Est-ce que la fugitive reste sur l’île?

Hôtel de la Concorde, rue de la Concorde, j’ai passé la meilleure des nuits. Mais quels rêves! Je m’étais embarqué à bord d’une goélette, il n’est pas clair si c’était un retour dans le passé ou pas, j’y ai rencontré cette fugitive qui se terrait entre les malles, dans la cale, elle était terrifiée, j’ignore ce qu’elle fuyait, je l’ai nourrie, elle a fini par me faire confiance, je lui ai demandé ce qu’elle fuyait, la police, un mari, elle m’a dit le patriarcat, j’ai dit descendons à la prochaine escale, c’était évidemment une île, dans les rêves, dans les miens du moins, les îles sont toujours florissantes, paisibles, on y est libre même si l’océan nous y emprisonne. Dans l’île, je l’ai perdue de vue pendant plusieurs jours, ou était-ce des mois, des années, je lisais des livres, je m’y plongeais du matin au soir, jusqu’à ce que je découvre que toutes les pages de tous les livres étaient blanches, j’ai pleuré, je crois, parce qu’ensuite, après cette étonnante révélation, il m’a été impossible de lire un seul livre, je n’y arrivais plus, il n’y avait plus rien, j’étais désespéré. Je tournais en rond lorsque ma fugitive a réapparu, elle n’avait pas vieilli, mais j’avais les cheveux gris, elle s’en moquait, elle m’a proposé d’aller vivre avec une bande de babouins, j’hésitais, mais quand une vague poussée par la marée et la tempête a emporté mes livres, j’ai accepté, elle m’a tiré par la main et je flottais dans l’air, je me tortillais comme un foulard, je n’étais plus que cela, un foulard qu’elle tenait au bout de son bras levé. Je me suis réveillé avant d’arriver chez les babouins, que j’avais d’ailleurs oubliés.

Le petit déjeuner à l’Hôtel de la Concorde m’a déçu. Deux tranches de pain blanc, de la confiture, un café allongé à l’américaine, sans goût, à peine chaud. On m’avait indiqué un bistro à proximité, j’y ferais un saut après mon premier rendez-vous.

SERVEUSE: Voulez-vous plus de café, monsieur?

MOI: Non merci, ce sera tout.

SERVEUSE: À la fin, est-ce que la fugitive reste sur l’île, ou s’enfuit-elle encore plus loin?

MOI: Pardon?

SERVEUSE: La fugitive de votre rêve, vous savez?

MOI: Comment… 

SERVEUSE: Ça va, laissez tomber.

Gracieuse volte, la serveuse est déjà loin, s’adresse à d’autres clients. Comment peut-elle savoir pour mes rêves? J’ai dû parler dans mon sommeil, elle aura tout entendu. J’éclaircirai cela plus tard, si elle est encore là. J’ai ce rendez-vous, je dois courir, un boucher qui veut réorienter sa carrière vers la diplomatie, je lui expose les étapes, les coûts, les possibilités, il semble entièrement satisfait, je lui serre la main, je m’apprête à sortir dans la rue, mais il me retient par un pan de ma veste.

BOUCHER: À la fin, est-ce que la fugitive reste sur l’île?

MOI: Quoi?

BOUCHER: La fugitive de votre rêve, vous…

MOI: Mais comment savez-vous que…

Une cliente, fort charmante, sourire, air serein, athlétique, pousse la porte de la boutique, le boucher la salue par son prénom, à ce que je comprends, ils font partie du même club de vélo, je m’incline, j’ai tout juste le temps d’arrêter au bistro pour y boire mon premier vrai café de la journée. Je pose mon sac contre une patte de la chaise, mon téléphone sur le guéridon, je dois écrire deux courriels importants, le serveur m’apporte un café, un carré de chocolat, je le remercie, mais il reste planté là, devant moi. Je lève les yeux vers lui, il s’incline.

SERVEUR: À la fin, est-ce que la fugitive reste sur l’île?

MOI: Mais qu’est-ce que vous avez tous à me poser cette question? Comment savez…

SERVEUR: Attendez, je reviens.

Le patron, derrière le bar, l’appelle. Je bois mon café, et j’attends son retour. Sauf qu’il court à gauche, à droite, et je dois déjà partir pour mon prochain rendez-vous.

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À quoi bon puisque je n’y comprends rien

On en discutait, elle écrivait les scénarios, au début je n’osais pas, je ne suis pas particulièrement douillet, mais quand c’est gratuit, enfin, vous voyez, je ne comprenais pas, alors je lui ai proposé un marché, elle a rechigné, j’ai insisté, finalement j’ai pris la fuite à la première occasion, la maison était à sept kilomètre du premier village, à trente-trois kilomètres de la ville, j’ai couru, je me suis trainé, au village personne n’a voulu m’ouvrir, m’aider, je me suis caché dans un hangar pour y passer la nuit, j’espérais avoir plus de chance  le lendemain, ce serait plus facile en plein jour, les gens sortiraient de chez eux, s’étonneraient, compatiraient, mais quand je me suis réveillé j’étais chez elle, comment est-ce possible, si on m’avait transporté je me serais réveillé, j’étais pourtant de retour, chaînes aux poignets, chaînes aux pieds, tout à recommencer, jouer le jeu, jusqu’à l’épuisement, jusqu’au milieu de la nuit quand j’ai enfin trouvé les bons mots pour l’amadouer, elle m’a libéré, il y avait une fenêtre qui donnait sur les champs, j’ai couru, je me suis précipité contre la vitre, comme dans les films, sauf que je me suis planté des éclats de verre dans le cou, sur le front, sur les bras et les mains, sur les jambes, les pieds, mais je ne pouvais plus reculer, j’ai galopé à travers champs, je crois qu’à un moment j’ai même effrayé un troupeau de vaches, j’ignorais qu’on les laissait dehors la nuit, je n’ai pas eu le temps d’avoir peur, au petit matin j’ai aperçu un village, je ne l’avais jamais vu, j’étais en sang, les gens ont cru que j’avais eu un accident, un des villageois m’a fait grimper dans la boîte de sa camionnette, ne voulait pas que je monte à l’avant, à ses côtés, craignait que je ne tache le tissu des sièges, je m’en balançais, au point où j’en était, il roulait vite et je me suis rendu compte, sur la route, que j’ignorais où il me conduisait, nous n’en avions pas parlé, j’espérait seulement qu’il ne me ramène pas chez, mais qu’ont-ils donc tous dans ces parages, c’est exactement ce qu’il a fait, il a freiné dans sa cour, nuage de poussière, m’a carrément poussé, je ne voulais pas descendre, elle l’a remercié, m’a tiré à l’intérieur, mais le plus surprenant, et cela je ne me le suis toujours pas expliqué, toutes mes blessures étaient guéries, pas même une cicatrice, comme si je ne m’étais pas entaillé la peau avec les éclats de verre, elle a inventé de nouveaux scénarios, j’étais un orang-outang qu’elle pourchassait dans le boisé derrière la maison, j’étais un pilote d’avion, j’étais le président des États-Unis, je suis descendu si bas que je ne pensais plus, je m’abandonnais à mon sort, épuisé, découragé, et tous les jours c’était dimanche, et tous les jours c’était un 13 mars, et ça n’en finissait plus, j’étais piégé, jusqu’à ce qu’elle ramène à la maison un Roger, il m’a pris en grippe dès la première seconde, au bout d’une dizaine de minutes m’a chassé à coup de bâton, c’est pourquoi tous ces bleus sur les bras, j’imagine que j’en ai aussi de bons dans le dos et sur les fesses, même si votre voiture est confortable, je n’arrive pas à trouver une position convenable, ces douleurs, vous êtes bien gentille, qu’est-ce que je pourrais faire pour vous remercier, laissez-moi votre numéro, je saurai vous récompenser, j’ai de la fortune, on ne dirait pas à me voir ainsi, si diminué, mais je vous assure, je sais bien que vous ne faites pas ça pour, mais pourquoi tourner ici, c’est votre maison, où sommes nous, ce n’est pas possible, vous me ramenez chez elle, ce n’est pas une bonne idée, il y a Roger, il va me, et puis à quoi bon, à quoi bon, à quoi bon, j’imagine que Roger est parti, à quoi bon, comment savoir, il y aura Jean, il y aura Paul, et ce sera encore à recommencer, à quoi bon, à quoi bon!

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Ils mentent même sur l’état de leur âme

Le vieux Paurial a passé une annonce, cherche modèle, photographies, jeans et sweatshirt, Laurent a répondu, mais Paurial n’avait pas de jeans pas de sweatshirt, il lui a plutôt plaqué un révolver sur la tempe, lui a ordonné de vider ses poches, Laurent lui a décoché une savate dans l’entrejambe, fracture testiculaire. Laurent a répondu à une annonce, on cherchait des modèles, c’est l’occasion de se faire connaître, mannequin, comédien, il est comédien, n’a joué qu’avec des troupes d’amateurs, rêve de la ville, de la vraie, peut-être du cinéma, on lui dit qu’il a le talent, et la tête de l’emploi. Sitôt entré, il a flairé l’arnaque, a hésité, on ne sait jamais, mais vraiment, ça ne payait pas de mine, un studio à l’allure d’entrepôt délabré loué à la dernière minute, et ce type, mèches grises sur un vieux front, l’oeil pervers. Quand il a sorti son arme, Laurent n’a pas hésité, il les connaît ces salauds, il l’a plié en deux, en trois, en quatre, le vieux s’est évanoui, l’arme a volé sur un tas de débris. Quand les flics se sont ramenés, il n’avait toujours pas repris conscience. Déposition, plainte, ils l’ont emmené, hôpital ou prison, ce n’est pas clair, Laurent est parti à pied, n’a pas voulu qu’on le raccompagne. Je voulais marcher un peu, m’arrêter au café, raconter cette histoire à Martine, mais comme j’atteignais le café, j’ai vu cette annonce dans la vitrine, Modèles recherchés, j’ai pris en note l’adresse, et pourquoi pas, j’ai décidé d’y aller. Il bifurque, change de direction, saute dans un bus, descend dans un quartier à la limite de la zone industrielle où s’élèvent de nombreux hangars, des entrepôts, où circulent pas mal de poids lourds. Il y a aussi, il le sait pour s’y être rendu deux mois auparavant pour une livraison de pizza, au moins un studio de télévision dans les environs. À l’adresse indiquée, un homme, la soixantaine, seul, ce qui l’inquiète, ce qui le décide à ne pas entrer, à se contenter d’expliquer le but de sa visite, sans laisser à l’autre le temps de parler, lui demandant de s’identifier, l’interrogeant sur sa profession, où sont publiées ses photos, réclamant des exemplaires des magazines, mais le sexagénaire tente de se défiler, Laurent lui tient tête jusqu’à ce que l’autre en bafouille. À bout d’arguments, le vieux claque la porte. Laurent contacte les services d’urgence, explique l’arnaque aux policiers, qui forcent la porte et ressortent avec un Paurial menotté, qui est emmené au poste où il est interviewé pendant une bonne heure, avant d’être libéré pour insuffisance de preuves, mais l’enquête se poursuit pendant qu’il, Paurial, rentre chez lui en vitesse, où il se laisse choir dans un fauteuil, sourire aux lèvres, quand soudain on frappe à la porte, il vient pour l’annonce, Modèles recherchés, Paurial balbutie deux ou trois mots, invite le jeune homme à faire comme chez lui, voici sa loge, le temps qu’on lui apporte un premier jeans, il se peut même qu’il appelle une assistante qui n’existe pas pour qu’elle apporte le jeans qui n’existe pas, ce qui semble rassurer Laurent, qui se laisse conduire dans une pièce un peu sombre, il ne comprend pas qu’il n’y ait rien, pas de miroir, pas de brosse, aucun produit de maquillage, c’est un débarras, la porte derrière lui s’est refermée, il fait volte-face, pousse le battant, le vieux Paurial tente d’empêcher sa fuite, brandit ce qui ressemble à une arme de poing mais qui n’est qu’un vulgaire jouet de plastique. Laurent le terrasse, le ligote et lui donne quelques bons coups dans les côtes et les testicules, le vieux se lamente, supplie, mais il est trop tard, Laurent appelle les flics, ils sont déjà là. Paurial est jeté dans une cellule, personne n’écoute ses plaintes, le lendemain matin, il est formellement accusé, il doit signer une promesse de comparaître, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait, pourquoi s’en prendre à moi, si au moins, mieux vaut que je rentre, je n’ai plus vingt ans, par bonheur il n’y avait pas de voisins, pas de passants, on ne s’aventure pas dans ce quartier-là, voilà, où est ma clef, ah enfin chez moi, il faudrait quand même que je songe à décorer cet endroit, le rendre un peu plus chaleureux, faudrait que je me trouve une caméra, même une vieille, ça ferait plus sérieux, parce qu’un photographe sans caméra, qu’est-ce que c’est, on frappe, c’est inespéré, bonjour monsieur, jeune homme, bonjour, oui c’est bien ici, les jeans et sweatshirt, oui c’est pour un magazine, entrez donc, entrez, mais non je n’ai pas les magazines ici, je vous en ferai parvenir une copie, des magazines que vous retrouverez en kiosque, mon nom sous la photo, oui oui, mettez-vous à l’aise, le studio est plus loin, au fond à gauche, entrez ici, l’accessoiriste vous apportera le premier jeans, je crois que je joue bien, je l’ai convaincu, j’imagine que j’ai vraiment l’air d’un photographe, professionnel, maintenant le voilà pris, qu’est-ce que je fais, j’aurais dû prévoir qu’on répondrait à l’annonce, il s’appelle Laurent, son vrai nom, peut-être pas, tout est faux de nos jours, les jeunes, ils mentent par principe, ils mentent même sur l’état de leur âme.

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Quand la police épingle un vingtenaire accusé de fraude dans une autre région

Je croyais avoir tout vu, et même un peu plus. Pas vraiment. C’est ce qu’on dit pour marquer son étonnement, son grand étonnement. Voilà. Je marque mon grand étonnement.

Ce mardi matin, pour la première fois de ma vie, je suis entré au poste de police. Un voyou m’a volé mon portable, dans le parc, il l’a agrippé, me l’a arraché, il était beaucoup plus costaud que moi, et s’est enfui dans la rue où il y a ce charmant petit café où j’ai rencontré Élisabeth il y a de ça une vingtaine d’années.

Étonnement, donc, au poste de police. Je pousse la porte, je me dirige au guichet. Bonjour, je viens pour déclarer un vol, et tralala, le policier de faction me tend un formulaire, que je dois remplir moi-même. Il n’y aura pas d’enquête, le policier dépose le formulaire rempli sur une pile, à sa droite. J’allais partir, m’en retourner sans insister, quand je l’ai vu. Un type d’environ vingt-cinq ans, échevelé, épinglé au mur à gauche, derrière le comptoir où bâille le policier aux formulaires. Je n’avais jamais vu cela, je ne savais pas qu’on épinglait des gens, dans les postes de police.

Mais le jeune ne disait rien. Peut-être s’était-il plaint, avant que je n’arrive, peut-être était-il épinglé depuis des heures, et il se serait lassé.

Deux énormes, solides et jaunes, épingles, le retenaient bien solidement au mur. Elles étaient plantées dans sa veste de cuir, dont la fermeture éclair était remontée. Impossible donc de se libérer.

Comment ont-ils percé le cuir? Avec une perceuse électrique? Avec un marteau et un poinçon? Ils doivent s’y connaître, ils ont probablement l’habitude.

Je sais bien que dans les films, les policiers ne causent jamais avec les citoyens. Surtout pas en ce qui concerne leurs enquêtes, leurs interrogatoires, leurs méthodes. Pas de commentaire, c’est sous enquête. Mais je me suis tout de même risqué.

Mon policier aux formulaires bâillait tant, que ça lui ferait peut-être plaisir de me parler des œuvres de ses confrères. Pourquoi, je lui demande, l’avez-vous épinglé? Il lève les yeux sur moi, se redresse sur sa chaise, prêt à tout me raconter. Tout ce qu’il en savait.

Il me résume l’affaire ainsi, un homme de la région aurait prétendu être un postier pour frauder des gens d’une autre région. Grâce à une collaboration entre les policiers de la région et ceux de l’autre région, l’enquête a porté fruit, c’est-à-dire qu’elle a produit un accusé, qu’on a illico transporté au poste de police, où il a été épinglé.

Mais justement, pourquoi l’avoir épinglé? Le policier a roulé des yeux, m’a regardé comme si j’étais le dernier des demeurés. Je viens de vous l’expliquer, le pourquoi du comment!

À son air, j’ai compris que je n’en saurais pas plus. Si vous le savez, vous, pourquoi on épingle les accusés au poste de police, renseignez-moi.

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Tu me crois plus bête que je ne le suis

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Un homme dans le camion et la quarantaine a péri dans une échappée hors de la zone asphaltée du paysage. La carrosserie s’est déformée au contact de l’arbre, et la branche a fracassé le pare-brise, avant d’empaler l’homme.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Vers dix heures quarante-cinq, des témoins, dont la crédibilité reste à démontrer, ont vu le camion quitter l’asphalte, pourtant neuf, et foncer directement vers le chêne. Cela a fait boum, et kadaboum, et toute une série de bruits de tôle froissée, en decrescendo. Une roue s’est détachée, a roulé jusque dans la rivière. On ne la retrouvera peut-être jamais.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Les policiers sont arrivés avant les ambulanciers. Ils n’ont pas tenté de réanimer l’homme, vu son état transpercé. Ils ont bloqué la route dans les deux directions, ont fait taire les chauffeurs qui râlaient, et ont commandé du café, des croissants, des sandwiches.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Le camion transportait vingt mille poulets, destinés à un poulailler des environs. La plupart des cages sont tombées à gauche du camion, vu qu’il s’est incliné de ce côté. À première vue, la plupart des poulets auraient survécu. Mais plusieurs cages, dont le nombre reste à être évalué, se sont ouvertes, ce qui a projeté des centaines de poulets dans le champ. Plusieurs, dont le nombre reste à être évalué, sont morts. D’autres errent, pépiant lamentablement.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Un camion a dérapé, a foncé sur un arbre. Un homme est mort. Le conducteur.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Des poulets sont morts. D’autres se sont perdus.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Je roulais tranquillement, je rentrais à la maison. La route est bloquée, un accident, disent-ils. Quelle merde.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Est-ce que je sais! Je suis ici, avec toi. Comment je le saurais? Au lieu de répéter ta question, lis donc ce livre, c’est un chef-d’œuvre de Danielle Steel.

JUSTON: Danielle Steel n’a pas écrit de chef-d’œuvre. Tu me crois vraiment plus bête que je ne le suis!

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Du droit des assassins de fumer où bon leur semble

Elle dormait dans la plus belle des chambres de l’hôtel Arc-en-ciel, dans l’ouest du pays, pas très loin d’un océan. Près d’elle, l’assassin de son mari fumait. Pourtant, c’est strictement interdit par le règlement de l’hôtel. L’avis est placardé partout: à la réception, dans les couloirs, dans l’ascenseur, dans chaque chambre, derrière la porte, près du téléphone, près du mini bar, près du téléviseur, derrière la porte de la salle de bain, au-dessus du miroir.

Une vingtaine de policiers, armés de leur courage et de lance-pierres, ont surgi de la nuit pour s’abattre sur le couple. Ils les ont  menottés, vilipendés, embarqués. Tous les deux, lui pour le crime, elle pour complicité.

Devant le juge, l’assassin a plaidé qu’en sa qualité d’assassin, il n’avait pas à respecter une interdiction de fumer, dans un hôtel ou ailleurs. Il a soutenu que son occupation engendrait un niveau d’anxiété plus élevé que la moyenne des occupations, et qu’en conséquence, il a droit à une cigarette où et quand bon lui semble. La complice, fort silencieuse, opinait toutefois du chef. Enfin, il a présenté une jurisprudence fort complète, qui comptait au moins dix films dans trois langues différentes où les assassins fumaient dans un hôtel.

Visiblement impressionné par la qualité des arguments de l’assassin, le juge a annoncé qu’il prenait la cause en délibéré. Contre toute attente, il n’a demandé aucune caution pour la remise en liberté du couple.

Fier de sa prestance, et gonflé d’espoir quant à l’issue du procès, l’assassin a assassiné un homme, choisi au hasard sur le boulevard des Cèdres. Il a aussitôt abandonné sa complice à son sort, peu enviable, et s’en est allé, bras dessus, bras dessous, avec le conjoint de son nouvel assassiné.

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Violence par une nuit pluvieuse

Rosanne a appelé le 911 vers minuit quarante-cinq. Elle a entendu un coup de feu sur la rue des Fleurs. Selon elle, il y aurait eu une bagarre, et puis bang, le coup de feu. Des agents du Service de police du Village de Gimault se sont rendus sur place dans une de leurs autopatrouilles, une voiture de qualité moyenne, moteur de huit cylindres, pneus d’hiver car c’est l’hiver, réservoir d’essence rempli à la moitié, réservoir de lave-glace plein. Elle aurait besoin d’un nettoyage complet à l’intérieur..

Les premiers agents dépêchés sur place ont intercepté un véhicule ayant à son bord un homme de trente-cinq ans, un homme de quarante-deux ans, une femme de trente-et-un ans, un homme de vingt-huit ans, une femme de vingt-cinq ans, un homme de quarante-quatre ans, une femme de trente-trois ans, un homme de trente-sept ans, un homme de trente-sept ans, un homme de trente-sept ans, une femme de dix-neuf ans, une femme de vingt-deux ans, un homme de trente-neuf ans, une femme de vingt-six ans, et un homme de trente-sept ans.

Ces personnes ont été arrêtées et sont en ce moment interrogées, ou en voie de l’être, afin de faciliter la rédaction du rapport de fin de soirée.

L’enquête a aussi permis de récupérer une douille, qui gisait, seule, abandonnée, souillée par la boue qu’avait laissée derrière elle une pluie inattendue, suspecte et fort désagréable envers tous.

Les policiers du SPVG  cherchent toujours des éléments de preuve sur place, et ailleurs, et chez Rosanne. Car rien n’est laissé au hasard.

On ignore toujours où s’est logée la balle tirée. L’enquête se poursuit.

La pluie noie malgré soi

On m’a attaché à une chaise, sur une pierre, près du ruisseau. Il s’est mis à pleuvoir, mais à pleuvoir. J’ai vite été trempé. Il pleuvait, mais comme il pleuvait. Le ruisseau a gonflé, j’avais les pieds mouillés. La pluie ne cessait pas, ne cesserait pas, et on ne me détacherait pas. J’avais oublié qui m’avait attaché. Qui? L’eau montait, je me noierait. Je méditais, je supputais, je déduisais. La fin sonnerait, si la pluie pleuvait encore. J’avais de l’eau jusqu’au cou, de l’eau quand j’ouvrais les yeux, quand je les fermais, quand j’écoutais la pluie tomber, quand je chantais, quand j’arrivais à imaginer autre chose. Un désert par exemple. Une rue à Paris, à Drummondville, à Macau. Quand la pluie s’est arrêtée, j’en avais jusque sous le nez.

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Rire avec Jacques

Les musiciens ont commencé à jouer avec entrain quand il s’est mis à empiler les invités dans la cour. Nous n’étions pas moins de cent dans la villa, c’était l’anniversaire de Jeanna, je crois, ou de Marcel, comment savoir. Il y avait des rires, du champagne, des petits fours à volonté, et beaucoup de fraises dans des dizaines de vases éparpillées dans les salles, les couloirs, sur le long de la balustrade. J’avais à peine fait sa connaissance, Leila, qui portait de grandes tresses de lianes, elle parlait en clignant des yeux, nous nous touchions déjà les doigts. Il l’a prise par surprise, Jacques, et l’a jetée sur le tas. J’ai sursauté. Je ne regardais pas de ce côté, la cour était derrière moi, et la musique, il y avait la musique qui voilait les bruits sourds des corps s’empilant. Ni à ce moment, ni avant, ni plus tard, personne n’en parlait, personne n’y portait vraiment attention, et je me sentais plus étranger que jamais. Car je regardais, je ne pouvais détourner mon regard du tas qui s’élevait, des gens qui, là-dessous, étouffaient. Certains étaient, je le parie, déjà trépassés. Autour, les futurs empilés mangeaient des fraises, délicatement, et riaient avec Jacques.

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Quand Antonin ressemble à Preston

ANTONIN: La première fois qu’on m’a kidnappé, je photographiais l’ancienne maison de Claude Simon à Perpignan. Ils me sont tombés dessus, quatre bandits de tous les sexes, armés de révolvers, de pistolets électriques, de menottes, cagoulés, gantés, impolis. La route a été longue et fort cahoteuse, puis il y a eu la mer, je l’ai entendue, je l’ai sentie, car dans la boîte de cette camionnette je ne voyais rien, puis il n’y a plus eu la mer, et j’ai tout de même fini par m’endormir, d’un véritable sommeil, je crois, car je ne me souviens pas qu’on m’ait assommé, ou drogué. À mon réveil, j’étais toujours étendu, menotté, garotté, dans la boîte de la camionnette. Ça roulait toujours, il y avait beaucoup de trafic, cela je pouvais l’entendre, et des poids lourds, et des voitures sport, et des motos. Pour passer le temps, je me suis mis à compter les motos. Il y en avait trop, j’ai abandonné. Je me suis rendormi, je me suis ré-réveillé, et rendormi, et ré-réveillé, et vice-versa pendant des heures. Puis, tout  s’est arrêté. Soudain, mes bandits n’étaient plus là. J’ai frappé des pieds contre le métal des côtés, je me suis démené mais personne n’a réagi. Je n’entendais rien à l’extérieur. Alors j’ai attendu, croyant qu’on viendrait m’expliquer mon rôle dans cet étrange kidnapping. Je me suis alors endormi à nouveau, et c’est une voix, une forte voix d’homme, qui m’a réveillé. Je me suis remis à taper. La voix s’est tue, puis a demandé, qu’est-ce que c’est. Comme je n’étais pas en mesure de répondre, j’ai tapé de nouveau. La voix s’est éloignée. Une heure plus tard, au moins, d’autres voix se sont approchées. Deux types. Je tapais, je frappais, j’entretenais un joli vacarme. Mais eux, ils tournaient autour de la camionnette, et comme ça, un tour, deux tours, trois tours, et ça n’en finissait plus, jusqu’à six tours! Drôles de bandits! J’avais faim, j’avais soif, j’avais des fourmis dans les jambes et une araignée sur le nez. Ils se sont mis à tirer sur les poignées des portes. Je me suis dit qu’ils avaient perdu leurs clés, ou qu’il s’agissait d’autres bandits, qui voulaient kidnapper un kidnappé. Un vol de bandits à bandits. Ça se corsait. Ils ont refait quelques tours de la camionnette. C’était vraiment leur truc, ça, tourner autour. Puis ils ont frappé un grand coup, avec une barre de fer. La serrure a lâché, ils ont ouvert les deux portes arrière: les flics! Deux flics, éberlués, m’ont libéré. Ils ont fait oh, moi je n’ai rien fait, puisque j’étais garrotté. Ce n’est qu’arrivé au commissariat que j’ai compris que j’étais à Dunkerque. J’en avais fait du chemin. Ils m’ont expliqué que mes bandits impolis m’avaient pris pour Preston, le fils de Jeff, moi qui ne parle pas un mot d’anglais, qui habite chez ma tante Diane, qui ne s’achète pas de voiture afin de pouvoir voyager. Un peu. Preston!

LIANNE: Et la deuxième fois?

ANTONIN: Ah, c’était à Atlanta.

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