulevard, Peter lève la tête vers la tour de la gare, il est déjà dix heures, il est en retard. Tant pis, quelques minutes de plus ou de moins n’y changeront rien, après tout c’est du bénévolat, il aspire autant d’air que ses poumons en supportent, et descend le boulevard jusqu’à l’avenue, où il s’engage pour atteindre, en moins d’une minute, la porte du Comité populaire. Ils sont déjà tous là, à écrire, dessiner, téléphoner, parler, planifier. Jérôme est heureux, il en saura la cause plus tard, et Lionel a une sale tête, il a beaucoup bu hier soir, son corps a du mal avec l’alcool. Louisa lui fait la bise, lui remet une liste de noms, des membres du Comité populaire, des sympathisants, qu’il faut appeler, un à un pour les inviter à la manifestation dans deux jours. Peter se verse un café dans une des tasses propres, une grosse tasse blanche au bord ébréché, à l’anse cassée. Il appelle des dizaines et des centaines de personnes, et à peine une soixantaine ont confirmé qu’elles viendraient, qu’elles seraient au rendez-vous pour prendre l’un des deux autobus loués pour l’occasion. Après la journée de travail, quatre ou cinq bénévoles, dont Peter, s’arrêtent au bar pour un verre, pour quelques verres. Peter quitte le bar avec Lisette, qui le convainc de passer la nuit avec elle, chez elle. Peter hésitait, parce qu’avec Lisette, c’est parfois compliqué, du moins ça l’a été les deux dernières fois. Elle finit toujours par parler d’amour, ce qui irrite Peter.
Ce ne sont pas des voisins cannibales qui les feront partir au printemps
JOEY: C’est intolérable!
JOËL: Au printemps, quelles sont les premières fleurs à fleurir?
JOEY: C’est insupportable!
JOËL: Les primevères.
JOEY: C’est innommable!
JOËL: Il y a aussi les pâquerettes, mais quant à savoir laquelle est vraiment la première. Ça doit varier. Nombreux paramètres à considérer. Composition du sol, exposition au soleil, altitude, latitude et longitude, précipitations, vitesse du dégel.
JOEY: Tu m’écoutes? J’ai l’impression de parler dans le vent!
JOËL: Je t’écoute. Je t’entends. Tu crois que je devrais planter des fleurs, ou me contenter des fleurs sauvages? J’aime bien les fleurs sauvages.
JOEY: C’est inconcevable!
JOËL: Évidemment. Le problème avec les fleurs sauvages, c’est qu’elles m’attirent des ennuis. Les voisins. Ils se plaignent au conseil municipal, prétendent que ça ne fait pas propre, que ça diminue l’attrait de notre rue, que les maisons perdent de la valeur, que ça attire des mulots, des couleuvres, des crapauds.
JOEY: C’est invraisemblable!
JOËL: La nature, moi j’aime bien. Je devrais peut-être partir d’ici, à quoi bon vivre en si mauvais voisinage. L’an dernier, tu t’en souviens, les voisins s’en sont pris à mes enfants. Ils en ont dévoré un ou deux. Pas les plus jeunes, ceux qui venaient juste après. À force, il ne m’en restera plus.
JOEY: C’est irrecevable!
JOËL: Tu me diras qu’on peut en refaire d’autres, mais ce n’est pas si simple. Les années passent, on se lasse. Pourtant, nous aimons notre petit paradis. Partir serait cruel.
JOEY: C’est inacceptable!
JOËL: C’est inacceptable!
JOEY: Les voisins, s’ils n’aiment pas nous voisiner, qu’ils aillent voisiner dans un autre voisinage.
JOËL: C’est peu probable.
JOEY: En vérité, ils n’ont pas dévoré un ou deux enfants. Ils en ont dévoré une demi-douzaine. Des tiens, des miens, des leurs. Laissons pousser les fleurs.
JOËL: C’est inexorable.
JOEY: Je ne partirai pas, tu ne partiras pas, il ne partira pas. Nous restons.
JOËL: C’est supportable.
Et dire que j’allais écrire une nouvelle qui commence par Heureusement
Aujourd’hui, je n’ai pas eu le temps d’écrire une nouvelle, comme je le fais tous les jours depuis plus d’un an. J’y ai pensé, oh oui, à vingt-deux heures trente-deux, comme tous les soirs, je me suis installé devant mon clavier, j’ai écrit un premier mot, Heureusement, mais la suite n’est pas venue parce que mon ami Christophe est entré chez moi en furie. Il voulait, m’a-t-il annoncé, m’assassiner. Habituellement, rien ne peut retarder, empêcher, annuler, l’écriture de la nouvelle. Mais devant la possibilité de ne plus exister, une décision s’imposait, et je l’ai prise. J’ai vite couru au grenier, où, bêtement, je me suis retrouvé coincé. Trop haut pour fuir par une prise d’air, Christophe n’avait qu’à monter, me trouver, tirer. Car il avait un de ces gros fusils dont les balles non seulement vous tuent, mais vous projettent contre le mur et fracassent tout ce qu’il y a autour, lampes, meubles, glaces, murs, photographie de votre grand-mère avec votre fils lorsqu’il avait trois ans et qu’il demandait pour la première fois une glace au chocolat.
Bien sûr, Christophe n’a pas pointé sur mon front un de ces horribles fusils qui tempêtent et pulvérisent. Mais il m’en voulait, il m’en voulait tant que ça ne pouvait pas attendre la fin de la nouvelle qui promettait, Heureusement, pour une fois ça serait gai, ça sentait le printemps et les premières fleurs, assurément quelques oiseaux, et l’odeur des pourritures gelées dans les bois durant l’hiver. Que se passe-t-il, Christophe? Je le savais, évidemment, mais je m’attendais à ce que la réaction vienne dans un délai plus long, au moins vingt-quatre heures, avec chance, quarante-huit.
Voilà. Cet après-midi, j’ai partagé un charmant plaisir avec Julia. Cela s’est passé dans la nature, je l’ai rencontrée par hasard durant ma promenade, il n’y avait personne, je crois qu’elle m’a suivi, elle me talonne depuis deux semaines. C’est le regard d’un écureuil qui m’a décidé, et nous nous sommes retrouvés étendus dans l’herbe, avec tous ces gestes emmêlés et cette conclusion frissonnante. Après la conclusion, nous avons entendu, puis vu, un type qui s’enfuyait dans un sentier de traverse. Nul doute qu’il avait tout vu, nul doute qu’il avait tout filmé. Aujourd’hui, n’est-il pas vrai, chacun filme chacun, pour un oui, pour un non.
Alors, vous voyez, vous comprenez. C’est tout simple, mais c’est ça. Toujours la même histoire! Je m’y suis fait prendre, hélas, mais ça ne m’empêchait pas d’écrire ma nouvelle, du moins, de la commencer, Heureusement, sauf que Christophe a tout interrompu.
Julia, c’est l’épouse de Martin, pas Martin qui tient cette boutique de vélo, non, Martin qui est enseignant à l’École de Chanigan. Ce Martin, l’enseignant, entretient depuis vingt-neuf jours une sorte de début de relation avec son collègue Patrice, mais en secret. Or Martin est toujours amoureux de Julia, et il croit qu’elle est toujours amoureuse de lui, et elle l’est, mais depuis qu’elle a découvert l’aventure de Martin, ce dont elle s’est gardée de parler, elle s’est permis quelques incartades, du moins celle qui me concerne. Le voyeur inconnu connaissait vraisemblablement Martin, puisqu’il lui a envoyé la vidéo, ce qui a terrassé le pauvre homme, qui s’est enfermé chez ses parents dans sa chambre d’adolescent, en envoyant promener tous ses amis, à commencer par Patrice. Bouleversé par les propos particulièrement durs de Martin, Patrice l’a envoyé paître, et est revenu vers Gaston, qu’il avait délaissé depuis vingt-huit jours. Ravi, Gaston a invité Patrice chez lui, champagne, petits fours, il a organisé toute une fête. Mais auparavant, il a demandé à Mathieu, son amant du moment, de partir en vitesse. Mathieu l’a simplement traité de p’tit con, et s’est éclipsé sans faire d’histoire. Sauf que Mathieu, comme d’habitude, était fauché. Comme il n’a plus d’amis, il n’y a, vraiment, qu’une seule porte qui lui soit encore ouverte, en tout temps: celle de Monique, qui l’aime depuis onze ans, Monique qu’il a maltraitée, délaissée, abandonnée. Quand elle l’a vu revenir chez elle, une bouteille de rouge à la main, mais pas de fleurs, depuis longtemps il n’a plus besoin de fleurs, elle a fondu dans ses bras. Au salon, les deux pieds sur un pouf, Christophe attendait qu’elle revienne. Elle est revenue lui dire qu’il devait partir.
J’ai servi un verre à Christophe, il m’a reproché ce petit frisson avec Julia, et il a fini par s’endormir sur le divan. Comme il était tard, je suis monté me coucher.
