Il y avait un arbre, mais un arbre rachitique, tellement rachitique que je ne parvenais pas à l’identifier. Une sorte de gale sèche couvrait la majeure partie de son tronc, et une seule feuille pendait à ses branches. Une feuille ocre, repliée sur elle-même, sèche. Mais au moins, c’était un arbre. Car autour, il n’y en avait aucun autre. À des kilomètres à la ronde, aucun autre. Peut-être qu’au-delà. Mais je n’y suis pas allé. Je n’ai que mes deux jambes, elles sont épuisées, maigres. Il y a du sable sur la route, dans les champs. Des champs de sable, mais ce n’est pas à proprement parler le désert. Quand j’en ai marre de ce spectacle, je ferme les yeux, je les ferme si longtemps que je finis par m’endormir. Debout. J’ignore toujours combien de temps je dors. C’est fou. Ça désoriente, spatialement et temporellement. Quand j’ai bien dormi, j’hésite toujours un peu à rouvrir les yeux. Mais j’y parviens, à chaque fois. Je les ouvre, une fois de plus. Alors tout est différent. Les champs sont verts, des arbres poussent partout, et cela dure le temps que ça dure. Jusqu’à ce que ça recommence. Si je pouvais, je consulterais un spécialiste. Ça existe sans doute, un spécialiste pour ce type de problème. À moins que non.
Archives de l’étiquette : lecture du moment
La chance inouïe de trouver une balle de tennis au bon moment
Pièce aux murs gris, au plafond gris, au plancher gris. Sans fenêtre, sans porte, ou s’il y en a une, elle se fond parfaitement dans le gris du mur. L’homme est assis sur une chaise à dos droit. Il regarde une balle de tennis au sol, à trois mètres devant lui. Il la fixe depuis trois heures. Régulièrement, il lui répète tu es à moi, ou encore, tu fais partie de moi. La balle ne réagit pas, pas une seule fois. Au bout de deux jours, dix heures, trente-deux minutes, l’homme prévient la balle. Tu existes parce que je te regarde. La balle ne bronche pas. L’homme invente une histoire, où la balle concentre en elle l’essence de l’univers, qu’elle organise dans une harmonie destinée à rendre belle la vie de l’homme. Cette histoire est vraie, décide l’homme. Il détermine que par son silence, la balle approuve. Depuis ce jour, les balles de tennis ont pris une toute nouvelle stature dans la vie de l’homme. Mais d’avoir séjourné trop longtemps dans la pièce grise, l’homme dépérit. Il cesse de respirer. Il meurt. Il s’assèche. Quand finalement un inconnu ouvre la porte, que l’on découvre enfin, le vent souffle ce qui reste de l’homme, la poussière. Il ramasse la balle, dont il avait bien besoin pour la partie de tennis qu’il comptait disputer avec son voisin.
Un intérêt soudain pour la mode
J’avais pas de chance avec la mode. Et la mode, c’est fondamental. Du moins, là où je travaille. La direction exige que notre tenue respecte, à la lettre, la mode. Pas pour plaire à la clientèle. Non. La plupart d’entre nous travaillent entre le troisième et le trente-troisième étage, où jamais un client n’a mis les pieds. Les règles vestimentaires ont été mises en place en 1845. Nous ignorons pourquoi, la direction ignore pourquoi, mais pour respecter l’âme profonde de l’entreprise, son pourquoi, on nous impose cette règle. Sauf que je fais trop de vélo. Ça m’empêche de suivre les bulletins d’information mode, où on nous renseigne sur ce que nous devrons porter. J’arrive toujours avec des vêtements anachroniques, je suis toujoursun pas derrière la mode. Même quand je fais un effort. Sauf qu’on ne sait jamais quel jour la mode changera. Si on ne suit pas, on s’y perd, et on se retrouve démodé en claquant des doigts. Tel que vous me voyez, en ce moment, je suis démodé. Je l’ai appris ce matin, dès mon arrivée au travail. RIres, moqueries, mais contrairement à ce que je fais chaque fois, je n’irai pas tout à l’heure, dépenser le quart de mon salaire pour me mettre à jour. Cette indiscipline pourrait me coûter mon poste, on me le répète chaque fois que la mode change. Et parfois, elle change deux fois en une seule semaine. Aussi, demain, j’irai travailler nu. Je leur expliquerai que c’est la nouvelle mode, annoncée sur une nouvelle chaîne en ligne, qu’il faut suivre depuis que leurs chaînes sont désuètes, vieux jeu, néandertaliennes. J’ignore si les deux-mille-sept-cent-quarante-trois et demi employés, des concierges au pdg, se foutront à poil sur le champ, ou si on me mettra à la porte, mais quelque chose me dit que mon intérêt soudain pour l’industrie de la mode m’apportera d’infinis avantages. Et j’aurai assez de sous pour acheter une selle pour mon vélo, car j’en ai grand besoin.
L’éternité ou la rouille
CHRISTELLE: Chez Christelle Temporelle, nous vous garantissons la qualité du produit fini, un produit dont le moindre de vos gènes sera fier pour une éternité, et peut-être même deux!
JEAN-SIMÉON: C’est que la société Chez Jean Temps promet la même chose, mais à bien meilleur prix. Faut que j’évalue, que je soupèse, que j’anticipe.
CHRISTELLE: Ne vous fiez pas aux imitateurs! Danger! Seule l’entreprise Chez Christelle Temporelle peut vous offrir entière satisfaction, et cela pour une seule raison: parce que nous sommes connectés au vrai fil du temps. Ces petites entreprises, dirigées par des charlatans, vous immobiliseront dans un temps parallèle, d’où il vous sera impossible de sortir.
JEAN-SIMÉON: Avez-vous une preuve de qualité, un sceau? Qui me dit que vous êtes connectés au fil du temps?
CHRISTELLE: Notre clientèle est notre preuve, notre sceau d’or, notre irréfutable attestation de qualité. Voyez les noms! V, grand prêtre de l’église de Saint-Haut-de-Là. G, grand patron de la Compagnie d’électricité. T, la présidente du Grand Pays des Y. Et cela, c’est sans compter A, B et C.
JEAN-SIMÉON: En effet.
CHRISTELLE: Donc, ce sera un million, trois cent quarante-six mille sept cent trente-deux dollars. Taxes incluses.
JEAN-SIMÉON: Et le processus?
CHRISTELLE: Très simple. On vous pétrifie, on vous réduit à vos métaux essentiels, qu’on fait ensuite fondre, qu’on fusionne avec les métaux essentiels qui forment déjà un engrenage de la Grande Horloge, et le tour est joué. Vous tournez pour l’éternité, jamais besoin d’être remonté, transsubstantiation garantie.
JEAN-SIMÉON: Impressionnant. Je peux vous faire un E-Transfert?
CHRISTELLE: E-Transfert, Paypal, Interact, tout est possible. Comme parfois il nous faut plusieurs jours avant d’encaisser la somme totale, vu le montant, vu la lenteur du système bancaire, vous êtes prié de bien vérifier que vous disposez des fonds nécessaires. N’oubliez pas les frais imposés par chacune des institutions, qui peuvent être particulièrement élevés dans ce type de transaction.
JEAN-SIMÉON: Qu’arrive-t-il lorsqu’il y a insuffisance de fonds? Vous faites appel aux proches?
CHRISTELLE: Nous ne sommes pas une agence de recouvrement. Tous ces trucs à régler avec l’éternité, croyez-vous que nous avons du temps à consacrer à ces pacotilles! Non, lorsqu’il y a insuffisance de fonds, le processus est tout simplement interrompu, définitivement.
JEAN-SIMÉON: Et les métaux essentiels alors?
CHRISTELLE: À la ferraille! Jusqu’à ce que rouille s’en suive.
Armement et chocolat aux cerises
Ma mère me reproche de vendre mes slingshots au village de la Côte-à-Magnan, parce que sa boule de cristal lui dit qu’ils pourraient bien finir par les utiliser contre nous, si jamais ils nous envahissent pour nous voler nos richesses locales, nos tartes au sucre, nos crottes de fromage, notre poésie sylvestre, mais je n’y crois pas, pourquoi voudraient-ils nous voler tout ça, c’est bien connu, ceux de la Côte-à-Magnan sont incultes, princes de l’ignorance, rois de la bêtise, ils les utiliseront plutôt contre ceux qui depuis deux cents ans les ont conquis trois fois, ceux du Boutte-à-Gagnon, qui eux aussi sont d’excellents clients, et c’est pourquoi d’ailleurs, remerciez ma neutralité, j’ai pu agrandir mes usines de production, embaucher la moitié des travailleurs de chez nous, le tiers des travailleuses, le dixième des enfants, ce qui m’a propulsé sur ce podium, génie de Saint-Baribo, milliardaire de l’armement, sauveteur de la bienfaisance, supporter de l’équipe de ringuette, généreux contributeur des caisses politicailliennes, et j’en passe, passe, passe, passons aux choses sérieuses, jamais ceux de la Côte-à-Magnan ne se retourneront contre nous, où trouveraient-ils leurs slingshots, production production, nous les tenons, secret industriel, génie de la belligérance, nos filiales leur procurent même de fameux cercueils fleuris, des pelles mécaniques pour leurs fosses, et de beaux chants pour leurs troupes, mais malgré tout ma mère s’inquiète, elle se fait du sang d’encre et je ne sais plus comment la rassurer. Je lui ai offert des chocolats avec une cerise au milieu. J’espère que ça la calmera.
Des parachutes de pissenlit
Je suis arrivé près de l’immeuble ce matin, dimanche, vers neuf heures. Tout de suite, j’ai remarqué que quelque chose clochait. J’étais à un kilomètres, mais sur cette route nue, on voit de loin, surtout par temps clair, comme ce matin. À cette distance, je ne voyais que des boules de coton tomber de l’immeuble, tout autour de l’immeuble, comme des parachutes de pissenlit, mais c’était trop tôt dans la saison pour ça, comme de la neige, mais c’était trop tard dans la saison pour ça. Quoi alors? En m’approchant, les boules grossissaient. À vue d’œil. Ça ressemblait à des peluches, surtout que je croyais voir des hommes aux fenêtres qui les lançaient. J’avoue, dès ce moment j’ai eu peur. L’impression d’arriver au milieu d’une fête païenne, d’un rite satanique, d’un sacrifice printanier. Je roulais à une bonne vitesse, mais à deux cent mètres, j’ai ralenti, carrément effrayé. Les boules blanches s’agitaient. Elles s’écrasaient au sol dans des mares rouges, autour desquelles s’agitaient, se battaient, des dizaines et des dizaines de chiens noirs. À cent mètres, je me suis carrément arrêté. J’ai bien voulu appeler le 911, mais il n’y avait pas de service. Pourtant, à cet endroit, vous pouvez vérifier, il y a toujours du service. Quelques chiens m’ont aperçu, cinq ou six sont venus fureter autour de ma voiture. Ils ont montré les crocs, grogné, mais aucun n’a tenté de s’approcher à moins de deux mètres. J’ai fait marche arrière, disparaître au plus vite, laisser tomber ce rendez-vous avec Madeleine. Mais je me suis ravisé. Je voulais en avoir le cœur net. Je me suis rapproché suffisamment près pour ne pas attirer l’attention du gros de la meute. Presque à chaque fenêtre, je voyais des hommes, des gros, des jeunes, des grands, des laids, des costauds, tous torses nus, qui balançaient des boules blanches. C’étaient des lapins! Des lapins vivants! Mais d’où les sortaient-ils? Comment pouvaient-ils en avoir autant? Une pluie de lapins blancs! Qu’est-ce que c’était que tout ça? J’étais le seul humain à l’extérieur, et chose curieuse, je n’ai aperçu aucune femme, aucun enfant aux fenêtres. J’ai saisi mon téléphone, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, et j’ai filmé ces hommes qui balançaient les lapins, aussitôt déchiquetés par les chiens affamés. Je vous la montrerai, la vidéo, c’est horrible. Je n’ai pas plus de deux minutes de vidéo, parce que j’en avais plus qu’assez, je ne pouvais en supporter davantage. Je me suis éloigné, lentement, espérant ne pas attirer l’attention. À un kilomètre de l’immeuble, j’ai accéléré, et j’ai foncé sur la route à cent cinquante. Je devais sortir de là au plus vite, monsieur l’agent, fuir cette folie! Vous ne me croyez pas? Attendez, regardez cette vidéo. Monsieur l’agent, attention! Les chiens, ils arrivent! Montez derrière, il faut filer! Vous ne montez pas! Ils sont deux, mais il y en a des dizaines et des dizaines d’autres! Monsieur l’agent! Ne leur tirez pas dessus, vous attirerez… Oh non! Que se passe-t-il? Merde. Je l’avais pourtant averti. Vite, décamper! Trouver une ville, et vite. À moins que tout le pays?
Nous attendons avec impatience la réponse de Cathy
Irène s’arrête au centre commercial pour tuer le temps. Erreur d’aiguillage, sur place elle tue Robert. Le concierge ramasse le cadavre, mais cela lui demande un surplus de travail. Il arrive en retard à sa pause de dix heures. Anita l’attend, pas longtemps, et s’en retourne chez elle. C’est ainsi, Anita ne badine pas avec le temps. Sa mère la félicite, et pour la récompenser, l’emmène avec elle à San Diego. Resté seul à la maison, Rolo, le frère d’Anita, appelle tous ses amis. Qui mettent le feu à la maison. Devant la catastrophe, Rolo fuit à l’étranger, où il s’éprend d’un dromadaire, avec qui il parcourt les déserts. L’apercevant, un riche Marseillais l’invite à boire un pastis, et lui raconte sa vie, une histoire semée de cadavres, de pots-de-vin, d’aventures. Ils s’établissent ensemble à Miramichi, où le spleen gagne le Marseillais, qui saute sur un bateau, et se laisse dériver jusqu’en Islande. Seul et ruiné, il appelle sa mère à la rescousse, sans trop de succès toutefois. Il écrit donc une pièce de théâtre pour un poète local, qui la traduit, qui fait fortune, et qui s’engage pour une tournée mondiale. Dès qu’il descend à Washington, le poète est arrêté, et il croupit toujours dans un cachot, sans que personne dans son patelin natal ne sache ce qu’on lui reproche. L’avocate censée le défendre, Kathleen, s’est enfuie avec la petite fortune que les Islandais lui ont fait parvenir. Elle élève maintenant des lamas dans une ferme en Alaska, et elle a changé de nom. Elle s’appelle maintenant Cathy, a cessé de teindre ses cheveux, qui sont donc passés du noir au gris. Un garagiste local vient de la demander en mariage, et nous attendons, avec impatience, la réponse de Cathy.
Tout ce qui n’existe pas
GUS: Voyageur qui nimbe ton esprit d’exubérants pavés, pavoise sur mon coteau de légendes avec les rouges-queues sympathiques, je vagabonde sur tes paroles, voltigeur heureux.
SAM: Voyageur! Voyageur! J’arrive de la ville d’à côté.
GUS: Tes mains oasiennes m’apportent les eaux qui étancheront ma…
SAM: Gus! Réveille! T’as encore gobé cette saloperie! Viens plutôt t’asseoir sur le balcon, j’ai apporté de la bière. Nous boirons à tes délires, et tu finiras par me raconter des trucs que je comprendrai. Peut-être.
GUS: T’as peut-être raison. Cette nuit, quand nous serons saouls, j’écrirai une nouvelle qui parle d’un voyageur, je décrirai ce qu’il a vu, entendu, senti, ça fera un joli paquet de mots, et pendant que je dormirai, demain, toi tu y trouveras un sens que tu m’expliqueras à mon réveil.
SAM: Mains oasiennes!
GUS: Je sais. Il y a toi, ton jeans, tes baskets blanches à rayures vertes, ton t-shirt bleu, tes cheveux marrons, ton sourire, tes fines, oui très fines, rides au coin des yeux, et ces deux chaises, érable, usées, le balcon, planches de pin traité, et moi, qui n’ai pas changé, que j’entrevois à peine. Il y a bien plus, évidemment.
SAM: Des rouges-queues sympathiques!
GUS: N’insiste pas! J’ai honte. Je crois que j’inventerai un appareil capable de voir, sentir, entendre, et surtout, de l’écrire. Chaque image, chaque odeur, chaque son, transposé instantanément en mots, mécaniquement, sans fioritures, sans enjolivures. Je me servirais de cet appareil pour tout, partout. À la ville comme à la campagne, chez le président comme chez moi. Si c’était possible, imagine le scandale! Parler de tout sans métaphore, sans sélection, sans morale!
SAM: On t’enfermerait.
Le poussin du Dr François et la poésie régionale
DR FRANÇOIS: Aujourd’hui, chers élèves, soyons créatifs. J’ai apporté ce poussin, cet ennuyant petit poussin semblable aux millions de petits poussins qui poussent dans les poussoirs partout dans le pays. Pousse-toi de là, petit poussin! Nous en ferons un poussin mémorable, un poussin dont on parlera dans un mois, dans un an!
ÉLÈVE 1: Nous allons le disséquer?
ÉLÈVE 2: Le déplumer?
ÉLÈVE 3: Le désosser?
DR FRANÇOIS: Le recréer! D’abord, une légère transformation hormonale, pour faire de ce jaune trop doux, trop Martha Stewart, un beau jaune vif à reflets fluorescents. Injection, projection, réjection. Voilà! N’est-ce pas franchement mieux!
ÉLÈVE 2: Électrique!
DR FRANÇOIS: Maintenant, greffons-lui aux pattes des muscles souples, puissants. Muscles d’écureuils, oui, cela sera parfait. Bistouri! Souvlaki! Riquiqui! Et saute, mon poussin, saute!
ÉLÈVE 1: Athlétique!
DR FRANÇOIS: J’avais pensé lui greffer une deuxième tête, mais c’est banal. Pourquoi ne pas perfectionner celle qu’il a! Radiations, évolution, filiation. Cela produit de la cervelle de qualité, mes chers élèves, de la bonne cervelle! Cher poussin, quand tu hésiteras entre le grain de droite et celui de gauche, tu pourras dorénavant méditer pendant des heures avant de trancher. Fini la picoration spontanée.
ÉLÈVE 3: Philosophique!
DR FRANÇOIS: Tout un poussin! Observez, analysez, théorisez. La classe se termine dans cinq minutes. Nous le laisserons ici, pour ceux de la prochaine classe.
ÉLÈVE 3: C’est une classe de littérature, Dr François!
ÉLÈVE 2: De poésie.
ÉLÈVE 1: Régionale.
Dr François: Justement.
Comptines et recyclage
Pour m’endormir, maman me lit un de ces romans comme on en publie industriellement, petits tirages, grands tirages, parfois elle s’endort avant moi, mais ne vous en faites pas, son souffle régulier finit toujours par m’endormir, et au moins j’ai l’impression enfin d’avoir entendu quelque chose de bien, sans cette fin qui justifie les moyens, petits et maigres, fin qui pourrait en somme constituer le tout, et j’ai demandé à maman pourquoi ils n’imprimaient pas seulement la fin, ça nous permettrait de sauver des milliers d’arbres, tout le monde y gagnerait, je m’endormirais beaucoup plus vite, mais faut croire que ces coulées de mots, ils y tiennent, ça tourbillonne comme un remous, de la profondeur mazette, de la profondeur toujours, heureusement que je m’assoupis toujours avant d’avoir touché le fond, dans l’odeur du graillon et la musique de leurs larmoyantes plaintes, car oui le monde est, oui la vie est, coulez à flots petites boules de pleurs, boules inodores qui se perdent dans un vaste conteneur que chaque semaine ramassent les éboueurs du service régional de recyclage.
