Que l’eau soit claire ou colorée pourrait très bien n’avoir aucun sens

Il n’y a pas à tergiverser, quand on s’égare à ce point, vaut mieux se terrer chez soi, et lire, et ne plus jamais sortir. Tout a commencé près du lac, un lac où pourtant j’allais souvent dans mon enfance. Oncle G y a une maison, et chaque été, j’y passais quelques jours, parfois quelques semaines. J’y suis retourné il y a plus d’un an. G avait vieilli, il était gâteux. Mais le lac était toujours aussi beau, alors j’y ai nagé, comme autrefois, j’y ai même pêché. Puis, lui et moi, assis sur la terrasse, nous avons  regardé le lac, en silence. Lui parler était trop pénible, valait mieux se taire, et croire que cela est profond. Mais à force de regarder, on finit par s’ennuyer. Je me suis plaqué les poings devant les yeux, question de voir si le lac serait toujours aussi beau après quelques secondes dans l’obscurité. Quand j’ai enlevé mes poings, il n’y avait plus de lac. Enfin, tout était encore là, tout, sauf l’eau. Un lac à sec. J’ai eu beau cligner des yeux, tourner la tête, observer avec attention, rien n’y fit. Il n’y avait plus d’eau. Je me suis remis les poings devant les yeux, quelques secondes. Au retour, le lac était miraculeusement de retour, mais rose. Il s’était rempli à son niveau habituel pour le mois de juillet, mais d’une eau rose. Scintillante. J’ai couru chercher un bocal dans la maison, je suis descendu au lac où j’ai rempli mon bocal d’eau rose. Puis je me suis rassis près de mon oncle, qui ne bronchait pas. Tant qu’à halluciner, j’ai recommencé le même manège. Poings devant les yeux, retour: le lac était jaune. Un nouveau bocal, que j’ai rempli. Et j’ai, comme ça, rempli cinq bocaux. Rose, jaune, bleu royal, orange, vert pomme. J’étais énervé. Je sentais que j’avais la caboche fêlée, et ce n’était pas du tout le moment. Ce n’est jamais le moment pour ce genre de désagrément. Dès que tante F est revenue de ses courses, je les ai quitté, sous prétexte que j’avais une urgence en ville. Merci, à bientôt. Avec mes cinq bocaux dans un sac, je suis rentré chez moi, j’ai pris des cachets, et je me suis couché. Dormir me réparerait. Le lendemain matin, mon associé a appelé, notre plus gros client menaçait de se tourner vers notre concurrent, qui offrait de meilleurs prix. Négociations, explications, rencontres, appels, nouvelles explications, nous avons passé une semaine à tenter de le convaincre que nous offrions plus, beaucoup plus. En vain. Panique, branle-bas de combat, dès que ça s’est su, nous avons perdu cinq autres clients. Du jour au lendemain, nous nous retrouvions avec les mêmes obligations, mais avec soixante pour cent moins de revenus pour y faire face. Mises à pied, efforts redoublés pour contacter de futurs clients, révision des prix, pendant trois mois, nous avons sué jour et nuit pour nous maintenir à flot. Nous avons réussi. J’étais exténué. J’ai pu prendre deux jours de congé, pour dormir et ne rien faire. Au matin du deuxième jour, j’ai vu le sac au fond du placard, et je me suis rappelé les bocaux. J’ai bien ri. Après ce que nous avions vécu, ces enfantillages m’amusaient. J’ai ouvert le sac, certain d’y trouver cinq bocaux remplis d’eau, d’une eau aussi claire que peut l’être l’eau d’un lac. Mais il y avait là un bocal d’eau rose, un bocal d’eau jaune, un bocal d’eau bleu royal, un bocal d’eau orange, un bocal d’eau vert pomme. J’avais toute ma tête, et j’avais beau placer les bocaux sous la lumière du jour, sous la lumière des ampoules électriques, les couleurs ne disparaissaient pas. J’ai tout de suite appelé mon associé, je lui ai dit que j’étais terriblement malade, je ne sais plus ce que j’ai inventé, et je lui ai annoncé que je ne reviendrais pas au travail avant au moins un mois. Le lendemain, il m’a laissé un message, me suppliant de revenir. Je n’ai pas retourné son appel, ni ses courriels, ni ses textos. Depuis un an. Et ce matin, tante F m’a appelé. Elle souhaite que vienne leur rendre visite. J’ai dit peut-être, je ne sais pas, je ne sors plus, je ne travaille plus, je lis, jour et nuit, je lis, je dors, je mange peu. Elle m’a rappelé, inquiète, mais je n’ai pas décroché. Je n’avais pas regardé mes bocaux depuis un an. J’ignore pourquoi. De si belles couleurs. Pourquoi ne pas les installer sur la table devant la fenêtre? Avec la lumière du jour, ce sera joli. Alors je les ai sortis du sac, et les ai alignés à dix centimètres l’un de l’autre, sur une ligne parfaitement perpendiculaire à la fenêtre. Bizarrement, dans chaque bocal l’eau était claire, aussi claire que l’eau d’un lac peut l’être. Ce n’est pas très coloré, certes, mais c’est joli quand même. Je regarde souvent les maisons d’en face à travers un bocal, ou un autre, ou un autre, et c’est chaque fois légèrement différent. Mais je ne fais pas ça très souvent, puisque mon temps, je le passe à lire, le Petit Robert, le Petit Larousse, le Petit Prince, et je recommence.

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