Les chevaux de bois

Quand le premier est passé, j’ai cru qu’un bac à poubelle roulant dévalait la rue en pente. C’était un avocat à toge noire col blanc monté sur un cheval de bois sur roulettes. Il filait, l’air fier, sans prêter attention aux citoyens qui s’étaient pointé le nez sur le balcon pour observer le phénomène. Lorsqu’il a disparu, dans la courbe au bas de la côte, nous nous sommes regardés, voisins stupéfaits. Ce n’était ni le Mardi gras, ni Halloween, quel était cet original. Nous avons ri, nous avons inventé toutes sortes d’explications. Il faisait beau.

Vingt minutes plus tard, ça recommence. Le même bruit, exactement le même. L’avocat remettait ça, me suis-je dit, et je ne suis pas sorti. J’avais mieux à faire, j’étais plongé dans la lecture d’Alice au pays des merveilles.

Dix minutes, quinze minutes, le même roulement rude rugit à nouveau. Je ne la trouve plus drôle, je compte bien le lui signifier, à ce magistrat. Je bondis sur le balcon, hey, mais la plainte reste coincée dans mon gosier. Ce n’est pas un avocat, mais une chirurgienne, avec sarrau blanc et kit de dépeçage qui dépasse de grandes poches qui flottent au vent. Elle est montée sur un cheval de bois rouge aux roues jaunes. Elle file, le regard droit devant elle, les deux mains sur les poignées plantées de part et d’autre de la tête d’érable.

Cette fois, avec les voisins, nous échangeons des regards circonspects. Plus personne n’ose plaisanter, encore moins avancer une explication.

Craignant le pire, je n’ose pas rentrer. J’attends, comme plusieurs de mes concitoyens, que surgisse le prochain original. Ça ne tarde pas.

Un gros monsieur à veste gilet cravate, congestionné, descend la rue à une vitesse folle, sur un cheval jaune à yeux et roues bleus. Il a à peine tourné au bas de la côte qu’un policier, matraque entre les deux jambes, s’amène sur un cheval rose à roues noires. Derrière lui, suivent le premier ministre lui-même, sur un cheval de merisier verni, une directrice d’école sur un cheval de bouleau, un vieux moine sur un tout petit cheval noir, une prostituée sur un cheval zébré bleu vert rouge, un gentleman farmer sur un cheval marron, une comptable empêtrée dans ses rapports annuels qui s’effeuillent au vent, laissant une longue trace sur la chaussée.

Puis le silence.

J’ai attendu une heure, j’ai attendu deux heures. Mais il n’en est plus passé.

J’ai vérifié en ligne, j’ai cherché les nouvelles les plus récentes. Forcément, quelqu’un nous dira de quoi il retourne, quelle était cette mascarade. À part les concitoyens de ma rue qui s’interrogent, comme moi, je n’ai rien vu. Officiellement, ça n’a pas existé.

Trois jours plus tard, j’ai revu le premier ministre à la télé. J’espérais avoir enfin une explication, ou au moins, une brève allusion. Rien. Pas un mot.

J’ai écrit au bureau du premier ministre et à tous ceux que j’ai vu défiler, j’ai réclamé des explications. Personne n’a répondu. Si mes voisins n’avaient pas observé le même phénomène, j’aurais cru que j’avais rêvé.

Un jour, deux mois et trois jours plus tard, j’ai marché jusqu’au bas de la côte, j’ai allongé le pas jusque dans la courbe, que j’ai suivie sur une bonne distance. À cet endroit, après les derniers immeubles, la rue se transforme en route, et file dans la campagne à perte de vue. J’ai marché aussi loin que je le pouvais, jusqu’à ce que, épuisé, je décide de m’asseoir sur une pierre. Après de longues minutes à reprendre souffle et courage, je me suis rendu compte que depuis trente minutes j’avais les yeux rivés sur une rondelle de bois. C’était une roue! La roue noire du cheval rose du policier!

Je l’ai ramenée, comme un talisman diabolique. Je l’ai enfermée, sans ébruiter l’affaire, dans mon petit coffre-fort.

Traitement en cours…
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