Coup du sort printanier

JASMIN: Je marchais tranquille, sur le boulevard, il y avait des mésanges, trois rats et ma voisine. Une journée de printemps multicolore, un brin malodorante. J’ai pris à droite sur l’avenue A, et j’ai commencé à établir le menu pour le repas de vendredi soir, où j’ai invité Marcelle, Manon, Martine. Avec beaucoup de chance, l’une des trois sera là. Vendredi dernier, j’avais invité Patricia, Pâquerette, Pascale. Aucune ne s’est pointée. J’entends votre rire. Attention. Le vendredi précédent, j’avais invité Carole, Cassilia, Catherine. Cassilia est venue. À l’heure, avec son chat, admirable. Et c’est ainsi, dans ces gais préparatifs, que je cheminais vers mon destin. Quand tout à coup. Coup du sort. Ainsi va la vie. Je me suis tâté, inventorié, ausculté, en vingt endroits. Terrible constat, consternation, désespoir. Je l’avais bien perdu, mon emploi, mais où? J’ai rebroussé chemin, mais j’ai eu beau le rebrousser jusqu’au boulevard, jusqu’à l’origine du boulevard, il n’était nulle part. C’est alors que je l’ai vue, quasi invisible, la masse. Alors j’ai tout compris. La masse l’avait subtilisé, mâchouillé, absorbé.

LA MASSE: Par une belle journée printanière, je roule et je déboule dans cette ville où tous me craignent. Pourtant, j’adore m’arrêter pour converser. Dialectique historique a posteriori, et a fortiori, a priori.

TOUS: Vraiment un joli printemps. Comme au cinéma. Donc réussi. Photographier, cataloguer. La mémoire. Quand nous serons vieux, nous saurons que nous avons connu ça, un joli printemps.

VIEUX: Faut pas croire. Les jeunes, les autres, les menteurs, les vendeurs. On finit tous par se ressembler. Celui-là qui a perdu son emploi, il ne le retrouvera jamais. Et puis! Dans trente ans, il ressemblera à celui qui ne l’a pas perdu. Ou dans quarante ans. Ou plus.

JASMIN: Pourtant, le printemps avait bien commencé. Je n’avais pas vu la masse. Comment, dans ce décor mésangétique, ai-je pu l’occulter? Sans emploi, je n’aurai pas les fonds pour offrir le repas à Marcelle, Manon, Martine. Si elles se présentaient toutes les trois!

LA MASSE: On m’ignore, implacablement. Je suis ici, jusque là-bas, et on me snobe. Je vais l’avaler, ce printemps! Comment peut-on être si massive et si invisible! Qu’est-ce que la matière? Vis-je?

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