Voir Gaétan

GARY : Imelda m’a suggéré de rencontrer Gaétan, parce que selon elle, il pourra utiliser son influence en haut lieu pour éliminer les obstacles qui m’empêchent d’obtenir un poste. J’ai donc noté l’adresse, et je m’y rends, ce matin. Il est huit heures, le ciel est bleu, les passants sourient, je vois des milliers de bulles de pensées positives flotter au-dessus de nos têtes. L’édifice est situé au centre de la ville, dans le quartier des affaires. Un bel édifice, qui n’a pas plus de vingt ans. Ça me rassure. J’avoue que je n’aurais pas aimé me retrouver devant un vieil édifice, délabré, loin des artères principales. J’entre, et je me dirige vers le bureau des commissionnaires. Très polis, serviables, je leur explique que je viens pour Gaétan, et sans poser de question, ils m’indiquent le chemin. Troisième ascenseur, douzième étage, couloir de droite, tourner à gauche au bout, quatrième porte du côté droit. La porte est lilas, je ne peux pas la manquer. Je les remercie, je les aurais embrassé tellement leur accueil m’émerveille. Je suis les instructions à la lettre. Je monte, le couloir, tourner à gauche, quatrième porte. Porte lilas? Elles sont toutes lilas les portes. Qu’importe, c’est la quatrième, côté droit du couloir. Voici. Je frappe. Rien. Aucune raison sociale inscrite sur la porte, contrairement à toutes les autres portes. J’hésite. Personne dans le corridor. Ce serait bête de descendre pour demander aux commissionnaires si je dois entrer sans frapper. Je ris, me moque de mes scrupules, pousse la porte. Une pièce charmante, de jolies peintures aux murs, musique douce, quelques chaises, deux sofas, une salle d’attente des plus confortables. Mais vide. Faudrait tout de même aviser que je suis là, sinon je pourrais attendre longtemps, en vain. Deux portes au fond. J’ouvre la première, qui donne sur un escalier. J’ouvre la deuxième, qui donne sur un long couloir. Laquelle choisir? Le couloir me semble plus prometteur. L’escalier me mènerait au dix-huitième, ce qui n’aurait aucun sens. On m’aurait envoyé au dix-huitième dès le départ, si Gaétan était là. Je m’enfonce donc dans le corridor. Très bien éclairé, mais sans décoration. Que des murs nus. Je marche, j’avance, mais je ne vois pas de porte. Le corridor décrit une courbe. Je présume que j’arriverai devant la porte du bureau de Gaétan au bout de cette courbe. Je cours, car c’est vraiment une longue courbe. Cela m’étonne légèrement, puisque de l’extérieur, l’édifice ne m’avait pas semblé si vaste. Je sprinte, j’accélère, je m’essouffle. Est-ce que je tourne en rond? Non, car j’aurais retrouvé la porte par où je suis entré. Je ralentis, je poursuis mon chemin d’un pas raisonnable. Les gens qui travaillent ici, à moins d’avoir accès à un raccourci, doivent perdre un temps fou chaque fois qu’ils sortent pour une pause ou pour le lunch. Une porte verte! Enfin. Je frappe. On m’ouvre. Une dame, la cinquantaine, tailleur chic, lunettes rondes, coiffée avec élégance. Grand sourire, elle me dit que pour voir Gaétan, je n’ai qu’à prendre la porte rose. Car il y a dix portes autour de nous, dans une sorte de grande salle circulaire. Je la remercie chaudement. Sans elle, comment aurais-je su que Gaétan se trouvait derrière la porte rose? Au revoir madame, je pousse la porte, et tout est sombre de l’autre côté. Je fais un pas en avant, et la lumière s’allume. Un homme, assis sur une chaise, sursaute. Je lui demande s’il est Gaétan, et tout de suite il se confond en excuses, véritablement désolé de la confusion. Il me promet plus de clarté, et tout de suite, il lève la main vers une série d’interrupteurs. Ce que je prenais pour une toute petite pièce est en fait une immense salle, une sorte de gymnase. Au fond, deux portes. Il me prend la main, et très doucement, m’entraîne vers la porte de droite. Il me demande si je préfère celle de droite, ou celle de gauche. Sa question me trouble. Je lui explique que je cherche Gaétan, et le prie de m’indiquer de quel côté il se trouve. Il précise que Gaétan est du côté droit, mais qu’il voulait simplement me laisser le choix, car pour une raison que lui-même ne comprendrait pas, je pourrais vouloir prendre la porte de gauche pour y trouver Gaétan, même s’il se trouve à droite. Nous passons donc par la porte de droite. Un bruit de voix, de nombreuses voix, monte de partout à la fois. Il n’y a personne. Les sons proviennent de hauts-parleurs incrustés dans les angles des murs avec le plafond. Nous progressons dans un corridor qui coupe continuellement à angles droits. À droite, à droite encore, à gauche, et ainsi de suite. Mon guide me tient toujours la main, il avance comme un homme qui sait où il va. Cela me rassure. Lorsqu’il pousse une porte marron, je me dis, enfin, je verrai Gaétan. Mais je ne vois qu’une chaise pivotante, en plein milieu d’une petite pièce sur laquelle s’ouvrent six portes bleues. Mon guide m’invite à m’asseoir sur la chaise, ce que je fais sans hésiter, car cette longue promenade commence à me fatiguer. Il se penche à mon oreille, et tout bas, il me chuchote qu’il fera tourner le siège, et que je devrai ouvrir la porte devant laquelle s’arrêtera la chaise. D’une poussée puissante, je ne lui prêtais pas cette force, il propulse la partie mobile de la chaise, et me voilà qui tourne sur moi-même. Cela me rappelle ces manèges où je m’amusais, à la foire foraine, lorsque j’étais gamin. Les roulements à bille du mécanisme doivent être bien graissés, parce que je tourne et je tourne et ça semble ne jamais devoir s’arrêter. J’en ai la nausée, et je sens que je finirai par vomir mon maigre déjeuner. Quand la chaise s’arrête enfin, je ne peux pas me lever. Je suis étourdi comme jamais je ne l’ai été. Je tente de me redresser, mais je faillis m’évanouir. Je ferme les yeux, prends de grandes respirations, avant de pouvoir me remettre sur pieds. Prendre la porte à laquelle je fais face. D’accord. Pour me repérer, je regarde autour pour voir la porte d’où je suis arrivé. Comment savoir! Toutes les portes sont bleues, toutes sont fermées. Évidemment, mon guide a disparu. Pourquoi s’inquiéter? Je suis ici pour voir Gaétan, et je le verrai. Je tourne donc le bouton de la porte devant moi, et pénètre à pas feutrés dans un bureau, un tout petit bureau avec une table au milieu, et une chaise derrière. Un homme est assis, qui lit, qui prend des notes. Une étagère à droite, remplie de livres aux dos multicolores, une étagère à gauche, remplie de miniatures d’animaux sauvages, lions, éléphants, girafes, ours, phoques, et je ne sais plus combien d’autres. Je fais un pas en avant. Je n’ose interrompre l’homme. J’observe la pièce. Il n’y a qu’une seule porte, celle par laquelle je suis entré. Je soupire. Ça ne peut être que Gaétan. J’hésite à l’interrompre, mais au bout d’une heure, comme il lit et prend toujours des notes, je vois bien qu’il ne s’est pas rendu compte de ma présence. Je toussote, je lui demande s’il est bien Gaétan. Il lève les yeux sur moi, me sourit en me confirmant qu’il est, effectivement, Gaétan. Je commence à lui exposer mon problème, mais il m’interrompt tout de suite, me disant qu’il sait, qu’il en saura plus à l’instant. Il sort un dossier de sous une pile qui trône sur le côté gauche de son bureau, lit quelques pages, lentement, en prenant beaucoup de notes, puis en lit d’autres, et beaucoup d’autres, et trois heures plus tard, trois heures et des poussières, en lisant la dernière page du dossier, il me demande si je suis bien Gary. Je confirme, heureux. Il lève à nouveau les yeux sur moi, toujours souriant. Il m’assure que tout ira comme je le désire, que c’est dans notre intérêt à tous, sans me spécifier qui est ce tous. Avant de se replonger dans ses lectures, il me souhaite une bonne fin de journée, et je comprends que la consultation est terminée. Je ressors donc, et me retrouve face aux portes bleues. Mais comment trouver celle par où je suis arrivé? Je n’ai qu’à les ouvrir toutes. La première donne sur un bureau bien éclairé, avec pour tout mobilier une table vide et une chaise. Personne, aucun livre, aucun dossier. La deuxième donne sur une sorte de tunnel rond, en brique rouge. La troisième donne, j’en suis certain, sur le corridor par où je suis arrivé. Des hauts-parleurs descendent ces bruits de voix que j’ai entendues en arrivant. Je m’y engage donc. Corridors à quatre-vingt-dix degrés. Je chantonne. Enfin! Ça n’a pas été facile, mais j’y suis arrivé. Je m’attends à voir mon guide, qui s’est peut-être rendormi. Au bout du corridor, je retrouve le gymnase, mais il n’y a personne. J’avance au milieu de la vaste pièce, incrédule. Devant moi, cinq portes. Cinq! Par laquelle suis-je arrivé? Encore une fois, je m’apprête à ouvrir toutes les portes, certain de reconnaître cette pièce circulaire aux dix portes, où m’a accueilli cette dame si aimable. Je pousse la première porte à gauche, et je claque des mains en signe de victoire. J’ai retrouvé ma pièce du premier coup! Par curiosité, j’ouvre la deuxième porte. Stupéfaction. Elle donne sur une pièce circulaire identique à la première. Je n’en crois pas mes yeux. J’ouvre la troisième porte, encore une pièce identique. Et c’est la même chose pour les quatrième et cinquième portes. Je réfléchis, mais comment réfléchir! Je pourrais attendre que Gaétan quitte son bureau, je n’aurais qu’à le suivre jusqu’à l’extérieur. Je pourrais aussi retourner à son bureau, lui demander des instructions claires, une carte, pour retrouver la sortie. Mais non. Dans les deux cas, j’aurais l’air d’un incapable, je ruinerais tous mes efforts. Vaut mieux me débrouiller, on ne se perd pas dans un édifice comme celui-ci, un édifice moderne. D’ailleurs, il y a assurément plus d’un chemin jusqu’à la sortie, et probablement plus d’une sortie. Je passe donc la cinquième porte, et choisis au hasard une des dix portes dans la pièce circulaire. J’aboutis dans un corridor que je ne reconnais pas, mais pourquoi s’inquiéter, à force de marcher, je retrouverai les ascenseurs, et une sortie. Et je marche. Et j’ouvre des portes. Et je marche. Où suis-je? Où aller? Je marche, j’ouvre des portes, je marche. Le temps passe, et je marche encore. Deux jours! J’ai poussé je ne sais plus combien de portes, j’ai marché dans je ne sais plus combien de corridors. Je n’ai rencontré personne. J’ai faim, j’ai soif, je suis épuisé. J’ai tenté de revenir sur mes pas, mais mes pas, je les ai perdus depuis longtemps. Peut-être qu’Imelda viendra, peut-être qu’elle me sortira d’ici?

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