Les éclairs frappent la forêt. Tonnerre à des kilomètres à la ronde. Ils courent au nord, au sud, à l’ouest, à l’est. Pas un ne sort du cercle. Prisonniers de l’orage. Ils croient atteindre la limite, ils se retrouvent au centre. Assommés. Étourdis. Chanceux lorsqu’ils survivent aux décharges de la foudre. Cela dure. Des jours. Des semaines. Ils maigrissent. Anémie. Asthénie. Quelques-uns gardent espoir. Puis un peu moins. Toujours moins. Jusqu’au dernier. Quand l’orage cesse enfin, peut-être est-il vivant. L’infini s’ouvre à nouveau. Peut-être le découvre-t-on. Peut-être le sauve-t-on. Peut-être s’ouvrira-t-elle, une autre existence.
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Conversation grise
Un arbre dépouillé de ses feuilles, un homme nu, maigre, un sol dur.
HOMME: J’ai tué la fée de la jeunesse quand un rayon de soleil m’a brûlé la rétine. Elle était ravissante, elle croquait des notes sur ses instruments, vous l’auriez entendue, près d’elle les ambitions misérables pâlissaient, les vilenies se dissolvaient, et tout le triste assemblage de petitesse et d’hypocrisie se dissolvait dans la rosée. Jamais je ne connaîtrai un charme plus profond.
ARBRE: Sombre verdure teintée de sang, vous couronnez cette journée de votre babiage habituel, orage humain, je vous connais. Lugubre. Criminel. Meurtrier. Vous voilà bien démuni, sans même votre taudis aux fenêtres cassées que les vents du printemps ont emporté. Entendez-vous le sourd murmure de la solitude? Car vous voilà bien seul, si vous ne l’aviez pas encore réalisé. Oubliez tout. Lèvres de corail. Douceur grave. Forêts enchantées. Il n’y a plus que moi et ce sur quoi nous tenons. Ce sol maudit.
HOMME: Anéanti. Tout est anéanti. Finir avec cet arbre. Parler à cet arbre. Tenter de retrouver la candeur enfantine, sourire de mes dents d’ivoire.
ARBRE: Édenté!
HOMME: Ébranché!
ARBRE: Qui attendez-vous? Pourquoi ne pas en finir, puisque tout l’est? Tendez l’oreille, vous entendez? Il n’y a plus de bêtes féroces, fini les hurlements, oubliez votre fée, oubliez votre femme ivrogne, l’odeur forte des sentiers tortueux s’est évanouie dans votre mémoire.
HOMME: Un arbre, pauvre imbécile, ça ne converse pas avec un homme. Je suis un homme.
ARBRE: Un gibier de potence. Un épouvantail au regard vitreux. Un homme? Faites-moi rire! Vous arborer la piteuse fierté de vos ancêtres.
HOMME: Mes ancêtres?
ARBRE: Ceux qui sont morts la semaine dernière. Ceux qui sont morts hier. Tout à l’heure.
HOMME: Vous suintez l’abîme.
ARBRE: Je vous survivrai.
HOMME: Je vous tuerai. Voilà. Suffit que je vous pousse, comme ceci! Voilà! Suffit que je vous casse, comme cela! Vous voyez!
TAS DE BOIS: …
HOMME: Vous voyez! Cet impertinent! Je sais comment les réduire en poussière, ces diables! Et maintenant. Oui, maintenant, caressons les mille promesses de notre avenir!
La transsubstantiation d’une brebis
Un bruit de verrous, un claquement lourd.
MOI: Ne vous en faites pas les gars, je la connais depuis des années, c’est une amie, repas partagés, fredaines, rigolades, échanges de blagues en textos, je vous assure, il n’y a rien à craindre, pas comme les autres, pas une bête, pas un robot d’acier, le cœur sur la, oui elle peut, elle a, ne vous cachez pas, je vous assure, pourquoi vous, elle ne, vous n’avez pas, personne gaie, je lui, puisque je vous le dis, puisque je, ne me, lui parlerai, vous verrez, sa bonne humeur, sa compréhension, nous serons tous, je n’ai aucune…
Un bruit de verrous, un long grincement, une longue rafale, un silence.
Une fessée bien méritée ?
JON: Monsieur le président, qui avez-vous tué aujourd’hui?
PRÉSIDENT: Qui êtes-vous?
JON: Votre frère. Ne faites pas l’imbécile.
PRÉSIDENT: J’essaie d’oublier.
JON: Alors, qui avez-vous tué?
PRÉSIDENT: Comment voulez-vous que je sache? Je ne tiens pas les comptes de la compagnie, de la société, de la république, de la mairie, de la mafia!
JON: Laissez-moi vous aider. Votre garde personnelle a tué trois hommes parce qu’ils étaient comme ceci, trois femmes parce qu’elles étaient comme cela, trois adolescents parce qu’ils…
PRÉSIDENT: Oh! Ça va! Moralisateur!
JON: L’histoire vous le dira tout haut, monsieur le président, vous êtes une calamité.
PRÉSIDENT: Vous n’y comprenez rien, vous n’y avez jamais rien compris, vous mourrez ignorant de l’indubitable tangibilité. Voilà, tout cru, votre problème.
JON: Je parlerai à maman. Elle vous donnera la fessée. Vous la méritez.
PRÉSIDENT: Traître!
Malgré les apparences ce n’est pas un film
Si nous étions dans un film américain, il y aurait une explication bien simple à tout ça, comme un gigantesque tremblement de terre, un orage avec décharges électriques sans précédent, une météorite. Mais puisque nous sommes dans une autre fiction, nous éviterons d’avancer des explications, des pronostiques, des conclusions.
Les faits me troublent, mais puisqu’ils surviennent, je me contenterai de les observer, humblement. Parce qu’autour de moi, je l’avoue, ça ne perturbe personne. Comme si tout était normal, comme s’il n’y avait pas un avant, et un après. Pour moi, tout a commencé par un billet de cinéma.
J’avais acheté, en ligne, un billet pour le dernier film de Denis Villeneuve. Deux jours d’avance. Le jour venu, je me rends au cinéma, je présente mon billet au guichet, et on me remet un bouquet de sept roses. Surpris et ravi, je remercie, et je demande dans quelle salle a lieu la présentation. À ce moment, une charmante infirmière se précipite sur moi, attrape une des roses, m’embrasse et s’envole sans un mot. Je veux l’appeler, mais aussitôt, un type en short de boxe saisit à son tour une rose, et disparaît comme il est apparu. Puis les choses se précipitent. On me dérobe les roses, une à une. Se succèdent un juge reconnaissable à sa toge, une journaliste avec son micro, un gardien de zoo avec un bébé chimpanzé sur l’épaule, une éducatrice de garderie avec deux poupons dans les bras, et finalement une policière avec sa matraque brandie, qui me prend ma dernière rose, me frappe dans le dos à coups de matraque, jusqu’à ce que je m’écroule. Elle me chuchote à l’oreille qu’elle attend que je la demande en mariage. Mais quand je me relève, je l’aperçois qui s’enfuit en gambadant et en me lançant des baisers du bout des doigts. Tant bien que mal, j’essaye de la rattraper, mais je glisse sur le plancher comme si les carreaux étaient de glace. Sans m’en rendre compte, j’ai abouti dans l’entrée d’un café, où celui que j’ai pris pour le serveur m’a coupé les cheveux, et cela, avec une telle rapidité que je n’ai pu réagir. Je parviens enfin à m’éloigner, et je réalise que je suis perdu. Je ne reconnais rien. Je suis debout sur le trottoir, le long d’une rue déserte. Moi qui vis à Montréal, je ne reconnais pas la rue, je n’avais jamais vu ce type d’habitation. J’étais à Oulan-Bator! Prenant mon courage à deux mains, j’ai refusé de perdre la tête. C’est alors qu’un passant m’a demandé, en mongol, si je vendais des brocolis. Comment ai-je compris le mongol? Je l’ignore. Certain de ne pas avoir de brocolis, j’ai répondu par la négative, mais à ce moment un géant brésilien m’a saisi par les épaules et m’a couché sur un chameau, qui a aussitôt détalé au galop. J’en suis là, et je sais que ça ne s’arrêtera pas. Et ce n’est pas un film.
Quand les mots ne seront plus nécessaires (jamais)
FLAVIE: Parlez-moi d’amour, redites-moi des mots si doux, vous savez Gaston, de ces mots qui, lorsqu’ils coulent dans le gorgoton des fachos, les étouffent et leur font pousser des brocolis dans les oreilles, brocolis tellement verts qu’ils ont l’air fluorescents, particulièrement la nuit sur les grands boulevards, de ces brocolis dont les racines triturent cervelles, foie et coeur, et les transforment en matières végétales, transsubstantiation, rêves chlorophylliens, peau chlorotique, jusqu’à ce que les mots ne soient plus nécessaires.
VINCENT: Gaston est parti. Il avait rendez-vous. Dentiste. Deux caries. Je peux vous aider?
FLAVIE: Parlez-moi d’amour!
VINCENT: Merde. Pas le temps. Vous portez des jarretelles?
FLAVIE: Et vous, vous portez une guêpière?
VINCENT: Jarnicoton!
FLAVIE: Gaston n’est pas chez le dentiste, vous l’avez tué, là sous mes yeux.
VINCENT: Allez manger vos brocolis. Gaston n’avait pas sa place ici.
FLAVIE: Taisez-vous! Je disparais, je m’envole, je m’enfuis. Mais dites-moi, pourquoi rester à plat ventre dans l’herbe? Pour regarder sous les jupes des dames?
VINCENT: Elles n’en portent plus. Je compte les brins d’herbe.
FLAVIE: Parlez-moi d’amour, redites-moi…
Le monde abonde de questions sans réponse
LYDIA: J’adodors cette série popolicière! Le détective, il n’arrête jajamais sans avoir trouvé la vévérité!
DYLIA: De la scie science fifiction?
LYDIA: Tout tout à fait! C’est un fait fait.
DYLIA: Imamagine s’ils étaient tous comme ça ça ça!
LYDIA: La clicliclique des flifliflic?
DYLIA: C’est mama mama marrant! Papa papa pas vrai?
LYDIA: Nous ne poupou poupou pourrions plus vendre notre caca caca cacaouine! Ini ini ini ini inimaginable!
DYLIA: Et l’extoto toto toto toto torsion!
LYDIA: Du coucou?
DYLIA: Le temps tentant?
LYDIA: Pour ton cul cul.
DYLIA: Sous mon tutu?
LYDIA: Dis, Dylia?
DYLIA: Oui?
La mésange
Rita et moi étions las, alors nous avons loué une chambre d’hôtel, nous nous y sommes enfermés, et comme ils ont de super téléviseurs maintenant, nous avons pu regarder les gens se taper dessus, en buvant de la bière en canettes. Quand nous sortirons, Rita compte se transformer en mésange. Moi, j’hésite, mais je sais qu’il me faudra prendre une décision.
Le code moral
E2: Il n’y a pas de honte à ne pas avoir honte, même si dans le manuel on prescrit la honte dans les situations A, B et E.
E1: Tu peux bien parler! Qui fera face aux sanctions municipales? C’est bien moi! Toi, tu files doux. Grand parleur!
E2: Illusion! Je n’ai honte que dans les situations C, D et F, jamais A, B et E! Jamais! Serais-tu dépourvu de la perspicacité que je te prêtais, que je te prête encore malgré la légèreté de ton propos?
E1: Vu sous cet angle. Les agents de la morale m’ont dressé un tableau si élogieux de toi. Respectueux du manuel. Conservateur de la constance. Préservateur des prescriptions. Un saint ceint de servitude.
E2: Illusion, te dis-je! Offre-leur des images, et agis à ta guise. Voilà ma doctrine. J’ai brûlé mon manuel depuis des lustres. Je me faufile entre eux, incognito.
E1: Révolutionnaire!
E2: Plutôt vélocipédiste.
La fenêtre
Ils nous ont enfermés ici il y a plusieurs années, oh tant d’années, je ne les compte plus, personne ne les compte, et je crois que jamais personne ne les a vraiment comptées. On s’y fait. Je sais qu’il y a des gens qui vivent au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, et ils s’y font. On s’adapte à tout. Nourris, blanchis, et nous avons même la télé et un vélo stationnaire. Le seul problème, mais oh un problème mineur, plus mineur même qu’un problème vraiment mineur, nous ne songerions pas à formuler une plainte formelle à ce sujet, c’est les fenêtres. Avec le temps, le vent et la pluie y ont collé de la poussière, de la suie, et il nous est maintenant impossible de voir à l’extérieur. Nous entendons toutefois. Des chansons, des cris, des hurlements, des plaintes, des mots doux, à longueur de journée et de nuit. Mais de quoi s’agit-il exactement? Nous l’ignorons. De notre côté du monde, les fenêtres se sont transformées en miroir. La saleté forme un tain qui nous renvoie nos visages. Plusieurs d’entre nous, qui prêtons encore l’oreille aux bruits extérieurs, s’en sont lassés. Mais d’autres gaspillent leurs heures à se regarder sous toutes les coutures. Les narines, les yeux, les poils du menton, le nombril. J’aurais envie de briser les fenêtres, en briser au moins une, mais paraît-il que cela est sévèrement puni par ceux de l’extérieur, et ceux de l’intérieur ne nous pardonneraient jamais la perte d’un seul de leurs miroirs.
