Et dire que j’allais écrire une nouvelle qui commence par Heureusement

Aujourd’hui, je n’ai pas eu le temps d’écrire une nouvelle, comme je le fais tous les jours depuis plus d’un an. J’y ai pensé, oh oui, à vingt-deux heures trente-deux, comme tous les soirs, je me suis installé devant mon clavier, j’ai écrit un premier mot, Heureusement, mais la suite n’est pas venue parce que mon ami Christophe est entré chez moi en furie. Il voulait, m’a-t-il annoncé, m’assassiner. Habituellement, rien ne peut retarder, empêcher, annuler, l’écriture de la nouvelle. Mais devant la possibilité de ne plus exister, une décision s’imposait, et je l’ai prise. J’ai vite couru au grenier, où, bêtement, je me suis retrouvé coincé. Trop haut pour fuir par une prise d’air, Christophe n’avait qu’à monter, me trouver, tirer. Car il avait un de ces gros fusils dont les balles non seulement vous tuent, mais vous projettent contre le mur et fracassent tout ce qu’il y a autour, lampes, meubles, glaces, murs, photographie de votre grand-mère avec votre fils lorsqu’il avait trois ans et qu’il demandait pour la première fois une glace au chocolat.

Bien sûr, Christophe n’a pas pointé sur mon front un de ces horribles fusils qui tempêtent et pulvérisent. Mais il m’en voulait, il m’en voulait tant que ça ne pouvait pas attendre la fin de la nouvelle qui promettait, Heureusement, pour une fois ça serait gai, ça sentait le printemps et les premières fleurs, assurément quelques oiseaux, et l’odeur des pourritures gelées dans les bois durant l’hiver. Que se passe-t-il, Christophe? Je le savais, évidemment, mais je m’attendais à ce que la réaction vienne dans un délai plus long, au moins vingt-quatre heures, avec chance, quarante-huit.

Voilà. Cet après-midi, j’ai partagé un charmant plaisir avec Julia. Cela s’est passé dans la nature, je l’ai rencontrée par hasard durant ma promenade, il n’y avait personne, je crois qu’elle m’a suivi, elle me talonne depuis deux semaines. C’est le regard d’un écureuil qui m’a décidé, et nous nous sommes retrouvés étendus dans l’herbe, avec tous ces gestes emmêlés et cette conclusion frissonnante. Après la conclusion, nous avons entendu, puis vu, un type qui s’enfuyait dans un sentier de traverse. Nul doute qu’il avait tout vu, nul doute qu’il avait tout filmé. Aujourd’hui, n’est-il pas vrai, chacun filme chacun, pour un oui, pour un non.

Alors, vous voyez, vous comprenez. C’est tout simple, mais c’est ça. Toujours la même histoire! Je m’y suis fait prendre, hélas, mais ça ne m’empêchait pas d’écrire ma nouvelle, du moins, de la commencer, Heureusement, sauf que Christophe a tout interrompu.

Julia, c’est l’épouse de Martin, pas Martin qui tient cette boutique de vélo, non, Martin qui est enseignant à l’École de Chanigan. Ce Martin, l’enseignant, entretient depuis vingt-neuf jours une sorte de début de relation avec son collègue Patrice, mais en secret. Or Martin est toujours amoureux de Julia, et il croit qu’elle est toujours amoureuse de lui, et elle l’est, mais depuis qu’elle a découvert l’aventure de Martin, ce dont elle s’est gardée de parler, elle s’est permis quelques incartades, du moins celle qui me concerne. Le voyeur inconnu connaissait vraisemblablement Martin, puisqu’il lui a envoyé la vidéo, ce qui a terrassé le pauvre homme, qui s’est enfermé chez ses parents dans sa chambre d’adolescent, en envoyant promener tous ses amis, à commencer par Patrice. Bouleversé par les propos particulièrement durs de Martin, Patrice l’a envoyé paître, et est revenu vers Gaston, qu’il avait délaissé depuis vingt-huit jours. Ravi, Gaston a invité Patrice chez lui, champagne, petits fours, il a organisé toute une fête. Mais auparavant, il a demandé à Mathieu, son amant du moment, de partir en vitesse. Mathieu l’a simplement traité de p’tit con, et s’est éclipsé sans faire d’histoire. Sauf que Mathieu, comme d’habitude, était fauché. Comme il n’a plus d’amis, il n’y a, vraiment, qu’une seule porte qui lui soit encore ouverte, en tout temps: celle de Monique, qui l’aime depuis onze ans, Monique qu’il a maltraitée, délaissée, abandonnée. Quand elle l’a vu revenir chez elle, une bouteille de rouge à la main, mais pas de fleurs, depuis longtemps il n’a plus besoin de fleurs, elle a fondu dans ses bras. Au salon, les deux pieds sur un pouf, Christophe attendait qu’elle revienne. Elle est revenue lui dire qu’il devait partir.

J’ai servi un verre à Christophe, il m’a reproché ce petit frisson avec Julia, et il a fini par s’endormir sur le divan. Comme il était tard, je suis monté me coucher.

Traitement en cours…
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