Solidarité

VILLAGEOIS 1: À Saint-C., nous savons nous serrer les coudes lorsque les vicissitudes de la vie frappent l’un de nous.

VILLAGEOIS 2: Oui.

VILLAGEOIS 1: Je savais que tout le village répondrait à l’appel lorsqu’il a été question de porter secours à Monsieur Delapierre.

VILLAGEOIS 2: Ça, oui.

VILLAGEOIS 1: Nous avons tous été émus par l’épreuve qu’il traversait. La chute des profits de sa compagnie, une chute de sept et demi pour cent! Cela se disait sous le manteau, pour ne pas éveiller la méchanceté des habitants de Saint-D., mais cette situation dramatique risquait de placer les profits de Monsieur Lapierre au deuxième rang derrière ceux du bonhomme Desroches.

VILLAGEOIS 2: De Saint-D..

VILLAGEOIS 1: Nous n’avons écouté que notre cœur, et chacun d’entre nous a contribué, selon ses moyens. J’ai remis, pour ma part, la somme que nous avions économisée depuis cinq ans pour ce voyage dans les pays de grande culture.

VILLAGEOIS 2: C’est où, ça?

VILLAGEOIS 1: Nous l’avons fait avec joie, dans l’élan de solidarité qui a, une fois de plus, fait vibrer notre incroyable Saint-C.!

VILLAGEOIS 2: J’ai vendu ma voiture. Ça a  donné une petite somme.

VILLAGEOIS 1: Pas un seul villageois qui n’ait accepté de contribuer. Ce jour-là, j’ai compris ce que c’était que d’être humain, j’ai goûté les délices de la grâce.

VILLAGEOIS 2: Oui.

VILLAGEOIS 1: Mon voisin a versé la somme qu’il voulait consacrer aux études de sa fille. Qui a besoin d’études, de nos jours? Cet autre voisin a emprunté à un cousin de la ville. Cet autre encore a convaincu sa tante de lui verser son héritage avant de mourir. Quoi d’autre encore? J’en oublie.

VILLAGEOIS 2: Les salaires.

VILLAGEOIS 1: Oui, Monsieur Lapierre va diminuer nos salaires de vingt-cinq pour cent, ce qui nous fait chaud au coeur, parce que nous nous sentons responsables, nous sommes liés au destin de cette puissante famille.

VILLAGEOIS 2: Oui.

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Ce n’est pas banal

Gaston, y a son cellulaire qui sonne, mais y a jamais personne qui répond. C’est dommage, parce qu’il y a urgence, et aujourd’hui, tu aurais apprécié que ça réponde.

Car te voilà mal en point, la jambe gauche prise sous le pneu de ta voiture, comment es-tu parvenu à te mettre, seul, sans l’aide d’un autre idiot, dans une position si inconfortable et probablement douloureuse, du moins elle le deviendra, du moins les conséquences le seront. Et s’il n’y avait que cela! Ta main qui saigne abondamment parce que tu t’es planté un clou, rouillé, oh tétanos oh tétanos, quand tu as voulu te relever sans auparavant te rendre compte des environs, des dangers qui te guettaient, et le pied droit qui s’est cassé quand la jambe gauche s’est gauchement glissée sous le pneu, parce qu’il s’est tordu au-delà de toute possibilité gymnastique, et comme tu as la souplesse d’un pantin de cèdre,  mais ce qui t’agace encore plus, n’est-ce pas, c’est ce fil d’acier qui t’a percé l’oeil gauche, tu ne le supportes pas, si tu te laissais aller, tu crierais, sans savoir toutefois si ce serait de douleur ou de peur, car avoue que tout ce sang qui étale sa belle couleur écarlate autour de toi et sur toi et en toi, car tu as deviné qu’il y avait ça aussi, une ou deux blessures internes, mais puisque tu n’as pas fait ta médecine tu ignores si ce ne sont que des chairs molles ou s’il y a par là un organe, un de ceux qu’on dit vitaux et auxquels on tient absolument même si on ne les a jamais vus, même si l’occasion de faire leur connaissance ne s’est, peut-on dire, jamais présentée.

Gaston, y a toujours personne qui répond. Ne t’en fais pas, ne t’en plains pas, c’est ton destin, c’était écrit.

Tout à l’heure, si tu t’éteignais, faute de sang à battre, tu pourrais laisser sonner ton cellulaire. Qui sait ce que te réserve l’avenir? On finira peut-être par répondre, et au moins, faute de mieux, on verra bien que tu as appelé.

Et ça, Gaston, ce n’est pas banal.

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Souvenirs d’automne

Aujourd’hui (notez que je parle d’aujourd’hui, mais que je pourrais tout aussi bien parler de tous les autres jours, je pourrais, cela s’est vu, se voit, vous le raconter tous les jours, vous parler en somme tous les jours du jour en cours, mais depuis peu je m’exerce à la discipline, vous savez, rigueur, travail, constance, afin d’obtenir un résultat tangible qui, idéalement mais pas nécessairement, peut se calculer en dollars américains (j’aurais pu choisir une autre devise, l’euro par exemple, ou le yen, mais le dollar américain m’est tombé dessus comme un mot, une habitude, et peut-être parce que j’en ai quelques uns, pas beaucoup, un demi centimètres de dollars américains, avec ça on ne va pas loin, certainement pas au restaurant et de nos jours je dirais que ça s’approche du symbole, de l’image du dollar), ce qui me rassurerait dans ces nuits d’angoisse où repasse le film de ma pauvreté future misère, et je vous assure, il repasse souvent, mais au petit matin je ne m’y attarde pas, je me lève et je cours, je file, je me cogne à tous les meubles comme une boule dans un billard électronique, ces trucs qu’on ne trouve plus que dans quelques villages, démodés depuis longtemps, désuets, mais c’est quand même cela, moi, parfois, cette boule bien solide, qui malgré tous ses détours, ses aller-retours, reste constamment bien collée au sol, oui, je les ai bien ancrés les pieds, terre à terre (quoique ma voisine affirmait le contraire, la semaine dernière, lorsqu’elle est venue prendre l’apéro, ou plutôt, lorsque je l’ai invitée, lorsque j’ai insisté devrais-je dire, pour qu’elle reste, parce qu’il y avait déjà trois amis, elle ne voulait pas s’imposer, rentrer dans un cercle auquel elle n’appartient pas, mais eux aussi ils ont insisté si bien qu’à la fin nous avons ri ensemble, sur la même longueur d’ondes comme on dit, nous l’étions, chacun racontait, elle racontait, elle elle leur a parlé de cette nuit où elle m’avait vu courir à moitié nu au milieu de la rue, elle ignorait pourquoi, elle n’avait vu que moi, c’était drôle mais elle a avoué qu’elle a failli appeler la police, elle me croyait en proie à un délire, ou sous l’emprise d’une drogue, elle s’inquiétait pour moi, mais quand elle m’a vu revenir au pas, essoufflé, et rentrer sagement, elle ne s’est plus occupée de moi, et bien sûr mes amis ont voulu savoir de quoi il s’agissait j’ai raconté cette histoire invraisemblable, je dormais, je ne portais qu’un boxer, c’était l’été j’aurais très bien pu dormir nu mais j’avais un boxer, quand j’ai entendu du bruit au rez-de-chaussée, je suis descendu et là, il y avait une femme, une fort jolie femme, qui m’a dévisagé, qui a souri à la vue de mon boxer et surtout des motifs émoticones, quel stupide boxer, j’ai eu un peu honte devant elle, mais lentement je me réveillais, je me suis rappelé que je ne la connaissais pas, que je n’avais invité personne à passer la nuit chez moi, alors forcément ça m’a paru suspect, elle dans mon salon avec son grand sourire, un sourire qui en d’autres circonstance, si j’avais été dans un parc, par exemple, habillé, mais là, c’était saugrenu alors je lui ai demandé, je l’ai interrogé du regard et de la voix, il me fallait savoir ce qu’elle faisait là, ce qu’une si jolie femme inconnue pouvait manigancer dans mon salon en pleine nuit, à mon insu, et sans détour, fort honnêtement je dirais, malgré les circonstances, elle m’a expliqué qu’elle me cambrilolait, qu’elle savait que je possédais cette petite peinture qui valait une fortune, qu’on la lui avait commandée, un amateur, un très riche amateur sud-américain, je l’ai invitée à partir, ça me chagrinait de l’attrister de la contrarier, j’aurais voulu poursuivre la conversation, faire connaissance en somme et établir une relation, sauf que les circonstance ne s’y prêtaient pas, ne s’y sont pas prêtées puisque partir, elle le voulait bien, mais avec ma peinture, qu’elle avait déjà glissée dans une pochette qu’elle tenait sous le bras et que je ne pouvais lui donner, je n’en avais pas les moyens et je me réveillais vraiment de plus en plus, ce qu’elle a vite compris ou simplement s’est-elle lassée de notre petit conciliabule murmuré, parce que depuis le début ce n’était que ça, des chuchotement comme si nous pouvions réveiller quelqu’un, alors que je vis seul, sans chien sans chat, et mettant abruptement fin à notre charmant conciliabule elle s’est précipitée vers la porte, qu’elle a franchie avant que je n’aie pu réagir, me glissant entre les doigts, ce que je voyais bien, parfaitement éveillé maintenant, si bien que j’ai bondi à l’extérieur et je l’ai vue courir vers le bas de l’avenue, je me suis précipité, jambes à mon cou, en boxer à émoticones, mais elle était plus rapide et j’étais nu pied, des cailloux me blessaient les pieds, j’ai abandonné et suis retourné chez moi pour appeler la police, déclarer le vol sans donner les détails de ma conversation avec la brigande, en espérant que les assurance rembourseraient), un homme qui n’avance qu’en terrain sûr, qui limite les risques au risque de rater sa chance), j’ai soufflé les feuilles d’automne toute la journée, ce qui m’a plu, sans que cela ne ranime les souvenirs, comme ça m’arrivait encore il y a une dizaine d’années.

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La cuvette

Il y a des jours où, l’esprit fatigué, l’impulsion dicte nos décisions et nos gestes les plus banaux, mais qui ont, hélas, des conséquences terribles.

J’étais devant la cuve de la toilette, prêt à me libérer d’au moins sept cent cinquante-trois millilitres d’urine, quand j’aperçois un charançon sur le mur, juste au-dessous du rouleau de papier hygiénique. Un horrible charançon dans ma maison! Sans y réfléchir, j’attrape la bête avec un bout de papier, et je la lance dans la cuve. Fini, on n’en parle plus, je retourne à mes pensées.

Eh bien non.

Le charançon était dans l’eau, près du papier. Peut-être pas encore noyé, mais bien là. Le temps d’un clignement d’œil, je regarde à nouveau. Disparu. Plus de charançon. Il aura réussi à sortir de la cuvette, j’ignore comment, mais il s’est sauvé. Sauf que je ne le trouve nulle part dans la salle de bain, pourtant pas mal petite et claire.

Un autre clignement d’œil, et j’avale une grande tasse d’eau! Que se passe-t-il? Je suis nu, immergé dans une piscine. Je ne reconnais rien autour de moi, tout est blanc, et cette piscine ronde, je n’ose y croire, mais croyez-moi, c’est la cuvette! Je baigne dans la cuvette! Je sais que c’est impossible, mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir: je dois nager pour ne pas couler. Évidemment, je me dis que c’est un cauchemar, que j’en sortirai bientôt, mais dans l’intervalle je sens que je ne dois pas me laisser aller. Situation invraisemblable, je présume tout de suite que je me suis transformé en charançon. Ce serait logique, puisque j’ai pris sa place dans la cuvette. Ce n’est pas le cas. Je suis encore moi, humain, mais pas mal rétréci. Un centimètre, et je suis généreux.

Je nage, je nage, je tente de sortir de l’eau, de m’évader de cette prison aqueuse. Impossible, les parois sont trop abruptes, trop glissantes. Je fais la planche, sur le ventre, sur le dos, je nage en petit chien, je ménage mes efforts pour conserver mon énergie, et j’attends que le cauchemar prenne fin.

Comme je vis seul, il n’y a pas de danger qu’on tire la chaîne, mais en revanche, il y a peu de chance qu’on m’aperçoive, diminué et flottant. Alors me vient une idée. Une idée que j’aurais pu qualifier de génie si je l’avais eu plus tôt. Suffit de découper de petits bouts de papier et de les coller sur la paroi en pente de la cuvette, directement sur le devant. Le papier va sécher, et je pourrai m’y agripper pour sortir de l’eau. Et je collerai autant de petits bouts de papier qu’il en faudra pour me tirer de cette cuvette. Ce sera long, j’en suis conscient, mais j’ai enfin trouvé ma voie de sortie.

Alors je colle j’attends, je grimpe d’un pas, je colle à nouveau, j’attends, je grimpe de deux pas. Arrivé au rebord, c’est plus délicat. Comment escalader ce dernier obstacle parfaitement vertical? Je colle de plus longs bouts de papier, afin de m’y agripper, mais à la première tentative, ça cède et je glisse dans la cuvette. Plouf! Petite crotte humaine épuisée! Je ne perds pas espoir. Je colle un nouveau bout de papier, mais cette fois, je suis déterminé à attendre plus longtemps, à attendre le temps qu’il faudra.

J’ai attendu toute une journée, mais ce n’était pas suffisant. Puis j’ai attendu deux jours, trois jours, cinq jours. Au bout d’une semaine, ça semblait enfin solide, mais je n’avais plus, dans les bras, la force de me soulever. Je me suis retrouvé pendu à la paroi verticale, incapable de me soulever jusqu’aux rebords, jusqu’à ma libération. Au bout de douze minutes dans cette position, mes muscles ont lâché prise, et une fois de plus j’ai fait le grand plongeon.

En désespoir de cause, je bois l’eau de la cuvette, je mange des petits bouts de papier, mais je m’amenuise. J’y suis encore, d’ailleurs, je tiens bon. Si vous passez par là, s’il vous plaît, arrêtez-vous chez moi, libérez-moi. Surtout, ne tirez pas la chaîne. Merci.

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Bang bang

Bang bang, je marchais dans le parc quand j’ai entendu cette détonation, bang bang, je ne ne me suis pas inquiété, personne à ma connaissance ne veut me descendre, encore moins payer pour me faire descendre, je me suis à peine retourné, j’avais hâte d’arriver au café car je devais la rencontrer pour la première fois, Éola, quel nom, d’où sort-on des noms comme celui-là, elle avait mis des photos sur son profil mais qui met des photos fidèles, il y en a même qui utilisent encore des photos d’il y a cinq ans, dix ans, alors je verrais, nous avions échangé sur un peu tout, les brocolis, les dalmatiens, les artéfacts précolombiens, on peut dire que nous nous connaissons, ou plutôt que nous entrons dans ce long corridor de la connexion et notre rencontre déterminerait si nous y poursuivrions notre cheminement, dans ce corridor, ou si nous en sortirions abruptement, car se rendre compte de visu a son importance, même pour ceux qui ne jurent que par la fusion des esprits, l’union des âmes, l’équilibre des êtres et autres balivernes, et pour elle aussi, Éola, si ma gueule ne lui revient pas je le verrai tout de suite je le lui ai dit ne soit pas troublée on se serre la main on se dit c’est pas tout à fait ça on se souhaite bonne chance et on n’en parle plus, elle a acquiescé, bang bang, à force de les entendre ces coups de feu, je finis par m’y attarder, pas que soudainement je me crois la cible de qui que ce soit, mais des accidents surviennent tous les jours, ce serait trop bête d’arriver auprès d’Éola avec une balle dans l’épaule, ou pire, dans un poumon, au milieu du front, surtout si on ne peut pas l’expliquer, parce qu’il n’y a pas d’explication ou parce qu’on ne peut plus rien, et c’est pourquoi je m’arrête près d’un arbre, je me retourne prudemment pour constater l’état et, avec un peu de veine, la nature de la fusillade en cours, mais on s’en doute, c’est toujours comme ça quand on espère mettre le doigt sur la vérité, je ne vois rien, ni tireur ni victime, pas même de public aux abois, pas de panique dans les allées du parc, j’y suis bien seul avec ma démarche légèrement pressée, ma cavalcade vers Éola au nom qui me rappelle mon enfance sur les hauteurs de la côte Atlantique, si bien que devant ce vide apparent, car je sais que je n’ai pas rêvé, qu’il y a eu au moins trois série de bang bang, je décide, pour éviter un retard malvenu pour un premier rendez-vous, surtout si elle me plaisait, surtout si je lui plaisais, de reprendre mon chemin vers le café, à peine deux cent mètres maintenant, je vois la devanture là-bas, peut-être m’a-t-elle déjà aperçu, mais ne lèverait pas la main, pas d’enthousiasme excessif avant d’être fixé sur la personne, bang bang, ça ne s’arrêtera jamais, où donc sont-ils tous passés, mes concitoyens que normalement je devrais croiser dans ces sentiers, peut-être devrais-je les imiter, abandonner l’idée de ce rendez-vous avec, somme toute, une inconnue, une comme six autres précédemment, ça mène toujours à un cul de sac, bang bang, une douleur à l’épaule, une brûlure, du sang, j’ai bien fini par en capter une, de toutes ces balles qui volent aujourd’hui dans le parc, un ricochet peut-être, et ce sang qui coule sur ma chemise, je vais l’effrayer Éola, comment lui expliquer que je me suis pris une balle qui ne m’était pas destinée, je verrai dans ses yeux la suspicion, elle se méfiera malgré ses paroles réconfortantes, malgré ses soins en attendant l’ambulance, car si le sang continue à couler il ne m’en restera bientôt plus et je ne la reverrai pas, elle s’éclipsera, je ne pourrai pas même tenter de lui expliquer en ligne, son profil me sera interdit, et tout sera à recommencer avec une autre, bang bang, dans le dos, au point où j’en suis, vous pouvez bien me faire saigner de partout, je ne la verrai pas, c’est maintenant certain, je peux tacher de sang tous mes vêtements, qui s’en souciera, bang bang, ce revolver au-dessus de ma tête, je m’endors, je me sens sombrer, ce n’est pas le sommeil mais je n’ose pas y croire, quelle aberration, pourquoi serai-je la cible, et de qui s’il vous plaît, qui est cette personne derrière le revolver, attendez avant de tirer un dernier coup, votre visage s’embrouille, oui c’est cela, approchez vous, ce visage, je le connais, je l’ai vu, Éola, nous avions pourtant rendez-vous au café, nous avions rendez-vous, Éola, bang bang.

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Feuilles d’automne

MICO: Ma voisine se cache sous les feuilles mortes!

AGENTE DROUIN: Ça ne nous intéresse pas. Votre voisine, elle peut se cacher, ou ne pas se cacher, cela nous laisse indifférents.

MICO: Je soufflais les feuilles, voyez-vous, pour que ce soit propre autour de la maison, et j’ai retrouvé la casquette de mon garçon, les écouteurs de ma fille, le porte-clefs de ma femme, et ma voisine, la femme de mon voisin!

AGENTE DROUIN: Elle n’avait pas été portée disparue.

MICO: Vous ne comprenez pas? Elle se camouflait! Depuis des jours elle se cachait sous les feuilles! Elle était là en mission, voyez-vous. Ça me donne froid dans les omoplates.

AGENTE DROUIN: Si vous avez besoin d’un orthopédiste, c’est la porte d’à côté.

MICO: C’est de l’espionnage industriel, madame l’agente. Très grave, conséquences lourdes, condamnation impérative.

AGENTE DROUIN: Il n’y a pas d’industrie. Votre plainte est irrecevable.

MICO: L’industrie, c’est moi! Je suis l’industrie! Je travaille dans mon sous-sol, consultant en consultation pour futurs consultants en déploiement des forces intrinsèques. J’ai onze clients. Ma voisine, elle veut me les voler!

AGENTE DROUIN: Vous imaginez des complots, monsieur, comme votre autre voisin, celui du bout de la rue.

MICO: Lui, c’est un dégénéré. C’est différent. Moi, je suis la victime d’un espionnage automnal. Voyez ces photos que j’ai prises avec mon téléphone. Vous le voyez bien, non? Elle est bien là, ma voisine, à moitié ensevelie sous les feuilles?

AGENTE DROUIN: Ça ne prouve rien. Votre histoire ne tient pas debout.

MICO: Chaque jour, imperceptiblement, elle s’approchait de la maison, sous les feuilles. Si je n’avais pas soufflé les feuilles, elle y serait encore. J’imagine que son mari a trouvé un moyen pour la nourrir. En tout cas, elle ne sentait pas bon. Le visage et les mains souillés par la terre grasse. Vêtements humides, qui avaient commencé à se décomposer avec les feuilles au-dessus. De là où elle s’était ensevelie, elle pouvait très bien m’entendre, capter mes conversations secrètes, lorsque ma fenêtre était ouverte. J’ignore la quantité d’informations qu’elle a pu emmagasiner, je n’ai pas encore évalué l’ampleur des dommages, mais j’en tremble.

AGENTE DROUIN: Qui se cacherait sous les feuilles pour vous espionner? 

MICO: Ma voisine! Vous avez bien vu les photos!

AGENTE DROUIN: Vous délirez, monsieur.

MICO: Je reconnais que cela est incroyable, que tout esprit rationnel, et même pas rationnel, juste sensé, oui, tout esprit sensé rejetterait l’idée qu’une personne puisse se cacher sous les feuilles pendant plusieurs jours pour tenter de tirer les secrets de la réussite d’un éminent consultant en consultation pour futurs consultants. Je le reconnais. Je vous le concède. Je me range à vos côtés sur ce point.

AGENTE DROUIN: Vous n’y êtes pas, mon pauvre, mais pas du tout. Je ne me suis pas cachée sous les feuilles pour vous espionner, mon petit, mais pour espionner votre femme.

MICO: Anniette?

AGENTE DROUIN: Je voulais savoir ce que mon mari, mon père et mon frère lui trouvent.

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Le silence de la chocolatière 

Paulina, chocolatière, fabrique des chapeaux de paille du matin au soir, que sa fille Alina vend en ligne. Ça ne rapporte pas beaucoup, beaucoup moins que les chocolats, mais Paulina ne se plaint pas.

MR LACOURCIÈRE: Alors, pourquoi elle ne fait plus de chocolats?

Cela, nous aimerions aussi le savoir, mais Paulina reste silencieuse là-dessus. Voici toute l’information dont nous disposons, et qui est le fruit d’une longue enquête auprès des principaux témoins, des caméras de surveillance, et de l’imagination d’un apatride. Donc, mardi le 28 septembre, Paulina est entrée dans sa chocolaterie comme d’habitude, à sept heures et demie. Son employée, Tolania, est arrivée une heure plus tard. Elle a préparé les étalages, les échantillons, et à neuf heures, elle a ouvert la boutique. Toute la journée, des clients, des clientes, ont acheté du chocolat. Comme tous les jours, Tolania est partie à seize heures trente, dès l’arrivée de Macialona, qui est restée jusqu’à la fermeture, à vingt et une heures. Paulina a travaillé jusqu’à quinze heures, à confectionner ses chocolats, à inventer de nouvelles formes, de nouvelles saveurs. De retour chez elle, elle a lu Nothomb, elle a préparé le repas avec Alina, elle a écouté un film de David Lynch. Le lendemain matin, elle a quitté sa maison comme d’habitude, mais ne s’est jamais rendue à la chocolaterie. Nous ignorons ce qu’elle a fait, elle ne réapparaît sur le radar qu’à midi trente, au Café de Paris, où elle a mangé une salade, bu un café, en silence. À huit heures trente, Tolania s’est heurtée à une porte close, a tenté de joindre Paulina au téléphone, mais en vain. Même chose pour Macialona à seize heures trente, qui est retournée chez elle sans comprendre. Les deux vendeuses ont appris qu’elles n’avaient plus d’emploi deux jours plus tard, quand elles ont fini par rejoindre Alina, qui n’a toutefois pas pu leur fournir d’explication, puisqu’elle-même nageait dans le mystère le plus complet.

MR LACOURCIÈRE: Mais depuis, Paulina, elle n’a rien dit?

Paulina ne parle plus. Depuis l’abandon de la chocolaterie, elle reste muette, sauf peut-être dans ses rêves, mais cela, nous n’avons pas pu le vérifier. Nous avons tenté, fictivement, de tirer les vers du nez à sa fille, Alina, mais nous n’en avons rien obtenu. Un refus total de coopérer, ce qui rend tout ceci bien compliqué, et nous chagrine plus que tout, puisqu’en ce pluvieux mois de novembre, nous errons plus que jamais. Comment en sortirons-nous, si les principaux personnages nous lâchent, si personne n’y met du sien? Je ne vous le demande pas à vous, Mr Lacourcière, je le demande à tout vent!

MR LACOURCIÈRE: Paulina est passée des chocolats aux chapeaux sans un mot?

Tout à fait, sans même annoncer que la chocolaterie était fermée, sans payer les fournisseurs, rien. C’est Alina qui a fermé boutique, non sans avoir tenté de convaincre Paulina de reprendre ses moules. Selon nos constatations éloignées et préliminaires, aucune dépression ou aliénation ne serait en cause, mais nous avouons que nous ignorons si une Paulina, ça peut, ou pas, sombrer. Changer de vie sans fournir de motif est un geste éminemment subversif, en tout cas, il l’est pour nous, qui depuis le début des débuts tentons de mettre de l’ordre dans ce capharnaüm.

MR LACOURCIÈRE: Est-ce que l’avenir s’est fermé, avec Paulina?

Pas encore, pas tout à fait, mais notre patience, et celle de tous nos collaborateurs, finira par  s’étioler. Nous ne ferons pas le pied de grue devant sa porte pendant des années pour savoir pourquoi une chocolatière a quitté ses chocolats. À l’autre bout de la ville, des êtres complexes et troublés assassinent, torturent, violent, et à l’autre bout du pays, des corrupteurs corrompent, des trafiqueurs trafiquent, des clowns sont couronnés. Notre attention devra s’y porter, devra y voler. Paulina, un jour, nous devrons l’abandonner.

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L’inspiration d’un coureur automobile 

Jasper a donné rendez-vous à Danny sur la Promenade des Poêlons, nommée en l’honneur de la fabrique qui a fait la réputation de la ville jusque et autour de la capitale. On y produit des poêlons d’une très grande qualité. Ils coûtent peut-être un peu plus cher, mais ils vous serviront jusqu’à votre dernière omelette.

JASPER: J’ai pris une grande décision, une décision qui transformera ma vie.

DANNY: Encore? Tu sais que tu m’as diablement inquiété. Me donner ce rendez-vous mystérieux sur la Promenade des Poêlons, ce n’est pas dans tes habitudes, je croyais qu’il t’était arrivé malheur, que tu m’annoncerais un cancer des glandes lacrymales, une sclérose déraisonnable, une embolie incurable! Pourquoi cette mise en scène, ce cérémonial superfétatoire?

JASPER: Justement!

DANNY: Ça ne m’éclaire pas.

JASPER: J’aurais pu te parler comme d’habitude, mais il me fallait autre chose, vois-tu, quelque chose de complètement inutile. Mais inspirant.

DANNY: Viens-en au but, ton charabia m’embrouille, et je dois retourner au bureau dans quinze minutes.

JASPER: Vu l’état de ma carrière de coureur automobile…

DANNY: Qui a duré six mois.

JASPER: … où j’ai perdu mon innocence et mes illusions…

DANNY: Et plus de cent mille dollars. D’ailleurs, je te rappelle que tu me dois encore vingt-deux mille dollars.

JASPER: … je me suis recueilli, j’ai médité, lévité, cogité…

DANNY: Et trouvé un plan de remboursement?

JASPER: … jusqu’à ce qu’une illumination m’inonde de ses révélations qui…

DANNY: Je crains le pire.

JASPER: … m’ont enfin fait comprendre ce que serait dorénavant ma vie, toute ma vie!

DANNY: Tu vas enfin t’enrichir? Comment est-ce possible?

JASPER: Ma fortune se fera malgré moi. Je pénètre dans le temple de ma nouvelle vocation.

DANNY: Ça se corse. Je te le dis sans détour, je ne suis pas en mesure de te prêter davantage.

JASPER: Comment ai-je pu me méprendre ainsi jusqu’à ce jour!

DANNY: Te voilà au point où tu dois conclure. De quoi s’agit-il? Dis-le sans détour, avoue tout!

JASPER: Je serai écrivain. Écrivain de romans. Voilà.

DANNY: Oh mes aïeux! Tu n’as jamais lu un livre, comment peut-on se faire écrivain quand on n’a jamais lu un seul roman? Cette aventure me paraît encore plus hasardeuse que la course automobile.

JASPER: J’ai lu les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon. Hier. Enfin, je l’ai commencé le mois dernier, et je l’ai terminé hier. Maintenant que j’ai du vocabulaire, que je suis inspiré, j’aurai une brillante carrière d’écrivain!

DANNY: Ah! Diantre! Quelle catastrophe! Qu’est-ce qu’il racontera, ton roman?

JASPER: Ma carrière de coureur automobile. Mais je changerai les noms, et j’inventerai un peu. Je copierai les faits divers les plus émouvants, il y aura un peu de sexe, et tout ça mis ensemble, ça fera très moderne. Et ne t’en fais pas, mon héros, dans le roman, il te remboursera. Tout.

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Belles-soeurs 

CLAIRE: Salut Amanda, c’est bien Amanda, oui, bien sûr Amanda mais j’ai eu un moment de toute, car vois-tu je ne t’avais pas encore vue, je sais que tu as rendu visite à notre famille la semaine dernière, dans la maison de mon grand-père, avenue Dunlop, je n’y vais jamais, mon grand-père et sa morale m’ennuient, oui je sais il excelle à se peindre un visage sympa, n’en parlons pas, des histoires de familles, de vieilles familles, chauves-souris et araignées, vieilles pierres poisseuses et pelouses vaines, je préfère te voir ici, Amanda, Amanda et Jean-François, mon petit frère, tu étudies en ingénierie, médecine, mathématiques, tu fais ton droit, tes premières classes de psychologie, criminologie, sociologie, anthropologie, tu t’es inscrite en lettres, françaises, anglaises, américaines, africaines, tu as toujours rêvé d’histoire, d’études asiatiques, de linguistique, de politique, est-ce le droit commercial ou le droit international, ou l’administration publique, l’économie, la pédiatrie ou la gérontologie, car il y a la cardiologie, la chirurgie, la dermatologie, excuse-moi, Amanda, je ne me suis pas renseignée, j’ai su il y a cinq minutes à peine que tu venais, que tu étais, que toi et mon petit frère, je ne tiens pas à savoir, je ne veux pas savoir, je dois partir, dans quelques minutes je partirai, à quoi bon, dans ce cas, n’est-ce pas?

AMANDA: Je ne suis pas étudiante, je chante. Du matin au soir, je chante. Mais pas en ce moment, patemment.

CLAIRE: Patemment?

AMANDA: Jean-François m’attend. Ou peut-être, j’attends Jean-François. C’est cela, patemment.

CLAIRE: Encore patemment! Et où est-il, s’il te plaît?

AMANDA: Juste avant que tu n’arrives, il quittait l’appartement pour aller payer l’appartement. Il le fait tous les lundis à neuf heures précises.

CLAIRE: Patemment?

AMANDA: Faire ta connaissance était un événement. Maintenant, je vais chanter. Je dois chanter, c’est ainsi.

CLAIRE: Je dois partir, j’allais partir, mais je passais voir mon frère, faudrait que je le vois, puisque je suis là pour ça.

AMANDA: Tu es là, la la la la, tu es là, la la la la, pour ça, ça ça ça ça, et le ciel qui change, il faut que l’on range, le commun et l’étrange, ce qui nous démange…

CLAIRE: Après une patineuse, voici un rossignol! J’aurai bientôt de la famille une indigestion, une régression.

AMANDA: Attends ici et tais-toi, je chauffe ma voix, oh oh oh, ah ah ah, la la la, la la la la.

CLAIRE: Nous nous entendrons à merveille, Amanda. Mais je crains qu’on ne se voie plus. Le temps, l’espace, tout ce qui les remplit, ça nous séparera, la la la.

AMANDA: Tout vu, patemment, tout su, patemment, en en en.

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Deux monts circonvoisins 

Parfois, il suffit de trois maux pour se rendre à l’évidence: impossible d’escalader plus d’une montagne à la fois, je l’ai appris à mes dépens lorsque j’ai tenté de gravir d’un pied le Mont-Dia et de l’autre le Mont-De. Ça m’a écartelé comme vous n’en avez pas idée, et c’est sur une civière tirée sur des chemins écartés par une Miata que je me suis retrouvé dans un des hôpitaux les plus ignobles qui puissent s’imaginer. Adducteur déchiré, poignet foulé, cartilage du nez dévié.

Je ne me plains pas, je l’ai bien cherché, je mérite ces maux et quelques autres, merci. Peut-être ne verrai-je jamais les sommets Dia et De. Il y a des photos sur internet, je les ai vues, mais ça ne suffit pas. Quand je serai remis, est-ce que je voudrai toujours atteindre ces hauteurs? Elles auront peut-être disparu, ou alors j’aurai pris le train pour ce pays, là-bas, qu’on dit si cela et cela.

C’est dans un bar qu’on m’a parlé du Mont-De, par hasard, et je crois que j’écoutais avec une attention plus grande que les autres types, car j’eus l’honneur d’en entendre l’histoire géologique jusqu’à l’aurore. Pour ce qui est du Mont-Dia, le hasard n’était plus de la partie. C’est un peu à cause de l’histoire du Mont-De que j’en suis arrivé au Mont-Dia, et quand j’ai compris que les deux se côtoyaient, vivaient en quelque sorte sous le même toit, j’ai décidé de conquérir celui-ci afin d’atteindre celui-là. J’ignorais, il est vrai, leurs situations géographiques précises, croyant que pour monter sur le De, il fallait d’abord franchir le Dia, craignant que le Dia ne me cache le De.

Ce n’est qu’une fois sur place que j’ai compris que De et Dia étaient côte à côte, face à moi qui arrivais du sud. Pris entre deux monts, je me suis blessé, aveuglément.

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