La locomotive

Tout a commencé, monsieur l’inspecteur, il y a dix ans, trois mois, deux jours. Qui pourrait oublier! Rodrigue V avait acheté l’immeuble à logement six mois auparavant. Pour une bouchée de riz. Dès le lendemain, il a évincé les douze locataires, même ceux qui vivaient là depuis des années. Vous voyez ce terrain derrière l’immeuble, où il n’y a plus que ces roues de fer? Autrefois, il y avait là six garages, alignés les uns à côté des autres. Il a tout mis à terre, même s’ils étaient en parfait état. Déjà que ça jasait dans le quartier depuis l’éviction générale, après le rasage des garages, je vous assure que les langues, sales et propres, s’excitaient. On le disait maniaque, fou, certains lui prêtaient des desseins criminels. Nous n’étions pas au bout de nos surprises, vous vous en doutez! Un beau matin, donc, il y a dix ans, trois mois, deux jours, un convoi géant a livré une locomotive dans la cour de l’immeuble! Une locomotive! Les gens du quartier ont paniqué, nous avons formé une association, nous avons déposé des plaintes à la police, au bureau du député, à la cathédrale. Vains efforts! Rien, dans les règlements, lois et décrets, n’empêchait un citoyen d’acheter et d’entreposer sur son terrain une locomotive! Nous avons bien tenté de tirer les vers des narines à cet étrange Rodrigue V, sans succès. Il nous écoutait, mais jamais, vous entendez, jamais il ne nous répondait. Vous ne trouvez pas cela inquiétant? Bonjour Rodrigue! Et lui, eh bien, il vous regardait passer, sans desceller les lèvres. Nous n’avons donc jamais su ce qu’il comptait faire de la locomotive. J’imagine que Rodrigue V est riche, un héritage peut-être, je ne l’ai jamais vu quitter son immeuble pour se rendre au boulot. Pas une seule fois. Tous les jours, il trottinait autour et dans sa locomotive. Il allait et venait continuellement, entre la locomotive et l’immeuble, plus affairé qu’une fourmi. Ce n’est que plusieurs semaines après le début de ce qu’il convient d’appeler ses travaux que nous nous sommes rendu compte qu’il transférait sa locomotive, miette par miette, dans l’immeuble. À la fin, il utilisait des scies à métaux, des chalumeaux, pour découper les plaques d’acier. Vous voyez, il ne reste que les roues, mais je vous assure, elles allaient y passer aussi. Il a presque réussi à ranger toute la locomotive, en pièces détachées découpées redécoupées, dans son immeuble, un peu dans chaque appartement. Quand ça s’est effondré, la terre a tremblé, la grande baie vitrée dans le living room, eh bien, elle a éclaté en mille morceaux. Toute la rue s’est réveillée dans une terreur indescriptible, nous pensions que la guerre repassait par ici. La torpeur dans la rue. La frayeur. Tout ça s’est écroulé sous le poids, bien entendu, le pauvre Rodrigue, vous ne l’avez pas encore retrouvé? Vous allez chercher un sens à tout ça, je le devine. Vous posez des questions, vous ramassez des pièces à conviction. Chercher un sens! Eh bien, bonne chance, monsieur l’inspecteur!

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