Au voleur!

Hier, elle a mis le grappin sur Octave, et ils se sont embrassés. Ce soir, ils se sont déshabillés en échafaudant des projets d’avenir, elle ne voulait pas d’enfants, pas tout de suite. Devant eux défilait le long métrage du parfait amour.

Le matin même, Octave a gagné mille dollars à la loterie. Projets faramineux avec sa presque-fiancée, voyages à la campagne, restaurant, bowling, manucure.

Pile au moment où il va s’abandonner aux plaisirs multicolores, un bruit! Pas n’importe lequel, non, un bruit incongru. In-con-gru. La presque-fiancée était déjà dans un émoi émouvant, mais ce bruit! Il dégaine d’un geste preste.

T’en fais pas, mon grand, c’est qu’une souris! 

Elle bâille. Elle bâille? Mais son émoi? Il la reconnaît à peine, mais l’urgence l’astreint à une autre discipline. Une vague crainte l’assaillit, et conséquemment, tout en lui s’anonchalit. Un autre bruit! Plus sec, plus précis. Elle se redresse sur les oreillers et le séant, le front plissé. Angoissée? Sans doute l’hypothèse d’une visite rongeante s’effrite-t-elle dans son esprit, car entre les lignes qui gondolent sur son large front, il lit ceci : si j’ai l’habitude d’entendre trottiner des souris dans les murs et les placards de ce vieil hôtel, cette fois, je dois humblement me plier à l’évidence et reconnaître qu’un phénomène qui m’est douloureusement inconnu produit ces frottements et grincements et craquements qui effraient à juste titre mon presque-fiancé!

Le bruit bruite de plus belle, sans s’identifier. Lui nu, à part les chaussettes, elle nue, à part sa cloche, ils braquent des pupilles brunes sur la porte orange du placard. Étrange. Il voit sa propre peur s’accroître d’un bond, brutalement. La petite crainte devient une peur raisonnablement autonome. Pas extrême toutefois. Une peur juste suffisante pour perturber le jugement, une peur qui peut finir par faire peur.

Merde! 

Elle retrouve l’usage de la parole. Lui, se ressaisit, partiellement.

Ouais.

Et tralala! La porte du placard s’ouvre dans un fracas contenu. Un homme en jaillit.

Il porte ma chemise! 

Il porte ta veste! 

Mon pantalon! 

Ton chapeau!

Mes chaussures! 

Ta valise!

T’es certaine?

Sans un regard vers eux, totalement impassible, indifférent, il se faufile à l’extérieur de la chambre, d’un pas assuré. La presque fiancée est bouchée. Elle manque d’air, frétille des bras, des pieds. Il enfile son boxer. Au moins il lui reste ça, un magnifique, chic et rare, boxer à motifs d’émoticônes souriants.

C’était toi! 

La cloche de travers, elle agite une main tremblante vers la porte de la chambre. 

Toi! C’était toi! 

Il se tourne vers elle, il la considère un long moment. Sa peur s’en attiédit, mais pas au point de disparaître. 

Calme-toi. Je suis ici. 

Elle n’en démord pas. 

Toi! C’était toi! 

Il se précipite vers la porte. Il doit impérativement se lancer à la poursuite de celui qui lui a tout dérobé, ses vêtements, son argent. 

Ce n’était pas moi. C’était un monstre. 

Elle s’enfouit sous les draps, et peu à peu le matelas l’absorbe. 

C’était toi! 

Un murmure. Il se penche vers le lit, vers ce qui reste d’elle, puis se plante devant la glace et se gonfle les poumons d’air. 

Que ce soit moi, aussi physiquement, c’est peu probable. C’est même impossible. 

Il s’élance dans le corridor, mû par un instinct sûr et fleuri. Avant qu’il n’atterrisse au rez-de-chaussée, toutes les lumières se sont éteintes. Panne d’électricité. Est-ce que le voleur aurait coupé le courant pour protéger sa fuite?

À la réception, le réceptionniste. Il officie, caché derrière une porte, protection contre les clients mécontents. Sa tête émerge d’un vasistas. Réponds aux plaintes, lamentations, réprobations, récriminations des clients et locataires. Pas de réponse, mais plusieurs mots. Dans ce joyeux vacarme, après avoir attendu patiemment son tour, Octave lève la main. 

Vous auriez vu passer un voleur?

Le réceptionniste, il doit avoir trente-deux ans, réfléchit, et réfléchit encore un peu.

Oui! Il est parti de ce côté! 

Il indique la rue qui mène directement au boulevard. 

Il m’a tout pris. 

Le réceptionniste sursaute. De son œil extérieur, il lance un long regard qui s’aplatit sur le visage d’Octave. 

Mais c’est vous! Un peu plus vêtu, mais vous tout de même! 

Octave renifle, impoliment. 

Non, Monsieur, je ne suis pas lui! Je suis la victime. Je suis amoindri! 

Cette fois, contrarié qu’on remette en question son jugement, le réceptionniste regroupe tout son soi à l’intérieur. 

Monsieur, il vous ressemblait comme un confrère, je croyais que c’était vous, à moins que vous ne soyez lui, ou que vous prétendiez être vous alors que c’est lui qui est vraiment vous.

Sur la porte, juste au-dessus du vasistas, cette affiche : Loto, Tirage de ce vendredi, Gros lot de 15 millions! Octave, dont toute la fortune s’éloigne en ce moment dans la rue qui mène directement au boulevard, saute sur place à pieds joints.

J’ai eu la chance de remporter mille dollars, j’en remporterai bien quinze millions! 

Fauché pour cause de vol, il se précipite vers les autres clients et locataires dans le lobby, en quête de quelques pièces. La plupart l’insultent, d’autres le poussent, certains lui baissent le boxer. Deux heures plus tard, il a tout de même réuni la somme. Il achète le ticket, salue le réceptionniste, et s’élance à la poursuite du voleur.

Je vous accompagne, attendez! 

Octave sursaute. Le réceptionniste pousse sa porte, et apparaît tout d’une pièce. Il saisit la main d’Octave, qu’il serre d’une poigne de mère. 

Lâchez-moi! 

Octave n’insiste pas. Il traverse le lobby, la voix du réceptionniste dans l’oreille.

Il est parti à gauche, il est parti à droite, j’ai tué une mouche, le camion de livraison est en retard, le chômage augmente, les clients se métamorphosent, j’ai deux bazookas dans le cœur, mes dents ne supporteront pas le choc, il n’y a pas de chat, il y a trois chats.

Dès qu’il met le pied dans la rue, Octave se retrouve au milieu d’une petite foule agitée. On lui conseille de prendre à gauche, d’aller tout droit, de héler un taxi, de retourner dans l’hôtel. À ses côtés, le réceptionniste danse en chantonnant puis se défait de sa veste de laine. Une vieille veste de grosse laine, usée aux coudes et aux manches, sale. Dessous, et cela attire l’attention malgré soi, il porte une robe dont le bas est remonté et attaché aux hanches. Le réceptionniste retire d’un geste preste son pantalon, qu’il balance dans le sac d’osier d’une charmante vieille qui trottine à reculons, détache d’un autre geste tout aussi preste les fils qui retiennent la robe, qui prend alors une jolie forme autour d’un corps insoupçonné. Octave tend la main vers cette énigme, mais dans un grand jeté, le réceptionniste s’écarte. En touchant l’asphalte, il arrache ses lunettes, fait voler sa casquette et détache une chevelure blonde qui virevolte longtemps avant de dévoiler un nouveau visage.

Clara! Oh! 

Octave recule d’effroi. Clara, c’est la première femme. La seule depuis sa presque-fiancée.

Clara ne partage ni l’épouvante ni la surprise d’Octave.

Tu t’enfuis?

Je suis kapout.

Tu m’as traitée comme une traînée! 

Clara, oh Clara! Je t’adorais, t’adulais, t’entubais. 

Et ta foi? Et ta fortune?

Perdu tout à l’heure dans l’hôtel, j’ai la frousse, il n’y a plus rien, tout a disparu, dis-moi si tu vois, si tu sens, si tu entends.

Salaud! 

Elle valse autour de lui, elle tourne et pirouette, et il ne la reconnaît plus, elle tend le bras et dans son mouvement giratoire lui indique toutes les directions à la fois.

Étourdi, Octave détache son regard. La petite foule a disparu. Plus personne. Plus rien ne bouge dans la rue. Sans réfléchir, il met le cap droit devant lui, résolu. Clara lui emboîte le pas, en dansant.

Pour se donner du courage, Octave se frappe la paume de la main droite du poing gauche. 

Nom d’un chien! 

C’est la nuit, les chats sont gras, les voleurs se sauvent comme des voleurs.

Monsieur l’agent! Monsieur l’agent! 

Dans la désertique rue transversale, passe devant eux un homme en uniforme qui poursuit un étudiant du baccalauréat en anthropologie.

Monsieur l’agent! 

L’uniforme ralentit, désigne d’un poing la proie qui gagne quelques centimètres. Impossible de m’arrêter! Je dois le matraquer! C’est un militant! Un mil… tant… 

Octave remonte son boxer, et coudes au corps, s’élance aux côtés de l’uniforme, suivi de près par une Clara légèrement moins dansante. 

J’ai besoin de vous! J’ai besoin de vous! De vous! Vous! 

Mais l’uniforme maintient la cadence, le menton en avant. 

Monsieur l’agent, matraquer cet étudiant, en soi, dans l’absolu de notre condition humaine, c’est vain, parfaitement inutile! 

L’uniforme freine net. Il lève sa matraque, et la lance violemment aux pieds de Clara. Octave recule, prudent. 

Vous avez raison, Monsieur, c’est vain, c’est insignifiant. Ça m’horripile de ne pas y avoir pensé moi-même! 

Octave revient vers l’uniforme. 

Monsieur l’agent, je… 

L’uniforme l’interrompt. 

Je ne suis pas agent de police, je suis un gardien de stationnement qui souhaite devenir agent de police. Alors j’aide la police. Je poursuis depuis deux heures ce dangereux militant qui a participé à une dangereuse manifestation. Mais tout cela est dorénavant dérisoire. 

Clara profite de ce charmant conciliabule nocturne pour tricoter ses entrechats autour des deux hommes. Octave s’incline, vaguement déçu de ne pas avoir affaire à un véritable policier, mais quand même déterminé à ne pas laisser filer un si zélé compagnon. 

Monsieur le gardien qui avez toutes les qualités d’un policier de métier, peut-être pourriez-vous m’aider à mettre la main sur un voleur, un vrai voleur qui m’a tout volé! 

Le gardien, qui a toutes les qualités d’un policier de métier, détaille Octave des orteils aux oreilles. 

Mais j’vous ai vu, Monsieur, j’vous ai vu tout à l’heure! Oui! Sauf que vous étiez habillé, et pas aux trois quarts nu comme maintenant… 

Octave relève le boxer sur ses hanches. 

Il me ressemble, mais il n’est pas moi, quoi qu’en dise Clara. Je vous en prie, aidez-moi! 

Le gardien se gratte le menton, puis se replace les bourses. 

Que m’offrez-vous? 

J’ai besoin de votre aide.

Que m’offrez-vous?

Ma gratitude.

Mieux!

Mon admiration.

Mieux! 

Une recommandation. 

Mieux! 

Une fessée.

Procédez.

Octave procède, Clara danse toujours. Puis la poursuite se poursuit, Octave devant, suivi de Clara et du gardien. Octave les entraîne dans un dédale de rues, à droite, à gauche, ils se faufilent entre les immeubles, contournent des parcs et des églises. Octave sent qu’il s’approche du voleur, il presse le pas, il avance à l’aveugle comme de la ferraille attirée par un puissant aimant. Le gardien et Clara se tiennent les mains et dansent, du moins autant que le rythme de la marche le leur permet. 

Je ne sais plus où je suis! Est-ce que je suis encore sur la bonne piste? Il n’y a personne dans ces rues, pas un témoin! Il me faudrait d’autres indices, beaucoup d’autres indices! 

Ils progressent au milieu d’une avenue bordée d’imposants immeubles. Pas une voiture ne circule, pas un piéton en vue. Octave sent la menace de cette solitude noire, il redoute un piège, un complot pour l’anéantir, lui et son gardien, lui et sa Clara. Mais il n’ose pas reculer, car derrière, c’est sans doute pire! Quelle issue?

Clara l’aperçoit. Octave l’avait pris pour un de ces nombreux sacs-poubelle noirs appuyés sur un poteau. C’est un peintre, ou du moins, une reconstitution de peintre, béret à la Pissarro, pipe à la Van Gogh, palette, toile, chevalet. Concentré sur son œuvre, il n’a pas vu les trois qui le dévisagent. Octave s’approche.

Maître… 

Il touche le béret, perplexe. 

C’est du papier! Votre béret est en papier! 

Le peintre sursaute. 

Mon béret? 

Octave y pose le doigt. 

En papier. 

Le peintre sourit. 

Tout ça, ces vêtements, cette pipe, ce béret, c’est un déguisement, c’est un vrai déguisement, j’ai acheté le kit. 

Octave se penche vers la peinture, difficile à distinguer dans la lumière des lampadaires. 

Je peins cet immeuble. Je le peins en pleine nuit en pensant à mon amour, à Manuela. Je viens ici chaque nuit et je sais qu’un jour naîtra sous mon pinceau une œuvre dont la force et l’écho seront révolutionnaires. Je ferai surgir de tout ce béton une puissance sensuelle sans pareille! Qui s’attendrait à frémir devant une structure de béton! On s’avancera vers ma peinture sans prendre garde, et soudain, les tourments les plus cruels vous cloueront au sol! Et le génie de cette magie, ce sera moi! 

Octave se penche plus avant sur la toile, puis se relève. 

Et vous croyez que votre kit va vous aider? 

Le peintre hausse les épaules et retourne à sa peinture. 

Attendez! 

Octave lui enlève le béret. 

Rendez-moi… 

Octave lance le béret au gardien, qui en coiffe délicatement Clara. 

Monsieur le peintre, je cherche un voleur, l’auriez-vous vu, par hasard? Il a les mêmes traits que moi, mais habillé. Comme moi, il est comme moi, ça ne vous dit rien? 

Comme vous?

Moi!

Vous!

Oui, moi! 

C’est vous? 

Pas moi, mais comme moi. 

Vous? 

Moi, oui, c’est moi. 

Vous étiez ici il n’y a pas deux minutes. 

Le peintre lance son tableau au milieu de la chaussée, prend son chevalet sous le bras, et invite Octave à le suivre. 

Il est parti par là, suivez-moi. 

Le peintre embrasse Clara, et récupère son béret. 

Merci Monsieur le peintre, grâce à vous, je le sens, je le retrouverai ce malpropre! 

Mais après avoir fait dix pas, le peintre s’arrête, embrasse à nouveau Clara, pendant qu’Octave poursuit sur sa lancée, sans les attendre. Tous trois, le peintre, Clara et le gardien qui sautille derrière, finissent par emboîter le pas à Octave, qui fend la nuit, loin devant, vers le voleur en déroute.

Octave ne pense plus. Il s’abandonne à son corps, qui a véritablement pris la situation en main. Un corps intelligent, perspicace et surtout, étonnamment sensible aux ondes émises par cet autre corps, celui du voleur. À force de ne pas penser et de perdre de l’étanchéité, des idées le piquent, le traversent et pour certaines, s’attardent insolemment dans son esprit. Ce sont des insectes, de la vermine insolente, des choses comme l’illumination est un vampire ou tu pédales dans la vomissure ou le voleur c’est toi ou la vie est belle ou la vérité arrive en ville. Le peintre, Clara et le gardien se tiennent par la main, et tant bien que mal, suivent Octave dans une joyeuse farandole.

La nuit ne sera pas éternelle. À l’intersection de la rue et de l’avenue, une personne sur un banc. Une femme? Un homme? La personne tape sur le clavier de son portable, en équilibre sur ses cuisses. Octave s’éloigne, change de trottoir, mais la personne l’interpelle d’une voix ferreuse, mais surtout, autoritaire. 

Vous, ici! 

Octave lui fait un doigt d’honneur sans s’arrêter. Mais la personne hurle à tue-tête.

JE PEUX BROUILLER LES PISTES! 

Un choc. Octave s’immobilise, terrifié. Penaud, il rebrousse chemin, vient se planter exactement devant la personne. Les trois autres dansent autour.

Vous n’êtes pas en règle, vous n’avez pas inscrit vos amis! 

Mais ce ne sont pas mes amis… 

Il est interdit de marcher sans amis, vous serez composté! 

C’est ridicule, depuis quand est-il interdit de marcher sans amitié? 

Les députés réunis en session d’urgence ont voté la loi il y a vingt-huit minutes. 

Les députés feraient mieux de dormir plutôt que de dérailler, et vous, où sont vos amis, je n’en vois aucun? 

Je ne marche pas, Monsieur Octave, je travaille, la loi ne prescrit pas l’amitié au travail. 

Il n’est meilleur ami que soi-même. 

Faites de ces trois ballerines vos amis, ou vous serez composté. 

Faites-moi rire, il ne vous restera plus grand-chose à composter, mais qu’importe, ce qui reste j’y tiens encore, et si un peu d’amitié peut me sauver, les voici, Clara, le gardien et le peintre, mes amis, inscrivez bien vite, je dois retrouver le voleur. 

La personne tape les noms, et probablement bien d’autres choses aussi, puisque cela dure de longues minutes. La personne referme l’ordinateur, le pose sur le banc, à côté d’elle, se lève et embrasse Octave. Il la repousse et crache.

Ça non! 

La personne se tourne vers le peintre, qui accepte l’embrassade, tout comme Clara et le gardien. 

Un ami en amène d’autres! 

Sans s’attarder au spectacle de cette amitié germante, Octave détale d’un pas de course. Les quatre autres ont du mal à le suivre en dansant, mais au prix d’efforts subhumains, ils y parviennent. Octave file maintenant dans une rue étroite bordée de hauts immeubles qui serpente vers l’est. Derrière, les autres heurtent parfois les murs, qui brisent leur danse. 

Il est là! 

Il en est persuadé, il l’a vu, le voleur est juste là, devant. Il apparaît, mais disparaît aussitôt, à la faveur d’une nouvelle courbe dans la rue. Et ça n’en finit plus, il réapparaît, redisparaît, à gauche, à droite, impossible de voir la fin de cette rue, elle ne traverse aucun boulevard, aucune avenue. 

À courir ainsi, vous remuez l’air de notre rue, vous bouleversez nos flux d’énergie et ruinez l’équivalent de siècles d’efforts, frivoles âmes, hédonistes puants, parachutistes, gaz de schiste! 

C’est une voix. Sans ralentir, Octave regarde au sommet des immeubles, derrière, devant. Pas un seul corps en vue. D’où sort cette voix? Le peintre est d’avis que les murs de béton parlent, peuvent parfois parler. 

Je le sais, certains murs ont la voix de Manuela, mais cette voix-ci, je ne le connais pas. 

Le gardien doute. 

C’est un marxiste-boudhistique anti-universaliste qui… 

De son long doigt, Clara lui clôt les lèvres. 

C’est la voix de la saison.

Octave est en sueur, et les autres aussi. Les cœurs se débattent. Est-ce que cette rue tourne et se retourne jusqu’aux limites de la ville? Octave s’adosse à un mur, se laisse glisser sur l’asphalte. Les autres, de ce côté-ci, de ce côté-là, l’imitent. La fatigue est si grande que le gardien s’endort. Le peintre rote, la personne rugit, Clara rajuste sa robe. Et le voleur? Justement! Octave désespère. 

Je n’ai pas perdu sa trace, et pourtant il m’échappe! 

Incapable! 

Ça, c’est la voix. Toujours aussi désincarnée.

Votre voleur, Octave, vous ne lui mettrez pas le grappin dessus tant qu’il courra! C’est un moustique! C’est une mouche! C’est une mante! Attendez qu’il se pose, et clac, vous l’aplatissez! 

Au son de la voix, qui n’a pas de source, qui vient de partout à la fois, Octave se lève, chancelant.

Qui es-tu, toi la voix? 

Qui je suis, ou ce que je suis, pourquoi t’en soucier, tu tourneras la page et tu m’oublieras. 

Où est le voleur, où se posera-t-il? 

Tu le sais Octave, ton corps le sait, j’ignore pourquoi tu as parcouru toute la ville, croyais-tu oublier ta peur dans la folie? 

Tu mens, j’ignore où se cache le voleur! 

Ne crie pas, calme-toi, ta voix triture nos énergies comme s’il s’agissait de vulgaires feuilles de journaux. Puisque tu refuses de savoir ce que tu sais, je te le dirai, moi, je te le dis pour enfin nous débarrasser de toi et de ta bande, voilà, ton voleur, Octave, tu le trouveras dans la chambre d’hôtel, dans ta chambre d’hôtel, d’où tu n’aurais pas dû t’enfuir en caleçon! 

C’est un boxer! 

Un boxer avec ces émoticônes, quelle vulgarité! 

Que vous importe, vous n’avez pas de cul, vous n’en porterez jamais! 

Vous, si vous avez un cul, vous avez aussi bien du culot, mais trêve de galanterie, vous m’indifférez, et je vous dis ouste, à l’hôtel, vous devriez déjà être en route, continuez sur cent mètres, vous y verrez une porte cochère, vous la poussez, vous entrez et prenez le premier corridor à gauche, vous aboutirez sur une cour intérieure, vous choisirez la deuxième porte en partant de la droite, un passage s’ouvrira devant vous, il vous mènera à un rideau de fer, vous le levez, vous sortez, et vous y serez, net devant votre hôtel. 

Vous mentez!

DÉGUERPISSEZ! 

Intimidé pas la voix, Octave obtempère et suit le chemin indiqué. Dans son sillon, les quatre ont retrouvé suffisamment d’entrain pour un pas de quatre. Ils pénètrent dans l’hôtel, et Octave marque une pause. Il saute jusqu’à l’accueil pour vérifier son ticket de loto : il a gagné quinze millions. 

Youpi! Je m’achèterai un château et je serai roi! 

Malgré sa soudaine indépendance de fortune, et l’inutilité de retrouver ses vêtements et son portefeuille, il rejoint les quatre danseurs, et ensemble, ils montent jusqu’à la chambre. Là, un spectacle navrant les attend. La presque-fiancée gît en travers sur le lit, cuisses ouvertes, jambes pendantes. Du placard, s’échappe un pied chaussé. Le voleur! Clara et la personne, Octave et le peintre, le gardien avec lui-même, tous dansent et chantent autour du lit. Ils frappent des mains autant qu’ils frappent la presque fiancée, qui finit par se réveiller. Elle grimace. 

Toi! 

Octave lui tapote l’oreille. 

Demain, tu seras ma reine! 

Tu es mort! 

Mais non, je suis là! 

Tu vis, tu meurs, tu vis, tu meurs, tu vis, tu meurs, j’en ai marre! 

Je vis! 

Tu es mort, regardes dans le placard! 

Le gardien ouvre le placard, Clara s’étire le cou et observe, le peintre sort un crayon de sa poche et dessine la scène sur le mur, à grands traits, la personne se frotte le menton. 

Il n’y a personne dans le placard. 

Le gardien est formel. La presque-fiancée se lève d’un bond. 

C’est impossible, il est mort. Octave est mort! C’était toi, Octave! Tu avais retrouvé de la vigueur, mais tu manquais de retenue, tu y es allé trop fort et tu as flanché, paf, pouf, sur le dos, fini, inerte. J’ai vérifié le pouls : rien. Je t’ai poussé dans le placard, moi fallait que je me repose. Et maintenant tu es là?

Le peintre cesse de crayonner, et soupire.

La mort, c’est quand même quelque chose. 

Le gardien lui prend l’épaule, hoche la tête. 

Oui, la mort c’est… c’est… c’est quelque chose…

Une semaine plus loin. Tout le monde dort dans le château d’Octave 1er, où des chiens, des chats, un gardien, mille autres gardiens, les protègent des voleurs et de tout, de tout.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les noces

Midi, la ville en ébullition. Léa dort.

Le nez sur mon écran, j’organise ce voyage à San Francisco. Deux semaines, trois clients. Rapide. Efficace.

Léa. Attendre qu’elle se réveille? Singulière Léa. Un appartement vide, pas une photo aux murs, pas de peinture, rien, zéro décoration. Dans ce trois pièces, il y a une table, deux chaises, un frigo, une cuisinière, un divan-lit, une lampe, un portable, et c’est tout. Léa. Un faux prénom?

On frappe à la porte. Faut-il répondre? Non. Refuser une rencontre inopportune avec une mère, une sœur, un amant, un voisin. Pas mes oignons.

William! Tu veux bien répondre?

William! Je m’appelle Luis. Merde. Pas envie de me taper de l’inconnu. Pas rasé, j’ai faim, j’ai du boulot, on ne se reverra peut-être pas. Léa, je t’ai déjà à moitié oubliée.

Ouais.

C’est quoi cette fille? Dans le corridor, ça résonne, ça tambourine. J’aurais dû filer dès le matin, lui laisser un petit mot, c’était bien, m’éjecter. Mon pantalon… ah le voilà. Chemise. Pas de chaussettes. Tant pis. Je les retrouverai plus tard. Voilà, voilà, ouvrons-la, ouvrons-la, cette damnée.

C’est pour un kidnapping monsieur. Veuillez aviser madame, je vous prie.

Le plaisantin. Pas le temps de jouer. Faut que je me pousse. Et pourquoi s’asseoir devant la porte? Ce type est vieux, même très vieux, soixante-quinze, peut-être quatre-vingts. Un pouce levé, l’index pointé. Un vieux farceur? Une espèce de grand-père?

Bonjour bonjour.

Je le laisse entrer. Un au revoir à Léa, et je file. Peut-être un coup de fil à mon retour?

Vous êtes peut-être le grand-père de Léa?

Ah non, je suis son frère.

Il s’esclaffe. Vieux con. Il pousse une manette et fonce vers moi dans son fauteuil à moteur. J’ai tout juste le temps de m’écarter. Sitôt à l’intérieur, il pivote et me fait face. L’arrogant.

L’informatique, ça va? 

L’informatique?

Que fabrique Léa? Ai-je une tête à souffrir ses ancêtres?

J’ai vu la petite affiche sur votre voiture, jeune homme. Elle est au numéro cinq, la place de Léa où je stationne mon bolide habituellement.

Je vois.

Les affaires galopent?

Galopent?

Et Léa? L’aïeul insiste pour que je m’asseye. Voilà, voilà. Vieil étalon, tu galopes toi? Il plonge ses yeux dans les miens, avec une impudence qui m’horripile. Et merde, Léa t’arrive? Il sourit, c’est l’interrogatoire. Les contrats? Le marché? La compétition? Les perspectives?

Pour ne pas finir raide comme un passe-lacet, faut penser à l’expansion! Jeune homme… Quel est votre nom jeune homme? Moi c’est Adalbert… Penser chaque opération en fonction de l’expansion, ex-pan-si-on, c’est le principe premier! Le principe premier! Moi j’étais dans la brosse.

Dans la brosse?

Dans la brosse. Je fabriquais des brosses. J’avais des usines ici, à Taïwan, Hong Kong, au nord du Mexique, au Bangladesh.

Adalbert? Moi c’est Luis. Mais tu m’appelleras sans doute William, comme ta petite-fille. Et maintenant tes yeux qui s’humidifient. J’aurai droit à toute la scène. Léa! Léa! Au secours! Et puis ça suffit, je me casse. Je retrouve mes chaussettes, et je m’évapore.

Papie!

Libéré! Léa saute au cou du grand-père, l’embrasse. Ils se touchent les mains, les cheveux, se murmurent des bribes de phrases, des mots incompréhensibles. Je n’ai rien contre ces épanchements, mais en privé. J’en vomirais. Je ne veux pas écouter ça, je ne veux pas savoir ça. Je me réfugie dans la cuisine. Autant préparer le café, mais lentement, très lentement. Laisser se perdre quelques minutes avant de disparaître. Je rince les assiettes de la veille, je récure l’évier. Merde. J’aurais dû chercher mes chaussettes. Foutues chaussettes. Je ne sais donc plus ce que je fais? À ce prix, Léa, vaut mieux te faire la bise et adieu. Poli, direct, définitif.

William!

Je l’entends ouvrir et claquer des tiroirs, des cintres grincent sur la tringle, des pas courent. Ils sortent? Tant mieux. Je la rappellerai ce soir. Ou dans deux semaines.

Alors William?

Alors quoi? Je lui présente une espèce de sourire. Ça devrait suffire, normalement, c’est acceptable.

Jeune homme vous nous accompagnez. J’ai tout ce qu’il faut!

Tout ce qu’il faut?

Léa chante. La douche, le crépitement de l’eau. C’est reparti. Le bavardage. La désintégration.

Approchez. J’ai quelque chose à vous confier.

Il chuchote. Il roule jusqu’à mes genoux. Mais c’est qu’il n’y a rien à me confier! Je n’ai rien à entendre!

Je crois que Léa vous aime beaucoup.

Vieil imbécile. Il y a vingt-quatre heures, Léa ignorait mon existence. Même aujourd’hui, elle se croit avec un William. Il m’agrippe le bras. Fermement, presque brutalement. Eh l’aïeul! Je vais te… Voilà Léa qui revient, lavée, maquillée, habillée. Il était temps. Je me dégage, j’attrape mon portable, bisou, adieu, vivez en paix, le néant me happe!

Amusez-vous! Je me sauve!

Je ne suis plus là, vous ai déjà oubliés. Je reviendrai pour les chaussettes.

William!

William? Connais pas. Je referme la porte, je fonce dans le corridor.

Luis?

Elle s’élance vers moi, trébuche, s’allonge de tout son long. Chemisier déchiré, pieds déchaussés, sourire de gamine, mensonger. Je rebrousse chemin, je la relève. Elle m’embrasse, mais oh, comme c’est faux! Envie de la repousser, d’en finir. Sauf que je caresse cette peau qui me nargue par la déchirure du chemisier. Nos yeux se croisent, un éclair, nos désirs n’ont rien de noble, rien de vrai.

Tu ne viens pas?

Je pourrais y aller. N’importe qui pourrait y aller, dilapider ses heures à la regarder, la toucher, la désirer. Elle me tire par le bras, comme un gamin, m’entraîne à l’intérieur. En deux secondes, elle enfile un nouveau chemisier, et déjà le vieil Adalbert roule vers l’ascenseur. La folie. Léa tu as de belles paires d’yeux, de narines, de seins, mais dissiper en pure perte ces heures qui viennent? Elle regarde son ancêtre avec tendresse, qui me dévisage.

William, tu ne peux pas ne pas venir avec nous! Je l’exige! Léa sera heureuse, j’en serai heureux, et je te promets une aventure inédite. Dis-moi, pourquoi ne viendrais-tu pas?

Pourquoi? Je…

Vieux magicien. Je ne sais plus. Je détourne les yeux, ça ne pense plus dans ma cervelle. Où vont-ils? Quelle aventure? Penser, réfléchir, me sortir l’esprit du grand vide où je barbote. Merde! C’est un hypnotiseur? Fouetter ma volonté, bondir, lutter! Mais contre quoi? Le vieux me prend le bras, mais doucement cette fois. Nous descendons dans l’ascenseur. Et mes chaussettes? Et si j’avais le temps? Et Léa? J’ai peine à revoir notre rencontre, notre nuit. Une inconnue, une totale inconnue.

Sur la route vers le centre commercial, Léa m’explique le fonctionnement des fauteuils roulants à moteur. Je me secoue. Fauteuils roulants? Oui, là derrière, dans la minifourgonnette rouge du grand-père. Chacun le sien.

Tu verras! Tu verras! Nous nous amuserons!

Nous y voilà. Comment conduire ce machin? Le grand-père et Léa me lancent des bribes de conseils, mais dilués dans leurs rires, je n’en saisis aucun. Je tournoie sur place, je heurte un passant, je recule dans une colonne. Je m’active, je me concentre, et j’y arrive, et je suis ces deux inconnus, une fille et son grand-père, et bientôt il n’y a plus que ce mouvement, même pas moi, même pas eux. Ils roulent vite, ils esquivent avec finesse les obstacles et les gens. Le corridor du centre commercial leur appartient, il nous appartient, nous fonçons avec nos bolides. J’accélère dans les lignes droites et je parviens à les rejoindre.

Olé!

Est-ce bien ma voix! Devant, une petite foule bloque les trois quarts du corridor. La jeune fille et le vieil homme les contournent presque sans ralentir. Je dois m’arrêter, je me faufile entre les corps, j’attends qu’on s’écarte, j’avance si lentement que je les perds. De l’autre côté de la cohue, je ne les vois nulle part. Nouvelle ligne droite, j’y vais pleins gaz. En avant! Indianapolis! 24 heures du Mans! Les boutiques défilent de chaque côté, les curieux me montrent du doigt. Au bout du corridor, je tourne à droite, les voilà! Ils sortent d’une boutique avec un paquet accroché derrière le fauteuil du grand-père.

Par ici jeune homme!

Ils freinent une vingtaine de mètres plus loin, et l’un derrière l’autre nous entrons dans une mercerie.

Mes enfants, suivre la mode c’est refuser la dérobade!

J’écoute à peine ce qu’il raconte. Ce ne sont pas des mots, que des notes chantées.

Regardez devant vous! 

J’allais percuter un mannequin drapé dans un chic habit, très cher. Le jeune commis me sourit du haut de sa bipédie, comme à un handicapé. Je rejoins mes comparses au fond de la boutique, suivi d’un vendeur trottinant. Le grand-père touche la roue de mon fauteuil.

Voici mon futur petit-gendre, William.

Je ris, ce délire sénile m’amuse. Derrière le vendeur, Léa cligne de l’œil, grimace. Adalbert choisit une douzaine de chemises, et le vendeur emballe tout avec fébrilité. Électrique! Des étincelles partout! À la sortie de la boutique, la mini-caravane oblique à gauche. Le grand-père devant, puis Léa, ses boucles folles, je les suis, je parviens à les suivre, à me maintenir dans leur sillage. C’est la course. Nous serpentons à toute vitesse, mais Léa et moi perdons du terrain. Nous l’apercevons, là-bas, qui tourne à gauche au premier embranchement. Nous tournons à notre tour, mais il a disparu. Nous scrutons l’intérieur de chaque boutique, jusqu’à ce que nous le voyions émerger d’une chocolaterie. Il revient vers nous, lève le bras et accélère.

Plus vite, mes enfants!

Nous n’avons que le temps de faire volte-face et de filer dans sa direction. Nous remontons jusqu’à sa hauteur. A-t-il ralenti? Il nous échappe encore, nous le rattrapons, il s’éloigne à nouveau. Toujours quelqu’un quelque chose qui se dresse devant nous. Il freine! Sans avertir, le grand-père s’arrête pile. Je manœuvre vers la droite, mais si sèchement que les deux roues de gauche se soulèvent. Me voilà en équilibre sur les deux roues de droite. Je vais chuter! Je vais m’étaler! Je vois de l’effroi sur des visages qui m’apparaissent un quart de seconde. Un cri. De la surprise? De la peur? Je toupine et elle apparaît. Une vieille femme. Est-elle sourde? Elle ne bouge pas.

Attention! Attention!

La voix de Léa, derrière, devant ou au-dessus. Sauf que la vieille reste immobile. Elle tâte la doublure d’un manteau. Inconsciente. Brusquement, rompant l’incertain équilibre, le fauteuil retombe sur ses quatre roues.  Je manque d’être éjecté. Je m’agrippe. Que s’est-il passé? La main du grand-père. C’est lui. Il a redressé mon fauteuil, l’a cloué au sol. Je siffle.

Quel rodéo! William, qui voulez-vous épater?

Adalbert s’amuse. Il redémarre et nous roulons dans une section du centre commercial presque déserte. Nous avançons tous trois de front, nous jouons à nous entrecroiser comme ces avions des cirques aériens. Gai, le grand-père salue au passage les jeunes femmes.

Elle est fantastique!

Sa petite-fille ou l’une de ces femmes devant la parfumerie? Qu’importe, il chante! Et l’aventure se poursuit! Dans une bijouterie Adalbert achète deux pendentifs en or, une lame de rasoir, une colombe, deux bagues. Chez le photographe, il commande une lentille d’approche. Dans une librairie il emplit son sac de tous les Goncourt, Femina, Médicis, Renaudot, Interallié. Nous accrochons les paquets derrière nos chaises, et Adalbert bifurque vers une porte double, qui s’ouvre automatiquement. Mairie. Tiens, il y a ça ici? Il rit à gorge déployée, nous l’imitons, nous rayonnons. Le grand-père freine devant un homme sérieux, très sérieux. Nos rires redoublent.

Madame, acceptez-vous…

Son air cérémonieux me semble déplacé, je me tiens les côtes.

Oui, oui monsieur, madame, ma chère, mon cher. 

Soudain le type élève les bras au plafond.

Vous voilà mari et femme. 

Je m’esclaffe de plus belle. Ils m’insèrent une jolie bague au doigt, le grand-père démarre vers la sortie, nous tournons sur place et nous nous lançons à sa poursuite.

Retour en silence dans la minifourgonnette rouge. Épuisés. Je descends chez Léa, Adalbert, rouge d’avoir trop rit, démarre en trombe. L’ascenseur, l’appartement. Qu’est-ce que je fais ici? Pourquoi remonter? Ah oui, mes chaussettes, je les ai laissées là-haut. Les récupérer, me sauver, m’arracher de son orbite et rentrer chez moi.

Léa. Si nous nous revoyons un jour, nous rirons bien de cette journée au centre commercial. Dans l’appartement, nulle trace de mes chaussettes.

T’aurais pas vu mes chaussettes?

Léa m’enlace, m’embrasse dans le cou.

Tes chaussettes? Tu n’en a plus besoin, mon petit mari.

Elle est folle, je le confirme. Que va-t-elle inventer encore? Que nous partons demain en voyage de noce! Que nous emménagerons dans un pavillon de banlieue! Petite folle, pauvre petite Léa. Mais mes chaussettes, merde, où sont mes chaussettes?

Merde, mes chaussettes!

Et maintenant, qu’est-ce que c’est ça? Une môme de cinq ans qui déboule de la chambre en chantant. D’où sort-elle? Elle m’avait caché ça. Léa, tu avais caché la môme?

C’est ta môme?

Tu as encore bu, William? C’est notre môme, notre belle petite Lucia.

Oh la la. Oh la la. Je crois que je reviendrai pour les chaussettes! Mieux, j’oublierai ces chaussettes! Mais que fait la môme? Eh petite, il y a méprise…

Papa! Papa! Papa! C’est vrai qu’on part pour Disney demain?

Léa! Cruelle Léa! Démente Léa! Qu’as-tu mis dans la tête de cette pauvre enfant! Vaut mieux que je disparaisse illico presto, sans mes chaussettes, que j’aille à la protection de l’enfance, à la police, je dénoncerai ces mauvais traitements psychologiques infligés à une enfant, étourdie de faussetés, manipulée.

William?

Léa. Elle me dévisage avec de grands yeux, la bouche ouverte, la mâchoire pendante. J’ai clairement l’impression qu’elle me croit fou. Quiproquo. Ça suffit.

Je pars. Léa, je pars, je ne reviendrai pas, merci pour la ballade, adieu.

J’ouvre la porte, sous le regard ahuri de la mère et de la gamine, je franchis le seuil.

William, tu veux divorcer, c’est ça?

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Ballade révolutionnaire

Quadragénaire pâle, il grimace à chaque pas, claudique. Dans son sac, traitement pour un caillot, héparine en seringue. Elle sort d’une librairie, sourit. Il s’incline légèrement.

Bonjour, bonjour monsieur

Il sursaute, elle le dépasse, il la dévore des yeux. Elle marche vers le boulevard, cherche sur son téléphone Charonne révolution. Ses yeux étincellent. Il secoue la tête, retrouve la jeune femme, penchée son téléphone. Elle se dirige vers sur la rue de Charonne, s’arrête devant le numéro 159, pousse la grille, s’engage dans le passage sous l’immeuble, débouche sur le square Colbert. Érables, marronniers, albizias et magnolias, la rue a disparu. Le quadragénaire la suit dans le square, pâle. Il traîne une jambe lourde, s’approche d’elle qui photographie une maison du XVIIIe flanquée de deux ailes. Un centre d’action sociale. L’homme s’appuie sur un arbre à cinq pas de la femme. Elle prend plusieurs clichés du pavillon Belhomme, touche les pierres, s’assied sur un banc. Le quadragénaire l’y rejoint.

Vous avez peut-être besoin d’un guide.

Une voix suave. Elle hésite, fronce les sourcils.

J’en ai un, merci

Elle lui montre son téléphone. Il sourit.

Que raconte-t-il? 

Elle fait défiler le texte.

Que c’pavillon est tout c’qui reste de l’asile de Jacques Belhomme… un menuisier qui a transformé sa maison en pension pour déments. Durant la Terreur, il aurait logé à prix d’or des richards condamnés à l’échafaud. Il les faisait passer pour des aliénés. Ceux qui n’pouvaient plus payer, il les chassait et on leur tranchait l’cou. Slac! Voilà. 

Le quadragénaire montre ses belles dents. 

Slac. 

Il ricane doucement.

Madame, avez-vous lu Cécil Saint-Laurent? 

Non, désolée. 

Dans un de ses livres, c’est ici que Caroline vient se réfugier, après avoir été condamnée par Fouquier-Tinville. Gaston, son amoureux, prend d’énormes risques pour rassembler la somme astronomique que réclame Belhomme, mais il n’y arrivera pas… 

Elle cligne de l’oeil, range son téléphone, quitte le square. L’homme lui emboîte le pas. Plantée devant le Café français, elle plisse les yeux pour lire une plaque sur la façade, Plan de la Bastille commencée en 1370 prise par le peuple le 14 juillet 1789 et démolie la même année. L’homme s’adosse contre la cabine téléphonique derrière elle. Elle recule jusque dans la rue, photographie l’immeuble, photographie les pavés. Il l’agrippe, la ramène sur le trottoir. Un motocycliste a failli la faucher.

Encore vous? 

Il se frictionne vigoureusement le mollet

Je me suis tordu la cheville. 

Son caillot. 

Vous m’avez suivie, sauvée, merci.

Vous êtes Canadienne! 

Québécoise.

Pourquoi photographier les pavés? Il n’y en a pas, chez vous? 

Il peine à la suivre.

Vous êtes Parisien?

Castelneuvien, je suis Castelneuvien. 

Elle s’arrête pile. Une femme vient buter contre elle. Insultes, excuses. Elle pianote sur son téléphone.

Si j’avais l’temps, j’vous offrirais un café. C’est vrai. J’devrais ben ça à mon sauveur! Mais là, j’dois vous quitter. Chao! 

Elle tourne les talons et file sur la rue Saint-Antoine. L’homme serre la mâchoire, et s’élance dans son sillage. Il la retrouve devant le Forum des halles qui sort d’une boutique. Elle recule d’un pas.

Monsieur, vous m’effrayez.

Il s’immobilise près d’un jeune arbre, s’incline, et les mains ouvertes, il retourne les poches de son pantalon, ouvre sa veste, lève les bras au ciel et toupine sur une jambe.

Voyez, pas d’arme, pas même un mouchoir. Rien que ce petit porte-cartes. Et ce ne sont pas ces bras maigres qui vous en imposeraient. Vous auriez tôt fait de me casser les os.

Du bras, il l’invite à marcher, mais elle hésite, regarde sa montre. L’homme hasarde quelques pas vers la rue Berger, tend un bras derrière lui.

Vous voyez cet édifice-là, à l’intersection? Celui avec un drapeau? C’est un poste de police. Courez-y!

Ça va J’veux ben que vous m’accompagniez, mais faites pas l’niaiseux.

Où allons-nous?

Vous seriez pas un brin fêlé? 

Il s’élance et agite les bras pour s’envoler. Elle crie pour l’encourager, et leurs éclats font se retourner quelques touristes. 

Pour rester bien vivant, il faudrait que je m’arrête! Qui sait si en vous suivant je ne cours pas vers le trépas!

Vous et vos romans! 

Si vous passez rue de l’Abbaye, rue Saint-Benoît, rue Visconti, près de la Seine, regardez le monsieur qui sourit… 

Il chante, il laisse sa main flotter sur les guidons des Vélib’ parqués à la station de la rue Saint-Benoît. La jeune femme marche un demi-pas devant, son téléphone à la main. 

Alors vous comprendrez, gens de passage… 

Pourquoi ces grands fauchés font du tapage… 

C’est bête, il fallait y penser… 

Saluons-les… 

À Saint-Germain-des Prés… 

Vous connaissez Léo Ferré? 

J’connais cette chanson, mon père la faisait jouer tout l’temps. 

Brève recherche. Elle observe un beagle en haut-relief. 

Autrefois il y avait par ici l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et dedans, une prison. En 1792, ils y auraient massacré entre 160 et 300 personnes, c’est pas clair. Sur cette rue, il y aurait des vestiges de l’Abbaye… Attendez… Ça serait au numéro 15. Nous sommes au numéro 5, donc c’est par-là. Allons-y. 

Au numéro 15 s’élève un immeuble moderne. Rien ne ressemble moins à de la vieille pierre.

Il y a peut-être une cour intérieure. 

Elle se penche sur son écran, tape quelques mots. 

C’est là, juste là! On voit bien grâce à Google. 

Elle lui montre une photo aérienne sur laquelle on aperçoit un grand cercle sur le toit d’un immeuble. 

Là, c’est une vieille tour de l’abbaye, j’en suis persuadée. On peut peut-être l’apercevoir de la rue d’à côté? 

Elle revient sur ses pas jusqu’à la rue de l’Abbaye, scrute les toits. Elle s’éloigne sur la rue Bonaparte, se rapproche, varie les angles, elle entre dans le square Laurent Prache, toujours en vain. 

Je sais qu’elle est là, mais je n’la verrai pas. C’est bête. 

Une dame aux cheveux gris s’approche d’eux. Elle sourit au quadragénaire. Bonjour madame Maillard! 

Bonjour Aubert.

La dame elle s’éloigne d’un petit pas pressé, vers le boulevard.

Aubert? Moi c’est Sandrine.

Elle n’est déjà plus là. Il s’étire la jambe gauche, la tord dans tous les sens avant de la rejoindre. Il serre la mâchoire sans grimacer. Il parvient même à sourire.

Si vous n’en pouvez plus, n’hésitez pas, vous vous arrêtez, ce sera bye bye, je comprendrai. 

Péniblement, il avance en s’appuyant aux façades des immeubles. Elle montre du doigt une plaque, qu’elle lit à voix haute. 

En 1793 et 1794, Condorcet, proscrit, trouva asile dans cette maison où il composa sa dernière œuvre, L’esquisse des progrès de l’esprit humain. 

Je l’ai lu, Condorcet.

Une autre victime du Tribunal révolutionnaire. Saviez-vous qu’ici, sur la rue Servandoni, ont vécu d’Artagnan et Marius Pontmercy. Mais vous boitez! Je ne connais pas leurs adresses toutefois. Qu’avez-vous?

Une petite entorse, rien de grave. 

Aubert le menteur. Il prend le bras qu’elle lui tend, mais il ne s’appuie qu’à moitié. Place Alphonse Laveran, elle a le nez sur son téléphone depuis une vingtaine de minutes, tape des mots.

C’est une affaire de cœurs. 

Je croyais que vous ne rêviez que mousquetons, pistolets et poudre noire. 

C’est ben l’église du Val de Grâce, en face de nous. 

Avec ses six colonnes!

C’est là qu’on gardait les cœurs de la famille royale. Il y en avait quarante-cinq. En 1793, les révolutionnaires se sont débarrassés d’ces cœurs. 

Je ne me suis pas consolé, bien que mon cœur s’en soit allé.

Vous écrivez des poèmes? 

Verlaine. Il a habité près d’ici. 

Elle l’aide à se relever. Il rajuste sa veste. Rue Mouffetard, Aubert chute. Il s’étale de tout son long sur le trottoir. Les passants le contournent, râlent, une dame le traite d’ivrogne. Il se tord le visage de douleur, se remet sur pied. Dix mètres devant, Sandrine, prend des photos, elle n’a rien vu. Elle s’arrête devant le numéro soixante et un.

C’est laid, c’était un couvent transformé en caserne d’la Garde républicaine. 

Albert la rejoint.

J’ai refait le monde des dizaines de fois, dans les cafés de cette rue! 

Sandrine lit sur son téléphone, tout en marchant. 

Paraît que Claude François Lazowski vivait ici, c’était un des organisateurs de l’assaut sur les Tuileries. 

Aubert se masse la jambe. 

Pourquoi la… pou… pourquoi… 

Oui? 

Pou… 

Aubert, ça va? 

Oui, j’ai un… j’ai…

Vous êtes épuisé. Reposez-vous. Allez prendre un café quelque part. 

Il respire à pleins poumons. 

Une allergie aux fruits à coque, rien de grave. Je voulais savoir, Sandrine, pourquoi la Révolution française? 

Sandrine rit de bon cœur, elle embrasse Aubert sur chaque joue. 

C’est un jeu! Il y avait un livre d’histoire de France dans ma chambre chez madame Parédès. J’ai fermé les yeux, j’l’ai ouvert: Révolution française. Voilà un thème comme un autre pour ma visite. Allez, prenez mon bras et marchons, marchons encore. Il fera bientôt nuit. 

Il s’abandonne à son entrain.

La sorcière de la rue Mouffetard qui veut manger une jolie jeune fille pour devenir la plus belle des plus belles pourrait avoir envie de vous attraper, Sandrine! 

Elle l’entraîne dans un Paris qu’elle ne connaît pas, au hasard des rues.

Durant la révolution, l’Île Saint-Louis a été rebaptisée l’Île de la Fraternité! 

J’adore. 

Ils traversent le pont, bras dessus bras dessous. Elle s’éclipse un instant pour aller à la toilette. Il fait mine de s’intéresser à une vitrine, mais il vacille, s’appuie sur le capot d’une voiture, et tout son corps ploie. Trois dames se précipitent. Il balbutie quelques sons, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Puis il se redresse. 

Merci, merci. C’était un petit malaise. C’est passager. 

Sandrine ressurgit devant lui, exubérante. Elle improvise quelques pas de danse, lui tend la main. 

Monsieur Aubert, la nuit est jeune et il nous reste ben du ch’min à faire! En route! 

La jambe raide, il chemine au rythme de Sandrine, qui l’entraîne vers le Quai de Bourbon et le pont Louis-Philippe. Rue de Montmartre, elle consulte son téléphone.

Le régicide Louis Alexis Dubois de Crancéau vivait au numéro 10. Que de sang! 

Je sens le mien qui m’abandonne. 

Petit repas en vitesse à La Cantoche, jeu de marelle au sol, vieux jouets sur les murs, elle s’amuse, il repose sa jambe. De retour dans les rues, une voiture évite Aubert de justesse. Il perd l’équilibre, s’affale pendant que Sandrine brandit un poing en direction du chauffard.

Crisse d’imbécile! Ça prend-tu un sans dessin d’sacrement pour côlisser les breaks à deux pouces du monde! 

Sandrine? 

Aubert qui rit aux éclats et grimace de douleur tout à la fois, parvient à se remettre à la verticale. 

Je ne comprends rien à vos expressions à la mords-moi-le-nœud, mais vous êtes charmante! Dommage que nous ne soyons que deux personnages un peu vides. 

Vous êtes un petit comique, Aubert. Allez, prenez mon bras. Nous n’sommes pas vides, nous débordons! Vous voyez cette maison Aubert, eh ben c’est à cet endroit, semble-t-il, que le tonnelier Baroux aurait préparé le tonneau explosif utilisé dans l’attentat d’la rue Saint-Nicaise contre Bonaparte le 22 septembre 1800. Ça vous dit quelque chose? 

L’attentat, oui, j’en ai entendu parler dans les cours d’histoire. Mais le bonhomme Baroux, ça ne me dit rien. 

22 rue de l’Échiquier. Dans la plus petite des rues, on trouve des merveilles. 

Nous sommes rue de l’Échiquier? Je… Ah!… Je… 

Aubert? 

Ma jambe… Je… 

Prenez votre temps, respirez. Allez, asseyez-vous par terre. C’est ça. 

Je ne… 

Est-ce qu’il y avait encore des noix dans votre plat? Aubert, vous prenez des risques, et tous ces kilomètres que vous vous tapez avec une cheville tordue. J’devrais vous gronder, p’tit imprudent! Laissez les sales noix faire leur effet, et j’m’occupe de la jasette. Si vous en perdez des bouts, pas grave. J’répéterai si vous voulez! À moins que vous n’tombiez raide endormi, parce que j’pourrais finir par vous lasser. Vous vous levez, Aubert? Oh, comme vous voulez.

Ma jam…

Bel effort, mais c’est faible. Attendez un peu avant de réintégrer le monde des parlants.

Derrière eux, deux jeunes hommes, bien coiffés, vêtements neufs, s’approchent rapidement. Les semelles de leurs tennis assourdissent le bruit de leurs pas. L’un d’eux saisit les bras de Sandrine, qu’il serre de toutes ses forces, tandis que l’autre dépouille Aubert de sa veste en cuir. En moins de trente secondes, leur forfait est accompli, ils disparaissent d’où ils ont jailli, plus souples que des chats. Sandrine se précipite vers Aubert, qui s’agrippe sur une rambarde.

Ils vous ont blessé?

Non, ça va. Ils ne vous ont rien volé?

Mon sac, mais il n’y avait que des cartes postales, des babioles. J’ai toujours mon téléphone, heureusement.

Je peux vous prendre le bras? Je vois mal la nuit, surtout quand je n’ai pas mes lunettes.

Prenez, Aubert! Prenez!

Aubert se masse les tempes. Son visage, plongé dans la nuit, ne retient plus les grimaces de douleur. Il accélère le pas, ce qui réjouit Sandrine, mais cela dure moins de cinq minutes. Il se cramponne au poteau d’un feu de circulation.

Aubert? Qu’avez-vous?

Je suis…

Toujours ces maudites noix?

Aubert acquiesce. Brusquement, comme s’il venait de recevoir un coup de poignard dans le dos, il redresse tout le corps. Sandrine le regarde, hébétée. Elle scrute la rue, personne. Il relève le front. Elle croit qu’il lui indique quelque chose.

Ah! Je vois. Cette tour!

Aubert approuve de la tête. Il ferme les yeux, pendant que Sandrine se précipite sur son téléphone.

Cette tour date du XIIIe siècle, elle faisait partie du prieuré Saint-Martin-des-Champs… Mais ce n’est pas ça… Ah! Nous y voilà! Derrière, c’est le Conservatoire national des arts et métiers. Vous savez quand il a été créé? En 1794, en plein durant la Révolution française. Oui monsieur! Vous avez devant vous un héritage direct, et encore en fonction, de la Révolution! Allez, il faut repartir. Mon séjour à Paris s’achève, et j’aimerais ben faire une ou deux petites stations révolutionnaires, avant d’partir. C’est trop bête qu’vous ayez la parlote kaput… Demain, Aubert, vous serez remis…

Aubert se déplace à pas de tortue, mais Sandrine, fort gaie, s’adapte joyeusement à sa lenteur. Courte pause devant le square du Temple. Sandrine enjambe la petite clôture.

J’ai envie d’aller voir ce p’tit parc!

Je vous attends ici. Je vais m’asseoir. Prenez tout votre temps.

Elle explore le square, le plan d’eau, le kiosque. Elle s’arrête devant une stèle sur laquelle sont inscrits les noms de quatre-vingt-cinq jeunes enfants juifs d’âge préscolaire déportés durant la Seconde Guerre mondiale. Elle lit chacun des noms, à la lumière de son téléphone. Elle photographie la statue de Béranger, et s’assied sur un banc. Toujours le même jeu: elle cherche sur internet un lien avec la Révolution.

Voilà. Il vivait juste en face du parc.

Sandrine chuchote, comme si elle craignait de réveiller les habitants du quartier.

Pierre Sylvain Maréchal… Un compagnon d’Babeuf… Il rédige un manifeste pour l’égalité des hommes, en 1796… Certains le verraient comme un visionnaire, une sorte de communiste avant l’temps…

Elle tape quelques mots sur son clavier. Dans la rue de Bretagne, des gyrophares surgissent et éclairent silencieusement les façades et les arbres, tout près de l’entrée du square.

Que se passe-t-il là-bas? Aubert m’racontera, il est tout près.

Sandrine sort discrètement du parc, où il est interdit d’entrer après dix-sept heures trente. Elle revient là où elle a laissé Aubert, mais il a disparu. Une ambulance est garée en double, gyrophares allumés. Sandrine s’approche des ambulanciers.

Qu’est-ce que c’est?

Un grand gaillard, qui enfile des gants de plastique, sourit à son accent.

Le mort, vous le connaissez?

Quel mort?

Ça ressemble à un AVC. À voir sa jambe gauche, c’est clair qu’il avait des caillots dans le sang. Pauvre bonhomme… Vous êtes en vacances?

Oui, j’visite Paris.

Il la détaille des pieds à la tête. Sandrine tape du pied, lève les yeux sur la rue, devant elle.

J’peux vous faire visiter, si vous avez besoin d’un guide. J’termine dans trente minutes… Vous savez, je connais Paris comme pas un!

Elle tourne les talons et fonce rue des Archives. Elle marche droit devant, sans se retourner, sans reprendre son souffle, sans essuyer ses larmes.

Un AVC! Moi qui ai cru à ses histoires de noix! Quelle nounoune!

Les ambulanciers fouillent les poches du cadavre. Aucun papier, aucune photo, pas même un ticket de caisse.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Chimérique

Je vis dans une chambre au dernier étage d’un vieil immeuble du quartier ouvrier. J’ignore s’il est encore convenable de l’appeler quartier ouvrier, puisqu’il n’y a plus d’ouvriers depuis deux ou trois décennies. Les unes après les autres, les usines et les manufactures ont été rasées, pour faire place à des parkings ou des terrains vagues. Autour de moi, les pauvres sont pauvres et nombreux. Et souvent sales. Mais pas moi. Ma chambre est impeccable. Rien ne traîne, je chasse la poussière dès qu’elle se pose, et même le papier peint décoloré éclate de propreté. J’ai l’oeil vif, dès qu’elles pointent leurs sombres étoiles, j’efface les moisissures qui me narguent. Par souci d’ordre, j’ai décidé de maintenir mon mobilier au strict minimum: un divan, qui me sert aussi de lit, un pupitre de l’ancienne école qu’ils ont détruite il y a quinze ans faute d’élèves puisque la majorité des familles ont trouvé du boulot ou du chômage ailleurs dans la ville ou dans le pays, un réchaud électrique, que je me suis payé il y a cinq ans et trois mois, posé sur le pupitre, qui me sert aussi de table à manger, une chaise, toute simple, avec quatre pattes, un demi-dossier, et un siège rembourré couvert de moleskine verte, une petite commode blanche où je range tout, vêtements, outils, livres, nourriture, casserole, assiette, fourchette et couteau. Et c’est tout. Je m’interdis tout laisser-aller. Il n’y a rien sur le dessus de la commode, ni par terre, ni sous le divan ou sous la table, pas une seule photo aux murs, pas de miroir, pas de calendrier, rien, et jamais je n’admets que le moindre bout de papier puisse s’exhiber dans la pièce, au sol, sur les murs, au plafond ou sur le mobilier. Ma chambre est impeccable.

J’étais enseignant dans l’école qu’ils ont détruite. J’enseignais les mathématiques, les sciences appliquées, et parfois, surtout vers la fin, la trompette. Ma femme enseignait aussi. Littérature, philosophie, cuisine. Nous avions deux enfants, peut-être trois. Je n’en suis pas absolument certain, puisqu’à son départ, je crois qu’elle n’avait pas eu ses règles depuis deux mois. Elle a peut-être accouché d’un troisième enfant, sans que jamais je ne l’apprenne. À l’époque, nous nous parlions de moins en moins, surtout moi. Je m’extrayais rarement de mon mutisme avec elle, et avec tous les autres. Un jour, je suis rentré et ils n’étaient plus là, elle et les enfants. Pas de note, pas d’assiettes cassées, rien qu’un étourdissant vide. J’ai donc débranché tous les appareils électriques, j’ai fermé toutes les lumières, et je suis sorti pour ne plus jamais revenir. C’est tout ce dont je me souviens. Le reste, je l’ai oublié. Son nom, leurs noms, les mathématiques, mon âge, tout. Un an plus tard, ou deux, ou trois, j’ai trouvé cette chambre, et depuis, je suis là.

Je n’ai pas d’amis, car je ne saurais qu’en faire. Je bois seul. J’ai quand même des connaissances, qui me permettent de gagner un peu d’argent. Le chèque d’aide sociale me suffirait, mais si quelques dollars de plus me permettent de boire quelques litres de plus, pourquoi pas! Au début, je m’asseyais près d’eux sur le banc face à la rivière. Nous n’échangions pas beaucoup. Parfois, des étrangers se joignaient à nous, et certains payaient mes camarades lorsqu’ils leur racontaient leurs vies. Comme j’avais pas mal tout oublié, je ne faisais pas un rond.

Puis j’ai eu cette idée. Une idée géniale en fait. Pendant des mois, et peut-être même pendant des années, comment savoir, j’ai appris l’ordre des lettres de l’alphabet. Par coeur. Simple, mais il fallait y penser. Ainsi, A = 1, B = 2, C = 3, jusqu’à Z = 26. C’est étonnant, mais j’ai réussi à tout retenir. Il suffit de nommer une lettre, n’importe laquelle, et je peux vous dire le chiffre qui y correspond, du tac au tac. Bien sûr, au début, je devais réfléchir quelques secondes avant de répondre. Et parfois, je me trompais. Mais j’ai travaillé, j’ai tellement travaillé, que j’en suis venu à maîtriser ces correspondances comme un second langage. Cela plaît, cela a impressionné mes camarades dès le début. Chaque fois qu’un buveur étranger se joint à nous, ils lui vantent mes talents. Comme ils ont plus d’argent que nous, ils acceptent toujours de payer pour m’entendre. Le jeu est simple: ils trouvent un mot, et sans hésiter, j’épelle en leur donnant les chiffres. Et ils ont beau s’essayer avec les mots les plus compliqués, je réussis à tous coups. Un dollar du mot! Et ils paient, et ils en redemandent. Ces buveurs, on ne les voit que deux ou trois jours par semaine. Ils ont un boulot, ils ont du fric, et ils viennent nous voir comme ils vont au cirque. Le dernier, c’était une sorte de fonctionnaire famélique. Je crois qu’il se plaignait de son boulot, mais comment en être certain. Personne n’y portait la moindre attention, et tant qu’il ne nous importunait pas, nous le laissions faire. Quand les camarades lui ont parlé de mon génie, ça l’a sorti de son monologue. Il m’a dévisagé, pas très poli.

  • T’es nouveau ici?

Je n’ai pas répondu. Qu’il n’ait jamais ouvert les yeux pour m’apercevoir, je le conçois. Ça n’a pas d’importance. Nous existons de façon plutôt approximative, par ici. Je le regardais m’examiner. Il se creusait la tête, grimaçait. Ça durait, ça s’éternisait. Quand il a tapé des mains, je l’avais déjà oublié, j’étais absorbé par les petits bouts de bois qui descendaient la rivière.

  • Papier!

Il m’a touché l’épaule pour me rappeler que nous avions une sorte de conversation, lui et moi.

  • Pardon?
  • Papier!

Ça m’a quand même pris quelques secondes pour comprendre qu’il en était encore au jeu de l’alphabet.

  • 16, 1, 16, 9, 5, 19.

Il a compté sur ses doigts, laborieusement. Puis un grand sourire l’a défiguré. Il m’a tendu son dollar, impressionné. J’ai soupiré.

  • Papier, c’est quand même facile. Tu pourrais te forcer un peu, me lancer un véritable défi.

Le pauvre! Les grimaces ont creusé de plus profonds sillons sur ses joues, j’avais l’impression de le torturer au fer rouge, de lui arracher les ongles un à un. À ses yeux exorbités, on voyait qu’il avait déjà fait trois tours des cent mots de son vocabulaire, sans y dénicher la perle rare. Et puis c’est tombé, il fallait bien que ça vienne. Il a à nouveau tapé des mains, frappé le sol des pieds, et m’a balancé sa trouvaille.

  • Chimérique!
  • 3, 8, 9, 13, 5, 19, 9, 17, 18, 5.

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Michel Michel est l’auteur de Dila