Ne me racontez pas d’histoires! 

Maintenant que les folies se sont estompées, retournons à nos moutons. Les histoires se succèdent et se juxtaposent, se suivent et se dépassent, et nous perdons le fil, nous perdons les fils.

F: Il y a cette histoire de personne qui se croyait aimée mais qui était dévalisée.

G: C’est bien triste. Bien triste.

F: Il y a cette histoire d’homme passionné qui a perdu la tête.

G: C’est bien regrettable. Bien regrettable.

F: Il y a cette histoire de camionneur soucieux qui a perdu son camion.

G: C’est bien dommage. Bien dommage.

F: Il y a cette histoire d’amour qui a duré soixante-sept jours.

G: C’est bien joli. Bien joli.

F: Il y a cette histoire de politicien qui a remporté son pari.

G: C’est bien pour lui. Bien pour lui.

F: Il y a cette histoire de falaise qui s’est écroulée.

G: C’est bien fâcheux. Bien fâcheux.

F: Il y a cette histoire d’exploitant qui a exploité.

G: C’est bien dur. Bien dur.

Mais ce ne sont pas de véritables histoires. Des mensonges, de petits mensonges, oui. Il n’y a qu’une seule histoire, découpée, dépecée, vidée.

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Il n’y a presque rien eu avec une légère teinte rosée 

M: C’est le der des der, aujourd’hui, soyons sérieux, emphatiques, pathétiques.

A: Commençons par le baba, et on passera ensuite au dada.

M: Si tu ne connais pas tes répliques, aussi bien dire lala lala la. On s’y reconnaîtra, et personne ne t’en voudra.

A: Mangeons d’abord. Il serait vain de faire le saut sans protéines.

M: D’abord, le bilan.

A: Tu as raison. Voici.

M: Oui?

A: Je n’ai rien à rajouter. Tu ne voudrais tout de même pas empiler les bouteilles vides? Voici ce que je te suggère. Nous entamons le baba, tu achèves ton blabla, nous comptons, décomptons, recomptons, et nous nous couchons. Ça te va?

M: Je boirais bien un coup.

A: Moi j’ai une folle envie de tricoter, mais je garde ça pour moi. Sois discret, je t’en prie.

M: Il y a eu un début, bang, longue blessure, beaucoup de travail, beaucoup trop, et des anniversaires, comme d’habitude, et des peurs, comme d’habitude, et des sauts, et des atterrissages, et des visites, et des départs, et des courses, et des sommets, et des dents, et un baba.

A: En somme, rien, avec une légère teinte rosée.

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Parfois les gens remarquent son ombre, rarement plus

Rodolphe empile les jours les uns par-dessus les autres, comme des feuilles de papier. À la fin de l’année, il range sa pile de jours dans une boîte en bois bien solide, qu’il ferme à l’aide de clous en acier de deux pouces. Il accumule, comme ça, les jours, année après année, et son sous-sol en est rempli. Il sait qu’il dispose de tout l’espace nécessaire, à moins qu’il ne vive au-delà d’un siècle, et si c’était le cas, il n’hésiterait pas à entreposer ses boîtes dans la chambre d’amis.

La particularité de ces boîtes, c’est qu’elles sont étanches. L’humidité n’endommagera jamais son contenu, et s’il y avait une inondation, l’eau ne pénétrerait pas à l’intérieur. Rien ne peut entrer dans ces boîtes, rien ne peut en sortir. Une fois l’année terminée, Rodolphe repart à zéro.

Rodolphe est une ébauche, et dès qu’il commence à prendre forme, tout est à recommencer. Heureusement, une de ses cousines germaines, celle qui vit en bas de la côte là où la rue principale du village se transforme en chemin rocailleux qui se perd dans les terres, s’occupe de tout. Chaque année, le premier janvier, elle frappe à sa porte, se présente, lui explique qu’elle s’occupera de ses courses, de son ménage, de ses loisirs, de sa santé, jusqu’au 31 décembre. Chaque année, Rodolphe s’étonne, mais finit toujours par acquiescer, et ensuite, par s’habituer.

Quand Rodolphe marche dans le village, il passe inaperçu. Parfois les gens remarquent son ombre, rarement plus.

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Perdu au supermarché il tombe dans un piège qu’il avait jusque là évité

T: Georgette regroupe plus de deux mille maux et en tant que funambule mondiale de l’alimentation et au-delà, elle dispose d’une équipe spécialisée de près de plusieurs employés. Georgette compte prendre soin de sa démarche responsable.

H : Je n’ai rien à me reprocher.

T: Elle est fière de servir les policiers et de partager sa passion de la cuisine depuis quarante ans. Quelle est votre vision? Un trou. Béant. Georgette crée du moderne qui répond aux besoins, qui se consomme. Vous avez travaillé sans relâche, malgré vous, pour que cela se produise. Au fil du temps, Georgette a acheté d’autres chaînes, comme A, C, E., elle est devenue la plus grande, telle que nous la connaissons, notre joyeux joyau.

H : Rien ne change. Je survivrai.

T: Votre passion pour la nourriture nous a conduit dès le début à trouver des moyens de transformer les modèles libre-service, à emporter ce qui ne fonctionnera jamais. Au lieu d’attendre derrière le comptoir que le vendeur récupère les articles que vous vouliez, car vous pouviez toujours marcher dans l’allée, vous avez décidé de servir cette destination de santé, vous vous êtes perdu.

H : Non. Vous, c’est vous qui êtes perdus. Vous n’avez qu’à me libérer.

T: Je te déteste. Mais puisque la réalité m’y oblige, je te laisserai la vie.

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Quand tout se réduit à un mal de dents comment souhaiter bon matin bonsoir ou autre chose

G : Il serait présomptueux de dire alors qu’une simple observation peut-être même une suggestion pourrait faire l’affaire si vraiment dans un cas comme celui-ci se termine une année qui donne envie de constituer un livre de gains et de pertes un résumé de vingt-quatre paires de ce qui est utilisé chaque année et toutes ces différentes années vécues dans la même année si on pouvait les additionner les vies d’ABC jusqu’à la fin de tous les alphabets qui se soucie du mouvement circulaire continu sans être répétition répétitive seulement nous conduit à l’illusion.

L : Parfois j’ai l’impression que tu parles à une ombre de toi-même et rarement à moi-même du moins pas à moi.

G : Je n’ai jamais compris la politesse de la politique des voeux et comment les choisir et quand et si je veux ce que tu ne veux pas te souhaiter si ça me rebute inutile de te dire qu’il pleut tu dois regarder la dynamique implacable amusant de ce côté car de ce côté pas de panne d’essence pas de panne jamais c’est pas merveilleux ils répètent mais non en réalité non c’est pas ça quand c’est simplement mais on aime un peu compliquer les choses et draper le tout de couleurs artificielles.

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L’union fait la force et s’interroge

BEN: Bientôt, je te décrirai en détail cette pièce où nous nous étions confinés pendant trois jours pour faire pression sur je ne sais plus quel pouvoir je connaissais peut-être un tiers de ces gens quand on dit connaître tu vois le reste des inconnus mais j’assumais on ne doit jamais assumer il y en avait de partout quand je dis partout tu aurais vu un tableau bigarré pas d’unité l’union fait la force mais l’union de quoi exactement je me le demandais quelle force avions-nous qu’en faisions-nous?

JOE: Toi-même, Ben, qui tu es, ce que tu es, pas clair, non, pas du tout.

BEN: Il y a de ces flous qui vous échappent, et alors vous échappent ces liens que vous croyiez mais qui n’étaient enfin dans cette pièce c’était la révolution en somme je veux dire la semence faudra-t-il attendre cent ans pour nous ne le saurons pas tout est semence de tout nous sommes bien les seuls ici aujourd’hui ils sont tous à fêter depuis longtemps ça n’est plus pour nous vie d’ascète j’exagère parce que ça me plaît et tu me plais de moins en moins quoique certains jours tu me dégoûtes un peu moins.

JOE: Qu’est-ce que tu foutais là? Tu as vraiment cru que c’était pour toi?

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Un pourcentage fera l’affaire 

JANVIER: D’accord je t’ai menti je ne t’aurais jamais demandé ton avis parce que tu racontes toujours des conneries comment se fier à toi tu sais bien par exemple quand tu vantes les mérites de ton centre de plein air pour petits vieux ton torse bombé tes yeux qui s’inondent tout cet amour gérontologique les canots les vélos tout le reste ça n’existe pas il n’y a plus de pagaies depuis des années tous les pneus sont à plat les chaînes rouillées tu les appâtes à coup de brochures tu empoches leur fric à peine s’ils peuvent se promener dans les sentiers tellement il y a d’arbres tombés personne ne les nettoie c’est la jungle un plein air démoralisant.

JASMIN: Comptes-tu le crier sur les toits?

JANVIER: Je n’ai besoin que d’un pourcentage.

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Un témoin surélevé que l’incertitude tenaille 

ALDO: J’étais monté dans un chêne blanc j’étais peut-être à vingt mètres du sol c’est là que ça m’a pris les palpitations la sueur et tout j’ignorais que j’avais le vertige si impétueux j’ai donc fermé les yeux pas question de monter plus haut ni de descendre ni de regarder autour un seul objectif retrouver mon sang-froid maîtriser cette phobie me raisonner je sais ça prend des années pour mais là je ne disposais pas d’années de quelques minutes quelques heures tout au plus au pire les pompiers viendraient me sauf que j’aurais l’air de quoi et l’air dans certaines circonstances ça compte d’autant plus qu’il y aurait témoins et parmi eux peut-être Adélanida que je ce n’est pas que je veuille lui cacher quelque chose une faiblesse plutôt l’exposition d’une faiblesse le spectacle car qui voudrait mais heureusement ça ne s’est pas produit après deux heures quarante minutes j’ai retrouvé le sol non sans m’être arrêté avoir fermé les yeux mille fois avoir respiré vous savez ces trucs qu’ils donnent quand il ne nous reste que ça et une fois au sol enfin libre je me croyais débarrassé de toute contrainte grand sourire et tout peut-être ai-je même chantonné mais ça c’était avant d’apprendre de brutalement me retrouver la cible de menaces d’une poursuite le chat et la souris j’étais la souris on m’avait vu là-haut moi qui ne voyait rien dans un des appartements on assassinait une vieille dame un type bien mis un professionnel persuadé que j’avais assisté au crime que je le reconnaîtrais j’ai bien tenté de lui expliquer palpitations vertige impossible mais comment le convaincre mieux valait prendre mes jambes à mon cou ce qui n’a pas tardé il avait eu le temps de me voler mon portefeuille il me retrouvera mon nom mon adresse où aller si je le dénonce on ne me croira pas mon histoire ne tient pas debout je ne pourrai pas le décrire deux ou trois mots sur ses vêtements mais pas beaucoup plus encore une fois la peur une autre peur et surtout pas envie de vraiment me le mettre à dos s’il voit que les flics ne lui tombent pas dessus s’il n’entend pas les sirènes peut-être comprendra-t-il que je ne l’ai pas mouchardé il me laissera peut-être qu’il ne me tuera pas?

PIETRO: C’est difficile à dire.

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Quand l’homme va se coucher la femme lit

L’HOMME: Ce soir je suis fatigué peut-être un peu confus je sais que tu ne m’écoutes pas mais comme d’habitude je ne peux m’en empêcher je te les déverse ces paroles où tout s’embrouille un véritable réseau routier qui aurait perdu ses panneaux de direction ses feux rouges où toute règle serait abolie tu vois ces voitures emmêlées ça ne durerait pas longtemps il y aurait de fameuses bagarres ces fameux cas d’imbéciles qui se tapent sur la gueule parce qu’un autre imbécile les a mal doublés ou n’importe quoi là vraiment les gens qui adorent capter sur leurs téléphones ces scènes pourraient s’en donner à coeur joie et cela finirait j’en suis certain par devenir normal on s’habitude à n’importe quoi y a qu’à voir comment ils jonglent avec les lois dans les corridors obscurs on rajoute un paragraphe on le retire on le remet les commis qui rédigent une chose et son contraire et son contraire et son contraire n’appellent plus cela de la confusion leur état de perpétuelle incertitude ça va de soi pourvu qu’à dix-sept heures ils rentrent écouter la télévision s’engloutir dans leurs écrans et recommencer le lendemain et c’est ainsi pour bien d’autres je pourrais parler de ça jusqu’à demain ce qui naît ce qui meurt qu’on croit connaître mais qu’à des moments plus ou moins rapprochés on se rend compte l’ampleur de l’ignorance on s’en effraie on se met à dessiner autrement à écrire autrement puis on oublie on croit à nouveau savoir et des choses se font ce qui prouve mais qu’est-ce que ça prouve il n’y a rien qui avance qui recule tout qui bouge un mouvement pas de sens et qu’importe où se porte le regard l’ouïe il n’y en a pas non pas de sens jamais mais ne le dites pas à votre voisin à votre voisine la mienne aussi ils ne veulent rien entendre ils font de beaux discours qui donnent les larmes aux yeux ils ont inventé un sens ou un autre ou un autre applaudissez si vous y tenez je dois aller me brosser les dents et toi qui ne m’écoutes pas ne te couches pas trop tard demain tes parents viennent dîner il faudra descendre au marché ton père aime la morue fraîche s’ils n’en ont pas nous prendrons autre chose elle est rare nous lui servirons des huîtres ce qui sera disponible ils nous raconteront ta mère dira que ça n’a pas de sens moi en tout cas je me brosse les dents et je me couche bonne nuit.

LA FEMME: Bonne nuit. Je lis.

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Un séminaire dans un cadre enchanteur 

Nous attendions tous ce discours avec impatience, plusieurs d’entre nous avaient parcouru des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour y assister. Un cadre enchanteur, comme disent les commentateurs: lac calme dans une région si éloignée qu’on n’y retrouve que deux ou trois chalets, rien de plus. Autour, la montagne, la forêt, une petite cascade qui descend en plein milieu du terrain, que nous traversons grâce à un de ces petits ponts de pierres et de bois en arche.

Nous prenions place, pour certains sur des chaises de jardin, mais pour la plupart, dont j’étais, directement sur l’herbe, avec ou sans couverture. Il s’est incliné, pour entrer tout de suite dans le vif du sujet, en homme de peu de temps. Transformation, détermination, il nous a annoncé que la plupart d’entre nous ne réussiraient pas à cause d’un défaut de constance, mais que nous ne le savions pas encore, il se proposait de nous détailler sa méthode, il répondrait aux questions à la fin, mais déjà à ce point je comptais une bonne dizaine de piqûres de moustiques. Se concentrer, simplement écouter, devenait ardu à cause des moustiques, petites bestioles qui prolifèrent dans les secteurs humides, qui peuvent vous tomber dessus en bataillons toujours renouvelés, jamais vaincus. Vous avez beau les écraser à tour de bras, utiliser des lampes pour les griller, rien n’y fait, la population des moustiques n’est pas en péril. Un ancien groupe rock américain avait écrit une chanson sur les moustiques, je me suis toujours demandé pourquoi, surtout que la mélodie était d’une naïveté navrante, bonne à égayer une classe de maternelle. Étonnant d’autant plus qu’auparavant, avant la mort de leur parolier chanteur poète autoproclamé, leurs chansons étaient tout sauf légères. Mais ça a plu, assez pour être traduit en français et obtenir, peut-être davantage que dans la langue d’origine, un grand succès. Sauf que chanson ou pas, j’en connais plusieurs qui ne vivraient pas à la campagne, encore moins en forêt, à cause des moustiques, chassés, tenus au loin par ces petites bêtes fragiles, si faciles à écraser, plus que ces autres bêtes, ours, loups, lynx, pumas, orignaux et autres mammifères.

À la fin du discours, mes chevilles étaient enflées, et le cou, et les bras, même le cuir chevelu. Je me suis levé avant que ne soient posées les premières questions. Tant pis, j’achèterai son livre, ce sera bien, et bien mieux, de lire à l’abri.

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