La fragilité de tout

Les Balaud n’ont pas d’enfants parce qu’ils casseraient tout dans l’appartement. Ils ont été témoins de la destruction par les nièces et neveux, résultat de leurs jeux et disputes. Ça leur a coupé toute envie de procréer. Ils l’ont échappé belle.

Quand les Balaud ont ramené une commode achetée en rabais dans une grande surface, ils ont réalisé, après avoir gravi onze des quatre-vingt-quatre marches, que le Balaud n’aurait pas la force de continuer jusqu’à l’appartement. Pas question de redescendre, il n’en pouvait plus, s’était peut-être blessé le dos, peut-être tordu une épaule, peut-être déchiré un ligament du poignet, peut-être fait un tour de rein.

La Balaud a donc soutenu le Balaud jusqu’à l’appartement, où elle l’a confortablement installé dans un épais fauteuil inclinable. Puis ils ont réfléchi. Comment monter la commode sans avoir à payer des déménageurs? Il fallait agir vite, surtout que dans la cage d’escalier commençaient à monter les plaintes des voisins incapables de descendre ou de monter. La survie de la commode était menacée.

Les Balaud ont convenu de faire appel au voisin Cabaud, fort gaillard qu’ils avaient trimballé son bazar avec une méticulosité encourageante. Tout de suite, Cabaud accepte, étonné, mais heureux que les Balaud s’adressent à lui après douze ans de bon voisinage.

Le Cabaud aurait pu, et préféré, monter la commode tout seul, mais la Balaud tenait à participer à l’effort pour y ajouter un extra d’attention. Une commode est si vite égratignée de nos jours! Encombré par la Balaud, le Cabaud parvient à gravir sans incident toutes les marches, jusqu’à l’appartement. Il pose doucement son fardeau dans la première pièce, sous l’insistance des Balaud, qui ne veulent surtout pas qu’il s’aventure trop avant dans leur domaine.

Ce n’est pas dans les habitudes des Balaud d’inviter à boire un coup. Ils ne l’invitent donc pas. Ils le remercient à profusion, espérant que cette manifestation de reconnaissance sera suffisante pour rétablir une distance agréable entre voisins. En se retournant pour sortir, Cabaud ne voit pas le tout petit pot de fleurs qui trône sur une console. La manche de sa chemise accroche les fleurs, et le pot bascule, éclate sur le parquet. Fracas et petite flaque d’eau. Le petit pot de verre, deux dollars quatre-vingt-dix-neuf chez Wallmart, étend ses mille miettes aux pieds de la Balaud, qui hurle.

Malgré ses douleurs, le Balaud s’approche pour prendre la mesure du drame. Il hurle à son tour. Devant un Cabaud confondu, les Balaud se jettent dans les bras l’un de l’autre, fondent en sanglots. Pantois, Cabaud bat en retraite, s’éclipse pendant que les larmes aveuglent ses voisins.

Pétris de douleurs, les Balaud s’enferment chez eux pour souffrir ensemble. Espérant que la nuit calme leurs tourments, ils se couchent, mais dorment d’un sommeil agité, partageant les mêmes cauchemars. Au petit matin, l’affliction a cru à tel point qu’elle les terrasse dès qu’ils tentent de se lever. Perte d’appétit, dégoût de soi, de la vie, pendant trois jours ils ne se lavent plus, ne mangent plus, boivent à peine quelques gouttes d’eau.

Puis du fond de leur affaissement, une lueur. Les jours joyeux ne reviendront pas tant qu’une vengeance appropriée n’aura nourri leurs âmes éperdues. Le voisin doit payer.

Dès qu’il sort sur le palier, ils épient Cabaud à travers le judas optique, puis par la fenêtre, lorsqu’il marche jusqu’à sa voiture. Ils glanent sur internet et sur les médias sociaux tout ce qu’ils peuvent sur son compte. Jusqu’à ce qu’à la révélation. Cabaud est lié au monde interlope, trafique assurément de la drogue, à preuve ce jeune homme complètement défoncé qu’il a traîné jusque chez lui à plus d’une reprise, probablement pour lui injecter de nouvelles doses.

Fiers, les Balaud déballent leur histoire à la police, qui rapplique chez Cabaud. Ils saisissent un bon sac de cocaïne dans un sac de plastique caché dans le réservoir des toilettes. Pas original. Éberlué, Cabaud explique que ce sac appartient sans doute aux relations douteuses de son jeune frère, ce frère toxicomane qu’il héberge fréquemment, qu’il aide comme il peut, qu’il soutient dans ses tentatives de désintoxication. Le frère en question est arrêté lui aussi, assure que Cabaud n’était pas au courant pour le sac de cocaïne, mais rien n’y fait, tolérance zéro, les deux frères écopent de dix ans fermes.

Pendant que les Balaud retrouvent goût à la vie, sans toutefois parvenir à se défaire d’une profonde blessure, les Cabaud subissent la vie carcérale. Le jeune frère, chétif et désemparé, est terrassé par un virus qui l’emporte au bout d’une semaine. Triste à en mourir, Cabaud jure d’étrangler les Balaud de ses mains nues. Il parvient à s’évader, toute la ville est en émoi, et plus particulièrement les Balaud. Dans son aveuglement, Cabaud ne réfléchit pas, fonce chez ses ennemis où un bataillon de policiers armés et peureux lui tire dessus. Soixante-douze balles lui traversent différents membres, dont la tête et le torse. Les autorités font incinérer Cabaud, comme son frère l’a été, et ses cendres sont jetées aux ordures.

Les Balaud retrouvent la quiétude, et la larme qui leur monte parfois à l’œil leur rappelle la fragilité de tout.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Des hommes profonds

SATURNIN: J’aime cette nouvelle coiffure. Elle me donne un air déterminé, vainqueur. Ne crois-tu pas?

GONTRAN: Bien sûr. Plus de quatre cents chevaux-vapeur.

SATURNIN: Pardon?

GONTRAN: Ma voiture. Je l’ai reçue la semaine dernière. Si tu voyais comme les gens me regardent sur le boulevard de l’Océan.

SATURNIN: Je ne comprends pas pourquoi, pourquoi Aloysia est amoureuse de moi. Elle m’écrit des poèmes, elle assure que j’ai ramené le calme dans une vie qui se perdait dans un tourbillon de catastrophes. Depuis moi, elle a retrouvé la plénitude, elle redécouvre son être, sa sensibilité profonde et l’essence de ses aspirations, qu’elle avait enfermés dans un cachot perdu dans les dédales ténébreux de ses faiblesses.

GONTRAN: Impressionnant. Crois-tu qu’elle serait séduite par ma voiture? Sièges baquets, décapotable, rouge.

SATURNIN: Comment savoir? Pourtant je n’ai rien fait pour lui inspirer confiance. Dès le début, je l’ai trouvée ennuyeuse. Mais comment ne pas sauter sur l’occasion? Une femme avec de rondes fesses jaunes, de rondes joues bleues, de rondes bouclettes rouges, ça rehausse l’homme en société, ça le catapulte! Une femme comme ça, ça ne se refuse pas.

GONTRAN: Jamais. L’homme ne conspue pas la perle qui porte son progrès. Je la conduirai où elle voudra, et la musique des huit cylindres la séduira.

SATURNIN: Comme ma voix. Facile. Je lui parle du sentier qui mène au bonheur, ouvert à chacun, démocratique, du choix face au malheur, se laisser submerger ou s’en détacher et l’aborder avec compassion et sérénité. Je lui parle de tout ça, et d’une foule d’autres balivernes.

GONTRAN: Le bonheur est chose si simple. Cette voiture, par exemple. Suffit de la commander, d’attendre, de l’obtenir.

SATURNIN: Oui. Pourtant, je ne veux ni d’une voiture ni d’une femme. Mais une ronde fesse jaune! Une ronde joue bleue! Une ronde bouclette rouge!

GONTRAN: Cela se mariera parfaitement au design de ma voiture. Étonnant, non?

SATURNIN: Avec elle, je l’ai remarqué dans les yeux des gens qui comptent, je suis un homme majoré. Cela ouvre des portes, à commencer, ironiquement, par celles de ces dames. Avec elle, je séduis. Impossible de m’en défaire.

GONTRAN: Tu es un homme sagace. Nous sommes des hommes sagaces. Brillants. Clairvoyants.

SATURNIN: Spirituels.

GONTRAN: Profonds.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Pas maintenant!

Une petite foule à la sortie de l’Université. Des grappes se forment, des milliers de mots s’envolent au-dessus du trottoir, des rires fusent, des promesses de rendez-vous, quelques traits tirés, ici et là, des yeux tristes. Magali serre son sac, ses livres, se fraye un chemin vers l’arrêt du bus. De nulle part, surgit en trombe un drôle d’énergumène échevelé. Célestin. Visage rouge, sueur au front, il halète, parvient difficilement à reprendre son souffle.

CÉLESTIN: Il faut que je te dise… il faut…

Magali tend son bras à son cousin, qui semble sur le point de se sentir mal. Elle lui offre sa bouteille d’eau, lui tapote les joues.

MAGALI: D’où atterris-tu? Je ne t’ai pas vu de la journée, j’avoue, ça m’inquiétait, tu n’as pas l’habitude, je me suis dit, tu aurais pu répondre à mes textos, juste un smiley, enfin n’importe quoi, et te voilà, dans quel état tu t’es mis, tu as couru, il n’y a pas le feu, non, tu n’es pas d’accord? Il y a le feu? Mais où? Calme-toi, respire, c’est ça, tout va bien.

Peu à peu, le cœur de Célestin reprend un rythme normal, et le jeune homme se redresse, se recoiffe d’un geste machinal.

CÉLESTIN: Ce type, l’été dernier à Nantucket, cette rencontre qui t’as ébranlée, les promesses, les heures à marcher en silence sur la plage, les…

MAGALI: Quoi? Ne me dis pas que tu l’as vu ici, c’est impossi…

CÉLESTIN: Oui. Par hasard je…

MAGALI: Où est-il?

Célestin prend la main de Magali, l’entraîne de l’autre côté de la rue, où la foule est moins dense.

CÉLESTIN: Il faut que je te raconte. Viens, trouvons un café, n’importe quoi, un endroit plus discret. Pour ce que j’ai à te dire, il faut…

Magali s’arrête pile.

MAGALI: Ça suffit. Dis-moi tout. Où est-il? J’ai deux mots à lui dire, à ce menteur! Me donner un faux nom!

CÉLESTIN: Viens, ne restons pas ici. Toi aussi tu lui as donné un faux nom, non?

MAGALI: C’est pas la même chose. Comment aurais-je su, dans les cinq premières minutes, tout ce que ce serait? Puis après, il était trop tard.

CÉLESTION: Le faux nom, il n’en est pas entièrement responsable. Il voulait…

MAGALI: Dis-donc toi! Tu m’as l’air de bien le connaître, toi qui n’étais pourtant pas à Nantucket!

CÉLESTIN: Fais moi rire! Tu m’as tellement montré tes deux photos de lui, tu m’as tellement parlé que de lui depuis l’été dernier! J’aurais pu le reconnaître dans un stade! Il était tout près d’ici, sur le boulevard, juste là-bas près du resto indien, il y a quinze minutes à peine.

Célestin pousse la porte d’un café. À l’intérieur, pas une table libre, des clients debout se pressent les uns contre les autres.

CÉLESTIN: Viens. Trouvons autre chose.

Ils parcourent le quartier dans tous les sens, montent et descendent les boulevards, mais partout c’est la foule, et Célestin tire une cousine que l’impatience hérisse.

MAGALI: Dis-moi son nom, je le retrouverai bien!

CÉLESTIN: Viens! Pas ici, pas comme ça.

Ils traversent entre les voitures, manquent de se faire renverser.

MAGALI: C’est ridicule tout ça! Célestin! Es-tu fou?

CÉLESTIN: Peut-être. Peut-être. Mais pas plus que d’habitude. Écoute-moi.

Il la pousse dans un passage étroit entre deux immeubles.

CÉLESTIN: Tout à l’heure, je l’ai vu par hasard, je l’ai reconnu tout de suite, je lui ai simplement dit, je sais où la trouver, venez. Il n’a posé aucune question. M’a tout raconté. En cinq minutes, nous marchions vite. C’est la politique. Toute sa famille dans la politique organisée, là-bas aux États-Unis. Voilà pourquoi le mensonge. Puis il y a eu cette voiture, longue berline noire, un vieil homme très laid lui a dit que son père avait eu une attaque, qu’il n’en avait que pour un jour, deux avec un peu de chance.

MAGALI: Son nom? Célestin!

Trois jeunes femmes pénètrent dans le passage, s’avancent vers eux.

CÉLESTIN: Partons.

De retour dans la cohue du trottoir, Célestin zigzague entre les piétons, à la recherche d’un petit coin calme, discret.

MAGALI: Je n’arrive pas à y croire. Ma vie bascule! Ma vie s’embrase!

À une centaine de mètres, dans une rue transversale, Célestin reconnaît un resto souvent désert à cette heure.

CÉLESTIN: Viens. Là-bas!

MAGALI: Mon petit Célestin, dis-moi son nom, là, tout de suite. Je t’en prie!

CÉLESTIN: Nous arrivons. Une nouvelle comme celle-là, ça ne se lance pas à la sauvette!

Devant eux, un échafaudage bloque le trottoir. Ils descendent dans la rue, marchent l’un derrière l’autre pour éviter les voitures qui filent, et beaucoup trop près d’eux. Puis tout se déroule très vite, trop vite pour que quiconque puisse empêcher l’inéluctable. Une chatte s’élance dans la rue, une camionnette freine pour l’éviter, se fait emboutir par un camion de livraison qui projette la camionnette dans la voie opposée où elle percute une petite deux portes qui tourne sur elle-même et aboutit en plein dans les échafaudages. Là-haut, les maçons hurlent, mais parviennent à se cramponner aux barres qui tiennent encore, pendant que des briques s’élancent dans la rue, aboutissent sur le coffre de la petite voiture, dans la boîte de la camionnette, sur la chatte, qui meurt instantanément, sur la tête de Célestin, qui meurt instantanément.

MAGALI: Célestin! Pas maintenant!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Adieu la mer

Au Bureau des comptes colossaux, le BCC, l’avancement est rare, la compétition féroce, le stress aigu. Dubochet bossait depuis onze ans et neuf mois. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Seule ombre au tableau, toute petite, qu’on ne rappelle que par souci de véracité: il y a cinq ans, il est entré sept minutes en retard, parce qu’on lui avait volé sa voiture. Le premier janvier, Dubochet a déterminé qu’il méritait le prochain avancement annoncé par la direction.

Sauf que Dubochet avait un concurrent. Dubedout estimait, lui aussi, mériter l’avancement. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Pas même d’ombre au tableau. Mais il bossait chez BCC depuis seulement onze ans et deux mois. Sept de moins que Dubochet.

Si l’un priait pour que ses sept minutes soient oubliées, l’autre priait pour que ses sept mois le soient.

Face à l’incertitude, égorgé par l’angoisse, Dubochet élabore mille stratégies pour mener une bataille victorieuse contre son concurrent Dubedout. Pendant des jours et des semaines, il échafaude des plans complexes, qui tous finissent par se heurter à un mur inébranlable: la possibilité de provoquer le dépôt d’une plainte contre lui.

Un mercredi matin à huit heures quarante-trois, l’inspiration le chatouille. Il a trouvé! La première tâche d’un conquérant n’est-elle pas de connaître son ennemi? La plupart des communications entre la direction et les employés se font par courriel, mais pour les sujets délicats, ou importants, le papier demeure encore le principal messager. Dubochet, solennel, détermine qu’il subtilisera les lettres officielles de la BCC adressées à Dubedout, déposées dans son casier tous les matins. Il ne les volera pas, il en retardera simplement la livraison de vingt-quatre heures, le temps de les lire, le soir venu, après avoir lu les siennes.

Après quelques semaines, Dubochet sait ainsi que Dubedout a déposé, tout comme lui-même, sa candidature pour obtenir l’avancement prévu. Il apprend aussi que Dubedout s’est inscrit à une formation en traitement des comptes colossaux catégorie quatre, qu’il accepte de reporter ses vacances, à la demande de la direction, qu’il complétera les tâches d’un collègue absent pour cause d’infarctus. Tout cela inquiète vivement Dubochet.

Un mardi soir de mai, il s’installe dans son fauteuil préféré, près de la fenêtre, et lit son courrier de la BCC. Fracas et ravages! La direction lui apprend que le choix du candidat fut un très long, très profondément laborieux, très douloureusement respectueux exercice, et que malgré ses faits d’armes remarquables, sa candidature n’a pas été retenue. Éperdu, il bondit sur ses pieds, il chancelle, il s’évanouit.

Il ne se réveille que le lendemain matin. Déjà en retard de cinquante-trois minutes. Sans prendre la peine de se doucher, et il aurait dû, car il ne sentait pas bon, il fonce à la BCC, se précipite à son poste de travail, et entame de déchirer tous les dossiers en éventail devant lui. Au rythme qu’il progresse, Dubochet pourrait bien déchiqueter toute la BCC. Heureusement pour la direction, les clients et les actionnaires, deux commissionnaires arrivent au pas de course, le soulèvent de sa chaise, l’expulsent manu militari.

Cul sur le trottoir, il pleure son dépit, aveugle aux regards réprobateurs de ses semblables, quand des derniers étages de l’immeuble de la BCC est lancé un petit bout de papier rose. Le papier virevolte, effectue plus d’une cabriole avant d’atterrir directement sur le nez humide de Dubochet. Sans même le retirer de sa protubérance, il parvient à lire le seul mot inscrit bleu sur rose, INGRAT.

Sans travail pour cause de déchirure, Dubochet erre tout le jour dans les rues avoisinantes, incapable de reprendre sagement sa voiture, de rentrer chez lui. Même s’il avance au hasard, prenant à droite, à gauche, sans se soucier du sens, il se retrouve continuellement devant la BCC.

Sans surprise, à la fin de la journée de travail il réapparaît, fantôme d’une autre époque, devant la BCC. Les employés sortent, les uns derrière les autres, dans l’ordre alphabétique, comme d’habitude. Bergougnoux, Chériout, Dubedout. Dubedout! La vue du rival éblouit Dubochet, qui s’expulse de sa torpeur et explose devant les employés engourdis.

Dubochet sonne la charge! Il galope jusqu’à Dubedout, et sans crier gare, mène un premier assaut. D’un coup de tête dans le ventre, il renverse son ennemi, qui s’écroule mollement. Dubochet rassemble ses troupes, et attaque par le flanc droit, brise des côtes, perce le foie, ouvre des plaies qui saignent sur le ciment. Sans laisser de répit au Dubedout croulant, il frappe par le flanc gauche, fracasse la mâchoire, perfore un poumon, harponne le cœur.

Éreinté par la bataille, Dubochet s’empare d’un trombone qui traînait au fond de sa poche, et plante la note bleue sur papier rose dans un des yeux du nouveau mort. INGRAT

Au poste de police, après avoir recouvré ses forces, Dubochet avoue tout, sereinement. Il sortira dans vingt-cinq ans, donc à cinquante-deux ans calcule-t-il, se fera chômeur sur le bord de la mer, épousera une tortue, ou un marsouin.

L’inspecteur Dufourcet, qui a fouillé l’appartement de Dubochet, grimace. Il sort de son dossier une lettre, lui demande s’il s’agit bien de la lettre qui a tout déclenché. Sans hésiter, Dubochet confirme. Dufourcet l’invite à bien lire le nom du destinataire. Dubochet, digne et triomphant, se penche et lit. Monsieur Dubedout, peut-il déchiffrer, à travers les torrents qui jaillissent du fond de son âme.

En plus de l’accusation d’homicide volontaire avec facteurs aggravants, qui lui permettait une libération conditionnelle au bout de vingt-cinq années de travaux forcés, Dufourcet lui annonce qu’il sera aussi inculpé pour le vol d’une lettre. Il risque maintenant la perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Adieu la mer. Adieu la tortue. Adieu le marsouin.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Irradiance

Élora avait réussi l’incroyable tour de force de réunir dans son immeuble ses quatre amants. Le scaphandrier avait emménagé au numéro deux, le saxophoniste au numéro quatre, l’archiviste au numéro six, et le téléphoniste au numéro huit. Elle, qui logeait au numéro trois, passait de l’un à l’autre à volonté, sans avoir à sortir de chez soi.

Évidemment, les murs étaient parfaitement insonorisés, et chacun des amants ignorait jusqu’à l’existence des autres compères. Ce beau voisinage vivait dans une harmonie dont rêvaient les résidents des autres étages, et à vrai dire, de tout le quartier. Mais les envieux avaient beau espérer, jamais ils ne pourraient goûter les félicités d’une si douce vie, parce que son ciment leur manquait: Élora.

Sans elle, c’eût été la guerre, et nul ne doute que les amants se seraient entretués avec hardiesse et promptitude. Mais par son naturel, Élora apaisait les plus belliqueux d’entre eux.

Le pire était sans doute, de l’avis de tous les observateurs, l’archiviste. Sa profession monotone camouflait à merveille un tempérament vif, qui l’entraînait régulièrement dans des batailles de sombres ruelles. Le moins joli de tous, il vacillait toujours sur son fil, persuadé que toutes les ombres autour de lui, ainsi que les chats et les chauves-souris, ne rêvaient que de le faire basculer dans le vide. Quand Élora lui rendait visite, son esprit filait à toute vitesse vers les chaudes prairies de la tendresse, et ça poussait les herbes grasses, les lourdes fleurs et les puissants érables. Pour un instant, leurs peaux se fusionnaient, et ça devenait parfois difficile de les distinguer l’un de l’autre. Mais rassurons-nous, ça ne durait pas. Élora, très sérieuse, rentrait faire la lessive chez elle.

L’archiviste ne la voyait plus pendant deux semaines, trois semaines, parfois plus. Mais il savait qu’elle reviendrait, et c’est pourquoi il se terrait sagement chez lui, échafaudant les plus intelligents des plans pour la capter dans ses filets ardents, la prochaine fois.

Chez le scaphandre, ça se passait plus calmement. Une courte visite, parfois juste pour dire bonjour, boire une bière, manger des sardines. Cela suffisait à l’homme aquatique pour entretenir son bon petit espoir, qu’il transportait comme un outil.

Le saxophoniste quant à lui faisait des manières, pleurait chaque fois qu’Élora partait. Il menaçait de quitter la ville, de se faire moine, de s’engager dans l’armée. Tous, à part lui-même, savaient que ce n’étaient que des mots.

Chez le téléphoniste, les choses se déroulaient d’une tout autre manière. Élora ne s’y rendait que très rarement. Une fois par année, peut-être deux, mais personne ne s’en souvient vraiment. Par contre, lorsqu’elle entrait chez lui, Élora s’y arrêtait pour des semaines, voire des mois. Ensemble, ils vivaient comme ces gens qui vivent ensemble. Repas, baise, dodo, vaisselle, aspirateur, baise, lecture, télé, tylenols, dodo, repas, télé, baise, vaisselle, apéro, aspirateur. Jusqu’au matin, ou à l’après-midi, ou au soir, où elle descendait le corridor vers son appartement, numéro trois, ou encore directement chez le scaphandrier, l’archiviste ou le saxophoniste.

Puis les années s’écoulèrent et les affaires d’Élora prirent de l’expansion. Elle parvint à remplir un second étage avec de nouveaux amants, tout neufs et parfois plus jeunes. Et puisque la croissance est de mise, et que les vieux amants avaient tendance à s’assécher, en particulier le scaphandrier, depuis qu’on l’avait sorti de l’eau, et l’archiviste, qui à force de ne plus rien archiver s’effritait comme les feuilles des vieux documents.

Un troisième étage fut rempli peu de temps après, avec des amants tout neufs encore, et parfois plus jeunes. Puis un quatrième étage, et un cinquième, jusqu’à ce que tout l’immeuble soit rempli des amants d’Élora, qui elle, cela nul n’a encore pu l’expliquer, ne vieillissait pas, ne s’asséchait pas, ne disparaissait pas.

Ce qui est beau, et qui faisait l’admiration de tous, y compris du maire, des conseillers municipaux et des camelots, est l’irradiance qui se dégageait de cet immeuble débordant d’espérances vives. Cette irradiance était visible à l’œil nu, et les nuits de canicule, particulièrement, les photographes doués parvenaient à croquer des images époustouflantes.

Élora, toujours pareille à elle-même, songea à remplir d’autres immeubles du quartier. Paisible conquérante, elle s’interrogeait sur l’avenir. Finirait-elle par remplir tous les immeubles de la ville? Du pays? Du monde? L’idée, on s’en doute, la faisait douter.

Face à cette irrésolution, Élora s’accorda des vacances sur la lune, pour se ressourcer. Elle n’apporta qu’une valise de livres, et très peu de vêtements. Comme personne ne la suivit, mais alors là personne de personne, eh bien nous ne savons rien de son séjour là-bas. Sauf qu’à son retour, ce fut le choc.

Élora avait vieilli, et pas qu’à peu près. L’air de la lune, faut-il en conclure, ne lui va pas. Lorsqu’elle réintégra l’appartement trois, personne dans les corridors ne la reconnut. Elle s’enferma chez elle, dépitée par sa décrépitude, et au bout d’une semaine, se mit à hurler tous les soirs qu’elle ne voulait pas mourir. Pauvre Élora.

L’irradiance autour de l’immeuble s’éteignit peu à peu, et en moins d’un mois les rares locataires encore vivants avaient déserté. Le vent s’engouffrait dans les corridors par les portes battantes et les fenêtres brisées. Mais Élora ne mourut pas. Elle continua de vieillir, année après année, comme si elle devait vieillir à jamais.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Youpi

Pétronille vient de gagner dix millions deux cent cinquante-trois mille dollars au loto. Elle ira réclamer sa nouvelle fortune, demain matin. Ce soir, assise sur une chaise pliante, sur le balcon de son appartement, rue Boyer, elle observe les cyclistes qui se croisent sous ses yeux. Elle respire l’air de juillet, se sent pousser des ailes.

Je suis riche

Pétronille est orpheline, célibataire, sans emploi, et elle se demande parfois pourquoi. Pas souvent, car ça lui fout le cafard. Pétronille est sensible, plutôt que de courir le monde ou la ville, elle préfère lire, et lire beaucoup, même si les larmes lui viennent, surtout quand elle referme le livre et qu’elle réalise qu’elle lisait.

Maintenant qu’elle est millionnaire,  Pétronille décrète que l’ère du mouvement arrive. Elle compte donc se lancer dans le flot de bicyclettes, et couler avec tous ces gens colorés dans les veinules de Montréal. Mais elle ne possède pas de bicyclette.

Ce détail ne la freine pas. Pétronille subtilise discrètement la bicyclette de son voisin, qu’il laisse côté ruelle, sans cadenas. Elle enfourche sa bécane, et s’envole comme lorsqu’elle avait sept ans. Son coup de pédale chante, elle sourit à tous les cyclistes, la joie éclate dans ses yeux. Soudain, Pétronille, ses vêtements défraîchis, ses cheveux en bataille, sa taille en mauvais état, se sent belle et même fantastique.

Pétronille est amoureuse, elle le chante tout bas. De qui, elle l’ignore toujours, mais elle compte bien le découvrir avant d’arriver au parc Lafontaine. Elle croise Alexandre, elle en est amoureuse, elle dépasse Jonquille, elle en est amoureuse, elle salue Claudie, elle en est amoureuse, elle répond au salut de Loïc, elle en est amoureuse. Au feu de circulation sur Mont-Royal, elle se range près de Jasmin, et c’est le coup de foudre. Sans hésiter, oubliant qu’elle n’a pas le sou, malgré ses millions, elle l’invite au resto.

Moules frites, vin d’Alsace, saumon au bleu, ils goûtent le temps des amours naissantes. Quand vient le temps de régler l’addition, elle l’entraîne dans la rue en courant. Le patron les poursuit, appelle les flics, elle pousse Jasmin dans une ruelle, ils s’esclaffent. Ils s’embrassent longuement contre un mur de briques, au son des portes qui claquent. Il l’invite à poursuivre chez lui, pas loin. Trop banal, chuchote Pétronille, elle veut le faire là, tout de suite.

Retour vers la rue Mont-Royal. Une voiture garée en double, le chauffeur sort, un paquet à la main, s’engouffre dans un immeuble. Pétronille fait signe à Jasmin, elle saute derrière le volant, il se glisse côté passager, et les voilà partis dans une vieille Jetta. Ils roulent jusqu’au Cap Saint-Jacques, le font encore, et reviennent par le sud de l’île, lentement.

Ils abandonnent la voiture dans le Vieux-Montréal, remontent Saint-Denis à pied. Ils marchent, main dans la main, toute la nuit. I l raconte ses déboires désirs destinée, et elle raconte ses déboires désirs destinée, et maintenant qu’ils se connaissent un peu mieux, ils échangent numéros de téléphone, courriel, serments.

Au soleil levant, Jasmin embrasse Pétronille devant chez elle, rue Boyer, et il rebrousse chemin vers son propre appartement, coin Laurier et Saint-Hubert, où son chien l’attend. Le soleil finit pas se lever tout à fait, et les cyclistes coulent à nouveau dans la ville où dorment deux amoureux.

À son réveil, Pétronille sent ses mains qui ont gardé l’odeur de son Jasmin. Elle danse toute nue dans son salon, bras au plafond. Un petit tintement joyeux, Jasmin lui envoie le premier courriel du jour. Des mots connus, les mêmes que la veille, mais tout aussi frais. Pétronille chante.

Quand elle s’assoit sur son balcon, ses millions lui reviennent à l’esprit. Elle les avait complètement oubliés. Petit rire, elle n’aura plus à se sauver des restaurants ni à voler des voitures, même si c’était pas mal.

Le voilà, ce billet. Paresseusement, bâillant, elle vérifie à nouveau les numéros sur internet. Oh oh, petite erreur. Elle a un dix-huit au lieu d’un dix, et un six au lieu d’un neuf. Son lot: mille cent trente-quatre dollars. La folle saute à pieds joints sur le balcon, avec de grands youpi youpi, tellement que les casques multicolores des cyclistes se tournent en choeur vers elle, perplexes.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les moustiques

La noirceur, le silence, la paix. Un moustique. Un moustique? Oui, qui réveille Gianna. Elle bat l’air de la main droite, en vain. S’essaie avec la main gauche, pas de chance. Le moustique, ou la moustique, car c’est une femelle, vrombit des ailes. Paraît que ça fait craquer les mâles. Mais pas Gianna, qui allume, cherche l’insecte. La voilà. Vite un magazine, pour l’écraser et dormir. Bang! Bing! Raté! Gianna grimpe sur le lit. Raté! Elle déplace sa table de nuit, qui se renverse. La moustique jette un coup d’œil sur le magazine économique, décide de s’éloigner de la courbe de progression du PIB. Juste à temps! La diptère se réfugie sur l’abat-jour. Gianna saute à nouveau sur le lit, frappe l’abat-jour, qui vacille, sans faire de victime toutefois. La chasse se prolonge, ridiculement. Gianna s’impatiente. Sort de la chambre, prend bien soin de laisser une lampe de chevet allumée pour attirer la sale bête, ferme la porte derrière elle. Emprisonnée, la moustique! Gianna se couche sur le divan. Dure nuit.

Le lendemain, rez-de-chaussée de l’immeuble. Nolhan pousse la porte. Bonjour madame la voisine, monsieur le voisin. Voisin au sourire graveleux, voisine qui pince le voisin, Nolhan poli, vous avez vu Gianna ce matin, non, le voisin ne l’a pas vue, mais vous ne vous êtes pas ennuyés cette nuit, tout ce boucan là-haut. Nolhan se pétrifie, ce n’était pas moi, la voisine pousse le voisin, tais-toi, le voisin est désolé, ils sortent, disparaissent, s’évaporent. Nolhan, amant neuf mais amoureux fou, serre les poings, ferme les yeux. Un pas vers l’escalier, une pause, volte-face. Il est dans la rue.

Se réfugie dans son Rangie, appelle le bureau, délègue tout son agenda du jour, mais Monsieur, ce contrat avec Maboteau. Rien à faire, Nolhan n’ira pas. Qu’ils attendent demain, comme les autres fournisseurs. Rien à rajouter. Une trop grande tristesse, on transporte ça au bout du monde. Il traîne la sienne jusqu’à la campagne.

Panique dans le bureau de direction chez Maboteau. Otto ne l’aurait jamais avoué à Nolhan, mais le contrat est vital pour sa compagnie. Bassesses et promesses, avait obtenu une prolongation du délai imposé par la banque. Jusqu’à aujourd’hui. Or, aujourd’hui s’en va à la vau l’eau. Le jour avance, la banque appelle, c’est la faillite.

Cinquante-deux employés apprennent la nouvelle le lendemain matin: se heurtent à une porte fermée, cadenassée, sinistre. Réclament Otto, mais Otto a disparu. Le bouillant Tony rassemble les forces, tous ensemble chez Otto, qui refuse de sortir. Jurons, menaces, cailloux dans les carreaux, police, échauffourée, Tony en prison.

Menaces de mort. Du sérieux. Pas de caution, ragera derrière ses nouveaux barreaux jusqu’au procès. Et ses adolescents Viviane et Xavier? Récupérés par les services sociaux. Père seul, mère morte d’un cancer, pauvre femme.

Le soir même, Viviane pleure, crie, hurle, tempête. Xavier se plonge dans un mutisme dont il n’est pas encore sorti.

Cinq ans plus tard, Tony sort de prison, Xavier entre à l’institut psychiatrique, Viviane sort d’une maîtrise en microbiologie. Besoin de vent, de fraîcheur. L’amour la frappe au Venezuela, la belle Emel, l’inspiration tombe à Ouagadougou, l’horrible paludisme. Elle épouse Emel, termine sa virologie, compte être heureuse, se lance dans une guerre contre les parasites des moustiques qui résistent aux insecticides.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Un cadeau de New York

Tous les matins, après avoir rentré son courrier et celui de son voisin d’en haut, un vieillard de quatre-vingt-quinze ans, Aurélia se sert un allongé, s’installe dans un vieux fauteuil confortable, près de la fenêtre. Elle lit le dernier courriel de Jules, son amant virtuel. Aujourd’hui, il lui a écrit un tout petit mot, où il la compare à un papillon, qui enchantera tous ses collègues lorsqu’elle leur présentera le résultat de trois mois d’études.

Elle sourit. Elle se répète souvent que ces échanges avec un étranger sont bêtes, mais rien n’y fait, ce sont les premières lignes qu’elle lit chaque jour. Jules a toujours été là pour elle depuis cinq ans. Il a trouvé les mots pour lui donner le courage d’affronter un comité de sélection, et de décrocher un poste que ses amies estimaient trop élevé pour elle. Il l’a soutenue quand son père est mort et qu’elle s’est retrouvée orpheline de père et de mère, du jour au lendemain. Il l’a poussée à refaire sa garde-robe, à laisser exploser sa personnalité bouillante.

Aurélia répond à Jules tous les soirs, à son retour du boulot. Jules est un grand sportif. Lorsqu’il s’est fracturé les côtes et la jambe droite, en vélo de montagne, elle a su illuminer les longues journées sombres de sa convalescence. Car Jules ne supporte pas de rester chez lui. C’est un homme d’action, une sorte de petit génie en informatique qui dispose de beaucoup de temps libre, depuis deux ou trois ans. Vélo de montagne, escalade, parachutisme, plongée sous-marine, rien ne l’arrête, il en veut toujours plus.

Aurélia parle peu de Jules à ses amies. Elle n’a pas honte, non, au contraire. Elle veut simplement éviter de lancer son nom au milieu de ces femmes qui le déchiquetteraient en deux minutes.

Avec Jules, ils se sont promis plus d’une fois de se rencontrer pour de bon. Sur ses photos, il est blond, bien musclé, mais sans exagération, il respire la vie, la joie, la confiance en l’avenir. La dernière fois qu’ils avaient prévu un rendez-vous, elle a dû annuler à la dernière minute, justement parce que son père très malade rentrait à l’hôpital. La fois d’avant, c’est lui qui avait annulé, parce qu’il avait été retenu en Équateur, où il avait gravi le Rucu Pichincha, et la fois d’avant celle-là, elle avait annulé parce que son voisin d’en haut, victime d’une insuffisance respiratoire, l’avait appelé à l’aide. 

Maintenant que les choses s’étaient calmées dans leurs vies respectives, ils s’étaient donné un nouveau rendez-vous, dans neuf jours. Très francs dans leurs échanges, Jules et Aurélia ont avoué qu’ils redoutaient cette rencontre. Ils craignaient, évidemment, que la magie des mots ne soit pas celle des corps.

Le lendemain matin, après le courrier, café près de la fenêtre, les pieds bien au chaud dans de grosses chaussettes en laine, Aurélia rit à gorge déployée. Jules lui raconte une situation burlesque dans laquelle il s’est retrouvé: descendu dans un restaurant de Soho, il se rend compte qu’il a oublié son portefeuille à l’hôtel. Le patron décide de ne pas lui faire confiance, et lui offre deux choix: travailler pour payer son repas, ou il appelle les flics et il passe la nuit en prison. Jules savait qu’il pourrait éclaircir tout cela avec les policiers, mais l’idée de travailler dans le restaurant lui semble plus piquante. Jusqu’à minuit, donc, il dessert les tables, reçoit des plaintes, des avances et même une demande en mariage d’une vieille dame ébréchée.

Le soir, Aurélia écrit à Jules à quel point son histoire l’a fait rire. Elle lui raconte sa journée, les retombées de son étude, qui a été si bien accueillie. Elle s’endort tôt, rêve qu’elle est cliente dans ce restaurant où Jules dessert les tables. Elle s’apprête à le demander en mariage, quand un bruit d’en haut la réveille.

Aurélia se redresse dans son lit. Des bruits de pas, des voix. Elle hésite, à moitié endormie. Par la fenêtre, elle voit les gyrophares d’une ambulance. Sans doute un autre problème respiratoire. Elle se sert un petit verre d’eau, le temps qu’ils emmènent le voisin.

Puis ils le descendent, mais sa tête est couverte, comme on le fait pour les morts.

Le lendemain matin, elle ne monte pas le courrier là-haut. Elle attendra son retour. Son café sur le guéridon près de la fenêtre, elle lit le dernier courriel de Jules, qui lui confesse avoir acheté un petit cadeau pour elle à New York, qu’il lui remettra lors de leur premier rendez-vous.

Le soir, Aurélia écrit à quel point elle est impatiente de voir ce petit présent, que ce sera le plus beau qu’elle n’aura jamais reçu, même s’il ne s’agissait qu’un d’un bout de papier trouvé dans Central Park.

Le lendemain matin, il n’y a pas de courriel de Jules, pour la première fois depuis cinq ans. 

Le surlendemain non plus.

Les jours suivants, rien.

Aurélia, angoissée, lui écrit courriel sur courriel, à toutes heures du jour. Mais aucune réponse ne vient. Elle craint qu’il ne lui soit arrivé malheur.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Le lecteur de Zola

Éréthisme, asthénie, déstabilisation, Gaston étudie jusqu’à très tard dans la nuit pendant plusieurs jours de suite. Le 12 novembre 1984, il doit subir un important test en médecine.

Le 11 novembre 1984 à vingt-trois heures douze, en revenant des toilettes, il s’arrête devant le fauteuil où Marie-Claude dessine des visages de clowns. Il la demande en mariage. L’un des clowns s’appelle Bougie, l’autre, Accent Grave.

Marie-Claude n’entend pas ou ne prêtait pas attention à ce que disait Gaston ou la musique de Cabrel jouait trop fort dans ses oreilles. Ces deux-là vivent ensemble depuis trois ans, mais se parlent peu.

Gaston hésite, mais n’insiste pas. Il se rend directement à la table de la salle à manger, où sont disposés en éventail ses bouquins, notes, collations. Il s’assied, mais se relève aussitôt, dans un profond soupir.

De retour au salon, Gaston touche l’épaule de Marie-Claude, qui lui sourit sans le regarder. On voit dans ses yeux que son esprit danse avec les clowns. Elle retire ses écouteurs, se masse la nuque.

Gaston la redemande en mariage. Elle lui demande l’heure qu’il est, s’étonne qu’il soit si tard, réalise qu’elle aurait dû faire sa toilette depuis au moins quarante-cinq minutes.

Gaston réitère sa redemande. Marie-Claude lui suggère de terminer sa révision pour son test du lendemain, propose d’aborder cette question samedi prochain, lorsqu’ils seront tous deux frais et dynamiques. Il considère un moment sa paperasse sur la table, dans l’autre pièce, et acquiesce.

Samedi, dans l’après-midi Marie-Claude se rend à un spectacle de clowns avec une amie de l’université. Gaston visite les concessionnaires d’automobiles à la recherche d’une berline grise avec moins de cinquante mille kilomètres au compteur si possible. Le soir, il reste un peu tard chez les copains, qui avaient acheté un peu trop de bière. En rentrant, Marie-Claude dort.

Dimanche, comme c’était prévu depuis longtemps, Marie-Claude travaille à l’hôpital où elle amuse les enfants. Elle passe ensuite la soirée au cinéma pour cette présentation spéciale qu’ils annoncent depuis deux semaines.

Lundi matin, ils conviennent de reporter au samedi suivant la question du mariage.

Samedi, au petit-déjeuner, Gaston ramène donc l’affaire sur la table, entre ses notes de cours et les tartines à la confiture de cerises noires. Marie-Claude retire ses charmantes lunettes rondes, un peu grandes, mais rouges. Il promet de s’occuper de tout, réservation de la salle et du maire, ou de la mairesse, selon le résultat des prochaines élections municipales, de tout, elle n’a à s’inquiéter de rien. Elle ne s’inquiète pas, et ils conviennent, fort aimablement, de se marier.

Ils se fiancent dès le mois suivant, un soir où il revenait de chez ses copains, et elle du cinéma. Une brève recherche lui permet de dénicher une demi-bouteille de vin rouge rangée derrière les pots de pâtes alimentaires. Pour arroser l’événement.

Deux ans, cinq mois et dix-neuf jours plus tard, ils se lèvent, prêts à se marier. Quatre-vingt-trois pour cent des invités ont confirmé leur présence, le photographe sera là dès neuf heures, la mairesse, c’est finalement Madame Levasseur qui a remporté les élections, les attendra pour sceller leurs voeux à onze heures quinze, le traiteur est déjà à pied d’oeuvre, la décoration de la salle de noces est complétée, ne reste plus qu’à enfiler robe et smoking.

Le photographe répète à Marie-Claude de sourire. C’est tout elle, il lui arrive si souvent d’oublier, de penser à autre chose.

À dix heures quarante-cinq, toute la noce, cent deux invités, converge vers l’hôtel de ville. Sur un banc dans le petit parc que le maire précédent avait fait installer devant l’immeuble, un inconnu lit Le docteur Pascal. La petite foule bruyante le distrait quelques secondes de sa lecture. Poli, il incline la tête, sourit au marié, à la mariée.

À onze heures quinze précises, la mairesse entame la procédure officielle du mariage. À onze heures vingt-deux, Gaston dit oui. Quelques secondes plus tard, la mairesse doit répéter deux fois sa question. L’esprit de Marie-Claude s’est momentanément éclipsé. Elle s’excuse, demande qu’on lui accorde quelques minutes, quelques toutes petites minutes.

Elle se fraie un passage parmi la foule debout, sort de la salle en courant. Femme de parole, elle revient quelques toutes petites minutes plus tard, accompagnée du lecteur de Zola, qu’elle tire par la main.

Gaston balbutie d’incompréhensibles onomatopées, le visage cramoisi, la jambe tremblante.

Marie-Claude demande à Gaston de s’écarter, mais pas beaucoup, juste un tout petit peu. Elle plante le liseur devant elle, prie la mairesse de lui pardonner sa méprise, et lui indique qu’elle mariera le lecteur de Zola.

La mairesse complète la procédure officielle, et les jeunes mariés quittent l’hôtel de ville avec qui voudra bien les suivre.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

À part la mémoire

Jardin public ensoleillé, fontaine, enfants, pédalos sur l’étang.

Fannie: Depuis notre congé de l’hôpital, c’est le premier matin où je m’abandonne.

Corinne: Moi aussi. Même chose.

Fannie: Un mois! Tu te rends compte!

Corinne: Oui.

Fannie: Évidemment. Que je suis bête! Tu sors du même vide que moi.

Corinne: Même trou noir.

Farine: Pour la première fois depuis un mois, je n’ai pas à regarder ces anciennes photographies, je n’ai pas à feuilleter ces cahiers, ces livres, ces manuels, je n’ai pas à me plonger dans toutes ces notes de cours, toutes ces copies d’élèves, pour la première fois, j’ouvre simplement les yeux sur ce qui m’entoure. Finies, ces séances de scaphandrière au fond des souvenirs qui m’ont appartenu! Libérée, enfin! Mais ça n’a pas été facile.

Corinne: Brutal.

Fannie: Ce matin, je te le confie, Corinne, l’amnésie m’a ressuscitée!

Corinne: Même chose. Flambant neuve.

Fannie: Quelle idée de nous avoir parachutées dans ces vies qui n’étaient plus les nôtres! Ils voulaient que j’enseigne les mathématiques! Tu aurais dû me voir arriver à l’école le premier jour. Le docteur m’avait tellement convaincue que c’était moi, cette Jeanne, l’enseignante! Alors je me présente, bonjour bonjour, et comme je ne reconnais personne, tout de suite ça crée des frictions. Paraît que je n’ai pas salué mes meilleures copines, que j’ai souri à tout le monde, même à ce Sébastien qui me dénonçait à la direction pour un oui, pour un non, c’est le cas de le dire, depuis que je lui aurais refusé un rendez-vous, un baiser, quelque chose dans ces eaux.

Corinne: Même chose. Mon type, c’est un mollusque.

Fannie: C’est lui qui t’a fait ce bleu au bras?

Corinne: Hier, quand j’suis partie. J’l’ai cogné dans les couilles. Tant pis pour lui. Toi, comment ça s’est passé avec les kids?

Fannie: La pagaille! Alors, je me présente en classe. J’avais préparé des exercices et tout. Je commence par quelques explications au tableau, mais à tout bout de champ, un des élèves m’interrompt. Ils n’arrivent pas à me suivre, les pauvres. Ne comprennent pas la moitié des mots que j’utilise, je ne sais pas leur parler, et pendant ce temps, je me trompe dans mes calculs, j’efface, je recommence, si bien qu’à la fin, je ne suis qu’une pie qui brait, ils ne sont qu’une bande de petits singes hurlants qui ne savent plus où donner de la tête, et je brais plus fort, incapable de les contenir, impatiente et excédée. Et le deuxième jour, ce n’était pas mieux ni le troisième ni aucun des autres jours.

Corinne: Y t’ont virée?

Fannie: Congé de maladie à nouveau. Mais je n’y retournerai pas. Enseignante! Faut des nerfs d’acier! Une concentration! Une patience infinie! Comment ai-je pu? J’ai cru comprendre qu’avant, je n’étais pas la meilleure des enseignantes. Mais tu sais, les gens, comment ils sont, quand on leur demande leur opinion sur soi, pas francs, peureux, bref, je ne saurai jamais et j’avoue que ça m’indiffère, parce que c’est terminé, cette plaisanterie!

Corinne: Même chose.

Fannie: Tu n’y retournes pas?

Corinne: Tu parles! Dès le premier soir, y m’prépare un spaghetti aux fruits d’mer. Paraît la Manon, ben elle les adorait ses spaghettis aux fruits de mer. Moi, j’y ai pas touché. Y’a r’chigné, j’croyais qu’y allait pleurer! J’voulais juste aller m’coucher, être toute seule.

Fannie: Est-ce que tu l’as-tu reconnu, au moins un petit peu?

Corinne: Non. Rien de rien. Parfait inconnu.

Fannie: Au moins, il était gentil avec toi. C’est toujours ça.

Corinne: Gentil? Ah non! Pas une maudite fois y m’a d’mandé c’que voulais, c’que j’aimais, c’que j’pensais. Y passait l’aspirateur, y faisait la vaisselle, y sortait les poubelles, y m’tournait autour avec sa drôle de face de moineau! Tu vois la scène? Un étranger qui s’agite autour de toi, quand t’as juste envie d’avoir la paix! J’avais juste envie d’lui botter l’cul, de le j’ter dehors. J’voulais pas l’voir, j’voulais pas l’sentir, j’voulais pas l’entendre, j’voulais juste personne! Mais paraît qu’j’étais chez lui. J’sens que j’suis pas faite pour m’enraciner avec un type, j’pense que j’vais partir, j’vais partir loin, j’veux d’l’aventure, j’veux d’la vie, j’vais pas m’fixer. S’y faut, j’va faire le tour du monde.

Fannie: Et Manon, elle a vécu avec cet homme, quoi, une bonne vingtaine d’années? C’est tout de même incroyable! Vingt ans, et toi, Corinne, tu n’as pas enduré un seul petit mois!

Corinne: Quand j’étais Manon… j’veux dire… j’la comprends pas c’te Manon… Pourtant, j’suis la même personne, c’est vrai, quoi, la même personne, comme toi t’es la même personne que Jeanne.

Fannie: Oui, la même personne, à part la mémoire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.