De l’importance de respecter ses résolutions

E: Oui, monsieur l’inspecteur, dès que je l’ai vu entrer, je l’ai reconnu, je veux dire, son odeur, parce qu’il s’était déguisé, il avait pris mon visage, pensait me troubler, mais pas très malin, il sentait tout autant, pas qu’il puait, non, une odeur qui lui est propre, mélange de sueur et de végétal, peut-être quelque chose qui tirait sur le conifère, mais légèrement, faudrait analyser, la respirer, cette odeur, pendant de longues minutes, mais une chose est certaine, c’était bien lui, alors pour en finir, j’ai tiré, il est mort au deuxième coup, et ce n’est qu’après que j’ai pensé à cette possibilité, lui parler, profiter de l’avantage de l’arme pour l’interroger, et quand j’ai vu, sur sa tête, mon visage se crisper, puis s’éteindre, ça m’a secoué, et j’ai décidé de mieux manger à l’avenir, et de respecter ma résolution, marcher au moins dix mille pas par jour.

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Je ne suis pas certaine qu’elles soient en or

C’est une charmante maison, pas très grande, mais pouvant accueillir une famille de quatre personnes, deux parents, deux enfants. Dans un boudoir, attenant à un grand salon, D reçoit une amie, O, à qui elle explique comment faire fortune en créant un personnage et une histoire à mettre en scène dans les médias sociaux. Une autre de ses amies, T, que la discussion a fini par lasser, se promène d’une pièce à l’autre, à la recherche de bijoux ou de billets de banque. Dans le salon, W, l’époux de D, est attaché sur une chaise, et un jeune homme, J, qui porte un joli masque noir à motifs rouges et jaunes, trace avec une lame de rasoir de minces fils le long de ses bras, de haut en bas. W gémit, mais serre les mâchoires, pendant que le jeune homme répète, inlassablement, la même question. Il souhaite obtenir, simplement, le code du coffre-fort, qui contient quelques millions de dollars, croit-on. Mais têtu, le père se tait.

T: Ma chère, n’as-tu pas vu, ça me semble bien difficile pour W, à côté.

D: Oui, je le trouve bien bruyant. O, ici, a du mal à se concentrer. S’il te plaît, pourrais-tu fermer la porte, tu serais bien gentille.

T: Voilà. C’est vrai que sa voix porte.

D: Sa voix?

T: Oui, celle de W, ton mari.

D: Ah. As-tu trouvé ce que tu cherchais? Nous avons presque terminé ici, nous prendrons le thé, si tu veux te joindre à nous.

T: Avec plaisir. Je n’ai trouvé que deux boucles d’oreilles. Je ne suis même pas certaine qu’elles soient en or.

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Douce image et verts sommets (4)

Cette fois, c’est moi qui ai abandonnai le godendard. Malgré la chaleur, de légers frissons me traversaient l’échine et je faillis me sentir mal. Je savais que je continuerais, je le désirais plus que tout, sans raison, avec une violente convoitise, comme j’en ai connu plus tard en trois ou quatre occasions, peut-être plus mais il faudrait que je me rappelle, que je cherche, en tout cas avec Florence je crois qu’il y avait un peu de ça, sauf que je ne sais plus à quel moment, si c’était au début, comme un coup de foudre, ou si c’est venu plus tard, quand après des semaines de camaraderie l’imagination avait commencé à tordre le sens des regards et des mots, mais la longue coupure qui s’avançait à plus du tiers du tronc me laissait perplexe, comme si je l’apercevais pour la première fois, comme si je ne parvenais plus à en comprendre la cause et la portée, étonné de ce que nous avions fait, de cette blessure qui un instant m’est apparue telle et m’a semblé odieuse, répréhensible. Je me suis vite ravisé, j’ai balayé ce flottement pour ressusciter ma folie, m’en abreuver jusqu’à regagner l’ivresse et la force de poursuivre, pour maquiller mon hésitation en un contentement entier et ainsi colmater la brèche par où aurait pu s’immiscer la résistance, et sans doute, le bon sens, de S.. Une fois de plus, le mouvement de va et vient reprit, juste un peu plus lent. Depuis le début, je n’entendais que le bruit des dents qui grugeaient la chair du sapin, son qui dominait tous les autres, mais soudain j’ai perçu, comme sorti des profondeurs de la terre, des éclats de rires, des cris d’enfants qui montaient du lac et nous parvenaient en un gazouillis indescriptible que j’ai attribué à mes deux cousines. J’ai souri, cela me donnait du courage car je pouvais me les imaginer, m’imaginer avec elles, leur racontant notre exploit, leur précisant avec une fausse humilité que j’en étais l’instigateur, que j’avais moi-même identifié le plus grand arbre de la montagne, que je l’avais retrouvé là-haut, que j’avais eu à encourager S. pour que cette affaire soit finalement menée à terme. Je leur détaillais tout, j’enjolivais, j’ajoutais quelques difficultés qui me semblaient logiques, dans les circonstances, et j’écoutais avec hauteur et satisfaction leurs questions ingénues, surtout celles de la plus jeune de la plus jolie, qui avait peut-être un an de moins que moi et qui me fascinait avec ses fossettes souriantes, ses yeux de poupée, sa voix douce qui jamais ne l’a abandonnée.

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Un prix nettement inférieur au prix du marché

H: Je n’avais pas très bien compris pourquoi nous avons pu acquérir cette maison pour la moitié de sa valeur. Elle était sur le marché depuis cinq ans, et apparemment, personne de la ville, petite vieillotte conservatrice ville, n’en a voulu. Nous avons acheté il y a maintenant trois ans. Mais un mois seulement après avoir emménagé, nous avons remis la maison à vendre. Évidemment, personne n’en veut, et notre seul espoir est d’attraper un nigaud, comme nous l’avons été, qui nous arriverait de l’étranger. S’il visite la maison, il sera ravi, charmé, il achètera. À condition de ne pas le laisser errer dans le voisinage, parce que là, ça le fera disparaître plus vite qu’un moustique dans un cyclone. J’aurais pu y rester, vous savez, si je n’avais pas eu la malheureuse chance d’être témoin du traitement que le voisin réserve aux gens qui lui manifestent ne serait-ce qu’un souffle de cordialité. J’ai compris que si vous ne le regardez jamais, si vous ne répondez pas à ses sourires à ses saluts, vous vous en tirez. Mais il y en a encore qui se laissent prendre au piège. Sans doute des nouveaux. Donc, ce jour-là, je marchais avec Pépine, notre teckel, quand j’aperçois cette dame à qui le voisin lance un bonjour chantant, des plus gais. Polie, elle lui répond par un léger inclinement de la tête, et pour ne pas être en reste, elle lui offre quelques unes des fraises sauvages qu’elle avait cueillies. C’était la première fois que je voyais le voisin, la scène me réchauffait le cœur, je me félicitais d’avoir choisi cette rue pour y bâtir notre nouvelle vie. Mais horreur! Cette délicieuse sérénité a été de bien courte durée. Aussitôt après avoir saisi les fraises, le voisin a sorti, je ne sais d’où, une machette avec laquelle il a d’abord sectionné la main de la pauvre dame, pour ensuite, d’un grand mouvement circulaire, lui couper la tête. Effrayé, j’ai attrapé Pépine et je me suis enfui! Aussitôt chez moi, j’ai appelé la police, qui n’a pas tardé. À leur arrivée, la tête et la main gisaient là, sur le trottoir, à deux mètres du corps. C’est alors que la voisine est entrée en scène, tenant par la main le voisin, affable et souriant. La voisine a expliqué aux policiers que tout cela n’était pas si grave que ça en avait l’air, que c’était même, à la limite, plutôt drôle. Elle a expliqué que le voisin, parfois, s’emportait ainsi, parce qu’il vivait un stress immense à cause d’un travail très exigeant, de douleurs dans les vertèbres, et d’une tristesse inconsolable liée aux frasques injustes de sa maîtresse. Compréhensifs, les policiers ont rangé les menottes qu’ils brandissaient déjà, ont emballé la dame en trois parties, et ont disparu. Depuis, la même scène s’est reproduite trois ou quatre fois, mais je n’en ai toutefois pas été témoin. J’ai simplement observé, subséquemment, quelques têtes fraîchement émondées. Chaque fois, semble-t-il, la voisine est parvenue à libérer le voisin de tout soupçon. Pour ma part, je promène toujours Pépine, mais je me garde de les saluer. Je vais mon chemin, morose, et je prie tous les soirs pour qu’un quidam achète ma maison. Pour ceux que ça intéresserait, il y a trois salles de bain, la plomberie est entièrement refaite, le sous-sol est habitable, et nous sommes prêts à laisser plusieurs meubles ainsi qu’une table de billard, tout ça pour un prix réduit nettement inférieur au prix du marché.

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L va mourir, et le reste

L’homme et la femme boivent leur café, comme chaque matin, avant de remplir la journée de paroles gestes moues sourires hésitations décisions semblables à ceux dont était remplie la journée d’hier, et celle d’avant-hier, et celle d’avant-avant-hier, et celle…

L: Bientôt, ce sera inédit. Je vais mourir.

E: Vraiment?

Soudain, la femme, E, réalise qu’elle a parlé trop vite, pensant, voilà une occasion d’avoir quelque chose de passionnant, de puissant à raconter aux copines, aux collègues, à la famille, et cela pour des jours et des jours, des semaines et des semaines, pour toujours, alors faut se reprendre, se ressaissir et adapter la réponse au potentiel de la situation, par exemple commencer par ouvrir de grands yeux, ouvrir la bouche, expression de stupéfaction extrême, enchaîner aussitôt, après bien entendu un laps de silence, par un “quoi?” incrédule, puis, nonobstant la réponse, repartir avec quelques “oh! oh!”, quelques onomatopées aussi, pourquoi pas, des sons gutturaux de préférence pour montrer qu’ils proviennent d’un malaise naissant dans les plus profondes profondeurs de soi, à quoi il voudra sans doute réagir par des mots rassurants, rappeler que la chose est somme toute commune, mais ne pas se laisser entraîner sur cette pente pour plutôt verser les premières larmes, c’est toujours la première qui représente un défi, mais une fois l’écluse ouverte, ça coule bien, ça coule abondamment, répéter des “oh! oh!”, et des “je n’y crois pas, je n’y crois pas”, ici les mots auront peu d’importance, c’est le ton qui importe, tragique, toujours, incrédule, encore, mais en crescendo, puis lui prendre les mains, le regarder droit dans les yeux et répéter son nom plusieurs fois, et enfin, s’il semble vouloir s’y prêter, l’attirer dans ses bras et serrer autant que cela sera décemment possible tout en soupirant, murmure très faible mais tout de même clairement audible, “je n’ose pas y croire, comment est-ce possible”, hocher la tête, se relever et s’agiter de façon désordonnée, marcher de droite à gauche, tourner en rond, se donner un air totalement égaré et dire, comme si l’on réfléchissait à voix haute, “il y a sans doute quelque chose à faire”, le répéter plusieurs fois, énumérer tous ceux, spécialistes, guérisseurs, psychiatres, naturopathes, acupuncteurs, et tout le bataclan, qui pourraient peut-être l’aider, en rajouter à chacune de ses objections, et terminer le tout en laissant échapper un long soupir, comme un ballon qui se vide, se laisser choir sur un fauteuil, fermer les yeux et attendre qu’il se lève, qu’il se rende à ce rendez-vous habituel, et lorsqu’il finira par vous quitter, l’assurer qu’il peut compter sur vous, tout ce qu’il veut, soutien, compréhension, accompagnement, et surtout ne pas remuer tant qu’il sera là, patienter jusqu’à son départ, que confirmera le bruit de la porte de devant qui se referme.

E: Quoi?

Et le reste.

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L’ouest est sûrement par là, puisque tu le dis

Deux quidams chevauchent côte à côte depuis des heures. Ils ignorent si le prochain village se trouve devant eux, ou à droite, ou à gauche, ou derrière. Évidemment, il leur serait impossible de revenir à leur point de départ. C’est ainsi. Ils suivent le soleil, tant bien que mal, mais plutôt mal que bien.

E: Je déteste les gens qui portent des polos bleu pétrole à bandes fushias pour jouer au golf. En général, leurs pantalons ressemblent à de vieux rideaux usés par le soleil, et leurs souliers ont toujours des tâches ou des déformations. Je te le dis, je te l’affirme et le confirme, je les abhorre, je voudrais que tous les clubs leur interdisent l’accès à leurs terrains. Ces gens-là, ne mâchons pas nos mots, sont une honte pour nous tous, la nausée qu’ils provoquent finira par m’achever. 

X: Tu sais que je porte un polo bleu pétrole à bandes fushias pour jouer au golf?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: Nous devrions bifurquer légèrement à gauche. Ça nous permettra de marcher directement vers l’ouest. Il y a toujours quelque chose à l’ouest. Toujours.

X: Si l’ouest est par là, alors allons-y.

E: Tu sais ce qui m’horripile? Je ne peux pas supporter les types qui font du patin artistique. Le patin, c’est fait pour jouer au hockey. Mais du patin artistique! Ils tournent en rond, tournicotent, tourbillonnent, et tout ça dans leurs habits à paillettes! C’est quand même incroyable, certains jours nous n’avons pas accès à la patinoire parce qu’ils doivent s’exercer! Tu sais combien d’heures nous perdons chaque semaine à cause d’eux?

X: Tu sais que je fais du patin artistique?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: Obliquons encore un peu plus vers la gauche. L’ouest est par là.

X: Si l’ouest est par là, alors allons-y.

E: De toute ma vie, je n’ai connu qu’une seule personne qui savait vraiment jouer de la flûte. Une seule. Il s’appelle C, et il joue comme un dieu. La musique qui monte de sa flûte ne ressemble à aucune musique terrestre. Il peut transformer une banale chansonnette en une œuvre d’une limpidité qui dépasse tout ce que l’imagination la plus créative pourrait espérer.

X: Tu sais que je joue de la flûte?

E: Je ne te visais pas.

X: Évidemment.

E: L’ouest est bien par là.

X: Oui, l’ouest est sûrement par là, puisque tu le dis.

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Douce image et verts sommets (2)

De son côté de l’arbre, mon cousin jurait, interrompait sans cesse le va et vient pour chasser les mouches, probablement plus dégoûté par l’inutilité du travail que son résultat, lui qui avait l’habitude d’abattre des arbres, de les débiter et de fendre les bûches pour l’hiver, pas pour satisfaire un cousin capricieux, trop heureux de fuir loin des usines et de la rue, qui se fabriquait une brinquebalante identité de bûcheron inédit pendant que les dents du godendard attaquaient la chair de l’arbre, brisaient les fibres et les vaisseaux les uns après les autres, pendant que leurs mains se maculaient de résine et sentaient fort le sapin. Je tirais gaiement sur le manche de bois, à chaque retour levant les yeux vers la cime du sapin, ce plus grand sapin de la montagne aperçu d’en bas près du lac, roi de la forêt qui devait bien faire soixante centimètres de diamètre et à côté de quoi les vulgaires brindilles de nos maigres corps s’agitaient, si faibles qu’un tronc semblable nous aurait écrasé aussi proprement que deux pucerons mais de cela nous n’avions pas conscience, et je nous voyais, je me voyais grandir en déshonorant ce patriarche, me glorifiant de la taille de ma prise, sauf que je ne savais pas encore devant qui j’irais pavaner cette victoire et bien évidemment j’étais loin de m’imaginer que je devrais attendre vingt ans avant de m’en bomber le torse devant Florence, à qui j’ai raconté l’exploit, dénonçant certes avec sévérité cette sottise pour aussitôt souligner le caractère subversif, suggérant même qu’on pourrait y voir les germes d’une poésie matérialisée dans une pragmatique éclatante, insistant sur l’inutilité de la chose, sa complète gratuité qui l’élevait au-dessus des actions semblables possédant une finitude bien identifiée, et je savourais pitoyablement ce fruit amer que j’aurais peut-être dû laisser doucement pourrir dans le sol de cette forêt. Elle ne disait rien, du moins je ne me souviens pas l’avoir entendue commenter, approuver ou condamner, mais peut-être a-t-elle parlé sans que je ne l’écoute, pris par cette histoire que je bricolais de toutes pièces, sourd sans doute à tout le reste. Peut-être a-t-elle même eu un geste de recul, une inquiétude a bien pu ombrer son visage si clair, comment savoir, je ne regardais pas, je n’écoutais pas, absorbé par ce besoin de grimper plus haut, toujours plus haut pour dominer la foule, pour atteindre le premier rang, toujours le premier, et devant elle j’imagine que c’était ma danse nuptiale, pigeon se rengorgeant, sauf que j’avais beau tout faire pour m’extraire du lot, ça ne fonctionnait pas, cette fois comme bien d’autres auparavant, après, je trébuchais et me suis retrouvé au sol, écrasé, incapable de suivre cette foule qui maintenant gambadait sans même deviner ma présence.

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Une souris n’est pas une chouette

MO: Tu étais une souris, j’ai oublié la couleur. Mais une souris, j’en suis certaine.

LU: Tu as perdu la tête? J’étais une chouette. Je mangeais des souris, parfois.

MO: C’était il y a si longtemps. Tu as oublié. On oublie tout.

LU: On ne s’oublie pas. Je n’ai quand même pas tout inventé. Je ne suis pas une fiction!

MO: Non, cela se verrait. Tu es bien toi.

LU: Tu vois!

MO: Mais toi, tu n’étais pas une chouette. Tu n’as jamais été une chouette. Moi qui ai deux fois ton âge, et de bons yeux, et une mémoire propre, je peux en témoigner.

LU: Pas une chouette? Je ne suis plus moi-même alors! C’est ridicule.

MO: Une souris, c’est pas mal. Regarde ce que tu es devenue.

LU: Ce que je suis devenue? J’avais collé des morceaux, j’avais construit quelque chose, mais je devrai recommencer, et comment recommencer sans fabuler?

MO: Tu seras ce que tu t’imagines, et nous en rirons dans dix ans.

LU: Je suis un personnage de bande dessinée.

MO: Ou de roman fantastique, ou de polar, ou d’un fameux film d’action!

LU: Un film philosophico-romantico-comique?

MO: Pourquoi pas! À toi de voir!

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Yvon, Yvan, Yves et le podoscope

​​YVON: Je crois que Marcel est le frère de Jean. J’avais rencontré Aline qui achetait des souliers pour Michel. Aline était très aimable.

YVAN: Marcel était le frère de Jean. Il ne l’est plus.

YVES: L’un de ceux-là était hyper gentil. Malheureusement il est mort il y a deux ans.

YVAN: Je me rappelle de la machine.

YVES: Idem pour moi.

YVON: Marcel vendait des souliers canadiens.

YVES: Mon père n’achetait que ceux-là.

YVAN: Très beaux retours de cette époque. Nous disparaîtrons à force d’y retourner.

YVON: C’était la seule boutique qui possédait un podoscope. On y fourrait le pied pour voir si les chaussures nous allaient.

YVES: Sans protection, évidemment. C’était le bon temps. Yvan a raison, nous disparaissons. Lentement.

YVAN: J’aimais y aller avec ma maman. Il y avait un grand choix!

YVON: C’était un bon gars, un client de la librairie S. et aussi du casse-croûte chez B, de l’autre côté de la rue.

YVES: Moi aussi. Aussi.

YVAN: C’était la boutique de choix pour la qualité. J’en vois des images floues. Retrouvons toutes les images, voulez-vous?

YVON: C’est dangereux.

YVES: Grand risque.

YVAN: Hé oui! Mais, qu’est-ce qu’on aimait voir nos os!

YVES: Aujourd’hui, les rayons X, c’est dangereux.

YVAN: Pas besoin d’être aujourd’hui. Tu nous égares!

YVON: Je viens de trouver!

YVAN: C’était une simple boîte en bois. Un appui-talon, et une fente rectangulaire où l’on glissait le pied. La lecture se faisait en haut de la boîte, inclinée à soixante-dix degrés.

YVES: J’avais oublié et ça me revient. Bons souvenirs! Très beau souvenir!

YVAN: Il y avait un podoscope au bout de la rangée de fauteuils. C’était la seule boutique qui en possédait un. Peu importe où nous achetions les chaussures, nous passions toujours par là pour voir nos pieds. Aujourd’hui avec toutes les réglementations, c’est probablement interdit de s’en servir. Qui s’en rappelle de ce temps?

YVON: On s’amusait à fourrer le pied là dedans, je ne sais plus combien de fois de suite. La quantité de rayons X qu’on a dû prendre!

YVES: C’était la seule boutique où je pouvais me chausser. Je crois que c’est une certitude. À inscrire au tableau des vérités.

YVAN: L’image était en vert. Nous pouvions observer les déformations du pied, mais comment évaluer? Le vendeur n’était tout de même pas podiatre! La première fois, j’y suis allé avec ma mère.

YVES: Nous ne nous en sortirons pas. Nous nous évaporons, et c’est bien dommage, parce que des images me reviennent.

YVAN: À force de balancer dans le temps, on finit en personnages creux, sans attache, même pas en mesure de créer l’illusion.

YVAN: Si peu de choses. Adieu les gars!

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Un grand rire raisonnable et bien placé

VLADIMIR: Commençons, vous le voulez bien, par cette histoire de cette femme qui voulait, sans raison apparente, s’enfuir avec les chandeliers, les sous-verre et les cahiers de notes du grand-père, personne ne la connaissait, mais ce qui est amusant est que pas un de nous de vous ne savait qu’il ne la connaissait pas, ce qui lui a permis, enfin, vous avez entendu ou lu ou vu les détails, pas besoin de tout reprendre depuis le début, ce qui importe et qui importera davantage encore lorsqu’un peu de temps aura coulé, ou dégoûté comme dirait l’aïeul, est d’identifier le véritable mobile du crime, qui pourrait bien finir par nous ruiner tous.

LOLA: Tous!

COCA: Tous tous tous.

ROCA: Autant que nous sommes, nous ne serons plus.

VLADIMIR: À peu près, car si nous pouvons admettre que l’habitude et les années nous aient voilé l’importance des chandeliers et des sous-verre, en ce qui a trait aux cahiers, nous n’avons nulle excuse, depuis la mort du grand-père, nous aurions dû, vous auriez dû, il aurait fallu au moins y jeter un coup d’oeil, après tout il n’y en avait pas tellement, onze ou douze, qui entre les balivernes, les remontrances, les vantardises, les histoires de jambes en l’air, vraies et fausses, cachait probablement la clef d’une fortune dont il a si bien su, pendant tout ce temps où nous l’avons soigné, cajolé, flatté, nous taire l’existence, pour ne nous laisser, dans les papiers officiels, pas même assez pour nous libérer de l’obligation de subvenir à nos moyens par le travail, le marchandage, les manigances.

ROCA: Misère!

COCA: Qui est cette femme?

LOLA: Une intrigante!

VLADIMIR: Il nous faut la retrouver avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’elle n’ait percé le secret des cahiers, avant qu’elle ne nous ait tous jetés sur la paille pour fuir à l’autre bout du monde, incognito, sans même se présenter aux funérailles du grand-père qui heureusement, merci grand-père, sont déjà payées de A à Z, un souci en moins, car autrement il nous aurait fallu consacrer le peu que, enfin, n’en parlons pas, nous l’avons évité, et malgré tout ce qu’on dit du cahier, les chandeliers, moi je les aimais bien, je les aurais volontiers pris.

COCA: Et moi les sous-verre, oh oui!

LOLA: Les chandeliers et les sous-verre!

ROCA: Une voleuse, voilà ce que c’est!

VLADIMIR: Pourtant, pourtant, ces aveugles de flics refusent de faire enquête, d’admettre qu’il y a eu vol, détournement de richesse familiale, spoliation de descendants, vous avez vu comme ils ont ri quand nous leur avons parlé des cahiers, ils ont tout de même demandé à Madame Vaugritard, son infirmière, mais la pauvre femme, yeux fatigués, la tête ailleurs, leur a balancé comme ça, pour se débarrasser d’eux, oui c’est ça, pour se débarrasser parce qu’elle n’en avait rien à faire pas de temps à perdre devait se trouver un autre client j’imagine qu’elle n’en prend pas plus de quatre ou cinq vu le temps qu’ils lui demandent, eh bien elle leur a balancé qu’il n’y avait rien dans ces cahiers qu’un compte rendu de ses journées, et des poèmes, que faut-il entendre, grand-père était pourtant un homme sensé, n’avait pas le temps d’écrire des poèmes, pas un gamin, un adolescent en mal d’amourettes.

LOLA: Des poèmes, pouah!

COCA: Des poèmes, quand même!

ROCA: Des poèmes, faites-moi rire!

VLADIMIR: La femme, j’aimerais bien que les flics l’identifient, et nous leur montrerons, à tous, qu’il n’y avait pas de poèmes là-dedans, que grand-père n’était pas un de ces, un comme ces, comment peuvent-ils le calomnier, le pauvre homme, trop mort pour se défendre, pour lever la main et mettre un terme à ces divagations, ils pourraient au moins le respecter, inventer autre chose, et pourquoi une inconnue volerait-elle des poèmes, ah ah ah, permettez-moi, malgré le deuil, de rire à grands coups bien placés, ah ah ah, à nouveau j’y vais, et n’hésitez pas à m’imiter, car c’est tout ce qui nous reste, j’en ai bien peur, un grand rire raisonnable et bien placé, pour une fois, très bien placé.

ROCA: Ah ah ah!

COLA: Ah ah ah!

LOLA: À notre ruine! Buvons!

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