L’amoindrissement émotif instantané

G: J’aimerais que tu cesses de rire, que tu m’écoutes. Tout cela exige du courage, du morcelage.

H: Je veux bien. Je ne ris pas. Je respire à peine. J’écoute le vent. N’entends-tu pas un léger fléchissement dans le chant du vent?

G: Tu fuis! Tu ne me laisses jamais te parler de mes émotions! J’en ai une pleine valise, et un camion, et j’en empile dans l’entrepôt, je ne sais plus où tout ranger!

H: Du matin au soir, tu n’as que ça aux lèvres. Alors j’entends. Mais toi, ne perçois-tu pas un grondement? Ténu, à peine perceptible.

G: Je souffre, moi! Personne ne saisit les ondes de mes émotions!

H: Oui, c’est véritablement un grondement. Parle un peu plus fort, qu’as-tu dit?

G: Mes émotions, je…

H: Oui, tes émotions. Tu en as de toutes les couleurs, et des rondes, et des rectangulaires, et des cruciformes.

G: Pourquoi est-ce que tu cries? Pourquoi devons-nous crier?

H: Là-haut, regarde! C’est ce vaisseau. Les Wildiniens qui remettent ça. Je croyais que la guerre était terminée.

G: Je ne t’ai jamais avoué, au sujet de… au sujet de l’odeur de mes émotions, je…

H: Écartons-nous, tu veux bien? G! Viens, ils bombardent à nouveau. Ces imbéciles.

G: L’odeur, tu ne veux pas que je…

H: G! C’est très très moderne ton truc. Très post, très très post. Très post post. Mais suis-moi. Nous allons y passer!

G: Mais moi, ma… mon… je…

H: G! Je me sauve! Je cours!
G: Comme d’habitude, tu…

H: G? Où es-tu? Non! C’est pas vrai! C’est toi, ce petit truc brunâtre?

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Jusqu’au grand étouffement final

Dans la salle d’audience du Tribunal de Dampaul-sur-Plavry règne une ambiance de terreur. Pendant quelques minutes, on n’entend que les gardes qui griffonnent des articles à paraître dans le prochain numéro de la Voix de Dampaul-sur-Plavry, et un rat qui grignote un bout de pain tombé sous un banc. Mais ça ne dure pas. Les juges entrent en scène, et tous doivent se lever, s’asseoir, se relever, se rasseoir, se relever, se rasseoir, comme cela se faisait dans l’église de Dampaul-sur-Plavry au siècle dernier.

JUGES: Vous êtes immoral!

JUGE EN CHEF: Vous êtes condamné à manger chacune des pages de votre livre, jusqu’au grand étouffement final!

HÈRE: C’est improbable! J’ai respecté toutes les règles du Grand guide des écrivatailleurs publié par les Éditions Sacrées de l’Acceptable! Tout lu jusqu’à l’encombrement total!

JUGES: Vous êtes immoral!

JUGE EN CHEF: C’était le guide de la semaine dernière, jeune insolent! Les Éditions Sacrées de l’Acceptable ont été liquidées! Autodafé de leurs livres! La morale évolue, jeune ignare! L’ancienne a été abattue, suspendue, confondue.

HÈRE: Il y a malentendu! Si j’avais su, cette nouvelle morale, je l’aurais lue, et puis sue, et puis eue! Accordez-moi votre clémence, et je ferai amende honorable! Ma pensée sera convenable, je vous le promets, je vous offrirai une œuvre admirable, irréprochable.

JUGES: Vous êtes immoral!

JUGE EN CHEF: Assez palabré! Votre œuvre a scellé votre sort! Gardes, emmenez cet animal, et conduisez-le sur l’échafaud des étouffements. Qu’il y mange ses horribles pages, honte de notre village!

Les gardes posent leurs stylos, s’emparent du condamné et disparaissent par une porte latérale qui donne directement sur un couloir labyrinthique qui se tortille et s’entortille jusque sous la grande place, où il débouche sur un escalier de pierre froide qui mène directement sur l’échafaud, devant lequel la foule attend depuis de longues heures.

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C’est vachement mieux, la théorie

LIAM: J’ai huit ans et je suis bien heureux de ne pas avoir à travailler dans une mine.

JUSTIN: Pourquoi aurais-tu à travailler dans une mine?

LIAM: Pourquoi à ton avis?

JUSTIN: Pour extraire des trésors et ne pas aller à l’école.

LIAM: Intéressant. Je n’y avais pas pensé.

JUSTIN: Alors pourquoi?

LIAM: Vois-tu, si je travaillais dans une mine, cela nécessiterait une quantité non négligeable d’énergie, de dépense calorique, et je me retrouverais à la brunante, comme en ce moment, incapable d’activer ces neurones indispensables à l’élaboration de ma stratégie de développement continu, ce qui, par rapport à toi par exemple, me distancerait à tel point que la confusion s’emparerait, inexorablement, de mon esprit et noierait toute velléité de progression.

JUSTIN: Inexorablement.

LIAM: Sans compter le déclin physique, car la quantité de protéines dont aurait besoin, théoriquement, mon corps pour soutenir à la fois sa croissance et son travail serait telle qu’il s’avérait impossible, faute de temps et de capacités digestives et probablement de moyens, d’absorber les aliments, pourtant, théoriquement je le répète, nécessaire à ce rythme peu orthodoxe de croisière. Métaphoriquement.

JUSTIN: Bien sûr. Métaphoriquement.

LIAM: Alors tu comprends mon bonheur?

JUSTIN: C’est aussi le mien. Nous sommes heureux. Quoique je déteste mon petit frère. Il a fait tomber mon ordinateur, l’écran s’est fracassé, mes parents ne veulent pas le remplacer.

LIAM: C’est horrible. Revenons à la théorie, veux-tu?

JUSTIN: Oui, c’est vachement mieux, la théorie. C’est comme se fermer les yeux, en mieux.

LIAM et JUSTIN: Nous sommes heureux. Voilà. Un deux trois, heureux. Un deux trois, heureux. Un deux trois, heureux.

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Histoire de fleurs mortes dénuée de sens et de symboles

Chaque matin depuis un mois, je trouve une fleur morte sur le pas de ma porte. Ça varie. Parfois, c’est une rose. Rouge. Rose. Blanche. Jaune. Orange. Parfois, c’est un œillet, une marguerite, un tournesol, un lys, même une fleur du paradis, un pissenlit, une jonquille. Trente fleurs, pas une pareille, et ça continue. Toujours des fleurs mortes, c’est certainement un signe. Mais de quoi?

Après une semaine, ça a commencé à m’inquiéter. J’ai cru qu’on m’envoyait une malédiction, un message haineux, une menace. Je me suis donc levé tôt pour surveiller. Moi qui travaille tard tous les soirs, je me suis levé à six heures. Faut croire que ce n’était pas encore assez tôt: la fleur morte était déjà là. Je me suis donc levé à cinq heures. La fleur y était déjà. Je me suis levé à quatre heures, à trois heures, la fleur était toujours là. Le mystérieux ou la mystérieuse fleuriste me surveillait probablement, continuellement. J’en tremblais. Comment trouver le sommeil, dans ces conditions.

J’ai donc fait installer une caméra, pour enregistrer le moindre mouvement sur le pas de ma porte. J’y ai vu deux chats, un écureuil, mais pas de fleuriste. Au matin, il n’y avait pas de fleur. Pas devant cette porte. L’étrange personnage l’avait plutôt déposée sur le pas de ma porte arrière.

J’y ai installé une caméra aussi, mais la fleur s’est retrouvée sur le pas de la porte du côté. Trop facile. Ça finit par me coûter cher de caméras, mais avais-je le choix! 

Une fois toutes mes caméras installées, j’ai cru que ça y était, que j’avais enfin découragé l’intrus. Le lendemain matin, je ne voyais de fleur nulle part. Eureka, me suis-je exclamé. Prématurément.

La fleur avait été déposée sur l’appui de la fenêtre de ma chambre à coucher. Sans que je n’entende le moindre bruit!

À la quantité de fenêtres qu’il y a autour de la maison, ça ne vaut pas le coup. L’achat de caméras, et tout le système qui y est connecté finirait par me ruiner. J’ai donc abandonné.

J’ai décidé de ramasser les fleurs mortes pour en faire des bouquets. Des natures mortes. C’est quand même pas mal joli, j’en reçois des compliments. Je suis d’ailleurs en train de mettre sur pied un site internet, où je vendrai mes créations.

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Le carré littéraire du bas village des Pinsons

Au carré littéraire, la table est en érable canadien, et les pattes de la table sont en chêne français. Elle fait deux mètres par deux, et ses limites physiques déterminent le nombre de membres du carré littéraire. On peut, habituellement, asseoir quatre personnes sur chacun des côtés de la table, ce qui nous donne un total de seize membres. Quand il y a des membres rachitiques, vraiment très minces, maigres, cadavériques, on peut ajouter un membre supplémentaire. À l’inverse, si des membres prennent du poids, mais beaucoup de poids, il nous faut alors, et nous le regrettons (pour la forme), exclure un ou plusieurs membres, selon l’importance du surpoids. Nous n’éjectons pas nécessairement le dernier arrivé. Le malheureux élu sera celui, ou celle, qui aura reçu le moins d’appuis. Cela se fait, pour éviter les frictions ultérieures, par scrutin secret. Chacun écrit les noms des membres, par ordre de préférence, en attribuant un nombre, de un à seize. Nous additionnons les résultats pour chaque membre, rigoureusement, et celui ou celle qui reçoit le total le plus élevé doit partir. Ouste! Qu’on ne te revoit plus! Hier, Oje a dû quitter son siège. Personne, à part lui-même, ne l’aime. Il avait obtenu deux cent quarante et un, soit quinze fois seize, plus un, le nombre qu’il s’est lui-même attribué. Du moins, c’est la conclusion logique, non? Car il n’aurait certes pas voté pour s’exclure lui-même, ce que ses chaudes larmes, lors de son départ, semblent indiquer.

Le carré littéraire du bas village des Pinsons a donc repris ses activités ce soir. Il a été décidé que dorénavant, au bas village des Pinsons, le champ de la fiction s’étendrait aux auteurs eux-mêmes. Qu’on en prenne note, désormais les auteurs, tous les auteurs, et les autrices aussi, sont de la pure fiction, des personnages. C’est le cas, donc donc donc, de Oje Lanbe, qui est un Paul Claudel lorsqu’il écrit, un Gros-Jean comme devant lorsqu’il joue au poker, et un Ti-Coune lorsqu’il zieute ses voisines du rang des Oliviers.

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La roue tordue qui est tordue ou qui ne l’est pas

Jack a tordu la roue de sa bicyclette lorsqu’il a percuté le muret qui longe la propriété de Monsieur Duclos.

ÇA: C’est faux. Pas tout à fait vrai. De la fiction.

JACK: J’ai bousillé la roue de mon vélo quand j’ai voulu éviter ce satané chien qui est sorti de nulle part. Je me suis ramassé contre le mur qui entoure le stationnement derrière le garage municipal.

ÇA: C’est faux. Pas tout à fait vrai. De la fiction.

JEANNE: Tu avais trop bu. Tu avais l’impression que mon chien voulait te sauter à la gorge, alors que je le tenais bien en laisse. Oui, il jappait, mais pas méchamment. Il n’a jamais mordu. Tu as zigzagué et tu t’es payé la façade derrière chez Madame Duclos.

ÇA: C’est faux. Pas tout à fait vrai. De la fiction.

JÉRÔME: Je te suivais. Si tu avais ralenti! Comment as-tu réussi à coincer ta roue entre le poteau et le mur? Évidemment que tu as plié ta roue, avec la vitesse et ton poids! Je t’ai vu, tu avais la tête tournée vers Jeanne. Dès que tu l’aperçois, celle-là, tu perds tous tes moyens. Elle a bien rit de toi.

ÇA: C’est faux. Pas tout à fait vrai. De la fiction.

SPECTATEURS: Alors, il l’a tordue ou pas sa roue?

NARRATEUR: Peut-être. Mais était-elle déjà voilée? Dans ce cas, il en faut peu, parfois, pour la tordre complètement. Est-ce une roue de grande qualité? Certaines roues se tordent si facilement.

ÇA: Peu importe qui s’en mêlera, ce ne sera toujours que de la fiction.

JACK: On laisse tomber la roue. Allons nous amuser. Si nous chantons ensemble, ça nous donnera des ailes, nous planerons au-dessus des jardins publics où s’échangent des promesses des baisers des larmes des dollars des dagues des eaux-fortes de Picasso.

ÇA: C’est bien vrai, tout ça.

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Les sept trompettes et le nombril

Sept trompettistes soufflent à pleins poumons, suent, jouent un vieil air gitan en suivant au pas un freluquet d’une trentaine d’années. Ils sortent de la salle de bal et tournent à gauche sur le boulevard, jouent à faire hurler les citoyens, reprennent le même air, le tortillent, improvisent, ils cheminent jusque sur l’esplanade, sur les talons du freluquet, qui longe le canal, qui tournoie et finit par se jeter à l’eau. Les trompettistes font un demi-cercle autour du splash, mais à bonne distance, le plus loin possible de l’eau. Malgré son ivresse, le freluquet ne coule pas à pic, au contraire, il parvient à se maintenir à la surface, dans un grand désordre de mouvements et de cris. Après quelques minutes, il atteint l’échelle, se hisse hors de l’eau, frissonne. Sans un regard vers les musiciens, qui l’encerclent, il se déshabille, s’étend sur le dos, la peau contre les pavés froids. Les notes résonnent sur la place, se heurtent aux façades de pierre, chassent les chats qui chassaient le rat. Seul sous les étoiles, le freluquet se relève sur un coude et touche du doigt son nombril, comme s’il le découvrait pour la première fois. Il se courbe le dos autant que sa souplesse le lui permet, afin d’observer de plus près cette chose étrange. Les trompettistes se déplacent doucement, en rond, une grande roue musicale inlassable, lancinante. Le freluquet parvient à se plaquer l’œil sur le nombril, qui dans un geste bref, silencieux, l’absorbe comme une bouche avalerait un bonbon. Les notes montent, les notes descendent, le second œil, tout aussi curieux, est absorbé à son tour, suivi du nez, du front, de la tête. L’air gitan ondule au-dessus du cercle, pendant que l’absorption se poursuit avec le cou, les épaules, le torse et les bras, les pieds, les jambes. Les musiciens tournent de plus en plus vite, sans augmenter le rythme de la musique, pendant que le nombril du freluquet finit par absorber le nombril du freluquet. Les musiciens baissent leurs trompettes, et les dernières notes résonnent sur l’esplanade déserte. Les lèvres rouges marquées par le cercle des embouchures, ils se serrent la main et se quittent en silence.

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La locomotive

Tout a commencé, monsieur l’inspecteur, il y a dix ans, trois mois, deux jours. Qui pourrait oublier! Rodrigue V avait acheté l’immeuble à logement six mois auparavant. Pour une bouchée de riz. Dès le lendemain, il a évincé les douze locataires, même ceux qui vivaient là depuis des années. Vous voyez ce terrain derrière l’immeuble, où il n’y a plus que ces roues de fer? Autrefois, il y avait là six garages, alignés les uns à côté des autres. Il a tout mis à terre, même s’ils étaient en parfait état. Déjà que ça jasait dans le quartier depuis l’éviction générale, après le rasage des garages, je vous assure que les langues, sales et propres, s’excitaient. On le disait maniaque, fou, certains lui prêtaient des desseins criminels. Nous n’étions pas au bout de nos surprises, vous vous en doutez! Un beau matin, donc, il y a dix ans, trois mois, deux jours, un convoi géant a livré une locomotive dans la cour de l’immeuble! Une locomotive! Les gens du quartier ont paniqué, nous avons formé une association, nous avons déposé des plaintes à la police, au bureau du député, à la cathédrale. Vains efforts! Rien, dans les règlements, lois et décrets, n’empêchait un citoyen d’acheter et d’entreposer sur son terrain une locomotive! Nous avons bien tenté de tirer les vers des narines à cet étrange Rodrigue V, sans succès. Il nous écoutait, mais jamais, vous entendez, jamais il ne nous répondait. Vous ne trouvez pas cela inquiétant? Bonjour Rodrigue! Et lui, eh bien, il vous regardait passer, sans desceller les lèvres. Nous n’avons donc jamais su ce qu’il comptait faire de la locomotive. J’imagine que Rodrigue V est riche, un héritage peut-être, je ne l’ai jamais vu quitter son immeuble pour se rendre au boulot. Pas une seule fois. Tous les jours, il trottinait autour et dans sa locomotive. Il allait et venait continuellement, entre la locomotive et l’immeuble, plus affairé qu’une fourmi. Ce n’est que plusieurs semaines après le début de ce qu’il convient d’appeler ses travaux que nous nous sommes rendu compte qu’il transférait sa locomotive, miette par miette, dans l’immeuble. À la fin, il utilisait des scies à métaux, des chalumeaux, pour découper les plaques d’acier. Vous voyez, il ne reste que les roues, mais je vous assure, elles allaient y passer aussi. Il a presque réussi à ranger toute la locomotive, en pièces détachées découpées redécoupées, dans son immeuble, un peu dans chaque appartement. Quand ça s’est effondré, la terre a tremblé, la grande baie vitrée dans le living room, eh bien, elle a éclaté en mille morceaux. Toute la rue s’est réveillée dans une terreur indescriptible, nous pensions que la guerre repassait par ici. La torpeur dans la rue. La frayeur. Tout ça s’est écroulé sous le poids, bien entendu, le pauvre Rodrigue, vous ne l’avez pas encore retrouvé? Vous allez chercher un sens à tout ça, je le devine. Vous posez des questions, vous ramassez des pièces à conviction. Chercher un sens! Eh bien, bonne chance, monsieur l’inspecteur!

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Les chevaux de bois

Quand le premier est passé, j’ai cru qu’un bac à poubelle roulant dévalait la rue en pente. C’était un avocat à toge noire col blanc monté sur un cheval de bois sur roulettes. Il filait, l’air fier, sans prêter attention aux citoyens qui s’étaient pointé le nez sur le balcon pour observer le phénomène. Lorsqu’il a disparu, dans la courbe au bas de la côte, nous nous sommes regardés, voisins stupéfaits. Ce n’était ni le Mardi gras, ni Halloween, quel était cet original. Nous avons ri, nous avons inventé toutes sortes d’explications. Il faisait beau.

Vingt minutes plus tard, ça recommence. Le même bruit, exactement le même. L’avocat remettait ça, me suis-je dit, et je ne suis pas sorti. J’avais mieux à faire, j’étais plongé dans la lecture d’Alice au pays des merveilles.

Dix minutes, quinze minutes, le même roulement rude rugit à nouveau. Je ne la trouve plus drôle, je compte bien le lui signifier, à ce magistrat. Je bondis sur le balcon, hey, mais la plainte reste coincée dans mon gosier. Ce n’est pas un avocat, mais une chirurgienne, avec sarrau blanc et kit de dépeçage qui dépasse de grandes poches qui flottent au vent. Elle est montée sur un cheval de bois rouge aux roues jaunes. Elle file, le regard droit devant elle, les deux mains sur les poignées plantées de part et d’autre de la tête d’érable.

Cette fois, avec les voisins, nous échangeons des regards circonspects. Plus personne n’ose plaisanter, encore moins avancer une explication.

Craignant le pire, je n’ose pas rentrer. J’attends, comme plusieurs de mes concitoyens, que surgisse le prochain original. Ça ne tarde pas.

Un gros monsieur à veste gilet cravate, congestionné, descend la rue à une vitesse folle, sur un cheval jaune à yeux et roues bleus. Il a à peine tourné au bas de la côte qu’un policier, matraque entre les deux jambes, s’amène sur un cheval rose à roues noires. Derrière lui, suivent le premier ministre lui-même, sur un cheval de merisier verni, une directrice d’école sur un cheval de bouleau, un vieux moine sur un tout petit cheval noir, une prostituée sur un cheval zébré bleu vert rouge, un gentleman farmer sur un cheval marron, une comptable empêtrée dans ses rapports annuels qui s’effeuillent au vent, laissant une longue trace sur la chaussée.

Puis le silence.

J’ai attendu une heure, j’ai attendu deux heures. Mais il n’en est plus passé.

J’ai vérifié en ligne, j’ai cherché les nouvelles les plus récentes. Forcément, quelqu’un nous dira de quoi il retourne, quelle était cette mascarade. À part les concitoyens de ma rue qui s’interrogent, comme moi, je n’ai rien vu. Officiellement, ça n’a pas existé.

Trois jours plus tard, j’ai revu le premier ministre à la télé. J’espérais avoir enfin une explication, ou au moins, une brève allusion. Rien. Pas un mot.

J’ai écrit au bureau du premier ministre et à tous ceux que j’ai vu défiler, j’ai réclamé des explications. Personne n’a répondu. Si mes voisins n’avaient pas observé le même phénomène, j’aurais cru que j’avais rêvé.

Un jour, deux mois et trois jours plus tard, j’ai marché jusqu’au bas de la côte, j’ai allongé le pas jusque dans la courbe, que j’ai suivie sur une bonne distance. À cet endroit, après les derniers immeubles, la rue se transforme en route, et file dans la campagne à perte de vue. J’ai marché aussi loin que je le pouvais, jusqu’à ce que, épuisé, je décide de m’asseoir sur une pierre. Après de longues minutes à reprendre souffle et courage, je me suis rendu compte que depuis trente minutes j’avais les yeux rivés sur une rondelle de bois. C’était une roue! La roue noire du cheval rose du policier!

Je l’ai ramenée, comme un talisman diabolique. Je l’ai enfermée, sans ébruiter l’affaire, dans mon petit coffre-fort.

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Prenez Rue de la Paix à droite, à gauche

Monsieur le Maire de T trône sur un fauteuil sculpté à même un séquoia importé clandestinement de l’Île-de-Vancouver, près du bout du monde. À quelques kilomètres à peine. Le fourreur de la ville lui a fourni un magnifique coussin en laine de lama, sur lequel il a depuis longtemps laissé sa marque. Les visiteurs peuvent l’observer, tous les jours, de quatorze à seize heures, gratuitement. Pour les photographies, toutefois, c’est vingt-cinq dollars, cinquante pour un selfie.

TOURISTE: Monsieur le Maire, votre ville est magnifique, même si je n’y ai rien vu d’extraordinaire, et ce spectacle, vous qui pontifiez sur ce trône rustique, je n’y aurais pas cru avant de l’observer, de l’admirer. Mais dites-moi, comment peut-on s’y reconnaître dans vos rues? Comment?

MAIRE: En y errant, ma chère! Errez-y beaucoup, et vous en pénétrerez les secrets.

TOURISTE: J’y ai erré toute la journée hier, et j’y erre depuis ce matin, et j’avoue que je n’ai pu surgir devant vous à l’heure que par hasard! Je me suis perdue plus d’une occasion, et cela m’a coûté une fortune, chaque fois. J’ai dû appeler l’hôtel, qui a dépêché un chasseur.

MAIRE: C’est une excellente nouvelle. Cela fait rouler, excusez le jeu de mot, l’économie locale.

TOURISTE: Je veux bien, et votre petit numéro est pittoresque, certes. Mais nommer toutes les rues Rue de la Paix, ce n’est pas exagéré? Comment s’y retrouver?

MAIRE: C’est un nom de rue que nous aimons, voilà tout.

TOURISTE: Je cherchais le 50 Rue de la Paix. Je sors de l’hôtel, situé au 152 Rue de la Paix. Je prends donc à gauche, et je marche. Les numéros s’arrêtaient à 82. Pourquoi? Je demande à un passant, il m’indique une vague direction, vers la droite. Je tourne, Rue de la Paix encore une fois, mais pas de numéro 50. Un autre passant m’indique une autre direction, et ça n’arrêtait pas. Tout le monde marchait d’un bon pas, l’air de gens qui ont un but précis. Sauf que je les revoyais sans cesse, dans une autre Rue de la Paix, puis une autre, comme si c’étaient des figurants. Sont-ce des figurants? À un moment, j’ai pris une Rue de la Paix plus longue que les autres, j’y ai trottiné pendant une bonne heure, pour finalement me rendre compte que j’étais dans une impasse. Retour à l’intersection entre Rue de la Paix et Rue de la Paix, direction Rue de la Paix. Alors, j’aimerais savoir…

Un des gardiens qui veillent au bon ordre dans la salle d’honneur de la mairie s’approche, prend la touriste par le bras, et poliment, mais avec fermeté, l’entraîne vers la sortie.

GARDIEN: Madame, veuillez circuler. Le public veut photographier, le public veut des selfies.

La touriste n’oppose aucune résistance, et se laisse conduire. Mais avant de quitter la salle, elle se retourne vers le Maire sur son trône, là-bas, qui sourit sous les flashs.

TOURISTE: Et comment je vais sortir de votre ville?

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