La guerre

Le général Piouster s’inquiète. Les troupes du village ennemi avancent sur Danroche-sur-Lévy, l’odeur de la défaite empeste les rues et la campagne autour.

PIOUSTER: Comment, mais comment est-ce possible! Tout ça, Monsieur le Maire, à cause de votre radinerie! Combien de fois l’avons-nous répété! Il fallait investir dans nos services secrets, plutôt que d’offrir d’obscènes pensions à nos espions! Nous voilà dans de beaux draps!

SECRÉTAIRE: Qui ne le resteront pas longtemps.

MAIRE: Nous avions de bons renseignements, Général. Nous savions tout ce qui se tramait dans leur village, nous avions dressé une fiche d’information sur chacun des citoyens qui y vivaient. Comment deviner qu’ils nourrissaient des forces supplémentaires sur une base dissimulée dans la région la plus sauvage de la vallée?

PIOUSTER: Les espions, Monsieur le Maire, servent à ça, savoir ce que nous ne devrions pas savoir. Pas à nous raconter ce que tout le monde sait.

MAIRE: Si nous capitulons, ils ne nous épargneront pas. Ni vous. Ni moi.

SECRÉTAIRE: Et moi?

MAIRE: Pas question d’abdiquer. Nous ne nous rendrons jamais.

PIOUSTER: On m’avise à l’instant que les troupes ennemies sont en vue. Elles avancent à une vitesse folle.

SECRÉTAIRE: Pour ma part, si vous n’avez plus besoin de moi, je…

MAIRE: Taisez-vous. Ce n’est pas le moment. Écrivez. Notre descendance aura besoin de nos décisions héroïques. Général, à quelle vitesse avancent-ils? De combien de temps disposons-nous?

PIOUSTER: Ils avancent à cinq kilomètres à l’heure!

MAIRE: Mais c’est impossible! Techniquement, physiquement, gérontologiquement, impossible!

PIOUSTER: Ils disposent d’une technologie dont nos troupes ne peuvent pas bénéficier. Parce que vous avez réduit les budgets, Monsieur le Maire. Nous sommes cruellement désavantagés.

MAIRE: Quelle technologie? Tout le monde veut toujours de la technologie! 

PIOUSTER: Des marchettes électriques, Monsieur le Maire. Ils en ont tous. On me dit que les soldats des bataillons qui se cachaient dans la vallée peuvent pousser ces machines à des vitesses encore plus élevées!

SECRÉTAIRE: La vitesse tue.

MAIRE: Appelez-en au courage de nos troupes!

PIOUSTER: Nos troupes, elles piétinent, Monsieur le Maire. Nos soldats s’effondrent, et tous ne se relèvent pas, et ceux qui y parviennent y mettent un temps fou. Leurs soldats des bataillons secrets ont la jeunesse pour eux!

MAIRE: La jeunesse? Quel âge ont-ils?

PIOUSTER: À première vue, on m’indique qu’ils auraient entre quatre-vingt-deux et quatre-vingt-cinq ans.

MAIRE: Impossible!

SECRÉTAIRE: J’aimerais bien les voir!

PIOUSTER: Nous avons mis nos plus jeunes au premier rang, mais l’espoir s’amenuise à chacun des pas de l’ennemi.

MAIRE: Quel âge ont nos plus jeunes? Quel est leur degré de mobilité?

PIOUSTER:  De quatre-vingt quinze à quatre-vingt-dix-sept ans. Notre bataillon d’élite. Aucun d’eux ne peut rivaliser avec les soldats armés de marchettes électriques. Certains ont bien essayé, Monsieur le Maire, mais avec d’horribles résultats.

MAIRE: N’y a-t-il donc plus personne dans le village qui puisse marcher sous notre drapeau?

PIOUSTER: Depuis l’établissement de la conscription, seuls les moribonds sont exclus du service militaire.

MAIRE: C’est donc la fin? La fin des fins, qui s’approche?

PIOUSTER: Par votre faute, cela ne fait plus aucun doute.

SECRÉTAIRE: Ça va chauffer.

MAIRE: C’est inéluctable?

PIOUSTER: Affirmatif.

MAIRE: Aidez-moi, soutenez-moi, voulez-vous? Je veux me tenir debout quand notre heure arrivera. Écrivez-le, s’il vous plaît. Le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi.

PIOUSTER: Vous voulez vraiment vous lever? Ils n’investiront pas la ville avant une bonne dizaine de minutes, ils ne prendront pas la mairie avant une quinzaine de minutes. Vous tiendrez si longtemps, debout?

MAIRE: Je croyais la chose imminente. Vous avez raison, ne précipitons rien. Vous, cher secrétaire, allez à cette fenêtre, et avisez-moi dès qu’ils approchent. Mais écrivez déjà que le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi. On ne sait jamais.

SECRÉTAIRE: Je veux bien. Mais ma vue étant ce qu’elle est, je ne les verrai qu’au moment où ils atteindront la mairie.

MAIRE: J’aurai bien le temps de me lever. Si vous m’aidez.

PIOUSTER: Soyons courageux. Je suis prêt à leur offrir une résistance à tout casser!

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Les histoires débiles 

Une terre de pierres et de sable gris. Un ciel gris. À l’horizon, la terre et le ciel se fondent. Comment deux femmes ont-elles pu aboutir là? Cela mériterait enquête, investigation, perquisition.

ZAIRA: Je pourrais te raconter une histoire triste, vraiment très triste.

VALDA: Tout le monde vit des histoires tristes.

ZAIRA: L’histoire d’une petite fille qui a toujours pardonné à sa mère qui la torturait, qui un jour fut abandonnée sur un chemin forestier, qui survécut, pardonna à nouveau, et finit par soigner sa mère vieillissante qui l’a déshéritée au profit d’un petit voyou avec qui elle avait eu une aventure sept ans plus tôt.

VALDA: Tout ce qu’on peut raconter. Tu pourrais donner beaucoup de détails, pour m’attirer vers cette petite fille comme vers un aimant. Je pleurerais, certainement. Mais ça, tout le monde le fait. Pour pleurer, il y a déjà tout un stock d’histoires disponibles.

ZAIRA: On aime les histoires qui nous font pleurer. On les adore.

VALDA: Regarde autour de toi. Tu as vraiment envie de pleurer. Je veux dire, pleurer davantage?

ZAIRA: Pleurer, c’est doux. C’est une caresse.

VALDA: Fais-moi rire, fais-moi grincer des dents. 

ZAIRA: Ton problème, il est là. Tu es ici, mais tu aimerais ne pas y être. Alors tu te vois ici, tu t’observes ici, plutôt que de vivre pleinement ta présence.

VALDA: Ça ne te suffit pas d’être ici, et de ne pas savoir pourquoi?

ZAIRA: Je suis ce qu’il y a de plus important pour moi. Tu es ce qu’il y a de plus important pour toi. Alors, je veux pleurer. Pénétrer mon être et bercer mon âme.

VALDA: Même si je voulais, je ne parviendrais pas à jouer ce jeu. Du moins, pas longtemps.

ZAIRA: Je te demande si peu, pourtant. Une histoire triste, de temps en temps. Pas tous les jours, je veux bien, mais pas jamais.

VALDA: Regarde tout ce sable, ces pierres. Pourquoi es-tu ici?

ZAIRA: Parce qu’être ici, on le peut.

VALDA: Toi et tes slogans! Tu ignores totalement pourquoi tu t’es retrouvée ici, et je l’ignore totalement aussi. C’est ça, notre réalité. Est-ce assez saugrenu à ton goût? Je ne peux pas te raconter une histoire triste, ma pauvre Zaira, parce qu’au-delà de la tristesse, il y a cette absolue absurdité.

ZAIRA: Alors tu ne vas me raconter que des histoires débiles, comme tu le faisais avant?

VALDA: Avant que tu ne t’enfonces dans cette lubie de tristesse, oui. Que des histoires débiles. Parce que je suis vivante. Parce que ces histoires débiles parlent de nous, chacune d’entre elles.

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Le gala 

Pour le gala d’Yvan le Grand, il y aura un concert ce soir. Trompettes et guitares fuzzées, il y aura deux batteries et trois chanteurs, un piano. Les Berry viendront très tôt, tous les quatre en silence. Pour les rires et les éclats, il y aura bien sûr la troupe des Picards. Tous les garçons, même les plus petits, toutes les filles, celle qui chante, celle qui s’égosille, celle qui balbutie. Même la vieille viendra faire son tour ce soir. Elle apportera son philtre, ce sera burlesque, nous danserons. Comme Yvan le Grand connaît tout le monde, de la ville jusqu’à la forêt, ce sera la foule. Les acrobates se pointeront plus tard. Ils grimperont dans les rideaux, s’accrocheront aux commodes, se balanceront aux lustres. Ils finiront derrière le bar où ils boiront les pieds au ciel. Les étudiantes taperont du pied, les étudiants frapperont des mains, il y aura du rythme et des couleurs joyeuses. Ce sera la fête, ce sera la joie, et un à un défileront les solitaires. D’abord le physicien bûcheron, puis le millionnaire timide, l’institutrice anglaise, le cascadeur attique, la tricoteuse flave. N’oublions pas ce couple rare, l’ours Marcel et Roger le loup. Pour le souvenir, pour les jours suivants, un poète borgne photographiera. Nous aurons un album, nous aurons mille albums, la fête des fêtes. Et l’an prochain, pour le gala d’Yvan le Grand, nous recommencerons.

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Ma vie se comporte incongrûment

Désert du Kalahari, treize heures. Il fait chaud, très chaud. Un Américain rencontre une Italienne qu’il connaît, par hasard.

CARL: Mais c’est bien toi, Dina, c’est bien toi! Quel petit, tout petit, plaisir de te voir!

DINA: Je cherchais la solitude, voilà que je te trouve. Je voulais méditer, voilà que je cause.

CARL: Tes cheveux sont plus courts que la semaine dernière.

DINA: Oui. Ils ont légèrement poussé, ce qui a courbé la base et donné cette illusion. Tu sais s’il y a des oasis par là?

CARL: Ils les indiquent dans le guide touristique. Tous.

DINA: C’est bien.

CARL: J’ai laissé le mien à l’hôtel.

DINA: Moi aussi. Je ne cherche pas les oasis, je ne fais que de la conversation.

CARL: Tu es passionnante. Et Italienne.

DINA: J’ai mangé beaucoup de calamars à ton party surprise.

CARL: Pour une surprise, c’était improbable!

DINA: Il y avait une cause?

CARL: Mon anniversaire. Alors, j’étais surpris. J’ignore qui a organisé la chose, mais les circonstances suggèrent que c’est quelqu’un qui a accès à ma villa. Un homme peut parfois être décontenancé par la multitude des aléas qui s’agitent sur le mobile au-dessus de sa tête.

DINA: Tu es un homme, un homme qui possède un joli braque allemand.

CARL: Tu t’es amusée?

DINA: Oui, oh oui, jusqu’à ce que j’oublie de cesser de boire et de voyager dans ta pharmacopée.

CARL: Ce n’était pas la mienne, mais celle d’Edgar Allen-Poe. Il l’entrepose chez moi, pour éviter que sa logeuse ne lui vole tout.

DINA: Tous ces gens, je n’en connais pas autant moi-même, et pourtant j’ai des relations en Italie, en Espagne, en Écosse, en Allemagne, à Oulan-Bator, à Stockholm, à Dampierre-sur-Blévy, à Shawinigan, à Bora-Bora et Saint-Louis-du-Ha! Ha!.

CARL: Je ne les ai pas tous reconnus, alors j’ignore si je les connais. Toi-même, je ne t’avais jamais vue auparavant, et pourtant, tu étais là.

DINA: C’est Winston. Winston Churchill qui m’a demandé de l’accompagner.

CARL: Je vois. Ça expliquerait donc la présence de Timothy Leary. Et de Francis.

DINA: Francis, je l’aime.

CARL: Tu n’as pas chaud? Trop chaud?

DINA: J’ai une envie folle de t’embrasser. Mais tu ne me plais pas. Séparons-nous dans ce désert. Retrouvons-nous au prochain party surprise.

CARL: Ma vie se comporte incongrûment. Je doute que nous nous retrouvions, si nous nous quittons.

DINA: La vie est effrontée. Embrassons-nous tout de même, voilà. Et maintenant, adieu, je pars méditer, et tant mieux si je trouve une oasis, peut-être qu’un scaphandrier en sortira triomphant, m’aimera, me fera quelques enfants dont nous ne saurons que faire, et ce sera déjà le temps de rentrer en Italie.

CARL: Adieu, je me ferai coiffer à la byzantine, barbe et tout, et j’irai galoper sur les chevaux de Saint-Marc.

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Tout de mon héros 

C’est un héros, oui c’est un héros, il l’est pour moi, il l’est pour des millions, et même s’il est mort depuis longtemps, il l’est encore pour moi, il l’est encore pour des millions. Vendez-moi ce stylo avec lequel il a écrit à sa maman, vendez-le-moi mille, deux mille, dix mille dollars, faites vite avant que d’autres l’achètent, d’autres plus riches, d’autres plus désespérés. Je veux cette mèche de cheveux, je la veux, même si je sais qu’il y en a des centaines semblables de par le monde, même si son coiffeur s’est enrichi, je la veux, j’ai ce qu’il faut pour payer, je paierai bien, bien mieux que ces sombres amateurs. Ce papier qu’il a déchiré, il est pour moi, gardez-le moi, vous obtiendrez de moi plus que vous n’avez jamais obtenu pour un bout de papier déchiré, parce que je sens que je dois lui ouvrir la main, ma vie veut l’absorber, il n’est pas encore à moi, mais nous sommes liés, une relation que rien ne pourrait détruire, respectons le destin, cédez-le-moi! Il m’en faut plus! Beaucoup plus! Trouvez-moi autre chose, n’importe quoi! Trouvez! Cherchez! Fouillez! Auscultez! Il m’en faut plus! C’est un besoin, une nécessité, une abstractivité tant que vous voulez! Dénichez, découvrez, exhumez-moi tout, des rognures d’ongles, un pneu de sa seconde bicyclette, un débris de verre, une capsule de bouteille de bière, un liège d’un de ses Bordeaux, un poil de son chat, une brosse à dents écrasée, un pansement, un pépin de pomme, une punaise qu’il avait plantée au-dessus de sa table de travail, une branchette qu’il a cassée lors d’une promenade, une chaussette, la porte de son frigo, le moteur de son frigo, le tiroir à légumes de son frigo, une empreinte même partielle, une peinture qu’il a admiré, un fragment d’un trottoir où il a marché, un paysage qu’il a contemplé, l’océan où il a plongé. Tout, je vous dis, je veux tout! Et même un peu plus. S’il vous plaît.

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La révélation de Monsieur Godbout 

Tu veux être présidente du Festival de la corneille? Appelle-moi, rencontrons-nous, établissons les bases d’une famille dont on parlera encore dans deux cents ans, une famille qui imprimera sa marque sur le devenir de notre nation, sur la marche du monde, sur les extrapolations interplanétaires. Nous aurons quatre enfants, peut-être cinq, et nous les investirons du sens profond de leur mission. Ils poursuivront notre œuvre, nous serons eux, ils seront nous, ce sera l’apothéose pour chacun de nous.

C’est simple, tu peux me joindre par téléphone ou courriel, je travaille de huit à cinq, j’ai toutes mes soirées, tous mes week-ends. J’adore le bowling, je participe à tous les championnats, et même si je ne gagne jamais, j’y retourne. Esprit sportif, on me dit positif, mes collègues et ma mère m’aiment. Je sais faire la cuisine, je fais mon ménage moi-même, je répare ma voiture et mon vélo, et je suis ouvert à suivre des cours de danse, en ligne, en cercle ou sur le tas.

Cette inspiration, ça vient de mon voisin. Monsieur Godbout, il a eu une révélation, hier durant la nuit. Il a rêvé que je quittais mon boulot au Bureau des plaintes du Service d’urbanisme, pour m’envoler vers la grande vie avec la présidente du Festival de la corneille. Il m’a tout raconté, tout décrit, alors quand j’ai vu ta photo dans le journal, j’ai tout compris. Peut-être n’étais-tu pas au courant de cette révélation? Je te laisserai, ci-dessous, le numéro de Monsieur Godbout, il te donnera les détails. Ils sont là, purs et essentiels.

Tu trouveras ma photo sur mon profil Facebook, mais ne te laisse pas déconcerter par ce cliché, puisque notre destin est tout tracé. Je fais un mètre quatre-vingt, quatre-vingt-quatre kilos, cheveux bruns foncés, yeux marrons. Je mange sainement, je ne bois presque pas, je ne fume presque pas, et je suis d’un naturel enthousiaste.

Future présidente du Festival de la corneille, j’ai déjà trop parlé. Unissons-nous au plus vite, puisqu’il doit en être ainsi. Il y a un banc en face du Bureau des plaintes du Service d’urbanisme, tu peux m’y attendre à dix-sept heures ce soir, je t’y rejoindrai. Nous pourrons entreprendre sur-le-champ la confection de notre premier héritier. Évidemment, j’aurai déjà remis ma démission, pour me consacrer à notre nouvelle existence.

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Coup de cœur 

J’étais entré dans ma librairie préférée, celle qui a conservé ses bibliothèques en vrai chêne, son plancher en érable véritable, ses chaises en pur pin. On y sent l’âge, et même plus, l’histoire! Respirer l’odeur du vieux papier, s’arracher les yeux pour lire sous l’éclairage blafard, chercher pendant des heures un livre qui est là, quelque part, que le libraire se rappelle avoir rangé, mais sans savoir où exactement, quel bonheur!

Mais ce matin, quel malheur! Quand j’ai poussé la porte, ça m’a sauté aux yeux tout de suite. Du sang! Partout, sur plusieurs rayons, sur les tables, sur l’érable usé du plancher, de longues gouttes de sang déformées et sur un rayon, à gauche du bureau du libraire, entre Ducharme et Duras, une masse rougeâtre, molle et gouttant sur les rayons inférieurs.

J’ai bien voulu interroger le libraire, lui demander les raisons de ce changement de décor, mais tout de suite des policiers sont entrés et l’ont emmené à part pour s’entretenir avec lui. Qu’à cela ne tienne, je me suis adressé à un client que je croise en ces lieux depuis une dizaine d’années. Ce que j’ai appris m’a échevelé.

Une heure douze minutes plus tôt, un homme, qu’on n’avait jamais vu ici, a surgi dans la librairie. Il a demandé, d’une voix tonitruante et, selon le client qui me l’a raconté, menaçante, quel était le meilleur livre dans cette librairie. Pas les cent meilleurs, ni même les dix meilleurs, mais le meilleur. Qui répondrait à une question aussi idiote?

Le libraire, homme sensé, a refusé de lui répondre. Il a plutôt tenté de connaître les inclinaisons du type, ce qu’il aimait lire, romans, poésie, essais, biographie, mais l’autre s’est rembruni. Après avoir maugréé des paroles indistinctes, comme des sons, une incantation, il a sorti de sous sa veste une machette qu’il a brandie au-dessus de sa tête. Effrayé, le libraire lui a nommé un titre, le premier qui lui est venu à l’esprit, univers, univers, mais le barbare a sans doute compris qu’on appelait l’univers à l’aide. D’un geste rapide, il a saisi le premier client à portée de la main, Monsieur Leblond-Dumontel, qui avait le nez fourré, comme d’habitude, dans les romans picaresques.

À ce moment, tout s’est déroulé très vite, et le client témoin m’a avoué être incapable de faire la part du réel et de son imagination affolée. Que m’importe, lui ai-je lancé, je ne veux qu’un sens général de l’événement. Encore ému, le client a poursuivi.

Machette au poignet, le barbare a ouvert la chemise de Monsieur Leblond-Dumontel, une vieille chemise de l’Armée du Salut, avant de taillader le torse. Sa foi, celle du client témoin, cette boucherie ne finirait pas en pot-au-feu! Les longues gouttes de sang viennent de là, et du fait que Leblond-Dumontel s’est mis à se tordre de douleur. Mais l’assassin l’a vite maîtrisé d’une main de fer, ou qui semblait telle, et avec une précision de chirurgien, lui a retiré un cœur qui pissait le sang.

C’est alors que l’incompréhensible, ou davantage d’incompréhensible, a eu lieu. Le monstre, c’est le terme employé par le client, a alors laissé tomber l’essentiel de Leblond-Dumontel, pour se précipiter sur les rayons de livres, le cœur à la main. Dans un rire diabolique, autre terme employé par le client et que j’aurais, pour ma part, évité, l’homme s’est mis à frapper au hasard les dos des livres. Cela a duré au moins cinq minutes, cinq interminables minutes, pendant lesquelles au moins cinquante-deux livres ont reçu cette macabre estampille, ce coup de cœur abominable.

Par curiosité, pendant que les policiers étaient occupés ailleurs, j’ai rapidement noté les titres sélectionnés par le monstre. J’avais lu la plupart d’entre eux, mais j’ai rapidement inscrit les autres sur ma liste de livres à lire. Il y a tant de livres dans cette librairie, on ne sait jamais quoi choisir, comment choisir.

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Ni queue ni tête 

Sophie adore les biscuits et tout ce que je lui écris. J’aime bien Sophie, et peut-être m’aime-t-elle bien aussi, comment savoir. Libre à vous de lui demander.

Chaque fois qu’elle lit une de mes lettres, elle veut comprendre. Si je lui parle d’un type qui devient invisible, elle veut savoir ce que ça représente. Si je lui raconte l’histoire de poissons multicolores, elle demande ce que ça symbolise. Je ne peux pas lui évoquer les excès d’une amie des animaux sans qu’elle insiste pour savoir ce qui se cache derrière. Sophie, elle est comme ça, elle veut toujours lire entre les lignes.

Alors, ma chère Sophie, sers-toi un verre de kombucha, va barboter dans ta piscine, et cesse de te tourmenter. Je te l’avoue, bêtement, il n’y a rien. Si nous vivions dans un monde juste, dominé par la raison et la compassion, mes histoires le seraient, justes, raisonnables et compatissantes. Vois-tu, chère Sophie, je ne t’écris que de la seule façon qui me soit accessible, et tant pis si ça te semble, par moments, n’avoir ni queue ni tête.

Comme tu l’as découvert, il y a de cela bien des années, je n’ai, moi aussi, ni queue ni tête.

Le cœur de David

David se rend chez le docteur Robineau, ou plutôt, correction, Robino, avec un o au lieu du au, à la fin. 

ROBINO: Donc vous êtes David David? Comme c’est curieux. Et malade?

DAVID: Oui docteur, un infarctus.

ROBINO: C’est bien, c’est bien. Mais David David, comment est-ce possible? Comment vos parents ont-ils pu?

DAVID: C’est mon père. Ma mère voulait m’appeler Geronimo. Il a insisté, puis il est mort. Alors elle m’a appelé David.

ROBINO: Vous avez un deuxième prénom? Votre mère vous a donné un deuxième prénom? Geronimo, peut-être?

DAVID: Mon deuxième prénom, c’est un prénom composé.

ROBINO: Ne me dites pas.

DAVID: Si. David-David.

ROBINO: Donc, en définitive, vous êtes David David-David David. Étonnant. Les gens doivent s’étonner, non? Comment savoir si on vous appelle par votre prénom ou votre nom? Ou votre deuxième prénom?

DAVID: Ça dépend du ton sur lequel on prononce David. Quand ma mère m’appelait David, c’était toujours mon prénom, qu’elle soit joyeuse ou en colère. Quand mon patron m’appelle David, par contre, c’est mon patronyme qu’il utilise, pour bien marquer la hiérarchie. Ma voisine, quand elle m’appelait du bas de l’escalier, c’était toujours mon prénom. Elle était amoureuse, pauvre femme, elle me faisait des avances, j’étais son petit David. Quand elle a compris qu’elle ne m’approcherait jamais, elle a commencé, lorsqu’elle parlait aux autres locataires, à utiliser mon patronyme. Je l’ai entendue. Ça aurait été si simple de l’aimer, mais que voulez-vous, elle vivait beaucoup trop près de chez moi. David David-David David, les fonctionnaires, la plupart d’entre eux, ne sourcillent pas quand ils entendent mon nom, quand ils l’écrivent. Évidemment, je ne fais référence qu’aux vrais fonctionnaires, aux vrais de vrais, les fonctionnaires de carrière, les fonctionnaires à tête de fonctionnaire. Pour les autres, ceux qui se retrouvent plongés dans le fonctionnariat à défaut d’avoir trouvé mieux du vrai côté de la vie, je vois que ça les titille, qu’ils voudraient en savoir plus. Si les conversations n’étaient pas enregistrées, surveillées, évaluées, nul doute que ceux-là m’auraient interrogé, aurait tenté de me tirer des secrets de famille.

ROBINO: Vous êtes un spécimen unique.

DAVID: Et souffrant, qui a peut-être déjà outrepassé ses chances de survie.

ROBINO: Ah oui, cet infarctus.

DAVID: Ne pourrions-nous pas nous en soucier?

ROBINO: David David-David David, tout de même! Dans quel monde absurde vivons-nous! Voyez-vous, mon cher David David-David David, j’ai vécu, j’ai voyagé, j’ai divagué. Tout ça, oui. Et je trouve encore matière à m’ébouriffer. David David-David David. Ébouriffant. David David-David David, on finit par s’amuser à le répéter. Comme lorsqu’on apprend une première phrase dans une langue inconnue.

DAVID: Ne devrions-nous pas nous ressaisir?

ROBINO: David David-David David! Votre cœur, c’est bien ça? Votre cœur.

DAVID: Il se débat.

ROBINO: Avec un nom pareil! Je n’aurais pas donné cher du mien, en pareille circonstance.

DAVID: Je vais m’effondrer.

ROBINO: Attendez. Je reviens. Il faut, il le faut absolument, que j’aille signaler le phénomène à mes confrères. Ne vous inquiétez pas, ils sont juste là, à quelques portes d’ici, ils viendront me seconder dans l’ébahissement.

Au moment où la porte se referme derrière le docteur Robino, David rassemble les traditionnelles pensées profondes de la fin, et expire. Sur son épitaphe, les passants liront David David-David David. Ils souriront.

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Le retour et le miroir

J’ai attendu si longtemps pour rentrer chez moi! Des jours! Des mois (NDLR: imbécile, c’est plutôt des années! Tu perds la boule, tu as perdu le fil) ! Oh, je me sens si fort enfin, comme si j’avais vingt ans, comme si toute l’énergie de toutes les centrales nucléaires s’emmagasinait dans mon corps. Et cette maison! Comme elle est belle, comme je lui redonnerai le sourire! Des fêtes tous les soirs, et les amis, et les amours, et les passions! J’espère qu’il reste à boire dans le cabinet, je me verserais bien un whisky on the rocks, mais faut peut-être pas compter sur les glaçons.

Tiens, on dirait qu’il n’y a pas d’électricité. Une coupure? Et tous ces fils d’araignée! Madame Martin n’est pas venue faire le ménage? Serait-elle morte, piétinée par ces hordes de miséreux? Ouvrons les rideaux, ouvrons les fenêtres, il sera toujours temps de nettoyer.

Peut-être serais-je sage de me reposer ce soir. Non que je sois particulièrement fatigué, mais ce changement soudain mérite une petite méditation bien sadique. Ou zen.

Cette vieille commode! N’avais-je pas laissé un bébé dans le premier tiroir? Oh. Il n’y est plus. Ou alors il s’est asséché. Pulvérisé. Peut-être n’était-ce pas un bébé, mais autre chose. Je pense trop. Laissons les choses revenir à nous, et tant pis pour celles qui y étaient jadis et qui n’y sont plus. Je vivrai si bien ici, je le sens.

Ah! Ah! Ah! C’est toi qui te caches sous ce drap blanc? Margot, c’est bien toi? Je ne t’avais pas oubliée. Enfin, si, un peu. J’avais oublié qu’une femme comme toi, ça ne s’oublie pas, on ne l’égare pas. Tu me connais, Margot, j’ai parfois tellement de choses dans la tête, ça file, ça défile! Un ordinateur à mémoire infinie! C’est tout moi! Tu étais dans cette mémoire, tu sais. La preuve, je viens de t’en tirer! Comment aurais-je seulement eu conscience de ton existence si tu n’occupais pas une place de choix dans ma mémoire? Margot? Que fais-tu sous un drap? C’est une surprise? J’arrive! Je vais retirer le drap. Tu es prête?

Voilà!

Oh. Ton miroir Psyché. Curieux, comment ai-je pu confondre. Et ton image, elle n’y est plus, dans ce miroir. Margot, es-tu poussière aussi, comme le bébé? Ou partie? Est-ce que je t’ai croisée là d’où je viens?

Étonnant, ce miroir. Je ne m’y vois pas. Si je l’incline légèrement vers moi, comme ça. Non. Toujours rien.

Serais-je donc si vieux? Moi qui croyais, moi qui croyais. Quoi au juste? Je croyais quoi déjà?

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