Brûler les maisons habitées par des fantômes 

Vous savez ce qui s’est passé? Non? Eh bien, imaginez-vous que monsieur Duval a mis le feu à sa maison parce qu’il y avait, supposément, des fantômes. Pourtant, nous n’en avons jamais vu, et nous avons passé d’innombrables nuits dans cette maison, à écouter le moindre craquement, à regarder la moindre lueur, tous les sens en éveil. Maintenant, le village raconte que Duval a perdu la tête.

CHOEUR: Pauvre Duval!

Duval, Duval, comment faire pour le sauver? Il erre, sans abri, par les champs et les forêts, hirsutes et en guenilles.

CHOEUR: Pauvre Duval!

J’ai rencontré Duval hier, et il m’a semblé plutôt sensé. Nous avons parlé de tout et de rien, du crapaud de Dominique, de l’obélisque de Louxor, des équations de Yang Mills, et ma foi, il raisonnait comme le Duval qu’il a toujours été, avec finesse et profondeur. Mais quand il a été question des fameux fantômes, il s’est métamorphosé. Ses globules ont gonflé, son ventre s’est mis à gargouiller, et il a émis de longs sifflements qui m’ont, je l’avoue humblement, effrayé au plus haut point. J’ai alors, on s’en doute, voulu clore ce chapitre spectral, mais impossible. Quelque chose en Duval était lancé, il ne se possédait plus, et j’allais fuir, craignant pour ma vie, lorsque soudain, le silence lui est tombé dessus comme une chape de plomb.

CHOEUR: Pauvre Duval!

DUVAL: Oh ça va! Comme si j’étais le seul qui avait brûlé sa maison à cause des fantômes! Merde, vous m’assommez.

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Le parachutiste et les boulets 

Je survolais avec des amis cette immense région au nord de la ville quand j’ai aperçu un point insolite sur une plage. J’ai tout de suite emprunté un parachute, je leur ai dit à bientôt, et j’ai sauté. Le point était une femme, cheveux noirs dents blanches. Émerveillé, je lui ai demandé de faire avec elle ce que font deux humains quand leurs corps se touchent, elle m’a avisé qu’elle ne s’exécutait jamais sans avoir fait enquête sur le candidat, alors nous avons marché sur cette plage, nous avons pris un sentier qui menait à une autre plage, où nous avons marché à nouveau, et nous avons pris un autre sentier qui menant à une autre plage encore, où nous nous sommes arrêtés pour enfin nous allonger et nous nous sommes cramponnés et cela a duré des jours et des jours, sur la plage et dans l’eau, et à la fin, comme nous avions perdu le fil du temps, nous nous sommes promenés du côté des ruines où jadis des boulets avaient laissé des marques. À ma grande surprise, il restait, dans le ciel, des boulets en suspens. Manque de chance, j’en ai reçu un sur le pied, et elle, sur la tête. Depuis, je dérive sur un radeau, et j’espère retrouver la ville bientôt.

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Savoir 

Il y a des gens qui ne savent pas. C’est écrit partout, la télé en parle, il y a même, parfois, des gens qui marchent dans la rue. Mais malgré tout, il ne savent pas. Pas qu’ils ne veulent pas savoir, c’est-à-dire qu’ils sauraient que ça existe, mais qu’ils décideraient de ne rien en apprendre, non, pas ça. Car dans ce cas, évidemment, ils sauraient. Ils sauraient tout en ne voulant pas savoir. Léon est un de ceux qui, vraiment, ne savent pas. Il a vécu toute sa vie dans les villas de papa, ou de maman, selon la saison, et plus tard, il a eu tellement de soucis à régler (transfert des actifs sud-américains, investissements dans la production cinématographique malgré l’avis contraire de son oncle, construction de sa première villa à lui, puis de sa deuxième), qu’il n’a pas eu le temps, pas du tout le temps.

Alors, la semaine prochaine, quand les miséreux de la ville d’à côté sauteront par-dessus les grilles de son domaine, il s’étonnera, s’effraiera, s’enfuira. Mais la semaine prochaine, c’est loin, et Léon n’y pense pas. Comment y penserait-il, puisqu’il ne sait pas?

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La cérémonie 

Elle tenait à une cérémonie, pas nécessairement des fiançailles, parce que ces trucs-là, mariage, engagements officiels, signatures, elle n’en voulait pas plus que moi, elle s’en moquait autant que moi, elle savait que dans cinq ans, dans dix ans, elle savait que tout va, qu’on s’égare, qu’on s’enfonce, mais pour l’instant il s’agissait d’allumer la mèche, de faire éclater de joie cette seule chose que nous possédions, ce présent, chose difforme et infinie et j’ai accepté, n’importe quoi, oui comme tu veux, oui à ta guise car moi je n’ai pas d’autre idée que de me maintenir dans ce présent, avec toi, un pas devant, un autre, bras étendu pour saisir l’espace, et je me suis laissé bandé les yeux, non sans avoir résisté, non pas inquiet, mais craignant de perdre le fil de ce qui passerait et qui ne reviendrait jamais puis me disant, me raisonnant peut-être, qu’avec les yeux bandés ce ne serait pas moins, pas plus, simplement autre, tout aussi riche et je me suis laissé guider, elle conduisait la voiture et même si j’essayais de reconnaître les lieux aux bruits, je me suis vite perdu et à un moment après bien des arrêts des départs nous roulions doucement sur une route au milieu du silence, de rares voitures nous croisaient, quelques camions, c’était la campagne à n’en pas douter et je me suis détendu parce que là, ça ne valait vraiment pas la peine de j’essaie de m’y repérer, je n’y connaissais rien aux campagnes environnantes, et après une bonne demi-heure elle a ralenti, tourné à gauche, s’est garée près de ce qui ressemblait, au bruit, à des hangars, ou une usine, j’entendais des moteurs diésels, des camions, mais aussi, plus faible, des bovins, et je m’imaginais arriver sur une ferme, je voyais l’étable, les tracteurs et tout le matériel agricole dans cette cour où elle m’a pris le bras, m’a conduit jusqu’à l’intérieur où l’air froid m’a fouetté le visage, j’ai eu peur, pendant une fraction de seconde j’ai douté, mais elle m’entraînait, chantonnait légèrement, je me suis rassuré, j’entendais maintenant plus clairement les bovins, des vaches, des boeufs, nous pénétrions dans l’étable, j’y ruinerais mes chaussures mais tant pis, nous nous rappellerions de cet instant toute notre vie, même plus tard, lorsque nous ne serions plus rien l’un pour l’autre, alors je me suis totalement laissé aller, je souriais, je sentais monter une profonde joie, une gaieté peut-être un peu niaise mais je n’y prenais pas garde, nous fabriquions, à cet instant même, du souvenir, une matière avec laquelle nous pourrions sans doute jongler pendant des années chacun à notre façon, façonnant à notre guise ou selon des impératifs qui n’existaient pas encore, et c’est alors qu’elle m’a saisi la main, me l’a serrée de toute ses forces, a tiré d’un geste sur le bandeau et je n’ai vu que du rouge, les yeux s’habituant à la lumière à nouveau, je clignais, je plissais les paupières, et en quelques secondes ma vue est revenue, mais tout était rouge, il y avait du sang partout devant moi, nous étions dans un abattoir et on saignait un boeuf qu’on venait visiblement de tuer. Je l’ai regardée, dévisagée en fait, hébété, elle souriait, m’a embrassé, nous célébrions notre amour et à un moment donné je me suis demandé si nous allions finir cette étrange cérémonie étendus tous deux dans le sang chaud, mais nous étions déjà dehors et elle m’expliquait qu’elle avait loué une jolie chambre dans une auberge de la région, sur la rive d’un lac où nous pourrions faire de la voile le lendemain.

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Observer les écureuils 

Il aurait fallu que j’avise les imprimeurs, car ce sont eux qui nettoient les rues après les révolutions. Mais ma sœur m’a convaincu de rester coi, que ce n’était qu’une très légère perturbation dont personne, à l’heure de l’apéro, ne se soucierait plus. Comme d’habitude je l’ai écoutée, et comme d’habitude elle avait raison. Il y avait eu beaucoup de bruit, de midi à seize heures trente on n’avait entendu qu’eux en ville, leur colère, leurs promesses, leur absence totale d’incertitude qui je l’avoue, avait capté mon attention, m’avait attiré, en quelque sorte, au coeur du maelström. Mais à l’heure de l’apéro, j’ai bien vu qu’il n’y avait plus rien, pas de torrent, pas de vague, rien qu’un léger clapotis dont plus personne ne se souciait. Alors j’ai descendu le boulevard, et j’ai observé les écureuils qui couraient dans le parc.

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L’approche 

C’était déjà la nuit, une nuit fraîche d’automne dans le parc, sans lune. J’ai bien vu les deux silhouettes sur le banc, mais comment en dire plus, je n’y ai plus prêté attention quand j’ai remarqué leurs mains. Ils parlaient, je veux dire, chacun de son côté, je veux dire, chacun à l’autre, mais sans se répondre nécessairement, sans avoir ce qu’on appelle une conversation, plutôt comme une suite lente et délicate de phrases, des observations, et peut-être que si on mettait tout cela par écrit ça donnerait une sorte de poème, mais pas nécessairement. Ils parlaient, et bien vite je n’ai plus écouté. Elle avait ses mains à plat sur le banc, de chaque côté d’elle, il avait aussi ses mains, de la même manière, et chacun regardait droit devant soi, levant parfois la tête, mais j’ignore pourquoi, parce devant, en haut, à gauche ou à droite, on ne voyait pas à cinq mètres. Heureusement qu’il y avait la lueur jaune de ce lampadaire derrière eux, on se demande pourquoi ils les font si faibles, surtout là, dans ce parc à l’écart des boulevards, des avenues. Je ne voyais que leurs mains, surtout sa main droite à elle, sa main gauche à lui. Dix centimètres à peine les séparaient, mais dès le début j’ai cru percevoir un mouvement, ou plutôt, mais comment en être certain, deux mouvements, l’un venant d’elle, l’autre de lui, leurs auriculaires, ils s’étaient légèrement écartés, mais à peine, moins d’un centimètre. Captivé, je n’ai pu m’empêcher d’observer, je dirais que je les ai espionnés si j’étais autre chose qu’un narrateur. Longtemps il n’y a eu que le glissement de leurs voix, par tout petits morceaux, comme si elles ne voulaient pas déranger l’anarchique ballet des feuilles mortes dans la brise. Ils restaient immobiles, à se demander s’ils respiraient encore, s’ils s’étaient pétrifiés sur ce banc et qu’on les retrouverait au matin comme ces sculptures de personnages célèbres ou de quidams sculptés sur un banc et auprès desquels les passants s’amusent à se faire photographier. Mais ils n’étaient pas de bronze, pas même de bois, et soudain sa main, celle de l’homme, remua. Ce n’était plus seulement l’auriculaire, mais bien toute la main qui d’un long glissement silencieux avait franchi presque toute la distance la séparant de l’autre main, laissant à peine cinq millimètres entre elles, frappant, semble-t-il, une sorte de mur, ou sentant, la main, l’énergie de sa voisine et n’osant s’avancer davantage, car comment expliquer qu’elle se soit immobilisée juste là, si près, mais sans lui toucher, dans cette nuit noire alors que les deux regards de ces deux inconnus se perdaient encore bien loin du banc. Rien en lui ne remuait, à part, épisodiquement, les lèvres, que je ne voyais pas, mais que je devinais, et c’était la même chose pour elle, chez qui je m’étais attendu à une réaction, n’importe quoi, un léger frisson, un vibrato, mais elle restait impassible, tout aussi statue qu’elle l’était depuis que je les observais, tellement statue que je commençais à douter qu’ils aient déjà vécu, ces deux-là, ailleurs que sur ce banc. Elle semblait n’avoir rien perçu du mouvement de l’auriculaire de son voisin, insensible peut-être au faible champ magnétique que devait dégager ce doigt, mouvement de circulation du sang, énergie, toutes ces choses que l’on sent, parfois. Et peut-être le sentait-elle, peut-être tout cela, le mouvement de la main, du doigt, était déjà en elle, non pas comme un espoir, une attente ou un appel, mais une certitude, et même pas une certitude confirmée par des paroles, quelque chose de plus vaporeux, plus faible qu’une intuition, mais plus forte qu’une impression. C’est alors que l’auriculaire se déplaça, le sien, à lui. Il franchit lentement, comme s’il avait toute la nuit devant lui, les cinq centimètres qui le séparaient de son auriculaire à elle, toujours immobile. Cette fois, le mouvement ne s’arrêta pas et le doigt avança, millimètre par millimètre, jusqu’à toucher l’autre auriculaire, à le toucher suffisamment pour que la mince bande de chair des doigts s’enfonce légèrement, le bout des deux auriculaires s’aplatissant l’un contre l’autre. Même à cet instant, même après cet instant, elle ne remua pas, sa voix demeura la même, et pas le moindre spasme ne vint la secouer. Les deux doigts restèrent ainsi, collés, et semblait-il, soudés, vu tout le temps qu’ils restèrent dans cette position, l’un à l’autre, immobiles à nouveau, pendant que les phrases continuaient de se mêler aux feuilles mortes voltigeant autour d’eux. Combien de temps sont-ils restés ainsi, je l’ignore, j’observais et je ne me souciais pas du temps. La nuit les protégeait peut-être, je l’ignore, et je regrette de ne pas avoir écouté ce que ces voix disaient, car même si elles ne se parlaient pas, même s’il n’y avait pas ce qu’on qualifie en général de conversation, j’y aurais peut-être trouvé quelques indices pour comprendre ce que fabriquaient les doigts, sur ce banc. Mais je n’y crois pas vraiment, à vrai dire, je n’y crois pas du tout, les mots qui s’échangent n’expliquent jamais rien, même quand ils ne mentent pas. Je préférais m’en tenir aux doigts, infiniment plus passionnants, du moins pour un narrateur errant par une nuit d’automne. Et le voilà justement, son auriculaire à lui, qui escalade l’autre auriculaire qui, lui, ne bronche pas. Le doigt monte, monte jusqu’au sommet, appuie légèrement et redescend, et tout de suite, dans un mouvement continu, pour la première fois c’est l’autre auriculaire, le sien, à elle, qui remue, qui à son tour escalade, qui s’attarde sur ce nouveau sommet découvert. Ce geste des auriculaires qui montent et descendent, alternativement, se prolonge dans la nuit, probablement tard dans la nuit. Quand ils se sont levés, j’ai sursauté. Je ne m’y attendais pas, trop concentré sur les escalades alternées. Je me suis secoué, je suis revenu à moi et je les ai vus s’éloigner main dans la main, ils ont souri pour la première fois, cela j’en suis presque certain parce que soudainement, tout me parvenait, les gestes, les mots, et le temps. Mais moi, dont l’existence est ambiguë, je me suis senti, non pas mal, car mal ou bien, ça ne m’est rien, mais vaporeux, comme si pour une fraction de seconde je m’incarnais sous forme gazeuse pour aussitôt plonger dans le néant, car j’y vais, je le vois d’ici, le grand vide, j’y cours, on m’y précipite, j’y disparais.

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Solidarité

VILLAGEOIS 1: À Saint-C., nous savons nous serrer les coudes lorsque les vicissitudes de la vie frappent l’un de nous.

VILLAGEOIS 2: Oui.

VILLAGEOIS 1: Je savais que tout le village répondrait à l’appel lorsqu’il a été question de porter secours à Monsieur Delapierre.

VILLAGEOIS 2: Ça, oui.

VILLAGEOIS 1: Nous avons tous été émus par l’épreuve qu’il traversait. La chute des profits de sa compagnie, une chute de sept et demi pour cent! Cela se disait sous le manteau, pour ne pas éveiller la méchanceté des habitants de Saint-D., mais cette situation dramatique risquait de placer les profits de Monsieur Lapierre au deuxième rang derrière ceux du bonhomme Desroches.

VILLAGEOIS 2: De Saint-D..

VILLAGEOIS 1: Nous n’avons écouté que notre cœur, et chacun d’entre nous a contribué, selon ses moyens. J’ai remis, pour ma part, la somme que nous avions économisée depuis cinq ans pour ce voyage dans les pays de grande culture.

VILLAGEOIS 2: C’est où, ça?

VILLAGEOIS 1: Nous l’avons fait avec joie, dans l’élan de solidarité qui a, une fois de plus, fait vibrer notre incroyable Saint-C.!

VILLAGEOIS 2: J’ai vendu ma voiture. Ça a  donné une petite somme.

VILLAGEOIS 1: Pas un seul villageois qui n’ait accepté de contribuer. Ce jour-là, j’ai compris ce que c’était que d’être humain, j’ai goûté les délices de la grâce.

VILLAGEOIS 2: Oui.

VILLAGEOIS 1: Mon voisin a versé la somme qu’il voulait consacrer aux études de sa fille. Qui a besoin d’études, de nos jours? Cet autre voisin a emprunté à un cousin de la ville. Cet autre encore a convaincu sa tante de lui verser son héritage avant de mourir. Quoi d’autre encore? J’en oublie.

VILLAGEOIS 2: Les salaires.

VILLAGEOIS 1: Oui, Monsieur Lapierre va diminuer nos salaires de vingt-cinq pour cent, ce qui nous fait chaud au coeur, parce que nous nous sentons responsables, nous sommes liés au destin de cette puissante famille.

VILLAGEOIS 2: Oui.

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Ce n’est pas banal

Gaston, y a son cellulaire qui sonne, mais y a jamais personne qui répond. C’est dommage, parce qu’il y a urgence, et aujourd’hui, tu aurais apprécié que ça réponde.

Car te voilà mal en point, la jambe gauche prise sous le pneu de ta voiture, comment es-tu parvenu à te mettre, seul, sans l’aide d’un autre idiot, dans une position si inconfortable et probablement douloureuse, du moins elle le deviendra, du moins les conséquences le seront. Et s’il n’y avait que cela! Ta main qui saigne abondamment parce que tu t’es planté un clou, rouillé, oh tétanos oh tétanos, quand tu as voulu te relever sans auparavant te rendre compte des environs, des dangers qui te guettaient, et le pied droit qui s’est cassé quand la jambe gauche s’est gauchement glissée sous le pneu, parce qu’il s’est tordu au-delà de toute possibilité gymnastique, et comme tu as la souplesse d’un pantin de cèdre,  mais ce qui t’agace encore plus, n’est-ce pas, c’est ce fil d’acier qui t’a percé l’oeil gauche, tu ne le supportes pas, si tu te laissais aller, tu crierais, sans savoir toutefois si ce serait de douleur ou de peur, car avoue que tout ce sang qui étale sa belle couleur écarlate autour de toi et sur toi et en toi, car tu as deviné qu’il y avait ça aussi, une ou deux blessures internes, mais puisque tu n’as pas fait ta médecine tu ignores si ce ne sont que des chairs molles ou s’il y a par là un organe, un de ceux qu’on dit vitaux et auxquels on tient absolument même si on ne les a jamais vus, même si l’occasion de faire leur connaissance ne s’est, peut-on dire, jamais présentée.

Gaston, y a toujours personne qui répond. Ne t’en fais pas, ne t’en plains pas, c’est ton destin, c’était écrit.

Tout à l’heure, si tu t’éteignais, faute de sang à battre, tu pourrais laisser sonner ton cellulaire. Qui sait ce que te réserve l’avenir? On finira peut-être par répondre, et au moins, faute de mieux, on verra bien que tu as appelé.

Et ça, Gaston, ce n’est pas banal.

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Souvenirs d’automne

Aujourd’hui (notez que je parle d’aujourd’hui, mais que je pourrais tout aussi bien parler de tous les autres jours, je pourrais, cela s’est vu, se voit, vous le raconter tous les jours, vous parler en somme tous les jours du jour en cours, mais depuis peu je m’exerce à la discipline, vous savez, rigueur, travail, constance, afin d’obtenir un résultat tangible qui, idéalement mais pas nécessairement, peut se calculer en dollars américains (j’aurais pu choisir une autre devise, l’euro par exemple, ou le yen, mais le dollar américain m’est tombé dessus comme un mot, une habitude, et peut-être parce que j’en ai quelques uns, pas beaucoup, un demi centimètres de dollars américains, avec ça on ne va pas loin, certainement pas au restaurant et de nos jours je dirais que ça s’approche du symbole, de l’image du dollar), ce qui me rassurerait dans ces nuits d’angoisse où repasse le film de ma pauvreté future misère, et je vous assure, il repasse souvent, mais au petit matin je ne m’y attarde pas, je me lève et je cours, je file, je me cogne à tous les meubles comme une boule dans un billard électronique, ces trucs qu’on ne trouve plus que dans quelques villages, démodés depuis longtemps, désuets, mais c’est quand même cela, moi, parfois, cette boule bien solide, qui malgré tous ses détours, ses aller-retours, reste constamment bien collée au sol, oui, je les ai bien ancrés les pieds, terre à terre (quoique ma voisine affirmait le contraire, la semaine dernière, lorsqu’elle est venue prendre l’apéro, ou plutôt, lorsque je l’ai invitée, lorsque j’ai insisté devrais-je dire, pour qu’elle reste, parce qu’il y avait déjà trois amis, elle ne voulait pas s’imposer, rentrer dans un cercle auquel elle n’appartient pas, mais eux aussi ils ont insisté si bien qu’à la fin nous avons ri ensemble, sur la même longueur d’ondes comme on dit, nous l’étions, chacun racontait, elle racontait, elle elle leur a parlé de cette nuit où elle m’avait vu courir à moitié nu au milieu de la rue, elle ignorait pourquoi, elle n’avait vu que moi, c’était drôle mais elle a avoué qu’elle a failli appeler la police, elle me croyait en proie à un délire, ou sous l’emprise d’une drogue, elle s’inquiétait pour moi, mais quand elle m’a vu revenir au pas, essoufflé, et rentrer sagement, elle ne s’est plus occupée de moi, et bien sûr mes amis ont voulu savoir de quoi il s’agissait j’ai raconté cette histoire invraisemblable, je dormais, je ne portais qu’un boxer, c’était l’été j’aurais très bien pu dormir nu mais j’avais un boxer, quand j’ai entendu du bruit au rez-de-chaussée, je suis descendu et là, il y avait une femme, une fort jolie femme, qui m’a dévisagé, qui a souri à la vue de mon boxer et surtout des motifs émoticones, quel stupide boxer, j’ai eu un peu honte devant elle, mais lentement je me réveillais, je me suis rappelé que je ne la connaissais pas, que je n’avais invité personne à passer la nuit chez moi, alors forcément ça m’a paru suspect, elle dans mon salon avec son grand sourire, un sourire qui en d’autres circonstance, si j’avais été dans un parc, par exemple, habillé, mais là, c’était saugrenu alors je lui ai demandé, je l’ai interrogé du regard et de la voix, il me fallait savoir ce qu’elle faisait là, ce qu’une si jolie femme inconnue pouvait manigancer dans mon salon en pleine nuit, à mon insu, et sans détour, fort honnêtement je dirais, malgré les circonstances, elle m’a expliqué qu’elle me cambrilolait, qu’elle savait que je possédais cette petite peinture qui valait une fortune, qu’on la lui avait commandée, un amateur, un très riche amateur sud-américain, je l’ai invitée à partir, ça me chagrinait de l’attrister de la contrarier, j’aurais voulu poursuivre la conversation, faire connaissance en somme et établir une relation, sauf que les circonstance ne s’y prêtaient pas, ne s’y sont pas prêtées puisque partir, elle le voulait bien, mais avec ma peinture, qu’elle avait déjà glissée dans une pochette qu’elle tenait sous le bras et que je ne pouvais lui donner, je n’en avais pas les moyens et je me réveillais vraiment de plus en plus, ce qu’elle a vite compris ou simplement s’est-elle lassée de notre petit conciliabule murmuré, parce que depuis le début ce n’était que ça, des chuchotement comme si nous pouvions réveiller quelqu’un, alors que je vis seul, sans chien sans chat, et mettant abruptement fin à notre charmant conciliabule elle s’est précipitée vers la porte, qu’elle a franchie avant que je n’aie pu réagir, me glissant entre les doigts, ce que je voyais bien, parfaitement éveillé maintenant, si bien que j’ai bondi à l’extérieur et je l’ai vue courir vers le bas de l’avenue, je me suis précipité, jambes à mon cou, en boxer à émoticones, mais elle était plus rapide et j’étais nu pied, des cailloux me blessaient les pieds, j’ai abandonné et suis retourné chez moi pour appeler la police, déclarer le vol sans donner les détails de ma conversation avec la brigande, en espérant que les assurance rembourseraient), un homme qui n’avance qu’en terrain sûr, qui limite les risques au risque de rater sa chance), j’ai soufflé les feuilles d’automne toute la journée, ce qui m’a plu, sans que cela ne ranime les souvenirs, comme ça m’arrivait encore il y a une dizaine d’années.

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Bang bang

Bang bang, je marchais dans le parc quand j’ai entendu cette détonation, bang bang, je ne ne me suis pas inquiété, personne à ma connaissance ne veut me descendre, encore moins payer pour me faire descendre, je me suis à peine retourné, j’avais hâte d’arriver au café car je devais la rencontrer pour la première fois, Éola, quel nom, d’où sort-on des noms comme celui-là, elle avait mis des photos sur son profil mais qui met des photos fidèles, il y en a même qui utilisent encore des photos d’il y a cinq ans, dix ans, alors je verrais, nous avions échangé sur un peu tout, les brocolis, les dalmatiens, les artéfacts précolombiens, on peut dire que nous nous connaissons, ou plutôt que nous entrons dans ce long corridor de la connexion et notre rencontre déterminerait si nous y poursuivrions notre cheminement, dans ce corridor, ou si nous en sortirions abruptement, car se rendre compte de visu a son importance, même pour ceux qui ne jurent que par la fusion des esprits, l’union des âmes, l’équilibre des êtres et autres balivernes, et pour elle aussi, Éola, si ma gueule ne lui revient pas je le verrai tout de suite je le lui ai dit ne soit pas troublée on se serre la main on se dit c’est pas tout à fait ça on se souhaite bonne chance et on n’en parle plus, elle a acquiescé, bang bang, à force de les entendre ces coups de feu, je finis par m’y attarder, pas que soudainement je me crois la cible de qui que ce soit, mais des accidents surviennent tous les jours, ce serait trop bête d’arriver auprès d’Éola avec une balle dans l’épaule, ou pire, dans un poumon, au milieu du front, surtout si on ne peut pas l’expliquer, parce qu’il n’y a pas d’explication ou parce qu’on ne peut plus rien, et c’est pourquoi je m’arrête près d’un arbre, je me retourne prudemment pour constater l’état et, avec un peu de veine, la nature de la fusillade en cours, mais on s’en doute, c’est toujours comme ça quand on espère mettre le doigt sur la vérité, je ne vois rien, ni tireur ni victime, pas même de public aux abois, pas de panique dans les allées du parc, j’y suis bien seul avec ma démarche légèrement pressée, ma cavalcade vers Éola au nom qui me rappelle mon enfance sur les hauteurs de la côte Atlantique, si bien que devant ce vide apparent, car je sais que je n’ai pas rêvé, qu’il y a eu au moins trois série de bang bang, je décide, pour éviter un retard malvenu pour un premier rendez-vous, surtout si elle me plaisait, surtout si je lui plaisais, de reprendre mon chemin vers le café, à peine deux cent mètres maintenant, je vois la devanture là-bas, peut-être m’a-t-elle déjà aperçu, mais ne lèverait pas la main, pas d’enthousiasme excessif avant d’être fixé sur la personne, bang bang, ça ne s’arrêtera jamais, où donc sont-ils tous passés, mes concitoyens que normalement je devrais croiser dans ces sentiers, peut-être devrais-je les imiter, abandonner l’idée de ce rendez-vous avec, somme toute, une inconnue, une comme six autres précédemment, ça mène toujours à un cul de sac, bang bang, une douleur à l’épaule, une brûlure, du sang, j’ai bien fini par en capter une, de toutes ces balles qui volent aujourd’hui dans le parc, un ricochet peut-être, et ce sang qui coule sur ma chemise, je vais l’effrayer Éola, comment lui expliquer que je me suis pris une balle qui ne m’était pas destinée, je verrai dans ses yeux la suspicion, elle se méfiera malgré ses paroles réconfortantes, malgré ses soins en attendant l’ambulance, car si le sang continue à couler il ne m’en restera bientôt plus et je ne la reverrai pas, elle s’éclipsera, je ne pourrai pas même tenter de lui expliquer en ligne, son profil me sera interdit, et tout sera à recommencer avec une autre, bang bang, dans le dos, au point où j’en suis, vous pouvez bien me faire saigner de partout, je ne la verrai pas, c’est maintenant certain, je peux tacher de sang tous mes vêtements, qui s’en souciera, bang bang, ce revolver au-dessus de ma tête, je m’endors, je me sens sombrer, ce n’est pas le sommeil mais je n’ose pas y croire, quelle aberration, pourquoi serai-je la cible, et de qui s’il vous plaît, qui est cette personne derrière le revolver, attendez avant de tirer un dernier coup, votre visage s’embrouille, oui c’est cela, approchez vous, ce visage, je le connais, je l’ai vu, Éola, nous avions pourtant rendez-vous au café, nous avions rendez-vous, Éola, bang bang.

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