Le bonheur dans le fonctionnariat 

J’ai franchi toutes les étapes pour obtenir un poste dans la fonction publique, toutes les étapes sauf une. Le directeur du service, homme fort aimable, obèse et amateur de casse-têtes, m’a félicité, avant de me présenter cinq enveloppes. Je devais en choisir une, une seule qui contiendrait la dernière épreuve avant qu’on n’ajoute mon nom aux dizaines de milliers d’autres qui reçoivent un salaire tiré à même les fonds publics. Soit. J’ai fermé les yeux, j’ai tendu la main, j’ai retiré la première enveloppe que mes doigts ont touchée. Mon épreuve: je dois courir vingt mètres sur la corniche de l’immeuble où je travaillerai, si bien entendu je suis embauché. La corniche fait trente centimètres de large, l’immeuble a onze étages, en bas c’est une cour bétonnée avec de jolis bancs de béton où les fonctionnaires mangent leurs lunchs les jours d’été. Mon ami Yves, qui disait qu’obtenir un poste de fonctionnaire est facile, je voudrais l’y voir, là-haut, courir à quarante mètres du sol! D’accord, la distance, vingt mètres est négligeable, surtout qu’il n’y a pas de temps minimum à respecter. Mais risquer sa vie pour signer un contrat d’embauche! Je me doutais que c’était périlleux, comme n’importe qui s’approche du fonctionnariat j’avais entendu des rumeurs. On ne peut nier qu’il existe une réelle possibilité de ne pas obtenir le poste. Si le coureur tombe, il est éliminé, le directeur a été clair sur ce point. S’il tombe côté toit, il est simplement renvoyé chez lui, avec la honte au front et la pauvreté comme perspective d’avenir. S’il tombe côté cour, son sort est scellé, il ne sera ni fonctionnaire ni vivant. Je vous entends (si si, je vous entends) me dire que le trépas est préférable à la perte irrévocable d’un poste de fonctionnaire. Il y a du vrai là-dedans, mais tout de même, chacun souhaiterait tout gagner, le poste et la vie. Trêve de divagations, le directeur est prêt, je dois m’élancer, parcourir les vingt mètres qui me séparent du bonheur. Go! Je détale, je cours, tout va bien, tout va, je ne regarde que la corniche, droit devant, l’œil rivé sur la ligne d’arrivée. Je cours, je cours, j’y arriverai. Oh! Oh! Mon pied dérape, il fallait s’y attendre, je tangue à droite, je tangue à gauche, mais je n’interromps pas la course, je fonce et je vacille, mais je me refuse à regarder le béton, en bas, je maintiens l’oeil sur mon but et je reprends à peu près l’équilibre, et dès que je franchis la ligne d’arrivée, je me laisse choir côté toit. C’est dans la poche! Je me relève, le directeur me présente le contrat, je le signe aussitôt. Victoire! Quand je l’annoncerai à ma chatte, elle sera fière de moi. Honnêtement, je peine à y croire même si, ou peut-être parce que, c’était mon rêve depuis des années. Moi, fonctionnaire! Moi, j’ai signé un contrat pour une durée de deux semaines. J’ose à peine imaginer ce que seront les épreuves lorsqu’il s’agira d’un contrat pour un an.

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Cendres chaudes 

Elle m’a transformé en cendrier, mais comme plus personne ne fume, on a tendance à me délaisser, on pourrait bien me faire disparaître, je pourrais finir au dépotoir, enseveli sous des tonnes de saletés humaines.

Pourtant.

J’avais insisté pour qu’elle fasse de moi une peluche, un édredon, à la limite un sac de couchage. Sachant ce qu’elle pouvait, connaissant sa manie de tout transformer, voisins, amis, amants, je voyais que mon tour approchait.

Fuir, j’aurais pu, mais je crois qu’elle, jamais on ne la quitte.

Aujourd’hui, son père, que j’aurai presque détesté tant il me détestait, son père qui se moquait de ma bagnole, de mon boulot, d’une chanson que j’aimais chanter, ce père lui a rendu visite. J’ai appris à l’aimer, ou plutôt, à aimer sa présence, à l’espérer, à me réjouir lorsque j’entends sa voix au bout du corridor et que je reconnais son pas triomphant, entrant partout en conquérant, en homme qui vous apprendra tout. Moi qui avais pris l’habitude de me taire lorsqu’il surgissait, toujours par surprise, moi qui me trouvait souvent un rendez-vous urgent, une course importante, moi qui m’évadait à son approche, je me prends maintenant à lui vouloir plus de bien qu’à n’importe quel autre humain, hormis elle. Je me prends même à espérer qu’il ne meure jamais, mais je suis lucide, je le vois dépérir, je vois bien que sa santé périclite par grands bonds, qu’il finira par mourir bien avant mon amour pour sa fille, mon amour pour elle. Je prie tous les jours pour qu’il vive, cet être infect, méprisable, nauséeux. Je prie pour lui parce que lui seul fume, il est le dernier. Après lui, il n’y aura plus de cigarette dans cette maison et je mourrai avec lui.

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Parfois je chante 

Mes vêtements sont usés, à peine si j’ai des semelles à mes chaussures, mais je ne suis pas mort, je ne suis pas disparu. Je regarde passer les trains, les uns après les autres, trois par jour. Les trains passent depuis longtemps, depuis toujours, été comme hiver. J’étais fou d’une femme qui arrivait tous les jeudis par le train du nord, elle descendait près d’ici, elle avait des cheveux pleins de vent, des yeux de terre profonde. Elle passait par ici, elle passait, elle est passée. J’étais amoureux d’une autre que le train du sud remontait jusqu’à moi, je lui touchais les doigts deux ou trois fois par semaine, elle portait des couleurs qui tournoyaient dans nos pas jusqu’à ce que la pluie efface tout, elle est passée, passée. J’étais étourdi chaque fois que je la voyais, cette autre, oui autre, et autre encore, et encore, elles passent, elles passaient, et j’avais oublié de compter les jours qui passaient, j’avais oublié, mais le temps n’oublie rien. Mes vêtements font peine à voir, mais je les vois encore filer, les trains, je les vois encore tous ces visages qui passent, qui passeront, et parfois je chante.

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Observer les écureuils 

Il aurait fallu que j’avise les imprimeurs, car ce sont eux qui nettoient les rues après les révolutions. Mais ma sœur m’a convaincu de rester coi, que ce n’était qu’une très légère perturbation dont personne, à l’heure de l’apéro, ne se soucierait plus. Comme d’habitude je l’ai écoutée, et comme d’habitude elle avait raison. Il y avait eu beaucoup de bruit, de midi à seize heures trente on n’avait entendu qu’eux en ville, leur colère, leurs promesses, leur absence totale d’incertitude qui je l’avoue, avait capté mon attention, m’avait attiré, en quelque sorte, au coeur du maelström. Mais à l’heure de l’apéro, j’ai bien vu qu’il n’y avait plus rien, pas de torrent, pas de vague, rien qu’un léger clapotis dont plus personne ne se souciait. Alors j’ai descendu le boulevard, et j’ai observé les écureuils qui couraient dans le parc.

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Quand par un soir ordinaire Anita se promène 

Autour d’eux on tuait des gens, je veux dire, pas toujours en pleine rue, quoique cela arrivait, mais derrière les devantures des boutiques, dans les sous-sols et là-haut dans les appartements. Tout ce que je sais, c’est que ça n’en finissait pas, ça ne s’arrêtait pas à l’heure du dîner, ça ne s’arrêtait pas pour la nuit, c’était un mouvement perpétuel qu’on oubliait. Au milieu de tout ça elle marchait, seule et parfaitement heureuse, et sur elle se tournaient les regards, des milliers de regards, des millions sans doute, qui l’accusaient de crimes inventés. Cela a créé un remous en plein coeur de la ville et tout s’est soudainement mis à basculer autour d’elle, indifférente et souriante.

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Partir

Il n’y a pas mille façons de l’annoncer. Je pars. Je l’avais d’abord écrit en majuscules, pour bien insister sur la chose, mais ça ne fait pas joli sur la feuille. Je pars, je pars, je pars. Ne me demandez pas où j’irai, chaque chose en son temps. Je sais que mon beau-frère, qui rêve de ce moment depuis longtemps, compte faire courir la rumeur que je partirai vers Perpignan. À cause de Rose. Mais c’est faux, c’est absurde. Je pars de, je ne vais pas vers. Soyons clairs, j’entre dans une phase de destruction tous azimuts. Une révolution.

Gabriel est parti. Où a-t-il bien pu se réfugier? J’espère qu’il ne dilapidera pas notre fortune,  enfin, sa fortune, mais sur laquelle nous avons des droits, n’est-ce pas, nous aurions dû l’arrêter, vous auriez dû lui mettre des bâtons dans les roues, l’enchaîner, l’envoyer réfléchir à la cave. Vous ne pensez pas, vous ne pensez jamais. Ne riez pas, vous aussi vous vous en mordrez les doigts. On ne laisse pas filer un mari comme celui-là.

Au volant de sa voiture noire, l’homme a quitté la cour sans un regard vers la maison. Il a roulé sur la route pendant des kilomètres, jusqu’à ce que se présente une intersection. Il y est resté une trentaine de minutes, jusqu’à ce qu’une voiture s’arrête derrière lui, klaxonne. Il a tourné à gauche et a roulé encore longtemps. À force de tourner à droite, à gauche, il est repassé plusieurs fois par les mêmes routes. Il ne s’arrête pas, sauf pour faire le plein. Il roule, de jour comme de nuit.

Je l’ai vu hier soir. Il a pris de l’essence, il a acheté un sandwich, une bouteille d’eau. Je ne me souviens pas l’avoir entendu parler. Je lui ai pourtant dit, comme à tous les clients, bonjour, et merci, mais il semblait ne pas m’entendre. J’ai cru qu’il était sourd, mais même cela, je veux dire, les personnes sourdes, elles voient quand on s’adresse à elles, elles lisent sur les lèvres, pas vrai? Lui, son regard ne regardait pas. C’était comme s’il voyait autre chose que ce qui se présentait à lui. Puis il est parti, et je ne le reverrai probablement jamais. Il n’est pas d’ici. Je ne l’avais jamais vu auparavant.

Pour qui nous prennent-ils, ces gens-là? Une agence de réconciliation matrimoniale? Un service de réunion familiale! Nous sommes des flics, pas des hippies travailleurs sociaux qui comprennent tout et ne font rien. Porter disparu un type parce qu’il a décidé de foutre le camp! On ne manque pas de culot, dans ce milieu-là! Mais ça ne nous regarde pas, non madame, non monsieur. Nous avons mieux à faire avec nos égorgements et nos démembrements, nos décapitages taillades estafilades, et nous ne connaissons des familles que les parricides matricides fratricides infanticides.

Son passeport était en règle, nous n’avons rien remarqué de louche, alors nous l’avons laissé entrer. Bien sûr, nous lui avons demandé où il comptait se rendre, mais il a simplement répondu qu’il irait au hasard, qu’il avait le temps et les moyens de voyager ainsi. Ce n’est pas interdit, et c’est plutôt commun, mais surtout durant l’été. Nous n’avons pas fouillé à fond sa voiture, mais nous avons vérifié la banquette arrière, le coffre. Il y avait une valise ordinaire, avec ses vêtements, des chaussures. Le chien aurait senti s’il y avait eu quelque chose de louche.

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Solidarité

VILLAGEOIS 1: À Saint-C., nous savons nous serrer les coudes lorsque les vicissitudes de la vie frappent l’un de nous.

VILLAGEOIS 2: Oui.

VILLAGEOIS 1: Je savais que tout le village répondrait à l’appel lorsqu’il a été question de porter secours à Monsieur Delapierre.

VILLAGEOIS 2: Ça, oui.

VILLAGEOIS 1: Nous avons tous été émus par l’épreuve qu’il traversait. La chute des profits de sa compagnie, une chute de sept et demi pour cent! Cela se disait sous le manteau, pour ne pas éveiller la méchanceté des habitants de Saint-D., mais cette situation dramatique risquait de placer les profits de Monsieur Lapierre au deuxième rang derrière ceux du bonhomme Desroches.

VILLAGEOIS 2: De Saint-D..

VILLAGEOIS 1: Nous n’avons écouté que notre cœur, et chacun d’entre nous a contribué, selon ses moyens. J’ai remis, pour ma part, la somme que nous avions économisée depuis cinq ans pour ce voyage dans les pays de grande culture.

VILLAGEOIS 2: C’est où, ça?

VILLAGEOIS 1: Nous l’avons fait avec joie, dans l’élan de solidarité qui a, une fois de plus, fait vibrer notre incroyable Saint-C.!

VILLAGEOIS 2: J’ai vendu ma voiture. Ça a  donné une petite somme.

VILLAGEOIS 1: Pas un seul villageois qui n’ait accepté de contribuer. Ce jour-là, j’ai compris ce que c’était que d’être humain, j’ai goûté les délices de la grâce.

VILLAGEOIS 2: Oui.

VILLAGEOIS 1: Mon voisin a versé la somme qu’il voulait consacrer aux études de sa fille. Qui a besoin d’études, de nos jours? Cet autre voisin a emprunté à un cousin de la ville. Cet autre encore a convaincu sa tante de lui verser son héritage avant de mourir. Quoi d’autre encore? J’en oublie.

VILLAGEOIS 2: Les salaires.

VILLAGEOIS 1: Oui, Monsieur Lapierre va diminuer nos salaires de vingt-cinq pour cent, ce qui nous fait chaud au coeur, parce que nous nous sentons responsables, nous sommes liés au destin de cette puissante famille.

VILLAGEOIS 2: Oui.

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Ce n’est pas banal

Gaston, y a son cellulaire qui sonne, mais y a jamais personne qui répond. C’est dommage, parce qu’il y a urgence, et aujourd’hui, tu aurais apprécié que ça réponde.

Car te voilà mal en point, la jambe gauche prise sous le pneu de ta voiture, comment es-tu parvenu à te mettre, seul, sans l’aide d’un autre idiot, dans une position si inconfortable et probablement douloureuse, du moins elle le deviendra, du moins les conséquences le seront. Et s’il n’y avait que cela! Ta main qui saigne abondamment parce que tu t’es planté un clou, rouillé, oh tétanos oh tétanos, quand tu as voulu te relever sans auparavant te rendre compte des environs, des dangers qui te guettaient, et le pied droit qui s’est cassé quand la jambe gauche s’est gauchement glissée sous le pneu, parce qu’il s’est tordu au-delà de toute possibilité gymnastique, et comme tu as la souplesse d’un pantin de cèdre,  mais ce qui t’agace encore plus, n’est-ce pas, c’est ce fil d’acier qui t’a percé l’oeil gauche, tu ne le supportes pas, si tu te laissais aller, tu crierais, sans savoir toutefois si ce serait de douleur ou de peur, car avoue que tout ce sang qui étale sa belle couleur écarlate autour de toi et sur toi et en toi, car tu as deviné qu’il y avait ça aussi, une ou deux blessures internes, mais puisque tu n’as pas fait ta médecine tu ignores si ce ne sont que des chairs molles ou s’il y a par là un organe, un de ceux qu’on dit vitaux et auxquels on tient absolument même si on ne les a jamais vus, même si l’occasion de faire leur connaissance ne s’est, peut-on dire, jamais présentée.

Gaston, y a toujours personne qui répond. Ne t’en fais pas, ne t’en plains pas, c’est ton destin, c’était écrit.

Tout à l’heure, si tu t’éteignais, faute de sang à battre, tu pourrais laisser sonner ton cellulaire. Qui sait ce que te réserve l’avenir? On finira peut-être par répondre, et au moins, faute de mieux, on verra bien que tu as appelé.

Et ça, Gaston, ce n’est pas banal.

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Souvenirs d’automne

Aujourd’hui (notez que je parle d’aujourd’hui, mais que je pourrais tout aussi bien parler de tous les autres jours, je pourrais, cela s’est vu, se voit, vous le raconter tous les jours, vous parler en somme tous les jours du jour en cours, mais depuis peu je m’exerce à la discipline, vous savez, rigueur, travail, constance, afin d’obtenir un résultat tangible qui, idéalement mais pas nécessairement, peut se calculer en dollars américains (j’aurais pu choisir une autre devise, l’euro par exemple, ou le yen, mais le dollar américain m’est tombé dessus comme un mot, une habitude, et peut-être parce que j’en ai quelques uns, pas beaucoup, un demi centimètres de dollars américains, avec ça on ne va pas loin, certainement pas au restaurant et de nos jours je dirais que ça s’approche du symbole, de l’image du dollar), ce qui me rassurerait dans ces nuits d’angoisse où repasse le film de ma pauvreté future misère, et je vous assure, il repasse souvent, mais au petit matin je ne m’y attarde pas, je me lève et je cours, je file, je me cogne à tous les meubles comme une boule dans un billard électronique, ces trucs qu’on ne trouve plus que dans quelques villages, démodés depuis longtemps, désuets, mais c’est quand même cela, moi, parfois, cette boule bien solide, qui malgré tous ses détours, ses aller-retours, reste constamment bien collée au sol, oui, je les ai bien ancrés les pieds, terre à terre (quoique ma voisine affirmait le contraire, la semaine dernière, lorsqu’elle est venue prendre l’apéro, ou plutôt, lorsque je l’ai invitée, lorsque j’ai insisté devrais-je dire, pour qu’elle reste, parce qu’il y avait déjà trois amis, elle ne voulait pas s’imposer, rentrer dans un cercle auquel elle n’appartient pas, mais eux aussi ils ont insisté si bien qu’à la fin nous avons ri ensemble, sur la même longueur d’ondes comme on dit, nous l’étions, chacun racontait, elle racontait, elle elle leur a parlé de cette nuit où elle m’avait vu courir à moitié nu au milieu de la rue, elle ignorait pourquoi, elle n’avait vu que moi, c’était drôle mais elle a avoué qu’elle a failli appeler la police, elle me croyait en proie à un délire, ou sous l’emprise d’une drogue, elle s’inquiétait pour moi, mais quand elle m’a vu revenir au pas, essoufflé, et rentrer sagement, elle ne s’est plus occupée de moi, et bien sûr mes amis ont voulu savoir de quoi il s’agissait j’ai raconté cette histoire invraisemblable, je dormais, je ne portais qu’un boxer, c’était l’été j’aurais très bien pu dormir nu mais j’avais un boxer, quand j’ai entendu du bruit au rez-de-chaussée, je suis descendu et là, il y avait une femme, une fort jolie femme, qui m’a dévisagé, qui a souri à la vue de mon boxer et surtout des motifs émoticones, quel stupide boxer, j’ai eu un peu honte devant elle, mais lentement je me réveillais, je me suis rappelé que je ne la connaissais pas, que je n’avais invité personne à passer la nuit chez moi, alors forcément ça m’a paru suspect, elle dans mon salon avec son grand sourire, un sourire qui en d’autres circonstance, si j’avais été dans un parc, par exemple, habillé, mais là, c’était saugrenu alors je lui ai demandé, je l’ai interrogé du regard et de la voix, il me fallait savoir ce qu’elle faisait là, ce qu’une si jolie femme inconnue pouvait manigancer dans mon salon en pleine nuit, à mon insu, et sans détour, fort honnêtement je dirais, malgré les circonstances, elle m’a expliqué qu’elle me cambrilolait, qu’elle savait que je possédais cette petite peinture qui valait une fortune, qu’on la lui avait commandée, un amateur, un très riche amateur sud-américain, je l’ai invitée à partir, ça me chagrinait de l’attrister de la contrarier, j’aurais voulu poursuivre la conversation, faire connaissance en somme et établir une relation, sauf que les circonstance ne s’y prêtaient pas, ne s’y sont pas prêtées puisque partir, elle le voulait bien, mais avec ma peinture, qu’elle avait déjà glissée dans une pochette qu’elle tenait sous le bras et que je ne pouvais lui donner, je n’en avais pas les moyens et je me réveillais vraiment de plus en plus, ce qu’elle a vite compris ou simplement s’est-elle lassée de notre petit conciliabule murmuré, parce que depuis le début ce n’était que ça, des chuchotement comme si nous pouvions réveiller quelqu’un, alors que je vis seul, sans chien sans chat, et mettant abruptement fin à notre charmant conciliabule elle s’est précipitée vers la porte, qu’elle a franchie avant que je n’aie pu réagir, me glissant entre les doigts, ce que je voyais bien, parfaitement éveillé maintenant, si bien que j’ai bondi à l’extérieur et je l’ai vue courir vers le bas de l’avenue, je me suis précipité, jambes à mon cou, en boxer à émoticones, mais elle était plus rapide et j’étais nu pied, des cailloux me blessaient les pieds, j’ai abandonné et suis retourné chez moi pour appeler la police, déclarer le vol sans donner les détails de ma conversation avec la brigande, en espérant que les assurance rembourseraient), un homme qui n’avance qu’en terrain sûr, qui limite les risques au risque de rater sa chance), j’ai soufflé les feuilles d’automne toute la journée, ce qui m’a plu, sans que cela ne ranime les souvenirs, comme ça m’arrivait encore il y a une dizaine d’années.

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La cuvette

Il y a des jours où, l’esprit fatigué, l’impulsion dicte nos décisions et nos gestes les plus banaux, mais qui ont, hélas, des conséquences terribles.

J’étais devant la cuve de la toilette, prêt à me libérer d’au moins sept cent cinquante-trois millilitres d’urine, quand j’aperçois un charançon sur le mur, juste au-dessous du rouleau de papier hygiénique. Un horrible charançon dans ma maison! Sans y réfléchir, j’attrape la bête avec un bout de papier, et je la lance dans la cuve. Fini, on n’en parle plus, je retourne à mes pensées.

Eh bien non.

Le charançon était dans l’eau, près du papier. Peut-être pas encore noyé, mais bien là. Le temps d’un clignement d’œil, je regarde à nouveau. Disparu. Plus de charançon. Il aura réussi à sortir de la cuvette, j’ignore comment, mais il s’est sauvé. Sauf que je ne le trouve nulle part dans la salle de bain, pourtant pas mal petite et claire.

Un autre clignement d’œil, et j’avale une grande tasse d’eau! Que se passe-t-il? Je suis nu, immergé dans une piscine. Je ne reconnais rien autour de moi, tout est blanc, et cette piscine ronde, je n’ose y croire, mais croyez-moi, c’est la cuvette! Je baigne dans la cuvette! Je sais que c’est impossible, mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir: je dois nager pour ne pas couler. Évidemment, je me dis que c’est un cauchemar, que j’en sortirai bientôt, mais dans l’intervalle je sens que je ne dois pas me laisser aller. Situation invraisemblable, je présume tout de suite que je me suis transformé en charançon. Ce serait logique, puisque j’ai pris sa place dans la cuvette. Ce n’est pas le cas. Je suis encore moi, humain, mais pas mal rétréci. Un centimètre, et je suis généreux.

Je nage, je nage, je tente de sortir de l’eau, de m’évader de cette prison aqueuse. Impossible, les parois sont trop abruptes, trop glissantes. Je fais la planche, sur le ventre, sur le dos, je nage en petit chien, je ménage mes efforts pour conserver mon énergie, et j’attends que le cauchemar prenne fin.

Comme je vis seul, il n’y a pas de danger qu’on tire la chaîne, mais en revanche, il y a peu de chance qu’on m’aperçoive, diminué et flottant. Alors me vient une idée. Une idée que j’aurais pu qualifier de génie si je l’avais eu plus tôt. Suffit de découper de petits bouts de papier et de les coller sur la paroi en pente de la cuvette, directement sur le devant. Le papier va sécher, et je pourrai m’y agripper pour sortir de l’eau. Et je collerai autant de petits bouts de papier qu’il en faudra pour me tirer de cette cuvette. Ce sera long, j’en suis conscient, mais j’ai enfin trouvé ma voie de sortie.

Alors je colle j’attends, je grimpe d’un pas, je colle à nouveau, j’attends, je grimpe de deux pas. Arrivé au rebord, c’est plus délicat. Comment escalader ce dernier obstacle parfaitement vertical? Je colle de plus longs bouts de papier, afin de m’y agripper, mais à la première tentative, ça cède et je glisse dans la cuvette. Plouf! Petite crotte humaine épuisée! Je ne perds pas espoir. Je colle un nouveau bout de papier, mais cette fois, je suis déterminé à attendre plus longtemps, à attendre le temps qu’il faudra.

J’ai attendu toute une journée, mais ce n’était pas suffisant. Puis j’ai attendu deux jours, trois jours, cinq jours. Au bout d’une semaine, ça semblait enfin solide, mais je n’avais plus, dans les bras, la force de me soulever. Je me suis retrouvé pendu à la paroi verticale, incapable de me soulever jusqu’aux rebords, jusqu’à ma libération. Au bout de douze minutes dans cette position, mes muscles ont lâché prise, et une fois de plus j’ai fait le grand plongeon.

En désespoir de cause, je bois l’eau de la cuvette, je mange des petits bouts de papier, mais je m’amenuise. J’y suis encore, d’ailleurs, je tiens bon. Si vous passez par là, s’il vous plaît, arrêtez-vous chez moi, libérez-moi. Surtout, ne tirez pas la chaîne. Merci.

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