Les sept trompettes et le nombril

Sept trompettistes soufflent à pleins poumons, suent, jouent un vieil air gitan en suivant au pas un freluquet d’une trentaine d’années. Ils sortent de la salle de bal et tournent à gauche sur le boulevard, jouent à faire hurler les citoyens, reprennent le même air, le tortillent, improvisent, ils cheminent jusque sur l’esplanade, sur les talons du freluquet, qui longe le canal, qui tournoie et finit par se jeter à l’eau. Les trompettistes font un demi-cercle autour du splash, mais à bonne distance, le plus loin possible de l’eau. Malgré son ivresse, le freluquet ne coule pas à pic, au contraire, il parvient à se maintenir à la surface, dans un grand désordre de mouvements et de cris. Après quelques minutes, il atteint l’échelle, se hisse hors de l’eau, frissonne. Sans un regard vers les musiciens, qui l’encerclent, il se déshabille, s’étend sur le dos, la peau contre les pavés froids. Les notes résonnent sur la place, se heurtent aux façades de pierre, chassent les chats qui chassaient le rat. Seul sous les étoiles, le freluquet se relève sur un coude et touche du doigt son nombril, comme s’il le découvrait pour la première fois. Il se courbe le dos autant que sa souplesse le lui permet, afin d’observer de plus près cette chose étrange. Les trompettistes se déplacent doucement, en rond, une grande roue musicale inlassable, lancinante. Le freluquet parvient à se plaquer l’œil sur le nombril, qui dans un geste bref, silencieux, l’absorbe comme une bouche avalerait un bonbon. Les notes montent, les notes descendent, le second œil, tout aussi curieux, est absorbé à son tour, suivi du nez, du front, de la tête. L’air gitan ondule au-dessus du cercle, pendant que l’absorption se poursuit avec le cou, les épaules, le torse et les bras, les pieds, les jambes. Les musiciens tournent de plus en plus vite, sans augmenter le rythme de la musique, pendant que le nombril du freluquet finit par absorber le nombril du freluquet. Les musiciens baissent leurs trompettes, et les dernières notes résonnent sur l’esplanade déserte. Les lèvres rouges marquées par le cercle des embouchures, ils se serrent la main et se quittent en silence.

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