Collectionner des dents américaines

L’idée, ce n’est pas tant de partir en voyage. C’est plutôt de partir. Voyager, peut-être, mais avec ou sans retour.

A: Ça fait des mois que tu fais tourner ton moteur, sans jamais embrayer.

Tourner, tourner, tourner autour d’un axe pour prendre de la vitesse, pourvu qu’on finisse par laisser aller, comme dans le lancer du marteau. Sinon, j’imagine qu’on finirait par forer un trou, et s’y ensevelir peu à peu.

B: N’oublie pas ta brosse à dents.

Vous n’y êtes pas! Une brosse à dents! Pourquoi ne pas me proposer un guide touristique! Un voyage organisé, avec les mêmes escales depuis cinquante ans.

C: Mais où iras-tu?

Est-ce si important? Qui d’entre vous m’accompagnera, si je pars sans destination? Personne? Vous préférez refaire ce qui a été fait des milliers de fois, avancer à l’aveuglette, l’esprit en berne et heureux. Pétrifiés. C’est vrai que vous serez charmants, tous, sous forme de statue. J’ignore quand je partirai. Faudrait commencer par me taire, et cesser de collectionner des cailloux, de collectionner des glands de chêne, de collectionner des dents américaines.

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Une vieille carte postale 

JIMMY: Aujourd’hui, j’ai reçu cette étonnante carte postale d’Amanda. Tu sais ce que c’est, une carte postale? Parce que de nos jours, qui en envoie encore? Plus simple de prendre les photos soi-même, de les envoyer dans la seconde avec trois mots, on peut en envoyer des dizaines. Mais moi, j’ai reçu une carte postale, comme autrefois. Ce qui  m’intrigue, c’est que c’est une vieille carte postale, je dirais même, une de ces cartes qu’on pourrait retrouver chez un antiquaire, noir et blanc, ou plutôt, sépia pâlie et beige crasseux, une vieille photo, et tout, mais vierge, c’est-à-dire qu’elle était encore vierge avant qu’on ne me l’envoie, jamais utilisée, rien d’écrit à d’endos, pas de trace de timbre, comme si on l’avait achetée il y a soixante-cinq ans dans l’éventualité où elle servirait un jour, mais à quoi, on se le demande, on y voit un hôtel, Hôtel Mont-Cassin, semble-t-il, mais le Mont-Cassin est italien, Monte Cassino, et ce n’est certainement pas un hôtel italien sur la photo, prise probablement à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, quelques mois peut-être, un an tout au plus après la bataille de Monte Cassino, après les meurtres viols rapines par le corps expéditionnaire contre la population civile. À peine trois voitures devant l’hôtel, des Buick, des Chevrolet, modèles 1944 1945 côte à côte face à l’hôtel, le stationnement indiqué par trois séries de petites pierres blanches, et l’hôtel lui-même, une sorte de work in progress constitué, vraisemblablement, d’un édifice originel, une sorte de bâtiment rural entre la maison cossue à trois étages et la grange, recouvert de planches horizontales, toiture en U renversé, deux fenêtres sous les combles, vue de côté, et au fil des ans on a rajouté une lucarne gigantesque, qui a permis d’égayer les chambres du dernier étage, ancien grenier, puis une large devanture, presque un nouvel édifice sur le devant, quatre fenêtres de large, deux étages, mais cette fois en briques, dans un style totalement différent de l’édifice principal, et ensuite, variant encore le style, on a ajouté une véranda sur trois côtés, façade, arrière, devant, en planches, mais verticales cette fois, et noires, ou d’une couleur très foncée, avec quatre grandes baies vitrées, qui contrastent totalement avec les quatre fenêtres à volets du dessus, puis, dans un souci de dépareillement, on a décoré le bas de la véranda, ainsi que deux portails à toit en pignon de chaque côté de la devanture, avec des pierres des champs, pierres rondes semblables à celles du stationnement, pour enfin, longtemps après, ou pas, on a construit un large escalier, en pierres et en briques, dépareillé lui aussi, le tout présentant un spectacle plutôt triste, brinquebalant, une somme de laideur et de cacophonie qui tiennent plus du délire que de l’art.

RAPHAËL: Et qu’est-ce qu’elle t’écrit, Amanda?

JIMMY: Elle dit qu’elle ne reviendra pas. Vois, lis, elle a écrit “je ne reviendrai pas, Amanda”, et il y a mon adresse.

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Le passionnant monde des dollars

JEAN: Prêtez-moi mille dollars.

NADIA: Vous êtes laid, vous puez, mais surtout, vos lèvres, ce rouge qui se tord sur un fond vert sapin, on dirait qu’elles sont faites de torsades où ce que j’imagine être la  couleur originelle, ce carmin, qui perd maintenant de sa force, étouffé par ce qui ressemble à des vers, ou plutôt, oui, à de minuscules serpents mauves, de toutes les teintes de mauves et presque jusqu’au blanc, vous n’inspirez pas confiance mon cher, avec ces lèvres on devine que vous nous cachez des parties encore plus horribles, un corps monstrueux étranglé par une armée de serpents qui tentent de vous étouffer, d’étouffer chacun de vos membres et est-ce ainsi aussi à l’intérieur, comment se comporte le coeur, et les poumons, vous avez la rate tordue on dirait, comment tenez-vous encore debout, c’est à se demander si vous ne devriez pas plutôt consulter un médecin, un charlatan, quelqu’un qui pourrait vous empoisonner ces bêtes mauves et vertes, et je parie que vous nous en cachez de bien d’autres couleurs, un mal chamarré qui vous tient, c’est cela, et vous trimbalez cette dégénérescence jusqu’ici pour quêter mille dollars, qui vous les prêterait, vous avez la tête d’un macchabée, c’est pour un don que vous auriez du ramper jusqu’à moi, pour un don, m’entendez-vous?

JEAN: Ainsi, vous refusez?

NADIA: À vrai dire, vous m’effrayez. Vos lèvres! Vos lèvres disent tout!

JEAN: Je ne vois vraiment pas. Mais soit. Puisque vous le dites. Vous détenez les cordons, je ne me pendrai pas avec. Donnez-moi mille dollars, puisqu’il est si difficile de faire affaire avec vous.

NADIA: Pas avec moi, mais avec vous! Elles sont si épaisses, charnues comme des limaces obèses.

JEAN: Donnez-moi deux mille dollars, ce sera mieux.

NADIA: Voilà, voilà. Mais faites-moi plaisir, disparaissez! Si jamais vous surviviez, de grâce, portez un masque! Un masque italien, pourquoi pas? Vous savez ces vieux masques qui font plaisir à voir, c’est ce que vous recherchons, voyez-vous, ici nous aimons ce qui fait plaisir à voir. Maintenant, allez au diable, j’ai des ordres à semer.

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Les aléas de la censure

Il y a longtemps que je ne dis plus rien, question de préserver le peu qui reste de moi. J’avais l’habitude de dire ceci, et de rajouter cela, sans me priver de souligner ceci et cela et vice versa, si bien qu’elle m’a fusillé du regard, il m’a brisé les jambes, elle m’a rasé les cheveux, il m’a fait les poches, ils m’ont poursuivi jusque dans ma pauvre petite chambre. Donc je me tais.

LUI: Je t’ai entendu, sale petit… Je vais te…

ELLE: Pour qui il se prend, allez! On va le…

Je ne me suis pas suffisamment tu. Tais-toi plus fort, me chuchote mon chat.

LUI: Tiens! Prends ça!

ELLE: Et ça!

J’y laisserai ma peau, je le sais, je le sens. Je ne tiens plus debout, du sang coule de tous bords tous côtés, je décline.

Qu’est-ce que ça aurait été si j’avais eu quelque chose à dire! Moi qui ne parlais que pour parler.

LUI: Qu’il crève!

ELLE: Même mort, il en rajoute! Tiens, prends ça!

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Quant à savoir pourquoi 

RULAND: S’il vous plaît, cessez de me demander de tout expliquer, je le répète depuis une heure, je l’ignore, ça ne s’explique pas, c’est la vie, c’est ainsi.

PEINTRE: Sans expliquer, vous savez tout de même quelle a été la succession des tableaux. En tant que premier témoin, à moins d’amnésie vous avez assisté aux métamorphoses qui ont conduit à l’état final où vous vous êtes retrouvé vêtu en cow-boy albertain dansant la polka avec une cantatrice dépouillée sur la plateforme d’un wagon plat qui traversait la ville aux aurores! Concentrez-vous, et dites-nous, Ruland, où étiez-vous juste avant de monter sur la plateforme du wagon?

CUISINIÈRE: Cela il le peut, selon moi. Ruland, tu le peux, ce n’est quand même pas demander l’impossible! Nous abandonnons la quête des enchaînements, tu n’as pas à nous donner des pourquoi, des comment ou pire. Ça ne serait que du fabriqué, de toute façon, car qui peut dire? À l’instant, juste maintenant, j’erre aussi, je serais bien en peine de répondre à un interrogatoire serré, si jamais la police s’avisait de jaillir au milieu de nous.

VIOLONISTE: Décrivez, mon cher, relatez, narrez-nous ça tout de go, nous sommes à l’écoute, oreilles déployées, nez levés. Même si rien ne vous y contraint, il serait dans l’intérêt public de savoir, et quelques descriptions nous suffiront. Il se trouvera bien de joyeux lurons pour établir mille et une connexions entre les tableaux. Mais faudrait commencer par les peindre, Ruland, faudrait bien commencer.

CYCLISTE: Structurons votre vie, si vous le voulez bien. Vingt-quatre heures, cela vous va? Vingt-quatre heures dans la vie de Ruland. Soyons précis, commençons par diviser la période en quatre. Nous connaissons le tableau final, nous l’avons vu il y a à peine quelques minutes. Offrez-nous un aperçu, Ruland, du tableau d’il y a six heures, du tableau d’il y a douze heures, puis dix-huit heures, et vingt-quatre heures. Ça vous va?

MARQUETEUR: Je sens que nous approchons d’un dénouement. Nous, avec nos concivilisés, vous demandons fort peu, à l’échelle des réalisations humaines. Quatre croquis, cela s’expédie en deux temps avec un minimum d’efforts. Que vous ne voyiez pas où nous en venons est secondaire, puisque nous écartons la fiction des conséquemment, et toute élucidation.

JONGLEUR: Voilà qui résume à merveille ce qui, tous, nous anime. Nous resterons éveillés, le promettre serait superflu.

CHAUFFEUR: Il n’y a pas à tergiverser, tricoter davantage nous placerait dans une position intenable.

MODISTE: Droit au but, Ruland, droit au but!

ÉCLAIRAGISTE: Quatre tableaux!

CHAUDRONNIÈRE: Quatre! Si peu.

EXPÉDITEUR: Allons!

RULAND: Il y a vingt-quatre heures, je mangeais des sushis en survêtement de sport rouge. Il y a dix-huit heures, je dormais nu sous des draps lilas. Il y a douze heures, je mangeais des œufs, vêtu du hanfu que m’avait offert la mairesse juste avant de disparaître dans la forêt, laquelle était-ce, amazonienne? Il y a six heures, je regardais les canards sur l’étang derrière chez Paulette, et je portais un jeans, un t-shirt, des espadrilles jaunes. Jaune clair avec des bandes bleues. Bleu ciel, mais ciel de fin d’automne, si vous voyez ce que je veux dire, ciel d’un bleu entier, rond, brutal. Voilà, je peux y aller maintenant?

TOUS: Oh!

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Le grand amour 

ÉVUNE: Pourquoi m’as-tu abordée? Tu ne me connaissais pas, et maintenant nous sommes là, à échanger toutes sortes de phrases. Quelques mots perdus aussi. Alors, dis-moi, pourquoi?

ADON: Ton catogan dans le vent m’a attiré l’oeil, et ton regard intelligent quand tu as consulté ton téléphone, et ta main douce lorsque enlevé les peluches sur ta manche.

ÉVUNE: Je vois. C’est bien le genre d’histoire qui se métamorphose en grand amour, et tout le reste.

ADON: Intégralement. Ne parlons pas de tout le reste maintenant, ça viendra bien assez vite.

ÉVUNE: Tu as raison, Adon. Je suis danseuse amatrice, dessinatrice amatrice, surfiste amatrice, et institutrice.

ADON: Ayons raison ensemble, Évune. Je suis danseur amateur, dessinateur amateur, surfiste amateur, et instituteur.

ÉVUNE: Devant pareille coïncidence, devrions-nous nous émerveiller?

ADON: Nous étonner, mais sans exagérer.

ÉVUNE: Pas nous pâmer? Ça me paraît de mise, non?

ADON: Soyons placides.

ÉVUNE: Excellente idée!

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Il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités

JOEY: Il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités.

JEAN-PHILIPPE: La vie, mon petit, c’est du sérieux. D’un bout à l’autre.

JOEY: Comme quoi, par exemple? Hein? Comme quoi?

JEAN-PHILIPPE: Permets-moi de me citer en exemple, ce sera clair, ce sera limpide. Je me lève le matin et je vais travailler.

JOEY: C’est tout?

JEAN-PHILIPPE: Tout est là. Je suis une petite roue dentée dans un engrenage dans l’ensemble complexe d’engrenages d’une immense horloge. La société. Ça fonctionne, on ne peut pas dire le contraire, ça fonctionne.

JOEY: Ton horloge, il y a longtemps qu’elle n’indique plus l’heure!

JEAN-PHILIPPE: C’est une métaphore, mon petit, une figure de rhétorique.

JOEY: Ton horloge métaphorique, elle crachote ses pignons, ses cliquets, ses rochets, ses tambours et même ses aiguilles, pourquoi pas, je vois ça d’ici, les aiguilles s’affoler et s’envoler pour aller se planter dans le dos des innocents.

JEAN-PHILIPPE: Je ne dis pas que le mouvement est exempt de soubresauts, mais de façon globale, c’est un progrès relativement constant.

JOEY: Oncle Jean-Philippe, tu es fantastique. Mais t’en fais pas, je t’aime bien quand même. Comme je disais, il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités.

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Le combat du superhéros 

Je n’hésiterai pas une seconde. Devant la menace qui plane, je sortirai mon attirail de superhéros, et j’irai sauver le village.

Je dois juste trouver le moyen de quitter la maison sans que ma mère ou mon père ou mon frère ou mon oncle ou mon grand-père maternel ou ma grand-mère maternelle ou ma grand-mère paternelle ne m’arrête. Car ils détestent me voir oeuvrer en superhéros. Pourquoi? Je vous invite à le leur demander. Pour ce que j’en sais, je crois qu’ils sont jaloux, qu’à force de chercher et de ne pas trouver de gène de superhéros dans la famille, aussi loin qu’ils remontent, ils en sont venus à la conclusion que j’étais, ni plus ni moins, un miroir déformant.

Pourtant, je possède des pouvoirs étonnants, qui varient selon les saisons, et les nécessités. Je possédais un beau costume, mais ma famille ingrate me l’a volé, déchiqueté, brûlé. C’est vous dire s’ils sont nuls. Je m’en suis donc commandé un autre, en ligne, qui est encore mieux que le précédent! Mais ça, il ne le savent pas, je le cache dans ma chambre, ils ne m’auront pas deux fois.

Bientôt, je ferai une révolution. Ceux de ma famille n’en voudront pas, mais qui s’en soucie! Je changerai le monde. Oui. Je prendrai la place du maire, et c’est moi qui dirigerai, exploiterai, emprisonnerai.

Bientôt, je vous le dit, très bientôt! Mais pas tout de suite, car je vois que la menace s’atténue, s’étiole et s’efface. Je peux ranger mon attirail et poursuivre mes lectures édifiantes.

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Histoire de famille 

J’ai accompagné mon ami Raoul dans sa famille, il ne voulait pas y aller seul, longue route de nuit, lassitude, ennui, j’ai fini par accepter parce que j’ai trop bon coeur, une faiblesse je sais, une malformation congénitale. Nous sommes arrivés à une vaste villa, présentations, sourires entendus, d’eux seuls, j’ai maudit mon irrésolution et tout de suite je me suis mis à chercher un prétexte pour partir, une urgence, un appel, n’importe quoi pour ne pas passer le week-end dans cette famille. Rien ne m’est venu, j’ai la pensée lente, mes idées de génies jaillissent toujours après-coup, hélas. Sans crier gare, ils se sont mis à me compter les os. Tous, sauf mon ami (qui était visiblement gêné, pas surpris, car je voyais bien à son regard soudain fuyant qu’il s’attendait à ça et même, qu’il savait qu’inévitablement ça se produirait et qui malgré tout n’avait pas jugé bon de m’aviser, estimant sans doute, avec raison, que j’aurais refusé de le suivre, ni troublé, c’est-à-dire que s’il ne savait pas quelle contenance prendre, le malaise, léger, s’arrêtait là, rien en lui ne se révoltait contre le sort qu’on me faisait et qui était, je le devinais à la métamorphose rapide survenue dans son comportement, une chose entendue, pas nécessairement normale, il ne devait pas penser en ces termes, mais usuelle), s’y sont mis, le père, la mère, la soeur, le frère, la tante, la cousine et les cousins, jeunes jumeaux qui s’agitaient beaucoup. J’ai vite compris que le rite, c’est le seul nom que je puisse donner à cette pratique incongrue, était connu de tous, que chacun savait le rôle qui lui revenait et qu’il le jouait à merveille. Dès que je me suis débattu, le  père et le frère m’ont maîtrisé, et la tante m’a injecté une sorte d’anesthésique qui m’a engourdi sans m’endormir, et ils s’en sont donné à coeur joie. Toutes ces mains qui me tâtaient, qui comptaient, qui faisaient l’inventaire de mon squelette. Le lendemain matin j’avais une gueule de bois, mon ami m’a dit que j’avais beaucoup bu, mais je savais que je n’avais pas avalé une goutte d’alcool, c’était leur satanée drogue, mais il a nié, il a nié tout ce que j’ai raconté, la piqûre, l’énumération de mes os, sa complaisance. J’ai ramassé mon sac et j’ai quitté la villa sans me retourner. Évidemment j’ai raconté cette pénible aventure, ne serait-ce que pour éviter à d’autres une excentricité semblable, mais on ne m’a pas cru, au contraire on m’a plutôt prié de modérer mes accusations qui, me répétait-on, prenaient de plus en plus l’air d’un libelle diffamatoire, si bien que devant mon obstination un à un tous mes amis m’ont abandonné.

J’étais seul, démoralisé depuis quelques semaines, quand Raoul m’a à nouveau invité à l’accompagner dans sa famille.

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Les inconvénients 

Ils étaient cent mille, peut-être même deux cent mille. Comment compter? Une foule immense, sur des kilomètres, une foule bruyante, qui avançait, que rien ne semblait pouvoir arrêter. Bien sûr, les moyens habituels avaient été déployés. Lacrymogènes, matraques, escouades spéciales, mais comment freiner un fleuve qui s’emporte? On avait fini par laisser le flot couler, et on observait, ceux de là-haut, dans la tour du vieux château, on frémissait, on rassemblait les pierres précieuses, l’or, quelques millions qui attendaient patiemment dans leurs valises rangées au fond des caves blindées, on espérait fuir par hélicoptère. Sauf que, pas de chance, c’était le jour de congé du pilote, qui ne s’envolait rarement plus d’une fois par semaine. Où était-il? Pourquoi ne répondait-il pas? La foule s’approchait, on voyait déjà la poussière de la route et des champs monter, danser dans les rayons obliques d’un soleil joyeux, à moins d’un kilomètre. On espérait que les murailles tiennent, que la foule passe sans s’arrêter, que ce cauchemar se dissolve avec la tombée de la nuit. Mais on n’y croyait pas. Mieux valait se réfugier dans l’aile réputée imprenable et y attendre des renforts, qui ne manqueraient pas de venir de tous les coins de la terre. Car maintenant la foule était là, car maintenant la foule frappait aux portes, car cette inondation humaine entourait le château qui risquait de partir à la dérive. On mandata le majordome d’une mission délicate, on le poussa vers le portail pour qu’il tente de calmer la foule, pour qu’il détourne leurs soupçons vers une autre cible, pour qu’il gagne du temps. Le majordome, qui tremblait de tous ses cheveux, s’étira le cou entre les grilles pour parlementer, on le laissa dire, jusqu’à ce qu’il ne trouve plus rien, et alors une jeune femme s’avança, souriante et sereine, qui s’excusa pour les inconvénients et expliqua qu’il s’agissait, en somme, de changer le monde. 

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