De la difficulté de faire bouger Hans

JOSH: J’aimerais savoir pour demain, viendras-tu?

HANS: Évaluation stratégique, comparaison des participations, projection des résultats.

JOSH: Parce que maman serait bien heureuse. Te revoir, une fois, avant la fin. Fin fin fin. Ça approche. Imminent. La fin de maman. Maman finie. Tu viendras, dis?

HANS: Rencontre du conseil d’adjuration, délibérations, temps, organisation, spéculation.

JOSH: Tout le monde sera là, et même oncle Théo, qu’on a pas vu depuis la mort de Réal il y a trente-deux ans. Nous irons d’abord à la maison, puis à la salle communautaire. Repas familial. Traiteur. Occasion de. Même Lyne. Alors.

HANS: Problématique des déplacements, intégration des transports, trajet structurant.

JOSH: Maman faiblit. Là. Voilà, elle le fait encore. Faiblir. Ça s’additionne. Teint gris. Verdâtre. Urgence quoi!

HANS: Partenariats efficaces, consultation préalable, décision imminente.

JOSH: Nous l’entourons, nous tous, dix-neuf, nous sommes dix-neuf. Ne manque que toi. 

HANS: Comité ad hoc, recommandations, actions concrètes envisagées.

JOSH: C’est que, pour l’instant, rien ne bouge de ton côté. Ici, nous nous rapprochons. Unis comme jamais avec elle.  Pour elle.

HANS: Révision du rapport, rapport sur le rapport, progression significative.

JOSH: Tu ferais bien de te grouiller! Nous lui tenons chacun un doigt. De ses pauvres mains. De ses pieds noircis par la terre.

HANS: Résultats finaux, diligence du comité exécutif, progrès extraordinaires.

JOSH: Elle s’étiole. Respiration inaudible. Le petit orteil du pied droit seul. Ne manque que toi. Lui tenir tous ses doigts.

HANS: Interruption de la production, accord des parties prenantes, départ imminent.

JOSH: Grouille Hans! Le petit doigt du pied droit seul, ça accélère l’agonie. Trépas imminent. Grouille Hans! Elle s’éteindra avant ton arrivée.

HANS: Itinéraire déterminé, plan arrêté, j’y suis presque.

JOSH: Mort formellement officialisée. Enterrement planifié. Ramène-toi.

HANS: Situation nouvelle. Donc. Oui. Évaluation stratégique, comparaison des participations, projection des résultats.

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Ça chasse les rats, en tout cas

TOD: T’as vu! Les rats, ils fuient!

ROD: La débandade. Qu’est-ce qui les pousse? Les cons, ils se jettent dans la rivière!

TOD: Pas normal. Ça me turlupine. Faut faire enquête. Il se passe quelque chose.

ROD: Une catastrophe? Les rats, c’est un baromètre.

TOD: Gros rats gris. Fourrure arrachée. Celui-là a eu la vie dure.

ROD: Suivent peut-être leur chef. Sans penser. Est-ce que ça pense, un rat?

TOD: Pas ceux qui te piquent tes céréales, ton pain, tes noix, tes légumes.

ROD: Affameurs.

TOD: Exploiteurs.

ROD: Créatures dévastatrices.

TOD: Bestioles inexorables.

ROD: Mais intelligentes. Elles ne se laissent plus prendre par la warfarine.

TOD: S’adaptent. Que feraient les rats sans nous?

ROD: Mais pourquoi cette débâcle? Quelle guerre ont-ils perdue?

TOD: Devrions-nous fuir aussi? Les rats, ce sont des êtres vivants, s’ils perçoivent un danger, tu crois que c’est un signal d’alarme?

ROD: Pas la même classe d’êtres vivants. Pas comme nous. Pas la même classe. Rien à craindre. À mon avis, nous pouvons même nous réjouir. Bon débarras!

TOD: Tu entends? C’est quoi ce chant?

ROD: La marche du premier mai. Ils l’avaient annoncée dans l’hebdo.

TOD: Non. Pas une marche. Un raz-de-marée.

ROD: Une vague.

TOD: Une révolution?

ROD: C’est quoi? Ça nous chassera aussi?

TOD: Ça chasse les rats, en tout cas.

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La ballade de Jim et Jane

Jim s’est effondré après le foot mais heureusement Yan a aidé Arlette à le traîner chez Arlette où Arlette l’a soigné pendant que Yan est descendu jusque sur la promenade et c’est là que je l’ai rencontré et tout de suite il est devenu mon ami pendant jusqu’à ce qu’il me demande en mariage car ça se faisait beaucoup à l’époque mais c’est alors que j’ai rencontré Arlo qui m’a subjuguée même si sa mère un brin gangster m’a fait craindre le pire et le temps a passé jusqu’à ce que Jim revienne dans ma vie comme pourvoyeur de munitions nous déployions nos opérations je ne sais plus pourquoi quand les flics nous ont pris Antonio s’est sauvé et au bout de la corde il n’y avait que nous deux Jim et moi et Yan qui avait marié ma soeur est quand même mort de chagrin peu après notre arrestation et le jour venu c’est Jim qu’ils ont d’abord pendu et moi ensuite j’ai cru voir s’évaporer de mon corps une sorte d’ectoplasme blafard je me suis dit voilà mon âme mais aussitôt je me suis rendu compte qu’il y avait d’épaisses nappes de brouillard ce matin là il gelait depuis deux semaines et la température avait soudainement remonté j’avoue que ça m’a déçue je voyais s’évanouir ce vain plaisir de découvrir le grand secret mais il n’y avait rien l’humidité me collait la robe au corps et Jim immobile à mes pieds avait la bouche bête ils auraient pu lui fermer les yeux qu’il n’avait pas beaux manque de délicatesse pour une future morte je me demande si dans cent ans ils pendront encore les gens pour un oui pour un non les humains me déçoivent et Antonio aurait pu me sortir de là le lâche il se terre dans ce vieux château avec sa mère nous y passions les vacances visites secrètes toujours sous une fausse identité il nous fallait prendre un accent étranger j’ai les pieds froids pourtant l’air est plutôt doux ça me semble bien long qu’attendent-ils ils veulent que je leur chante un couplet que je danse je suis là et dans deux minutes je n’y serai plus j’espère qu’ils me jetteront dans la fosse ne me brûleront pas je veux que vive ce corps berceau pour ces millions de larves nourriture pour la terre régénérescence liée à jamais à cette vie malgré tout.

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Un jour comme les autres

Je sais que ça ressemblait à un suicide, c’est la thèse retenue par les enquêteurs, autres chats à fouetter, affaire banale, besoin promotion et promotion plus probable avec ce vol étonnant, troisième industriel du pays, connections, exige qu’on y mette tous les effectifs, lié au maire, au chef, lié à tout ce qui a du pouvoir, n’empêche, car j’y étais, je l’ai vu s’enfuir, chemise vert bouteille, jeans déchiré au genou droit, baskets gris de saleté, visage caché par capuche, mais démarche unique, me rappelle celle des cow-boys dans les vieux films américains, sauf que je ne suis pas enquêteur, si je m’approche, même si j’arbore sourire et innocence, visage hagard, risque qu’il se cabre, sera trop tard pour disparaître, me ratatiner, j’imagine son œil caustique, souffle sulfureux, va me molester alors que je n’y ai aucun intérêt, hormis la vérité, mais elle, a beau se lamenter, piaffer, quand le sang coule, quand on écorche, faut pas se vexer, mais je louche, pique un sprint dans la direction opposée, aussi, tout compte fait, vaut mieux que je marche avec dignité, comédie, théâtre, que je remorque mes soupçons et ma conscience alarmée dans un autre quartier, m’intéresser à la construction de ce nouveau centre culturel, deviser, me farcir les commentaires officiels, me mesurer avec la vérité et l’étreindre jusqu’à l’éteindre. Comme on le fait tous les jours.

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Coup du sort printanier

JASMIN: Je marchais tranquille, sur le boulevard, il y avait des mésanges, trois rats et ma voisine. Une journée de printemps multicolore, un brin malodorante. J’ai pris à droite sur l’avenue A, et j’ai commencé à établir le menu pour le repas de vendredi soir, où j’ai invité Marcelle, Manon, Martine. Avec beaucoup de chance, l’une des trois sera là. Vendredi dernier, j’avais invité Patricia, Pâquerette, Pascale. Aucune ne s’est pointée. J’entends votre rire. Attention. Le vendredi précédent, j’avais invité Carole, Cassilia, Catherine. Cassilia est venue. À l’heure, avec son chat, admirable. Et c’est ainsi, dans ces gais préparatifs, que je cheminais vers mon destin. Quand tout à coup. Coup du sort. Ainsi va la vie. Je me suis tâté, inventorié, ausculté, en vingt endroits. Terrible constat, consternation, désespoir. Je l’avais bien perdu, mon emploi, mais où? J’ai rebroussé chemin, mais j’ai eu beau le rebrousser jusqu’au boulevard, jusqu’à l’origine du boulevard, il n’était nulle part. C’est alors que je l’ai vue, quasi invisible, la masse. Alors j’ai tout compris. La masse l’avait subtilisé, mâchouillé, absorbé.

LA MASSE: Par une belle journée printanière, je roule et je déboule dans cette ville où tous me craignent. Pourtant, j’adore m’arrêter pour converser. Dialectique historique a posteriori, et a fortiori, a priori.

TOUS: Vraiment un joli printemps. Comme au cinéma. Donc réussi. Photographier, cataloguer. La mémoire. Quand nous serons vieux, nous saurons que nous avons connu ça, un joli printemps.

VIEUX: Faut pas croire. Les jeunes, les autres, les menteurs, les vendeurs. On finit tous par se ressembler. Celui-là qui a perdu son emploi, il ne le retrouvera jamais. Et puis! Dans trente ans, il ressemblera à celui qui ne l’a pas perdu. Ou dans quarante ans. Ou plus.

JASMIN: Pourtant, le printemps avait bien commencé. Je n’avais pas vu la masse. Comment, dans ce décor mésangétique, ai-je pu l’occulter? Sans emploi, je n’aurai pas les fonds pour offrir le repas à Marcelle, Manon, Martine. Si elles se présentaient toutes les trois!

LA MASSE: On m’ignore, implacablement. Je suis ici, jusque là-bas, et on me snobe. Je vais l’avaler, ce printemps! Comment peut-on être si massive et si invisible! Qu’est-ce que la matière? Vis-je?

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Rien de pire qu’un trépas anonyme

Jean-Gérard écrit les nécrologies dans l’hebdo du canton. Depuis vingt-trois ans. Il en a chatouillé des morts! Des vieux, des jeunes, des ronds, des oblongs. Jean-Gérard rentre tous les jours au bureau à sept heures quarante-cinq. Ce matin, donc, il entre à sept heures quarante-cinq. L’histoire devrait se terminer ici. Une histoire sans histoire. Mais ce ne sera pas le cas. Une pile de morts toute fraîche l’attend sur son bureau. Pour l’édition du lendemain matin. C’est alors que l’histoire prend un tournant inattendu. Quand? Maintenant. Voyez:

PATRON: Mon sacrement d’côlisse de tabarnac, tu décrisses tu suite, sinon j’t’en côlisse une asti de saint-sacrement!

Fort ému de cet accueil impromptu, Jean-Gérard exhibe un œil rebondi.

JEAN-GÉRARD: Patron, je ne comprends pas. Que s’est-il, entre hier et ce matin, passé pour que soudain vous me sépariez si arbitrairement de mes moribonds?

PATRON: Ton saint-ciboire d’côlisse de saint-sacrement d’tabarnac d’article sur Môsieur Legrand!

Le moment de surprise passé depuis quelques secondes déjà, Jean-Gérard retrouve sa contenance, sans se départir de sa naïveté naturelle qui est, ma foi, fort inconvenante et pour tout dire, anachronique.

JEAN-GÉRARD: Monsieur Legrand est mort comme les autres morts, et j’ai écrit sa nécrologie comme je le fais pour les autres.

PATRON: Sacrement de tarla, t’as écrit qu’il était un héros de la lutte contre la misère! Mon étole! Tu fais exprès! Legrand, c’était un p’tit crisse! Le maire était en tarbarnac en lisant ton truc débile. Y en a pas d’misère, asti, tu devrais l’savoir! Y en a pas, officiellement, crisse de cave de tarla de tabarnac! Le maire était en tabarnac, le président d’la Chambre de commerce était en saint-ciboire, le propriétaire du journal était en saint-sacrement!

Saisissant, peu à peu, le sens général du message, Jean-Gérard, craintif, retraite doucement vers la porte. Et l’histoire pourrait se terminer là, matinalement. Mais les histoires ne se terminent jamais. Matinalement ou pas. Pendant des semaines, plus personne n’a écrit de nécrologie. Si bien que les citoyens devaient se retenir de mourir, afin de ne pas vivre un trépas anonyme.

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Lire ce livre malgré les gélatineuses invectives

RICKY: Je déambulais jovialement sur la promenade du 7 Novembre, quand j’ai entendu crier dans mon dos que j’avais tort sur ce que je pensais, sur ce que j’avais pensé, sur ce que je penserais dans les minutes, les heures, les jours et les années suivantes. Comme il y avait foule, je n’arrivais pas à voir la source de ces invectives. Mais je l’entendais clairement, tous les promeneurs l’entendaient clairement. Je ne reconnaissais pas cette voix, j’ignorais pourquoi elle m’avait pris pour cible, pourquoi, soudain, elle avait besoin de moi pour attirer à elle l’intérêt de la foule. Car entre deux pointes, elle invitait la foule à s’approcher, à l’admirer, à l’applaudir, à l’adorer. J’en ai conclu qu’elle n’avait jeté son dévolu sur moi que par hasard, qu’elle aurait tout aussi bien pu choisir un autre citoyen, n’importe lequel. Je me suis donc éloigné jusqu’à ne plus distinguer ses paroles, qui sont vite devenues une sorte de magma sonore informe. J’ai soupiré, et me suis apprêté à quitter la promenade du 7 Novembre. Mais la curiosité. J’ai voulu voir, au cas où je la croiserais un autre jour. Discrètement, j’ai donc fendu les rangs jusqu’à la chose, une masse gélatineuse au cheveu sale et blond.

GÉLATINEUSE: Il n’aurait jamais dû acheter cet habit, manger ce poisson, lire ce livre, éplucher cette orange! Jamais, vous m’entendez! Alors que moi! Oui, moi moi moi! Je vous assure que moi! Moi moi moi! Mais lui, cette orange! Calamité!

ORANGE: Entre mûrir sur un arbre et observer les humains profaner leurs spectres, je vous assure qu’il n’y a pas à tergiverser. On peut me ratatiner, me déshabiller, me duper, je ne sanctionnerai pas ces habitudes, ces stéréotypes!

RICKY: Je pars, je quitte la place, je n’y reviendrai pas. J’en ai la nausée, tant de fétidité me sectionne l’imagination, écorche ma bonne volonté. J’en glisserai deux mots à Monsieur DuBallon, le conseiller de papa, l’amant de maman, le frère du président.

GÉLATINEUSE: Lui, bah bah bah. Moi, oui oui oui. À bas les bah! Bas les bah! bas bah bas bah bas bah!

RICKY: On dirait qu’elle s’est dotée d’un porte-voix. L’écho lui répond.

DUBALLON: Le libelle est patent, mais comme le peuple est patient, vaut mieux fermer l’oreille et garder l’œil dans son orbite. Voilà mon conseil numéro 459730. Au plaisir.

459730: Il y a tard, il y a jamais, et il y a maintenant. J’y suis, bien là, maintenant. Présent. N’hésitez surtout pas, peuple peuplé, vous avez mon numéro. Je suis là!

GÉLATINEUSE: Le numéro 459730, il faut s’en méfier, parce que moi moi moi!

ORANGE: Vous vous répandez. Vaines invectives. Molles.

MAMAN: Molle et mauvaise langue! Si vous aviez vu les tours et retours dont est capable celle qui a créé ce fameux numéro, vous rougiriez, vous en fondriez au soleil avant la fin du jour.

ORANGE: N’a-t-elle pas déjà fondu. Un peu?

GÉLATINEUSE: Au secours! À moi! À moi! À moi!

RICKY: Il faudra tout laver. Une fin à tout, parfois sans lever le petit nez. Ou le gros, n’est-ce pas Monsieur DuBallon?

ORANGE: Concluons! Concluons! Remettez-moi au frais, j’y coulerai les beaux jours qu’il me reste, pendant que le soleil, sur la promenade, y fera son office.

RICKY: C’est bon. Je rentre à la maison m’acalifourchonner devant le livre honni.

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Quand la chanteuse sort du haut-parleur dans un café

Au café, du matin au soir, c’est la radio. Station musicale. J’étais là avec Joey ce matin, et pas très loin, il y avait Hubert et Lila. La musique ronronnait, nous inondait de sons suaves surannés. Par contre. C’est quand elle est sortie, la chanteuse. Quand la chanteuse est sortie du haut-parleur, les esprits se sont embués, la patronne bredouillait des onomatopées, nous arborions tous une mine d’écorchés. Dès qu’elle est sortie, la musique s’est arrêtée. La chanteuse a commandé un café, double serré. C’est là. Oui, à ce moment précis. Elle les a vus, Hubert et Lila, qui s’étreignaient les doigts. Nous avons bien vu que ça ruminait en elle, qu’il y bouillait quelque chose. Mais quoi? Elle s’est plantée devant leur table, celle d’Hubert et de Lila. J’étais fasciné, mais je n’étais pas le seul. Chanteuse incandescente. A décoché un de ces regards à Hubert, le pauvre, venant d’une chanteuse sortant d’un haut-parleur, où ça le mènerait? On l’a vite su. La chanteuse a interpellé Hubert, lui a ordonné de lui céder sa place. Avait-il le choix? Il a prétexté une envie pressante, a couru dissimuler sa honte aux toilettes. Pendant ce temps, les deux coudes sur la table, la chanteuse a caressé les mains de Lila, conjointe de Hubert depuis treize années deux mois trois jours. Sans transiger, elle lui a tout balancé. Qu’Hubert mangeait des burgers en cachette, qu’il lisait des livres de Danielle Steel, qu’il s’était secrètement abonné à un club privé de courtepointe, qu’il était membre d’une organisation politique révolutionnaire, et qu’il mordillait les fesses d’Henriette tous les mardi, jeudi et samedi. Pâle comme un drap pâle, Lila a formulé un imperceptible remerciement, à moins que ce ne soit une imprécation, ou encore une malédiction. Sans un mot de plus, la chanteuse a bu son café, et a retraité dans son haut-parleur. Dès son retour du pipi, Hubert a ouï, de la bouche de Lila, des mots qu’il n’avait jamais ouïs auparavant. Mon sacrement, qu’elle a dit, et sans hésiter lui a reproché ses torts, qu’il avait variés et nombreux. Il avait manifestement la trouille, mais elle a persisté. Lui a indiqué qu’il se retrouvait, de facto, dans de beaux draps. Elle piaffait, gémissait, remâchait ses plaintes. Surtout, plus que tout, évidemment, elle ne digérait pas ses activités secrètes au sein du club de courtepointe. Dans de beaux draps! Qu’elle lui a répété. Sacrement! Qu’elle a renchéri. Pour ce qui est des fesses d’Henriette, il a nié, elle a juré. Sacrement! Et puis, qu’il a enchaîné, depuis quand les chanteuses sortent des haut-parleurs pour raconter des sornettes pareilles? À ce point, le débat s’est étendu à toute la clientèle. Difficile vérité, comme tu nous échappes, visqueuse et malodorante. Nous n’avons toujours pas terminé cette discussion, qui va bon train, qui s’enflamme, qui se refroidit, qui s’enflamme à nouveau. J’en ai profité pour en glisser un mot, ça me repose de leur dialectique besogneuse.

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De la difficulté à dénoncer un vendeur d’oiseaux

Mon cousin vend des oiseaux qui ne lui appartiennent pas, et franchement, je crois que c’est immoral. Mais comment le dénoncer, autrement que sous le couvert d’un court texte soi-disant littéraire? Parce qu’il n’est pas question que je me farcisse tout le dédale des procédures bureaucratiques qui fleurissent dès qu’une alarme retentit. Ils vous susurrent à l’oreille que tout ira comme sur des roulettes, mais dans leurs corridors, vous y voyez de tout sauf des roulettes, des visages de marbre, des rats de marbre, des indications de marbre. On vous passe au crible sans vergogne, vous fulminez, mais pas moyen de dissimuler, ne surtout pas se lamenter, pas même deviser avec le personnel, on vous étriperait sans transiger. C’est pourquoi ce mirliflore de cousin prend le contre-pied de toute la société, se mesure avec notre morale, pour se farcir une turbulence orgiaque à longueur d’année, hormis deux semaines en août. Si ces écarts ont assombri nos relations familiales, les ont inondés des déjections poisseuses, pour le commun des concitoyens l’image onctueuse d’une communauté serviable, unie, bienfaitrice, est préservée. Mais un mot, un seul, et je vois d’ici éclater le noyau béni, turgescent, dont les débris hanteront la ville pour les siècles des siècles. Sauf que j’ai déjà mis plusieurs mots, et rien ne s’est passé.

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La peur de ne pas être maître de l’univers

Si ce n’est pas un arbre, c’est peut-être un chou, un citron, une chaise, un tableau, un bricolage. Jouer à l’indifférent ne changera rien, vous louchez de ce côté, impossible de dissimuler. Oh ça va. Pas la peine de se braquer. Semez vos plaintes ailleurs, nous restons de marbre devant votre trouille. Car le chou, le citron, la chaise, le tableau ou le bricolage vous carillonnent leur indifférence, et gourmandent votre esprit qui voudrait en faire des extensions, une sorte d’ectoplasme palpitant qui roucoulerait les mêmes chansons. Eh bien, non. Ils vont leur propre chemin, benoîts, ruminent leurs propres obsessions, piaffent chacun pour soi. Qu’on vous moleste, qu’on vous mordille, qu’on se déleste de votre corps pour le détraquer au point de l’anéantir, rien ne changera. Imprimez cela dans ce qui vous sert d’aide mémoire.

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