Entrer dans une boutique de sport à dix heures dix

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Je souhaite y acheter une bicyclette, un engin de bonne qualité. Ils ont une cinquantaine de modèles, de tailles, de formes et de couleurs différentes. Comment choisir? Les prix varient beaucoup. J’ai un budget fixe, et mes besoins sont modestes. J’utiliserai la bicyclette pour me rendre au travail. Elle ne doit pas me coûter trop cher, au cas où on me la volerait. Il y a beaucoup de vols au centre-ville.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Dès que la porte s’est refermée derrière moi, un vendeur s’approche. Il est jeune, athlétique, souriant. J’aurais préféré qu’il me laisse errer parmi les bicyclettes pendant quelques minutes avant de m’aborder. Je veux voir à quoi ressemble leur marchandise, je ne veux pas me sentir pressé d’acheter. Ça ne m’a jamais réussi, quand un vendeur me pousse, je ne parviens plus à réfléchir. Alors soit je sors, et je ne reviens jamais, soit j’achète rapidement, et je suis déçu dès que je reviens sur terre.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Une clochette signale mon entrée. Je reconnais tout de suite la musique qui joue à la radio. Mais est-ce vraiment une radio? Peut-être une liste de pièces qu’ils ont choisies. Ce qui joue, c’est un morceau de Métallica. Je m’étonne d’entendre ça ici. En général, les boutiques, même de sport, ne jouent pas Métallica. Il y a encore beaucoup de gens qui ne supportent pas, même si c’est vieux comme trois lunes. Je ne peux pas dire que j’adore, mais je connais. Ça jouait beaucoup quand j’étais plus jeune, chez les copains, dans les partys.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. J’ai sept cents dollars dans les poches, et je suis bien déterminé à m’acheter une bicyclette aujourd’hui. J’économise depuis deux mois. Enfin, je pourrai pédaler pour me rendre au boulot, je n’aurai plus à marcher. Cinq kilomètres aller, idem au retour. Je pourrai visiter la ville, et même en sortir, à l’occasion. Je ne sais pas si j’achèterai dans cette boutique-là. C’est la première que je visite. Elle a bonne réputation, on m’a dit que leur service après-vente était un des meilleurs en ville. C’est important pour moi, parce qu’en mécanique de bicyclette, je n’y connais rien. Et ça ne m’intéresse pas.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Une femme, la cinquantaine, s’apprête à sortir. Elle tient sous le bras deux pneus de bicyclette. J’ai tout juste le temps de jeter un coup d’œil sur l’étiquette. Cent cinq dollars. Ça me refroidit. Si on paie cent cinq dollars pour un seul pneu de bicyclette dans cette  boutique, comment me vendront-ils la bicyclette au complet? Je n’ai peut-être pas les moyens d’acheter ici. J’aurais peut-être dû me renseigner en ligne avant de débarquer, j’aurais su à quoi m’attendre.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. À ma gauche, il y a un grand panneau publicitaire. Une magnifique photographie d’un paysage de montagnes. J’ignore où c’est, en tout cas, c’est pas ici. Peut-être en Patagonie. Il y a un cycliste, ce qu’ils appellent un vélo de montagne. Il descend dans un sentier étroit, très étroit, à environ cinquante degrés. C’est probablement une boutique spécialisée, pour montrer des images semblables. Sur le panneau, il y a la marque de la bicyclette, et un slogan, quelque chose en lien avec l’aventure. Je n’ai besoin que d’une bicyclette pour aller travailler.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Le vendeur m’a demandé quel type de bicyclette je cherchais. Comme je ne savais pas exactement, j’ai réfléchi. Avant que je n’aie eu le temps de répondre, un autre client est entré derrière moi, et le vendeur l’a reconnu tout de suite. Il l’a salué par son nom, et ils ont engagé une conversation qui portait, je crois, sur les courses de vélo à venir pour les prochaines semaines. Je ne voulais pas les écouter, mais ils parlaient fort, s’exclamaient. Plus ils parlaient moins je me sentais à ma place. J’ai failli tourner les talons, et m’éclipser en douce.

Il est dix heures dix. J’entre dans une boutique de sport. Ou pas.

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Dila

JEANNE: Vous avez lu Dila?

JEANNOT: Alors toi tu es drôle. Personne n’a lu Dila!

JEAN: Je ne suis pas d’accord. Moi j’ai lu. J’ai lu, mais je n’ai rien compris. C’est nul.

MARIE-JEANNE: J’ai commencé à le lire, mais je m’y suis perdue. Je lis quand je vais à la toilette, et d’une fois à l’autre, c’est difficile de s’y retrouver. Faut relire. Comme j’étais constipée la semaine dernière, je n’ai pas beaucoup lu. Je crois que je préfère lire des blagues quand je vais à la toilette.

JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant.

JEANNE: C’est vrai que ça épuise. Habituellement, je lis des polars, mais pour lui faire plaisir, j’ai lu Dila. J’étais rendue à Marseille, sans vraiment savoir comment ni pourquoi. Lire Dila, c’est se lancer dans le vide et ne jamais atterrir.

MARIE-JEANNE: Il y a un narrateur coincé dans une pièce, il y a cette fille qui parle à tous les temps, et soudain, ça éclate.

JEAN-MICHEL: Pourtant c’est simple. Elle est dans une pièce, dans une prison si vous voulez, et le monde tourne autour. Le monde ne s’arrête pas. Il a tourné avant elle, pendant elle, et il tournera après elle. Son histoire remonte à la surface, nous y jetons un coup d’œil, mais elle est avalée par le maelstrom.

JEAN: Sauf qu’on pourrait nous raconter ça comme on nous raconte n’importe quoi. Écrire pour se faire comprendre. Communiquer.

MARIE-JEANNE: Oui! Il y a des recettes, pourtant.

JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant.

JEAN-MICHEL: Tout se tient. Clairement, sagement, platement. À quoi bon retrouver les parents, les siens ou ceux de la victime? La laisser parler, s’égarer, se retrouver, avec un bruit de fond continu, le bruit du monde qui va comme il va.

JEANNE: Est-ce que les auteurs ne devraient pas plutôt nous amuser? Nous plaire avec de belles inventions?

JEANNOT: C’est ce que nous, la majorité, pensons. Nous achetons les livres, nous avons notre mot à dire. Je n’aime pas mon boulot, mais je travaille tout de même. Argent durement gagné. S’il vous plaît, servez-nous ce que nous désirons. Il n’y a pas à tergiverser. Le client est maître! Faudrait pas l’oublier.

MARIE-JEANNE: C’est bien vrai, même si je ne suis pas tout à fait d’accord.

JEANNE: Hein?

MARIE-JEANNE: En tout cas, faut nous permettre de lire ça aux toilettes sans perdre le fil.

JEAN-MICHEL: Lire Dila, c’est autre chose. Je suggérerais de le lire au café, de huit heures le matin jusqu’à tard dans la journée. Lire dans le bruit, et oublier le bruit, se laisser bercer par ce bruit.

JEANNE: Je préfère le lire dans mon hamac, près du lac. Quoique les moustiques. Oui, dans mon hamac.

MARIE-JEANNE: À part les toilettes, je n’ai pas le temps.

JEAN: Je lis dans le métro. Ça fait passer le temps.

JEANNOT: Allongé sur le fauteuil, mais que de bons romans. Et des biographies.JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant. N’importe où.

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Bonne nuit et fais de bons rêves Roland!

Longue journée. J’ai passé en revue toute la comptabilité du mois. Cela m’a pris un temps fou, pas même le temps de m’arrêter pour le lunch. Je suis exténué. Pas de télé ce soir, pas de lecture, je me glisse sous les draps et je me couche.

Un brin de toilette, en accéléré, dents, douche, dodo.

Ils sont plusieurs, ce soir, autour du lit. Cinq messieurs, deux dames. Quatre des hommes portent un jeans. L’un a un t-shirt blanc, chaussures marron, l’autre une chemise à carreaux dominance rouge à rayures vertes et jaunes, chaussures noires, l’autre une chemise blanche, froissée, sandales en cuir, l’autre un pull en coton marine avec un logo blanc sur le devant, baskets blanches. Le cinquième homme porte un habit marine à rayures grises, fines. Chemise rose, cravate rose à bandes obliques marine, mouchoir rose. Une dame porte un jeans, une marinière, des tennis bleu royal à semelle blanche, garnie d’une rayure marine. L’autre dame porte une jupe fourreau vert sapin, blouse blanche, escarpin vert bouteille. Ces gens ne communiquent que par des regards, des gestes silencieux.

Tous sont assis à environ deux mètres quarante du lit. L’homme en habit est assis à droite, à ma gauche donc, à la hauteur de l’oreiller, et la dame en jupe lui fait face, de l’autre côté. Au pied du lit, en plein milieu, se tient l’homme au t-shirt blanc. La deuxième dame se trouve à sa droite, vis-à-vis le coin droit du lit, qui est à ma gauche, lorsque je suis couché. L’homme à la chemise à carreaux se tient à la gauche de l’homme au t-shirt blanc, face au coin gauche du lit, qui est à ma droite, lorsque je suis couché. L’homme à la chemise froissée est assis entre l’homme à l’habit et le pied du lit, presque au milieu. L’homme au pull lui fait face, entre la dame à la jupe, donc, et l’homme à la chemise à carreaux, à ma droite donc.

Je règle mon réveil, car demain, je dois me lever de bon matin. La révision d’aujourd’hui m’a contraint à mettre de côté les tâches courantes, et je devrai pédaler vite pour reprendre le dessus. Je prévois de travailler tout le weekend. À moins qu’aucun imprévu ne survienne demain, et que le patron soit entièrement satisfait de ma révision. Ce qui ne s’est jamais produit en vingt-trois ans.Je laisse une note sur une page du cahier qui reste toujours sur ma table de nuit: ne pas oublier d’appeler Manon pour l’inviter au cinéma lundi soir. Depuis trois ans, deux mois, cinq jours, je laisse cette même note chaque semaine. Plus tard, quand je relirai mon cahier, ça me rappellera de bons souvenirs. J’ai pris l’habitude d’inviter Manon le lundi, parce que c’est moins cher, et il y a moins de monde. Je n’aime pas la foule, surtout au cinéma.

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Que l’eau soit claire ou colorée pourrait très bien n’avoir aucun sens

Il n’y a pas à tergiverser, quand on s’égare à ce point, vaut mieux se terrer chez soi, et lire, et ne plus jamais sortir. Tout a commencé près du lac, un lac où pourtant j’allais souvent dans mon enfance. Oncle G y a une maison, et chaque été, j’y passais quelques jours, parfois quelques semaines. J’y suis retourné il y a plus d’un an. G avait vieilli, il était gâteux. Mais le lac était toujours aussi beau, alors j’y ai nagé, comme autrefois, j’y ai même pêché. Puis, lui et moi, assis sur la terrasse, nous avons  regardé le lac, en silence. Lui parler était trop pénible, valait mieux se taire, et croire que cela est profond. Mais à force de regarder, on finit par s’ennuyer. Je me suis plaqué les poings devant les yeux, question de voir si le lac serait toujours aussi beau après quelques secondes dans l’obscurité. Quand j’ai enlevé mes poings, il n’y avait plus de lac. Enfin, tout était encore là, tout, sauf l’eau. Un lac à sec. J’ai eu beau cligner des yeux, tourner la tête, observer avec attention, rien n’y fit. Il n’y avait plus d’eau. Je me suis remis les poings devant les yeux, quelques secondes. Au retour, le lac était miraculeusement de retour, mais rose. Il s’était rempli à son niveau habituel pour le mois de juillet, mais d’une eau rose. Scintillante. J’ai couru chercher un bocal dans la maison, je suis descendu au lac où j’ai rempli mon bocal d’eau rose. Puis je me suis rassis près de mon oncle, qui ne bronchait pas. Tant qu’à halluciner, j’ai recommencé le même manège. Poings devant les yeux, retour: le lac était jaune. Un nouveau bocal, que j’ai rempli. Et j’ai, comme ça, rempli cinq bocaux. Rose, jaune, bleu royal, orange, vert pomme. J’étais énervé. Je sentais que j’avais la caboche fêlée, et ce n’était pas du tout le moment. Ce n’est jamais le moment pour ce genre de désagrément. Dès que tante F est revenue de ses courses, je les ai quitté, sous prétexte que j’avais une urgence en ville. Merci, à bientôt. Avec mes cinq bocaux dans un sac, je suis rentré chez moi, j’ai pris des cachets, et je me suis couché. Dormir me réparerait. Le lendemain matin, mon associé a appelé, notre plus gros client menaçait de se tourner vers notre concurrent, qui offrait de meilleurs prix. Négociations, explications, rencontres, appels, nouvelles explications, nous avons passé une semaine à tenter de le convaincre que nous offrions plus, beaucoup plus. En vain. Panique, branle-bas de combat, dès que ça s’est su, nous avons perdu cinq autres clients. Du jour au lendemain, nous nous retrouvions avec les mêmes obligations, mais avec soixante pour cent moins de revenus pour y faire face. Mises à pied, efforts redoublés pour contacter de futurs clients, révision des prix, pendant trois mois, nous avons sué jour et nuit pour nous maintenir à flot. Nous avons réussi. J’étais exténué. J’ai pu prendre deux jours de congé, pour dormir et ne rien faire. Au matin du deuxième jour, j’ai vu le sac au fond du placard, et je me suis rappelé les bocaux. J’ai bien ri. Après ce que nous avions vécu, ces enfantillages m’amusaient. J’ai ouvert le sac, certain d’y trouver cinq bocaux remplis d’eau, d’une eau aussi claire que peut l’être l’eau d’un lac. Mais il y avait là un bocal d’eau rose, un bocal d’eau jaune, un bocal d’eau bleu royal, un bocal d’eau orange, un bocal d’eau vert pomme. J’avais toute ma tête, et j’avais beau placer les bocaux sous la lumière du jour, sous la lumière des ampoules électriques, les couleurs ne disparaissaient pas. J’ai tout de suite appelé mon associé, je lui ai dit que j’étais terriblement malade, je ne sais plus ce que j’ai inventé, et je lui ai annoncé que je ne reviendrais pas au travail avant au moins un mois. Le lendemain, il m’a laissé un message, me suppliant de revenir. Je n’ai pas retourné son appel, ni ses courriels, ni ses textos. Depuis un an. Et ce matin, tante F m’a appelé. Elle souhaite que vienne leur rendre visite. J’ai dit peut-être, je ne sais pas, je ne sors plus, je ne travaille plus, je lis, jour et nuit, je lis, je dors, je mange peu. Elle m’a rappelé, inquiète, mais je n’ai pas décroché. Je n’avais pas regardé mes bocaux depuis un an. J’ignore pourquoi. De si belles couleurs. Pourquoi ne pas les installer sur la table devant la fenêtre? Avec la lumière du jour, ce sera joli. Alors je les ai sortis du sac, et les ai alignés à dix centimètres l’un de l’autre, sur une ligne parfaitement perpendiculaire à la fenêtre. Bizarrement, dans chaque bocal l’eau était claire, aussi claire que l’eau d’un lac peut l’être. Ce n’est pas très coloré, certes, mais c’est joli quand même. Je regarde souvent les maisons d’en face à travers un bocal, ou un autre, ou un autre, et c’est chaque fois légèrement différent. Mais je ne fais pas ça très souvent, puisque mon temps, je le passe à lire, le Petit Robert, le Petit Larousse, le Petit Prince, et je recommence.

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Comment savoir?

Il n’y a pas de distinction notable entre cette chaise et cette chaise, et pourtant, Clarita a choisi de s’asseoir sur celle-ci plutôt que sur celle-là, ce qui a provoqué un tollé parmi les observateurs, puisque quatre-vingt pour cent d’entre eux avaient parié qu’elle opterait pour celle-là, sans raison apparente, du moins, sans partager publiquement ces raisons, que nous aimerions élucider a posteriori, pour l’édification des masses et le raffinement de nos propres théories de probabilité, cela même si Clarita s’est relevée après à peine cinq minutes, cinq pauvres et maigres et suffocantes et grises minutes, pour franchement quitter la pièce, la scène, le décor qui avait demandé tant de travail à nos collaborateurs de la section des travaux manuels de l’Agence, pour aller, Clarita, se réfugier de l’autre côté de la rue dans un café que nous ne fréquentons plus depuis que Georges, le propriétaire, n’est plus le propriétaire, quoiqu’étant toujours Georges, approximativement, et qu’un amateur de Monopoly a pris la relève, ce qui a provoqué un raz de marée parmi la clientèle et entraîné l’abandon définitif de plusieurs, dont nous sommes, mais pas de Clarita, semble-t-il, qui était là auparavant, qui s’y est maintenue durant la tempête, et qui y est encore, qui y sera encore demain, hors d’atteinte, impossible à voir et à prévoir, détachée de nous qui errons comme de pauvres chats, et certains pourraient dire de misérables rats, arpentant le trottoir l’air d’hères cherchant à se donner l’air de gens qui ne cherchent pas à se donner un air mais n’y parvenant pas, cela nous en sommes conscient, au risque d’éveiller le soupçon de la population locale, des autorités et de la police, au risque de se voir ordonner de circuler, ce qui bien entendu est impossible, donc résistance, refus d’obtempérer, arrestation, transportation, exclusion, condamnation, pendant que Clarita finira par finir son café sa salade son café son vin son sandwich son croissant sa bière son café sa brioche. Comment savoir? Maintenant, comment savoir?

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Se fondre dans le décor pour y échapper

Deux hommes, étendus sur le trottoir, mous. Bien vêtus, propres, fraîchement coiffés. Mais mous comme des camemberts qui coulent un peu trop.

GLOUP: La violence, faut pas croire, ça existe.

POULM: Difficile à concevoir.

GLOUP: Je ne pourrais pas lever le bras, mais la violence, elle, elle veille.

POULM: Comment y échapper?

GLOUP: Cela viendra, ou ne viendra pas. Dans un cas comme dans l’autre, impossible d’y échapper.

POULM: Même si nous amorcions un mouvement de retrait, maintenant.

GLOUP: Il est trop tard.

POULM: Peut-être ne nous remarquera-t-on pas. Nous sommes diminués à un point où nous nous fondons dans le décor.

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Imelda au grand cœur

Imelda, qui a suggéré à Gary de rencontrer Gaétan, n’est pas étonnée de ne plus revoir Gary. Comme elle le répète à ses amis, ce n’est pas la première fois qu’une personne qui a bénéficié de ses conseils s’éloigne et l’oublie. Il y en a eu plusieurs autres. Béatrice, Jeanne, Étienne, Julie, Augustin. À tous, elle a recommandé d’aller voir Gaétan, qui les a aidés. Aucun n’est jamais revenu pour la remercier. Les gens sont ingrats, croit-elle, mais cela ne la détournera pas du droit chemin. Affirme-t-elle. Aussi, elle recommande encore à ses amis, à ses voisins, à ses collègues, à ses parents, d’aller voir Gaétan.

Car Imelda est ainsi. Lorsqu’elle croit en ce qu’elle fait, rien ne peut l’en détourner. Elle sait qu’elle pourrait réfléchir, tenter de comprendre, mais elle se méfie de la pensée. Si elle perdait son temps à penser, craint-elle, elle finirait par accepter l’idée que la terre est ronde. Et cela, par-dessus tout, elle veut l’éviter.

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Voir Gaétan

GARY : Imelda m’a suggéré de rencontrer Gaétan, parce que selon elle, il pourra utiliser son influence en haut lieu pour éliminer les obstacles qui m’empêchent d’obtenir un poste. J’ai donc noté l’adresse, et je m’y rends, ce matin. Il est huit heures, le ciel est bleu, les passants sourient, je vois des milliers de bulles de pensées positives flotter au-dessus de nos têtes. L’édifice est situé au centre de la ville, dans le quartier des affaires. Un bel édifice, qui n’a pas plus de vingt ans. Ça me rassure. J’avoue que je n’aurais pas aimé me retrouver devant un vieil édifice, délabré, loin des artères principales. J’entre, et je me dirige vers le bureau des commissionnaires. Très polis, serviables, je leur explique que je viens pour Gaétan, et sans poser de question, ils m’indiquent le chemin. Troisième ascenseur, douzième étage, couloir de droite, tourner à gauche au bout, quatrième porte du côté droit. La porte est lilas, je ne peux pas la manquer. Je les remercie, je les aurais embrassé tellement leur accueil m’émerveille. Je suis les instructions à la lettre. Je monte, le couloir, tourner à gauche, quatrième porte. Porte lilas? Elles sont toutes lilas les portes. Qu’importe, c’est la quatrième, côté droit du couloir. Voici. Je frappe. Rien. Aucune raison sociale inscrite sur la porte, contrairement à toutes les autres portes. J’hésite. Personne dans le corridor. Ce serait bête de descendre pour demander aux commissionnaires si je dois entrer sans frapper. Je ris, me moque de mes scrupules, pousse la porte. Une pièce charmante, de jolies peintures aux murs, musique douce, quelques chaises, deux sofas, une salle d’attente des plus confortables. Mais vide. Faudrait tout de même aviser que je suis là, sinon je pourrais attendre longtemps, en vain. Deux portes au fond. J’ouvre la première, qui donne sur un escalier. J’ouvre la deuxième, qui donne sur un long couloir. Laquelle choisir? Le couloir me semble plus prometteur. L’escalier me mènerait au dix-huitième, ce qui n’aurait aucun sens. On m’aurait envoyé au dix-huitième dès le départ, si Gaétan était là. Je m’enfonce donc dans le corridor. Très bien éclairé, mais sans décoration. Que des murs nus. Je marche, j’avance, mais je ne vois pas de porte. Le corridor décrit une courbe. Je présume que j’arriverai devant la porte du bureau de Gaétan au bout de cette courbe. Je cours, car c’est vraiment une longue courbe. Cela m’étonne légèrement, puisque de l’extérieur, l’édifice ne m’avait pas semblé si vaste. Je sprinte, j’accélère, je m’essouffle. Est-ce que je tourne en rond? Non, car j’aurais retrouvé la porte par où je suis entré. Je ralentis, je poursuis mon chemin d’un pas raisonnable. Les gens qui travaillent ici, à moins d’avoir accès à un raccourci, doivent perdre un temps fou chaque fois qu’ils sortent pour une pause ou pour le lunch. Une porte verte! Enfin. Je frappe. On m’ouvre. Une dame, la cinquantaine, tailleur chic, lunettes rondes, coiffée avec élégance. Grand sourire, elle me dit que pour voir Gaétan, je n’ai qu’à prendre la porte rose. Car il y a dix portes autour de nous, dans une sorte de grande salle circulaire. Je la remercie chaudement. Sans elle, comment aurais-je su que Gaétan se trouvait derrière la porte rose? Au revoir madame, je pousse la porte, et tout est sombre de l’autre côté. Je fais un pas en avant, et la lumière s’allume. Un homme, assis sur une chaise, sursaute. Je lui demande s’il est Gaétan, et tout de suite il se confond en excuses, véritablement désolé de la confusion. Il me promet plus de clarté, et tout de suite, il lève la main vers une série d’interrupteurs. Ce que je prenais pour une toute petite pièce est en fait une immense salle, une sorte de gymnase. Au fond, deux portes. Il me prend la main, et très doucement, m’entraîne vers la porte de droite. Il me demande si je préfère celle de droite, ou celle de gauche. Sa question me trouble. Je lui explique que je cherche Gaétan, et le prie de m’indiquer de quel côté il se trouve. Il précise que Gaétan est du côté droit, mais qu’il voulait simplement me laisser le choix, car pour une raison que lui-même ne comprendrait pas, je pourrais vouloir prendre la porte de gauche pour y trouver Gaétan, même s’il se trouve à droite. Nous passons donc par la porte de droite. Un bruit de voix, de nombreuses voix, monte de partout à la fois. Il n’y a personne. Les sons proviennent de hauts-parleurs incrustés dans les angles des murs avec le plafond. Nous progressons dans un corridor qui coupe continuellement à angles droits. À droite, à droite encore, à gauche, et ainsi de suite. Mon guide me tient toujours la main, il avance comme un homme qui sait où il va. Cela me rassure. Lorsqu’il pousse une porte marron, je me dis, enfin, je verrai Gaétan. Mais je ne vois qu’une chaise pivotante, en plein milieu d’une petite pièce sur laquelle s’ouvrent six portes bleues. Mon guide m’invite à m’asseoir sur la chaise, ce que je fais sans hésiter, car cette longue promenade commence à me fatiguer. Il se penche à mon oreille, et tout bas, il me chuchote qu’il fera tourner le siège, et que je devrai ouvrir la porte devant laquelle s’arrêtera la chaise. D’une poussée puissante, je ne lui prêtais pas cette force, il propulse la partie mobile de la chaise, et me voilà qui tourne sur moi-même. Cela me rappelle ces manèges où je m’amusais, à la foire foraine, lorsque j’étais gamin. Les roulements à bille du mécanisme doivent être bien graissés, parce que je tourne et je tourne et ça semble ne jamais devoir s’arrêter. J’en ai la nausée, et je sens que je finirai par vomir mon maigre déjeuner. Quand la chaise s’arrête enfin, je ne peux pas me lever. Je suis étourdi comme jamais je ne l’ai été. Je tente de me redresser, mais je faillis m’évanouir. Je ferme les yeux, prends de grandes respirations, avant de pouvoir me remettre sur pieds. Prendre la porte à laquelle je fais face. D’accord. Pour me repérer, je regarde autour pour voir la porte d’où je suis arrivé. Comment savoir! Toutes les portes sont bleues, toutes sont fermées. Évidemment, mon guide a disparu. Pourquoi s’inquiéter? Je suis ici pour voir Gaétan, et je le verrai. Je tourne donc le bouton de la porte devant moi, et pénètre à pas feutrés dans un bureau, un tout petit bureau avec une table au milieu, et une chaise derrière. Un homme est assis, qui lit, qui prend des notes. Une étagère à droite, remplie de livres aux dos multicolores, une étagère à gauche, remplie de miniatures d’animaux sauvages, lions, éléphants, girafes, ours, phoques, et je ne sais plus combien d’autres. Je fais un pas en avant. Je n’ose interrompre l’homme. J’observe la pièce. Il n’y a qu’une seule porte, celle par laquelle je suis entré. Je soupire. Ça ne peut être que Gaétan. J’hésite à l’interrompre, mais au bout d’une heure, comme il lit et prend toujours des notes, je vois bien qu’il ne s’est pas rendu compte de ma présence. Je toussote, je lui demande s’il est bien Gaétan. Il lève les yeux sur moi, me sourit en me confirmant qu’il est, effectivement, Gaétan. Je commence à lui exposer mon problème, mais il m’interrompt tout de suite, me disant qu’il sait, qu’il en saura plus à l’instant. Il sort un dossier de sous une pile qui trône sur le côté gauche de son bureau, lit quelques pages, lentement, en prenant beaucoup de notes, puis en lit d’autres, et beaucoup d’autres, et trois heures plus tard, trois heures et des poussières, en lisant la dernière page du dossier, il me demande si je suis bien Gary. Je confirme, heureux. Il lève à nouveau les yeux sur moi, toujours souriant. Il m’assure que tout ira comme je le désire, que c’est dans notre intérêt à tous, sans me spécifier qui est ce tous. Avant de se replonger dans ses lectures, il me souhaite une bonne fin de journée, et je comprends que la consultation est terminée. Je ressors donc, et me retrouve face aux portes bleues. Mais comment trouver celle par où je suis arrivé? Je n’ai qu’à les ouvrir toutes. La première donne sur un bureau bien éclairé, avec pour tout mobilier une table vide et une chaise. Personne, aucun livre, aucun dossier. La deuxième donne sur une sorte de tunnel rond, en brique rouge. La troisième donne, j’en suis certain, sur le corridor par où je suis arrivé. Des hauts-parleurs descendent ces bruits de voix que j’ai entendues en arrivant. Je m’y engage donc. Corridors à quatre-vingt-dix degrés. Je chantonne. Enfin! Ça n’a pas été facile, mais j’y suis arrivé. Je m’attends à voir mon guide, qui s’est peut-être rendormi. Au bout du corridor, je retrouve le gymnase, mais il n’y a personne. J’avance au milieu de la vaste pièce, incrédule. Devant moi, cinq portes. Cinq! Par laquelle suis-je arrivé? Encore une fois, je m’apprête à ouvrir toutes les portes, certain de reconnaître cette pièce circulaire aux dix portes, où m’a accueilli cette dame si aimable. Je pousse la première porte à gauche, et je claque des mains en signe de victoire. J’ai retrouvé ma pièce du premier coup! Par curiosité, j’ouvre la deuxième porte. Stupéfaction. Elle donne sur une pièce circulaire identique à la première. Je n’en crois pas mes yeux. J’ouvre la troisième porte, encore une pièce identique. Et c’est la même chose pour les quatrième et cinquième portes. Je réfléchis, mais comment réfléchir! Je pourrais attendre que Gaétan quitte son bureau, je n’aurais qu’à le suivre jusqu’à l’extérieur. Je pourrais aussi retourner à son bureau, lui demander des instructions claires, une carte, pour retrouver la sortie. Mais non. Dans les deux cas, j’aurais l’air d’un incapable, je ruinerais tous mes efforts. Vaut mieux me débrouiller, on ne se perd pas dans un édifice comme celui-ci, un édifice moderne. D’ailleurs, il y a assurément plus d’un chemin jusqu’à la sortie, et probablement plus d’une sortie. Je passe donc la cinquième porte, et choisis au hasard une des dix portes dans la pièce circulaire. J’aboutis dans un corridor que je ne reconnais pas, mais pourquoi s’inquiéter, à force de marcher, je retrouverai les ascenseurs, et une sortie. Et je marche. Et j’ouvre des portes. Et je marche. Où suis-je? Où aller? Je marche, j’ouvre des portes, je marche. Le temps passe, et je marche encore. Deux jours! J’ai poussé je ne sais plus combien de portes, j’ai marché dans je ne sais plus combien de corridors. Je n’ai rencontré personne. J’ai faim, j’ai soif, je suis épuisé. J’ai tenté de revenir sur mes pas, mais mes pas, je les ai perdus depuis longtemps. Peut-être qu’Imelda viendra, peut-être qu’elle me sortira d’ici?

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Ceux qui adorent la purée de maire

TTT: Il n’y a pas à hésiter: quand vous voyez un monstre, même s’il se déguise sous les beaux habits du maire, vous n’avez pas le choix: il faut le réduire en purée.

FFF: Le maire?

TTT: Vous ne trouvez pas étrange que chaque garçon chaque fille qui sort de son bureau descend dans le parc où un employé municipal lui tend une corde et se pend?

FFF: Je n’y avais jamais pensé. Est-ce qu’on fait payer pour les cordes?

TTT: C’est gratuit. La seule chose gratuite dans cette ville. Mais ça ne vous inquiète pas?

FFF: Le chef de la police dit que tout va bien. Le procureur aussi. Le grand prêtre aux grelots mauves aussi.

TTT: Ah bon. L’idée de la purée me plait, quand même.

FFF: Ils t’écroueront. Réduire un maire en purée, ça te vaudra quatre-vingt-dix ans de prison.

TTT: Pas si on le fait à deux. Nous aurons quarante-cinq ans chacun.

FFF: C’est déjà mieux.

TTT: Si on le faisait à quatre, ou à dix, ou à vingt! Si on le faisait à trente, nous ne prendrions que trois ans. C’est acceptable.

FFF: C’est beaucoup mieux. Mais la purée, elle empestera toute la ville!

TTT: Pas vraiment, le chef de la police, le député et le grand prêtre à grelots s’empresseront de la manger. Ils adoreront.

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Les abeilles transportent des informations top secrètes

JEFF: Je peux raconter une histoire invraisemblable, qui peut être vraie. Suffit que je me la répète onze fois lentement, et onze fois très rapidement, et j’y croirai. Pour que tous les gens y croient, il faudra qu’ils la répètent onze fois lentement, et onze fois rapidement. C’est simple, non? Pourquoi y en a-t-il encore pour me tirer la langue et me traiter de tous les noms?

LEFF: Mais si ton histoire était fausse?

JEFF: Tu ne m’écoutes pas! Pourtant, toi, tu n’es pas obtus?

LEFF: Je ne crois pas. Alors, tu peux inventer une histoire, et la rendre vraie?

JEFF: Exactement.

LEFF: À quoi bon? Pourquoi inventer?

JEFF: Parce que ça me plaît. Si tu dis la neige tombe et que tu n’aimes pas la neige, ça ne plaît pas, alors tu peux dire le contraire. À la base, mon ami, faut que ça plaise. Par exemple, les abeilles transportent des informations top secrètes.

LEFF: Ça te plaît?

JEFF: Bien sûr. En plus, c’est logique. Pourquoi tu penses que tout le monde ne parle que des abeilles, comme si elles allaient sauver le monde? Tu n’y as jamais pensé? Réfléchis! Il y a anguille sous roche.

LEFF: Tu y crois?

JEFF: Attends. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes.

LEFF: Alors?

JEFF: Onze fois lentement, maintenant. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes. Les abeilles transportent des informations top secrètes.

LEFF: Alors?

JEFF: Ben quoi? Les abeilles transportent des informations top secrètes. Et c’est ça qui est ça.

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