L’appartement

N1: Un meublé. Une seule pièce, à part la salle de bain et la toilette, ensemble juste à côté de la porte d’entrée. Dix-huit mètres carrés. Dans le coin gauche, ce qui tient lieu de cuisine.

N2: À gauche, une fois qu’on a atteint le fond de l’appartement, c’est-à-dire, la partie chambre à coucher et living room combinés.

N1: Bien sûr. Donc cuisine, deux placards au-dessus de l’évier, tout en bois pressé, laminé de mélamine blanche, petit évier d’acier inoxydable, petit four micro-ondes blanc, petite table, mélamine banche, un mètre carré, qui se replie sur le mur lorsqu’elle n’est pas utilisée. Elle est repliée en ce moment. Deux tabourets. Viennent aussitôt, le long du mur de gauche, deux fauteuils club aux bras élimés, dont l’un a le coussin renfoncé parce que les planches qui soutiennent les ressorts ont lâché. Face à ces fauteuils, sur le mur de droite donc, la seule fenêtre de l’appartement, sous laquelle se dresse, côte à côte, une bibliothèque et une table de travail. De vieux livres jaunis, pêle-mêle sur la table et sur les tablettes de la bibliothèque, Breton, Balzac, Sartre, Simon, Duras, Miron, Gauvreau, Brossard, et plusieurs autres dont on ne voit ni le dos, ni la couverture. Une vieille lampe sur la table, dont l’abat-jour jauni diffuse une lumière sale. Devant cette lampe, un cahier ouvert, posé en diagonale par rapport au bord de la table.

N2: C’est sombre. Même l’ampoule nue du plafond semble incapable d’éclairer suffisamment ce tout petit espace.

N1: Le soleil entre pendant trente-deux minutes en hiver, presque une heure en été. L’unique fenêtre laisse alors pénétrer, dans l’angle supérieur, un rayon tremblotant. Le reste du temps, pas un rayon n’éclaire la pièce, puisque la fenêtre fait face à un mur de brique, et que l’allée entre les deux immeubles fait à peine un mètre de large. D’ailleurs, cette allée est source de désagréments pour les locataires des deux immeubles, parce qu’on y retrouve régulièrement des rats morts, et alors ça sent pendant des jours parce que personne ne vient les enlever.

N2: Et tout au fond de la pièce, le futon, qui se plie pour faire divan, qui se déplie pour faire lit. L est étendu sur le futon déplié, les yeux au plafond, mains derrière la tête. Immobile.

N1: Dans le cahier, sur la table, quelques phrases. Aimer Florence? Éviter cela à tout prix! Retrouver la raison, m’éloigner, me concentrer sur mes travaux. J’y perdrais temps, paix et santé. Je ne suis pas désespéré à ce point! Pas au point de m’abandonner à ce jeu impitoyable qui finira par me broyer. Je le vois, je le sais. Aimer Florence! Comme si cela était possible! Comme si cela était désirable!

N2: Trois coups à la porte. L se lève en sursaut, regarde l’heure. Plutôt que de répondre, il fait couler l’eau du robinet, se verse un verre d’eau qu’il boit d’une traite. On frappe à nouveau. Il hausse les épaules, allonge les quelques pas qui le séparent de la porte, ouvre. Florence. Je peux entrer? Il s’écarte, et sans un mot elle s’avance dans la pièce, saisit un livre au passage, se laisse choir dans un des deux fauteuils, ouvre le livre, lit à voix haute. L’air perplexe, il s’assied dans le fauteuil libre.

N1: Ils lisent ainsi, à voix haute, toute la soirée, une partie de la nuit. Elle se lève, s’allonge sur le lit, s’endort tout habillée. Il l’observe longtemps, avant de se décider à quitter son fauteuil. Au passage, son œil tombe sur le cahier ouvert. Il le referme d’un doigt, le pousse sous une pile de livres. Il retire son pantalon, ses chaussettes, mais garde son caleçon et son t-shirt, enjambe le corps de Florence, et s’allonge dans le mince espace entre elle et le mur.

N2: À son réveil, Florence n’est pas là. Peut-être a-t-il rêvé?

N1: Tu rigoles? Nous avons tout vu. Tout. Tu le sais bien.

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